Les Maladies de la mémoire^ p
difTérentes. Ainsi les faits suivants seraient restés sans signification pour celui qui n'en aurait connu qu'une partie*
La petite Henriette revint, à trois ans et demi, au village de sa nourrice, qu'elle avait quitté à l'âge de vingt mois* Elle se rappelait fort bien l'aspect et la situation de la maison. A l'entrée du village, elle dit à son père : « Je sais où c'est ; je vais te conduire ». Â quelques pas de la maisou, elle aperçoit le chien, qui se met à aboyer. Elle lui crie : c Ne gronde pas, Médor, c'est la petite Henriette qui revient. » Pendant son séjour d'une semaine chez sa nourrice, elle voisina, elle visita plusieurs maisons ressemblant à, celle de sa nourrice. Gela mit-il quelque confusion dans son esprit? Le fait est qu'étant revenue trois ans après, elle hésita un moment à dire : « C'est ici la maison de maman nourrice. » Tout en embrassant la bonne paysanne, elle lui dit : c Ta maison est bien changée ! Je la croyais plus jolie et plus grande I ». Après le second voyage, ce souvenir local était fixé à tout jamais dans sa mémoire.
Il convient de rapprocher ce fait d'un autre, qui m'a paru assez curieux. Un enfant âgé de six ans se souvenait d'événements de sa seconde année, qu'à l'âge de quatre ans il paraissait avoir oubliés. C'étaient des scènes de famille, des incidents >de voyage, des rencontres, des visites, des visages vus en passant, ^s mots, des phrases, des refrains reproduits seulement pendant une ou deux semaines. Cocament expliquer ces apparentes anomalies de la mémoire ? Le cas de la petite Henriette nous montre un souvenir tout d'abord oblitéré parce que l'impression n'en a pas été assez répétée. Le cas de l'autre enfant doit être aussi simple. Mais ici la cause ne nous est pas expérimentalement donnée ; il nous faut la supposer. Un rêve, une émotion suggestive ont pu raviver par hasard, et leur répétition fortifier et préciser
REVIVISCENCES SINGULIÈRES ^
rîmage affaiblie des impressions de la seconde année. Nul doute aussi que, pour les images les plus lointaines, Faptilude à reparaître dans la conscience n'augmente avec les pouvoirs sans cesse accrus de discrimination, d'association, de localisation dans Tespace et dans le temps. Ce qui manque le plus souvent à un souvenir pour faire image, pour éveiller la conscience, ce sont les pirconstances du temps et du lieu, en un mot, c'est le cadre. Or, le cerveau de l'enfant croit chaque jour; il s'enrichit à chaque instant d'impressions touchant par quelque point aux anciennes; capable d'un travail plus prolongé et plus ample, il a des occasions de plus en plus nombreuses et une facilité de plus en plus grande de reproduire certaines de ces images longtemps étouffées sous la masse des impressions courantes. Tout le développement de l'intelligence, ou, si l'on veut, du cerveau, vient donc naturellement en aide à la mémoire. Ainsi se trouvent psychologiquement expliquées les récurrences quelquefois si étonnantes du souvenir.
Yoilà expliqué, du môme coup, comment il se fait souvent que notre mémoire remonte le cours de la vie à mesure que nous y avançons davantage. Je ne parle pas, il est vrai, de ces retours obsédants des souvenir^ du jeune âge, qui sont souvent chez les vieillards les indices d'une décomposi^on active du cerveau, derniers éclairs d'une intelligence à peu près fermée aux impressions actuelles. Mais chacun de nous a pu vériQer sur lui-même qu'a vingt ou trente ans il est plus bien facile qu'à quinze ans ou à dix ans d'évoquer des souvenirs de la deuxième à la septième anoég^Rousseau nous dit avec un charme singulier que de tels souvenirs, totalement éclipsés depuis son enfance, lui revenaient en foule dans la vieillesse. « Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey, sans que je m'en
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sois rappelé le séjour d'une manière- agréable par des souvenirs un peu liés; mais depuis qu'ayant passé Tège mûr, je décline vers la vicilless^e, je sens que ces souvenirs renaissent tandis que les autres s'effacent; ils se gravent dans ma mémoire ave6 des traits dont le charme et la force augmentent de jour en jour î comme si, êmtant déjà la vie qui s'échappe, je cherchaiè à la ressaisir par ses commencements. Les moindres faits de ce temps'là me plaisent par cela seul qu'ils sont de ce temps*là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux» des personnes» des heures. Je vois la servante et le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je récitais mft leçon; je vois tout l'arrangement de la chambre où nous étions \ le cabinet de M. Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre, uh grand calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin fort élevé, dans lequel la maison s'enfonçait par derrière, venaient ombrager la fenêtre et passaient quelquefois jusqu'en dedans * « . L'explication donnée par Rousseau, dans les mots soulignés, de» celle chère remembrance du passé lointain, est tout à fait sentimentale et métaphysique. 11 me paraît, à cela près, avoir réalisé l'idéal proposé par un ingénieiîx critique aux écrivains appliqués à noter leurs souvenirs d'enfance, c'est « de les noter tels quels, de n'en point altérer le relief et la couleur originale par l'addition de sentiments éprouvés après coup, de sentiments « de grande personne* •. Idéal difficile à atteindre, comme tous les autres : car dans toutes ces remémorations plus ou moins naïves du jeune âge,