‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 81 sur 107 · LE PLAISIR ET LA PEINE · texte numérisé non relu

LE PLAISIR ET LA PEINE

bien pénible et de bien effrayant; en tout cas, Teffet de la punition matérielle était subordonné à celui de la punition morale, et l'enfant paraissait sincèreqient plus affligé de l'avoir méritée qu'effrayé d'avoir à la subir.

Nous voyons, de même, que les animaux sont vivement impressionnés par les objets d'émotions pénibles qui n'ont eu que peu d'occasions de se représenter à eux. Pendant plus dé deux ans, ma chatte Grimpette ne put entendre, sans grande frayeur, la voix d'une dame qui était venue me voir deux fois avec sa chienne. Au bout de ce temps, la dame ayant pris l'habitude de revenir souvent à la maison, et toujours accompagnée de sa chienne, celle-ci devint peu à peu un objet moins effrayant pour la chatte qui, cachée sous le lit, l'observa, se familiarisa avec son aspect, sa voix et son odeun Elle finit même par ne plus se déranger, à la venue de la chienne, du lit ou du meuble sur lequel elle se trouvait. De là elle regardait, avec une certaine circonspection, peut-être avec quelque jalousie, mais sans effroi,' son ancien épouvantai!. Les expériences favorables à sa sécurité avaient remplacé des impressions paraissant annoncer des expériences contraires. C'est ainsi que nos émotions s'affaiblissent et s'usent, non pas tant par leur propre répétition que par le changement de nos idées relatives à leurs objets.

L'accroissement des expériences peut donc augmenter ou diminuer, selon les cas, la quantité et la fréquence des émotions. Cela dépend aussi de la qualité des émotions. La somme des émotions agréables que représente un être ou un objet l'emporte, pour un adulte, sur une somme égale ou seulement quelque peu inférieure d'émotions pénibles. C'est que l'adulte peut, en général, faire ce calcul d'algèbremorale. L'enfant en est incapable. Lepiussouvent,

même encore à six ou sept ans, quelques impressions pénî^ blés le détachent d'un objet considéré auparavant comme une source de vifs plaisirs. Le plus souvent, c'est l'habitude qui établit machinalement pour lui cette balance des émotions bonnes ou mauvaises. Il est beaucoup d'êtres, d'objets, de lieux, qui tour à tour lui font plaisir ou lui causent de la peine. L'idée de ce plaisir est quelquefois en conflit avec celle de cette peine : Tenfant imagine alors la possibilité d'atteindre ce plaisir ou d'éviter cette peine. L'émotion qu'il éprouve en est quelque peu aiguisée; elle a une tendance à s'abstraire du moment présent. C'est un progrès en complexité. Ainsi, la crainte qui se mêle nécessairement à l'amour des parents amplifie cet amour en le compliquant de respect. La somme des peines infligées par les parents ou les maîtres l'emporterait-elle même quelque peu sur celle des plaisirs qu'on doit à leurs bontés, que les parents ou les maîtres ne laisseraient pas d*étre chers à l'enfant. Si elle l'emportait à tel point que la somme des plaisirs en parût dérisoire, il n'en serait pas de même. Rappelez-vous les mots amers qui jaillissent sur les lèvres ou sous la plume de ceux qui furent chez eux méconnus ou maltraités, lorsque, bien des années après, ils revoient en image leur enfance abreuvée d'ennuis ou bourrelée de coups. Rappelez- vous Chateaubriand, rappelez- vous Vallès. C'est que nos sentiments les plus purs ne vivent pas d'abstraction; Us vivent de satisfactions égoïstes, ou, si vous l'aimez mieux, agréables. Faute de cet aliment'niaturel,ils meurent ou s'aigrissent.

Nous ne parlons toujours que des émotions dont les objets sont présents. La complexité des émotions implique aussi un certain prolongement de leurs représentations. L'enfant de cinq ans éprouve souvent des plaisirs ou des

peioespar anticipation. Mais, pour qu'il en soit Dien emu, il ne faut pas que le moment lui en paraisse bien éloigné. Ainsi nous voyons des enfants de cinq ans, et même de quatre ans, que l'attente d'un cadeau ou Tespoir d'une partie de plaisir tient en éveil pendant toute une journée. Les mots demain^ après^demain rapprochent la distance presque jusqu'à aujourd'hui, quand il s'agit de plaisirs; les mots la semaine />rocAafVie jetteraient un froid considérable. J'ai TU des enfants de cinq ans qui, après six mois, parlaient avec émotion des plaisirs des vacances, et qui pourtant ne manifestaient aucune joie en entendant dire que les vacances allaient recommencer dans huit jours.

Quand la peine et le plaisir prévus sont en conflit, et Tun et l'autre assez prochains, il est rare, même pour un enfant âgé de six ou sept ans, que la balance émotionnelle ne penche pas du bôté du plaisir. C'est que, au moment où ricnage agréable surgit dans sa conscience, elle la remplit tout entière; toutes les tendances, toutes les forces de son être emportent son esprit vers ce plaisir assuré d'avance : toutes les autres images que l'objet pourraient susciter sont supprimées, expériences passées, conseils, leçons et châtiments. Au moment où l'image de la peine sensible attire à son tour l'attention de l'enfant, il se trouve en face d'une représentation bilatérale : la crainte de la peine prévue et le désir de la voir ne se point réaliser; par la force des choses, le désir devient si vif qu'il devient croyance; dès lors, l'enfant n'a plus d'effort à faire pour chasser de son esprit l'idée pénible; elle s'en élimine elieméme; la voilà pour un moment évanouie. 11 est heureux que l'habitude, aidant un peu le progrès du jugement, dresse l'enfant à la prévision des peines prochaines qu'il encaurrait en agissant différemment. On pourrait faire une

tu L'ENFANT DE TROIS A SEPT ANS

longue liste des actions que Tenfant accomplit ainsi par habitude ^t par un vague sentiment du devoir. Tel est le cas de l'enfant resté seul à la maison, qui continue à faire ses devoirs, malgré toute facilité de jouer, ou le cas d*un enfant qui hésite à faire devant un étranger un acte dont il rougirait devant ses parents. Tous les petits progrès de la prudence et de la moralité enfantine marquent une 1 extension des idées dans le temps, avec la subordination émotionnelle dont je viens de parler.

Ënjtre cinq et sept ans, les différences individuelles sont beaucoup plus accusées. D'abord, le' développement des organes de motilité permet aux sentiments une expression plus parfaite. On peut donc, jusqu'à un certain point, juger d'après la fréquence et l'intensité des diverses émotions de ce qu'il y a de permanent et de dominant dans le caractère. Ces dernières dispositions ont eu plus de facilité à se développer sous l'influence des causes favorables, et les influences contraires n'ont pu qu'opposer de fragiles barrières à ces impulsions manifestement héritées. Cependant, il peut souvent arriver que des tendances naturellement plus faibles, mais favorisées par l'éducation, le régime et les diverses actions du milieu physique et social, affectent une vitalité trompeuse, une force qui ne persistera pas en l'absence de ses causes d'excitation. Il faut ajouter que telle émotion complexe et véritablement dérivée ressemble souvent, dans ses caractères et dans ses effets, à quelque émotion franchement primordiale. Les plus savants observateurs s'y sont quelquefois mépris. Ainsi, la crainte est évidemment une émotion primitive et universelle ; mais non pas, à mon avis, tel ou tel genre de crainte. La peur causée par l'éclat du tonnerre, par la vue d'un éléphant, d'un tigre, d'un loup ou d'un serpeât,

ie dégoût causé par lia vue d'un crapaud, et nombre d'autres émotions analo'gues proviennent, assurent Darwin, Preyer et Sikorski, d'anciennes expériences ancestrales. •On ne voit pourtant pas ces émotions se manifester de prime-abord chez tous les enfants. De telles expériences ont dû être faites par les ancêtres de tout homme, •comme par les ancêtres de tout animal manifestât les émotions instinctives dont il est ici question ; elles ont pu être, ai est vrai, contrebalancées et enrayées chez tels ou tels de leurs descendants par un grand nombre d'expériences contraires. On peut admettre aussi, chez les premiers expérimentateurs de ces émotions terribles, des différences dlmpressionnabilité et de mémoire qui expliqueraient la force ou la faiblesse de ces réminiscences lointaines. Mais cette force ou cette faiblesse indique-t-elle une qualité émotionnelle du gen/re de celles que les influences éducatives modifieront avec peine? Je ne le crois pas. J'ai connu un médecin qui avait habitué ses fils et même ses filles, malgré leur première répugnance, à prendre à la course des serpents : ils, les saisissaient par la queue, les faisaient pirouetter à tour de bras, et les précipitaient de toutes leurs forces sur le sol, où ils leur écrasaient la tête. ,

La cruauté est, aussi bien que la sympathie, une transmission héréditaire. Mais que d'expériences diverses et contradictoires dans une lignée animale ou humaine! Je connais des enfants pleins de douceur pour certains animaux, cruels ou indifférents envers d'autres. L'ouverture de rintelligence, l'exemple, l'éducation, peuvent seuls •expliquer ces anomalies. Les différents éléments d'expérience qui se sont associés à un sentiment quelconque, comme ils font partie d'un grand nombre d'autres associalions, peuvent, de mille manières, se séparer du groupe

sac; L'ENFANT DE TROIS A SEPT ANS

émotionnel auquel ils sont le plus habituellement réunis. Cette abstraction ou dissociation des éléments émotionnels rend compte de la pluralité des caractères dans le même individu, de Thomme « ondoyant et divers • qui intriguait et charmait tant Montaigne* Une jeune fille de dix* sept ans, fort bonne et fort aimable, quoique fort vive, (c'était une Espagnole), venait d'achever ses études en France. Sa mère vint la chercher, et, fort satisfaite de se» progrès, lui dit : c Pour te récompenser, nous irons à Vittoria, où tu verras quatre exécutions* — Ah! s'écria la jeune fille, d'une voix ravie et les yeux étincelants. Son plus' grand plaisir, disait cette charmante enfant, fort aimée de ses compagnes et très caressante envers les chats de lïnslitution, c'était de voir la espada entrer dans le cou du taureau. J'ai dans mes relations le pendant de cette douce jeune fille. C'est un jeune Uruguayen, âgé de dix-huit ans,, très sérieux, très rassis, très doux, qui est venu suivre à à Paris les cours de TÉcole de médecine. Je Tai un peu malmené à propos de sa passion pour les toréadores. « Vou& direz ce que vous voudrez, me dit-il, je vous accorderai que vous avez raison, que c'est une fête de bouchers et de sauvages; mais je ne puis ra'empêcher de trouver cela très excitant, très attachant, très beau. Je me ferai inscrire dans une société protectrice des animaux; je ne ferai jamais de mal à un animal; mais chaque fois qu'il y aura une course de taureaux, j'irai, i C'est bien ici le cas de dire avec notre aimable poète :

Parlez après cela des bons et des méchants 1

Une autre cause d'erreur dans l'observation du carac* tère des enfants, c'est le peu de précision, et quelquefois le peu de sincérité des réponses qu'ils nous font, quand

nous voulons aller au delà de leurs manifestations superficielles. Leur parole et leur mimique, instruments très incomplets d'analyse mentale, ne nous apprennent rien de certain sur leurs intimes sentiments. Excités à nous les traduire, ils les modifient à leur insu ; ils se voient autrement qu'ils n'ont été; ils se font tels qu'ils auraient dû être ou tels qu'ils veulent paraître. Souvent, ils cherchent dans nos yeux la réponse à faire; ils la risquent à tout hasard, d'après nos sentiments présumés, par envie de nous plaire ou peur de nous fâcher. Se voyant scrutés, ils deviennent innocemment faux. Ils ressemblent en cela aux hommes des races peu civilisées. Un Australien avait apporté à Oldfield quelques spécimens d'une, espèce d'eucalyptus. Désirant connaître les habitudes de la plante, le voyageur lui demanda : « Est-ce un grand arbre? » L'indigène répond immédiatement que oui. Peu satisfait de sa réponse Oldfield lui demanda de nouveau ; t C'est un petit arbrisseau? — Oui, • répondit-il encore*. L'enfant élude ainsi quelquefois nos questions embarrassantes. D'autres fois, pendant que nous épions chez lui l'effet de notre suggestion, son imagination est bien loin du lieu et du moment présents : une impression quelconque, une seconde incitation venue du cerveau ou des viscères l'ont enlevé pour un instant à nous et à sa conscience. En revanche, telle impression qui paraissait à peine avoir effleuré son esprit, nous vient étonner par une brusque irruption dans ses discours ou dans sa conduite. Gomment fixer à coup sûr cette mobile conscience?

i. Lublock, VHomme avant l'histoire, p. 7 *

Passons rapidement en revue les principaux chef» d'émotions distinguées par les motsde personnelles, sociales^ , supérieures, et voyons quel degré plus ou moins parfait ; d'intégration et de différenciation elles comportent, en ^ général, dans la période de trois à sept ans.

A mesure que Tenfant grandit, Tamour de soi devient chez lui plus complexe, mieux défini, plus réfléchi, par moments plus conscient. Des représentations de toutes sortes, des souvenirs émotionnels plus nombreux l'excitent à chaque instant. On parle devant un enfant de quatre ou cinq ans de chute, de coups reçus, de souffrance ai'guti, '^ de maladie, d'agonie, et l'enfant, selon le nombre d'expériences précises que ces mots représentent pour lui, est plus ou moins porté à faire un retour sur lui-même, pour se féliciter d'être exempt de tels mau3(, ou pour demander s'il n'a pas à les craindre. Sa pitié est mêlée de réminiscences^ d'appréhensions personnelles. On peut lui appliquer le mot de M"*« de Sévigné, si vrai dans tous les sens : « J'ai mal à votre tête. » Les affections de toutes sortes qui se sont développées chez lui se répercutent sur ses émotions personnelles, sur la conscience qu'il a de les pouvoir ressentir et d'être par là heureux ou malheureux. Aussi, l'idéal du bonheur ou du malheur depend-il de bien des choses, non seulement de l'espèce à laquelle on appartient, mais de la race, de la nationalité, du sexe, du tempérament, de l'âge, de la situation morale, de l'éducation, des dispositions momentanées du corps et de l'esprit. « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es i ; on peut aussi bien dire, à beaucoup d'égards : « Je te dirai ce que tu aimes oa'

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