LES SENTIMENTS
Les émotions du premier âge sont vives et passagères, appliquées à des objets simples, peu variées, et accompagnées de tendances mal coordonnées à des fîns ou à des actions prochaines. Leur développement ou leur progrès en complexité est dû, en premier lieu, à Taccumulation des expériences ou des représentations, qui s'associent à ridée de leurs objets, et qui, par suite, les font renaître elles-mêmes. Un enfant qui perd sa mère à trois ans n'en aura toute sa vie qu'une image vague et indifférente. Mails l'enfant qui perd sa mère à cinq ans, et surtout à sept ans, en conservera une image bien plus nette et plus exacte, et cela en raison de la précision et de la ténacité de ses perceptions, plutôt qu*en raison de son propre tempérament émotionnel. Que de représentations variées et suggestives se rattachent pour un enfant de cinq ans à l'idée de sa mère! Il aime tout en elle ; le son de sa voix, son sourire, ses attitudes, ses gestes^ ses vêtements, sa parure, ses bijoux ; il voit en elle la pourvoyeuse des appétits, la dispensatrice des caresses et des faveurs; tout ce qui lui appartient, tout ce qui l'entoure, les lieux où il la voit d'habitude,
ceux où il l'a vue dans des circonstances extraordinaires; en un mot, ses plus intimes et ses plus durables souvenirs, se rapportent à cette chère image. Plus tard, adolescent, homme fait, vieillard, c'est le retour fortuit d'une de ces mille perceptions qui fera revivre avec l'image maternelle Témotion filiale. On dit qu'il est impossible à un aveugle-né dé se faire une idée à peu près exacte du monde de la lumière : ainsi Fâme d'enfant qui a été privée des bontés d'une mère, ou que des impressions ternes et peu nombreuses ramènent seules à ce souvenir, ne comprendra jamais tout ce qu'il y a d'ineffable douceur dans ce nom de mère. Il en est de même pour tous les sentiments, soit agréables, soit pénibles, que peut éprouver un jeune enfant; plus ont été répétées et variées les circonstances de leur production; plus la reproduction en sera facile et fréquente. Avec le nombre des expériences s'accroît la faculté de les distinguer, de les classer, de les ordonner dans l'espace et dans le temps. Ce progrès rejaillit sur les émotions. Un enfant de trois ans avait été miis quelquefois en pénitence dans une chambre obscure où on l'avait laissé pendant cinq ou six minutes ; ce genre de ^punition fut supprimé à cause de la frayeur qu'elle produisait sur lui. Pendant les quelques mois que ce moyen disciplinaire cessa d'être employé, le seul mot de chambre noire le faisait pâlir et arrêtait soudain une action commencée. Quand il eut près de quatre ans, sa mutinerie ayant paru réclamer un surcroît de sévérité, on en revint à l'incarcération d'autrefois; mais, comme cette peine lui fut infligée à plusieurs reprises en peu de temps, l'impression primitive fut promptement atténuée. Peut-être l'ejafant était-il plus capable de la classer, Je l'apprécier en elle-même, de se dire qu'après touty ce court instant de solitude forcée n'avait rien de