DIE XII SEPTEMBRIS MDCCCLXXXVI
Schifanoia se dressait sur la hauteur, à l'endroit où la chaîne des collines, après avoir longé le littoral et embrassé la mer comme dans un amphithéâtre, se repliait vers l’intérieur et s’abaissait vers la plaine. Construit par le cardinal Alphonse Carafa d’Ateleta dans la seconde moitié du xvime siècle, le château avait cependant une certaine pureté de style. Il formait un quadrilatère haut de deux étages, où les colonnades alternaient avec les appartements; et les baïes de ces colonnades donnaient à l'édifice de la légèreté et de l'élégance : car les colonnes et les pilastres ioniques semblaient dessinés et mis en harmonie par Vignole. C'était un vrai palais d'été, ouvert aux vents de la mer. Du côté des jardins en pente, un vestibule menait sur un beau perron à double escalier, qui descendait vers une plate-forme entourée de balustres de pierre
comme une vaste terrasse et ornée de deux fontaines. À chaque bout de cette plate-forme, d’autres escaliers, interrompus par d'autres plates-formes, se prolongeaient jusqu'en bas de la pente, et venaient finir presque au bord de la mer ; et, du terre-plein inférieur, ils offraient à la vue les sept replis de leur serpentement, parmi la verdure superbe et les fourrés de roses. La merveille de Schifanoia, c'étaient les rosiers et les cyprès. Les rosiers, de toutes les espèces, de toutes les saisons, étaient suffisants « pour en tirer neuf ou dix muytz d’eaue rose » , comme aurait dit le poète du Vergier d’honneur. Les cyprès, aigus et sombres, plus hiératiques que des pyramides, plus énigmatiques que des obélisques, ne le cédaient ni à ceux de la villa d’Este, ni à ceux de la villa Mondragone, ni à tant d’autres géants qui croissent dans les glorieuses villas romaines.
La marquise d’Ateleta avait coutume de passer à Schifanoia l'été et une partie de l'automne. Bien qu’elle fût des plus mondaines, elle aimait la campagne, la liberté champêtre; et elle aimait aussi à recevoir des amis. Elle avait eu pour André, pendant sa convalescence, des soins et des empressements de grande sœur, presque de mère, sans se lasser jamais. Une affection profonde la liait à son cousin. Elle était pour lui pleine d’indulgences et de pardons; elle était une amie bonne et franche, capable de comprendre beaucoup de choses, vive, toujours gaie, toujours piquante; elle avait à la fois de l'esprit et de l’âme. Depuis près d'un an, elle avait dépassé la trentaine ; mais elle conservait une admirable vivacité juvénile et un grand charme; car elle possédait ce qui fut le secret de madame de Pompadour, cette « beauté sans
traits » qui s’avive de grâces imprévues. Elle possédait aussi une vertu rare, celle qu’on appelle communément « le tact ». Son délicat génie féminin lui servait de guide infaillible. Dans ses relations avec ses nombreuses connaissances, elle savait garder toujours et en toute occasion l'attitude qu'il fallait; jamais elle ne commettait d'erreur, jamais elle ne pesait sur la vie d'autrui, jamais elle n’était ni ne devenait importune; elle faisait toujours à propos chacune de ses actions, prononçait toujours à propos chacune de ses paroles. Son attitude envers André, pendant cette convalescence un peu étrange et inégale, n'aurait pu certainement * être plus parfaite. Elle s’ingéniait de toutes les façons à ne pas le troubler et à obtenir que personne ne le troublât; elle lui laissait une liberté absolue; elle affectait de ne pas remarquer ses bizarreries et ses mélancolies; elle ne l’ennuyait jamais de questions indiscrètes; elle s’arrangeait de telle sorte que sa compagnie lui füt légère aux heures de réunion inévitable; elle allait même jusqu'à renoncer en sa présence aux mots d'esprit, pour lui épargner la fatigue d’un sourire forcé.
André comprenait cette finesse et lui en était reconnaissant.
Le 12 septembre, après les sonnets de l’Hermès, comme il rentrait au château avec une gaieté inaccoutumée, il rencontra Françoise sur le perron et il lui baïsa les mains, en disant d’un ton de plaisanterie :
— Ma cousine j'ai trouvé la Vérité et la Voie.
— Alleluia ! fit Françoise en élevant ses beaux bras gracieux. Alleluia |
Et elle descendit au jardin, tandis qu'André remontait à son appartement, le cœur allégé.
Un peu plus tard, il entendit frapper doucement à sa porte; et la voix de Françoise demanda :
— Puis-je entrer?
Elle entra, portant dans le creux de sa jupe une grande botte de roses roses, blanches, jaunes, vermeilles, purpurines. Les unes, épanouies et claites comme celles de la villa Pamphili, très fraîches et tout emperlées, avaient au fond de leur calice je ne sais quoi de cristallin; d’autres avaient les pétales serrés et une richesse de couleur qui rappelait la magnificence fameuse des pourpres de Tyr et de Sidon; d’autres semblaient des boules de neige odorante et donnaient une étrange envie de les mordre et de les manger; d’autres étaient de char, de chair véritable, voluptueuses comme les plus voluptueux contours d’un corps féminin, avec un subtil réseau de veines. Les gradations infinies du rouge, depuis le cramoisi violent jusqu'à la couleur passée de la fraise mûre, se mêlaient aux plus fines et presque insensibles variations du blanc, depuis la candeur de la neige immaculée jusqu'à la couleur indéfinissable du lait qu’on vient de traire, de l’hostie, de la moelle de roseau, de l'argent mat, de l'albâtre et de l'opale.
— C'est fête aujourd'hui, dit-elle en riant.
Et les fleurs lui couvraient la poitrine presque jusqu’à la gorge.
— Merci! merci! merci! répétait André en l’aidant à déposer la botte sur la table, sur les livres, sur les albums, sur les cartons à dessin. Rosa rosaru !
Lorsqu'elle fut débarrassée, elle rassembla tous les vases épars dans l’appartement et se mit à les emplir : de roses, composant nombre de bouquets distincts, avec un choix qui révélait chez elle un goût rare. Tout en
faisant son choix et en composant les bouquets, elle parlait de mille choses avec un gai babil, comme si elle eût voulu se dédommager de l’économie de paroles et de rires dont elle avait usé jusqu'alors avec André, * par égard pour la mélancolie taciturne de son cousin.
Entre autres choses, elle lui dit :
— Le 15, nous aurons une belle visiteuse : Marie Ferrès y Capdevila, la femme du ministre plénipotentaire de Guatemala. Tu la connais?
— Je ne crois pas.
— C'est vrai, tu ne peux pas la connaître. Elle est revenue en italie depuis quelques mois seulement ; mais elle passera l'hiver à Rome, où son mari vient d’être nommé. C’est une de mes amies d'enfance, et je l'aime beaucoup. Pendant trois ans, nous avons été ensemble à Florence, chez les religieuses de l’Annonciation ; mais elle est plus jeune que moi.
— Elle est Américaine ?
— Non, Italienne, et, qui plus est, Siennoise. Née Bandinelli, elle a été baptisée avec l’eau de la Fontaine Gaie. Mais, par nature, elle est plutôt mélancolique ; et si douce! L'histoire de son mariage n’est guère réjouissante. Ce Ferrès n'a rien de sympathique. Mais ils ont une fillette qui est un amour. Tu verras ; pâle, pâle, avec une masse de cheveux, des yeux démesurés. Elle ressemble beaucoup à sa mère. Regarde, André, si on ne dirait pas que cette rose est de velours ? Et cette autre ? Je la mangerais. Mais regarde donc : c’est tout à fait une crème idéale. Quel délice !
Elle continuait de choisir les roses et de parler avec grâce. Un flot de parfum, aussi enivrant qu'un vin de cent ans, montait des fleurs amassées ; quelques
corolles s’effeuillaient et se prenaient dans les plis de sa robe; devant la fenêtre, sous le soleil blond, la pointe sombre d’un cyprès se montrait à peine. Et dans la mémoire d'André chantait avec insistance, pareil à une phrase musicale, ce vers de Pétrarque :
Cosi partia le rose e le parole.
Le surlendemain, dans la matinée, pour payer sa dette, il offrit à la marquise d’Ateleta un sonnet curieusement façonné à la mode ancienne et manuscrit sur un vélin orné d’enluminures dans le goût de celles qui rient sur les missels d’Attavante et de Liberale de Vérone :
Schifanoia de Ferrare (6 gloire d'Este !) — dans ses murs que Cossa et Cosme Tura couvrirent — à l’envi de triomphantes divinités, — n’a jamais vu d'aussi joyeuses fêtes.
Monna Francesca, dans le creux de sa robe, — a porté en pâture à son hôte autant de roses — que peut-être en eut jamais le Ciel — pour ceindre vos têtes, à blancs angelets |
Elle parlait et elle choisissait les fleurs, — si charmante que je pensai : « N'est-ce point — une Grâce venue sans doute par les chemins du Soleil ? »
L'ivresse des parfums me donna le vertige. — Et un vers de Pétrarque prit son essor : — « Ainsi distribuaitelle les roses et les paroles. »
1. Il existe à Ferrare un palais Schifanoia (Sans-Souci) décoré de fresques du xv® siècle.
ITT
Le 15 septembre, un mercredi, la nouvelle visiteuse arrivait.
La marquise, avec Ferdinand son fils aîné et avec André, alla au devant d'elle jusqu'à la station de Rovigliano. Pendant que la voiture descendait la route ombragée de grands peupliers, la marquise parlait à André de son amie avec beaucoup de bienveillance.
— Je crois qu'elle te plaira, dit-elle en manière de conclusion.
Puis elle se mit à rire, comme si une pensée imprévue venait de lui traverser l’esprit.
— Pourquoi ris-tu? demanda André.
— Je fais un rapprochement.
— Quel rapprochement ?
— Devine.
— Je ne sais pas.
— Eh bien! je pensais à une autre présentation que je t'avais aussi annoncée en l’accompagnant d’une prophétie joyeuse, il y a tantôt deux ans. Tu te rappelles ?
— Ah!
— Je ris, parce que, cette fois encore, il s'agit d'une inconnue, et que, cette fois encore, je pourrais être... une involontaire providence.
— Oh!
— Mais le cas est bien différent ; ou plutôt ce qui est différent, c’est l’héroïne du drame possible.
— Tu veux dire.
— Marie est une turris eburnea.
— Et moi, je suis maintenant un vas spirituale.
— Vois donc! j'oubliais que tu as enfin trouvé la Vérité et la Voie! « Mon âme rit de ses amours lointaines... »
— Tu cites mes vers?
— Je les sais par cœur.
— Que cela est aimable!
— D'ailleurs, cher cousin, cette « blanche Reine » qui tient l’Hostie entre ses doigts purs m'est suspecte. le m'a tout l'air d’une forme creuse, d’une robe sans corps, à la merci de l'âme quelconque, âme d'ange ou de démon, qui aurait l'intention d'y entrer, de te donner la communion et de faire « le geste qui consent >».
— Quel sacrilège ! quel sacrilège !
— Prends garde à toi, surveille bien la robe et fais quantité d'exorcismes... Mais je retombe dans les prophéties ! Vraiment, prophétiser est une de mes faiblesses.
— Nous sommes arrivés, ma cousine.
Ils riaient tous les deux. Ils étaient en avance de quelques minutes sur l'heure du train. Ferdinand, un enfant de douze ans, souffreteux, apportait un bouquet de roses pour l'offrir à Donna Marie. Après l'entretien précédent, André se sentait allègre, léger, trés alerte, comme s’il fût rentré tout d’un coup dans sa première existence de frivolité et de folie; et c'était une sensation inexplicable. Il lui semblait qu'un Jouffle féminin, une tentation vague, venait de lui traverser le cerveau. Îl choisit dans le bouquet de Ferdinand une rose-thé et la mit à sa boutonnière; 1l donna un rapide coup d'œil à son vêtement d'été; il regarda avec complaisance ses mains très soignées, que la maladie avait rendues plus fines et plus blanches. Il fit tout cela sans réflexion, par un instinct de vanité tout à coup réveillé en lui. |
— Voici le train, dit Ferdinand.
La marquise s’avança pour souhaiter la bienvenue à l'arrivante qui, penchée à la portière, saluait déjà de la main et faisait des signes de tête, tout enveloppée d'un grand voile gris perle sous lequel disparaissait à moitié son chapeau de paille noire.
— Françoise! Françoise! s’écriait-elle avec une tendre effusion de joie.
Le timbre de cette voix fit sur André une impression singulière; il lui rappela vaguement une voix connue. Laquelle?
Marie Ferrès descendit d’un saut rapide et agile; et, d’un geste plein de grâce, elle releva son voile épais et se découvrit la bouche pour embrasser son amie. Subitement, cette femme élancée et ondulante sous le manteau de voyage, cette femme voilée dont il n'apercevait que la bouche et le menton, eut pour
André une séduction profonde. Tout son être, abusé en ces derniers temps par une apparence de liberté reconquise, était prêt à subir la fascination féminine. À peine ranimées au souffle d'une femme, les cendres redevenaient des étincelles.
— Marie, je te présente mon cousin, le comte André Sperelli-Fieschi d'Ugenta.
André s’inclina. La bouche de la jeune femme s’ouvrit pour un sourire qui parut mystérieux, parce que la gaze lustrée du voile cachait le reste de la face.
Ensuite la marquise présenta André à Don Manuel Ferrès y Capdevila. Puis elle dit, en caressant les cheveux de la fillette qui regardait le jeune homme avec de doux yeux étonnés:
— Voici Delphine.
Dans la voiture, André prit place en face de Marie, à côté de Manuel Ferrès. Elle n’avait pas encore enlevé son voile; elle tenait sur ses genoux le bouquet de Ferdinand, et, de temps à autre, elle en respirait le parfum, tout en répondant aux questions de la marquise. André ne s’était pas trompé : il y avait dans cette voix quelques notes de la voix d’Hélène Muti, plus exquises. Une curiosité impatiente l’envahit de voir ce visage caché, d’en connaître la couleur et l’expression.
Elle disait :
— Manuel partira vendredi. Il viendra me reprendre plus tard.
— Très tard, espérons-le ! souhaita cordialement Françoise. Dans un mois et plus, n'est-ce pas, Don Manuel ? Et le mieux ne serait-il pas de quitter la campagne tous ensemble, le même jour? Nous resterons à Schifanoia jusqu’au 1° novembre, pas davantage.
— Si ma mère ne m'attendait point, je resterais volontiers avec toi. Mais j’ai promis absolument d’être à Sienne pour le 17 octobre, anniversaire de la naissance de Delphine.
- - Quel malheur! Le 20 octobre, c’est la fête des Donations à Rovigliano; une fête si belle et si étrange!
— Comment faire? Si je manquais à ma promesse, ce serait certainement un grand chagrin pour ma mère. Elle adore Delphine.
Le mari se taisait ; il devait être taciturne de nature. C'était un homme de taille moyenne, un peu obèse, un peu chauve, avec une peau de couleur singulière, d’une päleur intermédiaire entre le verdâtre et le violacé, sur laquelle le blanc de l'œil brillait dans les mouvements du regard comme celui d’un œil d'émail sur certaines têtes antiques en bronze. Ses moustaches noires, dures, taillées également comme les poils d’une brosse, abritaient une bouche brutale et sardonique. Cet homme paraissait tout imprégné de bile. Il pouvait avoir quarante ans ou un peu plus. Îl avait en sa personne quelque chose d’équivoque et de sournois qui n’échappait pas à un observateur: cet indéfinissable aspect de vice qu'ont les générations produites par un mélange de races abâtardies et grandissant dans le désordre.
— Delphine, regarde les orangers couverts de fleurs! s'écria Marie en allongeant la main au passage pour cueillir une brindille.
Dans le voisinage de Schifanoia, la route montait entre deux bois d'orangers; et les branches étaient si hautes qu'elles donnaient de l'ombre. Sous cette ombre soupirait l’haleine d’un vent marin, lourd d'un parfum qu'on aurait pu boire à pleines gorgées comme une eau ratraichissante.
Delphine s'était agenouillée sur le coussin et se penchait hors de la voiture pour saisir les branches. Sa mère l'entourait d’un bras pour la soutenir.
— Prends garde! dit-elle. Prends garde! Tu pourrais tomber. Altends un peu que j'ôte mon voile. S'il te plaît, Françoise, aide-moi.
Et elle inclina la tête vers son amie, pour que celleci détachât le voile du chapeau. Dans ce mouvement, le bouquet de roses tomba. André s’empressa de le ramasser; et, lorsqu'il se releva pour l'offrir, il vit enfin à découvert tout le visage de Marie.
— Merci, dit-elle.
Elle avait le visage ovale, peut-être allongé un peu trop, mais si peu que rien, de cet aristocratique allongement qu'exagéraient volontiers au xv° siècle les artistes chercheurs d'élégance. Les traits délicats avaient cette subtile expression de souffrance et de lassitude qui donne aux Vierges leur charme humain dans les tondi florentins du temps de Cosme. Une ombre morbide, suave, pareille à la fusion de deux teintes diaphanes, d'un violet et d’un azur idéalement tendres, environnait ses yeux où s'épanouissait un fauve iris d'ange brun. Ses cheveux lui chargeaient le front et les tempes comme une lourde couronne, accumulés et tordus sur la nuque. Par devant, les boucles avaient l'épaisseur et la disposition de celles qui forment une sorte de casque à l’Antinoüs Farnèse. Rien ne surpassait en grâce cette tête si fine, qui semblait peiner sous le fardeau comme sous un châtiment divin.
— Mon Dieu! s’écria-t-elle en essayant d'alléger avec ses mains le poids des tresses ramassées et comprimées sous la paille du chapeau. J'ai toute la tête endolorie comme si j'étais restée une heure suspendue
par les cheveux. Je ne puis être longtemps sans les dénouer ; ils me fatiguent trop. C’est une véritable servitude.
— Tu te rappelles, demanda Françoise, en pension, quand nous étions toutes à vouloir te les peigner? Cela amenait chaque jour de grandes disputes. Figure-toi, André, qu'à la fin il y eut même du sang répandu. Ah! je n’oublierai jamais la scène entre Charlotte Fiordelise et Gabrielle Vanni. C'était un délire. Peigner Marie Bandinelli, c'était l'ambition de toutes les pensionnaires, grandes et petites. L'’épidémie avait gagné tout le pensionnat; et il s'ensuivit des interdictions, des réprimandes, des rigueurs, jusqu’à des menaces de couper les cheveux. Tu te rappelles, Marie? Toutes nos âmes étaient enlacées par ce beau serpent noir qui te pendait jusqu'aux talons. Et le coup de ciseaux que Gabrielle Vanni, jalouse, te donna par trahison! Vrai, Gabrielle avait perdu la tête. Tu te souviens?
Donna Marie souriait, du sourire mélancolique et comme enchanté d’une personne qui rêve. Elle avait la bouche mi-close, avec la lèvre supérieure dépassant un peu la lèvre inférieure, mais si peu que cela se voyait à peine; et les angles s’abaissaient douloureusement, et le pli était noyé dans l'ombre. Et tout cela lui donnait une expression de tristesse et de bonté, mais avec un mélange de cette fierté où se révèle l'élévation morale de ceux qui ont beaucoup souffert et qui ont su souffrir.
André songea que nulle de ses amies ne lui avait livré une semblable chevelure, une forêt si vaste et si ténébreuse pour s’y perdre. L'histoire de toutes ces jeunes filles éprises d'une tresse, enflammées de passion et de ialousie, folles de mettre le peigne et les doigts dans le vivant trésor, lui parut un aimable et poétique épi-
sode de la vie de couvent; et, dans son imagination, la femme aux opulents cheveux s’illumina vaguement comme l'héroïne d’un conte ou d’une légende chrétienne qui décrirait l'enfance d’une sainte destinée au martyre et à la glorification future. En même temps, une idée d'art se levait dans son esprit. Quelle richesse et quelle variété de lignes pourraient fournir au dessin d’une figure de femme les divers enroulements de ces noirs cheveux massifs !
Noirs, ils ne l'étaient pas véritablement. Le lendemain, à table, André les observa en un point où ils étaient touchés par la réverbération du soleil. Ils avaient des reflets sombres de violette, de ces reflets qu'a l'acier éprouvé par la flamme, ou parfois encore une certaine espèce de palissandre poli ; et ils n’étaient point compactes : au contraire, Jusque dans leur épaisseur, ils restaient détachés l'un de l’autre, pénétrés d'air et comme respirants. Les trois lumineuses et mélodieuses épithètes d’Alcée allaient naturellement à Marie : « iémAox &yva merkryéuede.. » Elle parlait avec finesse, révélant un esprit délicat et enclin aux choses de l'intelligence, aux raffinements du goût, au plaisir esthétique. Elle avait une culture abondande et variée, l'imagination riche, la parole colorée de ceux qui ont vu beaucoup de pays, vécu sous divers climats, connu des peuples différents. Et André sentait comme une brise exotique autour d'elle; il sentait émaner d'elle une séduction étrange, un charme composé du vague fantôme des choses lointaines qu'elle avait regardées, des spectacles qu’elle conservait encore dans les yeux, des souvenirs qui lui remplissaient l'âme. C'était un charme indéfinissable, inexprimable ; c'était comme si elle eût porté en sa personne une trace de la lumière
où elle s'était baignée, des parfums qu'elle avait respirés, des idiomes qu'elle avait entendus ; c'était comme si elle eût porté en elle-même, confuses, vaporeuses, indistinctes, toutes les magies de ces pays du soleil.
Le soir, dans le grand salon qui donnait sur le vestibule, elle s'approcha du piano et, l’ouvrant pour l’essayer, dit :
— Joues-tu encore, toi, Françoise ?
— Oh! non, répondit la marquise. Voilà des années que je n’étudie plus. Écouter, tout simplement, me paraît un plaisir préférable. Cependant, je me . donne l’air de protéger l'art ; et, pendant l'hiver, chez moi, je préside volontiers à l’exécution d'un peu de bonne musique. N'est-ce pas, André ?
— Ma cousine est trop modeste, madame. Elle est quelque chose de plus qu'une protectrice ; elle restaure le bon goût. Cette année même, en février, chez elle, par ses soins, ont été exécutés deux quintettes, un quatuor et un trio de Boccherini, et, de plus, un quatuor de Cherubini : de la musique presque entièrement oubliée, mais admirable et toujours jeune. Les Adagios et les Menuets de Boccherini sont d'une fraîcheur délicieuse ; les Finales seuls me semblent un peu vieillis. Vous connaissez certainement quelque chose de ce maître.
— Je me souviens d'avoir, il y a quatre ou cinq ans, entendu un quintette de lui au Conservatoire de Bruxelles; et il m'a semblé magnifique, très neuf, plein d'épisodes inattendus. Je me rappelle fort bien qu'en certains passages le quintette était ramené au duo par l'emploi de l'unisson ; mais les effets produits par la différence des timbres étaient d’une finesse extraordinaire. Je n’ai rien retrouvé de semblable dans . aucune autre composition instrumentale.
Elle parlait musique avec la délicatesse d’une connaisseuse ;-et, pour traduire le sentiment que suscitait en elle soit un certain morceau, soit l’œuvre entière d’un certain maître, elle trouvait des expressions ingénieuses et des images hardies.
— J'ai exécuté et entendu beaucoup de musique, dit-elle; et, de chaque symphonie, de chaque sonate, de chaque nocturne, de chaque morceau pris à part, je garde une image visible, une impression de forme et de couleur, une figure, un groupe de figures, un paysage ; si bien que tous mes morceaux préférés portent un nom en rapport avec l'image. J'ai, par exemple, la Sonate des quarante brus de Priam, le Nocturne de la Belle au Bois dormant, la Gavotte des Dames jaunes, la Gigue du Moulin, le Prélude de la Goutte d’eau, et ainsi de suite.
Elle se mit à rire d'un rire faible qui, sur cette bouche dolente, avait une indicible grâce et surprenait comme un éclair imprévu.
— Tu te rappelles, Françoise, à la pension, tous les commentaires dont nous affligions les marges de la musique du pauvre Chopin, de notre divin Frédéric ? Tu étais ma complice. Un jour, après de graves discussions, nous changeâmes tous les titres de Schumann, et chaque titre nouveau avait une longue note explicative. Je conserve encore ces papiers en souvenir. Maintenant, lorsque je joue les Myrtes et les Feuilles d’Album, toutes ces annotations mystérieuses me sont incompréhensibles : mon émotion et ma vision sont devenues très différentes ; et c’est un plaisir délicat de comparer le sentiment actuel au sentiment passé, la nouvelle image à l’ancienne. Ce plaisir ressemble à celui qu'on éprouve quand on relit son propre journal ;
mais il est peut-être plus mélancolique et plus intense. Généralement, le journal donne la description des événements réels, la chronique des jours heureux et des jours tristes, la trace grise ou rose laissée par la vie qui s'enfuit; au contraire, les notes prises en marge d'un livre de musique pendant la jeunesse sont les fragments du poème secret d’une âme qui éclôt, les effusions lyriques de notre idéal intact, l'histoire de nos rêves. Quel langage! Quelles paroles ! Tu te rappelles, Françoise ?
Elle parlait avec une entière confiance, peut-être avec un peu d’exaltation d'esprit, comme une femme qui, longtemps obsédée par la fréquentation forcée de gens inférieurs ou par des spectacles vulgaires, aurait l'irrésistible besoin d'ouvrir son intelligence et son cœur à un souffle de vie plus pure. André, en l’écoutant, éprouvait pour elle un sentiment très doux qui ressemblait à de la gratitude. Il lui semblait qu’en parlant devant lui et avec lui de telles choses, elle lui donnait une ‘aimable preuve de bienveillance et lui permettait presque de s'approcher d'elle. Il croyait entrevoir des coins de ce monde intérieur, moins encore par le sens des paroles prononcées que par les sons et les modulations de cette voix. De nouveau, il reconnaissait les accents de l’autre.
C'était une voix ambiguë, double, pour ainsi dire bissexuelle : une voix à deux timbres, une voix d'androgyne. Le timbre viril, bas et un peu voilé, s’amollissait, s’éclaircissait, se féminisait par moments, avec des transitions si harmonieusese que l'oreille de l’auditeur en était à la fois surprise, caressée et inquiétée. Comme une musique qui passe du ton mineur au ton majeur ou qui, s'étant échappée en douloureuses
dissonances, revient après plusieurs mesures au ton fondamental, telle cette voix, par intervalles, opérait son changement. Et r’était le timbre féminin qui rappelait l’autre.
Ce phénomène était si singulier qu'il suffisait à lui seul pour occuper l'âme de l'auditeur, indépendam-— ment du sens attaché aux paroles. Or, plus les paroles, par le rythme ou par la modulation, gagnent en valeur musicale, plus elles perdent en valeur symbolique. De fait, après quelques minutes d'attention, l’âme cédait au mystérieux enchantement et restait suspendue dans l'attente et dans le désir de la douce cadence, comme à l'audition d'une mélodie exécutée sur un instrument.
— Vous chantez? demanda André à Marie, avec une sorte de timidité.
— Un peu, répondit-elle.
— Chante donc quelque chose, pria Françoise.
Elle consentit.
— Mais, dit-elle, j'indiquerai seulement; car, depuis plus d’un an, j'ai perdu toute ma force.
Dans la pièce voisine, Don Manuel jouait avec le marquis d’Ateleta, sans un bruit, sans un mot. Dans le salon, la lumière se répandait à travers un grand abat-jour japonais, tamisée et rouge. L'air de la mer passait entre les colonnes du vestibule et agitait par instants les hautes portières de Karamanie, apportant d'en bas le parfum des jardins. Par les entre-colonnements, on voyait les cimes des cyprès, massives, noires comme J'ébène, sur un ciel diaphane tout palpitant d'étoiles.
Marie dit en se mettant au piano:
— Puisque nous en sommes à la vieille musique, je fredonnerai une mélodie de Paisiello dans Nina Pazza, une chose divine.
Elle chantait en s’accompagnant. Dans le feu du chant, les deux timbres de sa voix se fondaient comme deux métaux précieux et composaient un unique métal, sonore, chaud, flexible, vibrant. La mélodie de Paisiello, simple, pure, spontanée, pleine de délicieuse langueur et de tristesse ailée, sur un accompagnement très clair, s’épanchait de cette belle bouche dolente et s'élevait avec une telle flamme de passion que le convalescent, troublé jusqu'au fond de l'être, sentait passer le long de ses veines les notes une à une, comme si dans son corps le sang se fût arrêté pour écouter. Un froid subtil gagnait la racine de ses cheveux ; des ombres rapides et épaisses lui tombaient sur les prunelles ; il haletait d’anxiété. Dans ses nerfs encore malades, la sensation devint si poignante qu'il dut faire un effort pour retenir des larmes prêtes à jaillir.
— Oh! ma chère Marie! s’écria Françoise en posant un tendre baiser sur les cheveux de la chanteuse, lorsqu'elle se tut.
André resta sans parole, assis dans son fauteuil, les épaules tournées à la lumière, le visage dans l'ombre.
— Encore! reprit Françoise.
Et elle chanta encore une Ariette d'Antoine Salieri. Ensuite elle joua une Toccata de Léonard Leo, une Gavotte de Rameau et une Gigue de Sébastien Bach. Sous ses doigts revivait merveilleusement la musique du xvim siècle, si mélancolique dans les airs de danse, ces airs qui semblent faits pour être dansés en une languissante après-midi de l'été de la Saint-Martin, dans un parc abandonné, au milieu de fontaines devenues muettes et de piédestaux sans statues, sur un tapis de roses mortes, par des couples d’amants tout près de n’aimer plus.
— Jetez-moi une de vos tresses, pour que je monte | cria Sperelli en riant, debout sur le perron, à Donna Marie qui se trouvait dans la loggia contiguë à son appartement, entre deux colonnes.
C'était le matin. Elle se tenait au soleil pour faire sécher ses cheveux mouillés, qui l'enveloppaient toute comme un velours d’un beau violet profond, où transparaissait la pâleur mate de son visage. Le store de toile, relevé à demi, d’une vive couleur orangée, lui mettait au-dessus de la tête la belle frise noire de sa bordure, dans le style des frises qui décorent les antiques vases grecs de la Campanie ; et, si elle avait eu autour des tempes une couronne de narcisses, si elle avait eu près d'elle une de ces grandes lyres à neuf cordes où l'on voit peintes à l’encaustique les figures d’Apollon et d’un lévrier, elle aurait ressemblé à une
élève de l’école de Mytilène ou à une musicienne au repos, mais telle qu'aurait pu l’imaginer un préraphaélite.
Elle répondit en plaisantant, non sans se retirer un peu :
— Vous, jetez-moi un madrigal.
— Je vais l'écrire en votre honneur sur le marbre d’un balustre, à la dernière terrasse. Vous viendrez le lire plus tard, quand vous serez prête.
André se mit à descendre lentement les escaliers qui menalent Jusqu'à la dernière terrasse. En cette matinée de septembre, son âme se dilatait avec ses poumons. Le jour avait une sorte de sainteté ; la mer semblait resplendir d'une lumière qui lui fût propre, comme si, dans les profondeurs, eussent vécu des sources magiques de rayons; toutes les choses étaient pénétrées de soleil.
Il descendait en s’arrêtant de temps à autre. La pensée que la Siennoise le regardait peut-être encore du haut de la loggia, lui causait un trouble indéfini, lui mettait dans la poitrine une violente palpitation, le rendait timide comme un adolescent qui aime pour la première fois. Il goûtait une béatitude ineffable à respirer cette atmosphère chaude et limpide qu'elle respirait aussi et où son corps se baignait. Une onde immense de tendresse lui jaillissait du cœur, se dispersait au loin sur les arbres, sur les pierres, sur la mer, comme sur des êtres amis et confidents. Il était poussé comme par un besoin d'adoration soumise, humble, pure; comme par un besoin de plier les genoux, de joindre les mains et d'offrir cet amour vague et muet dont lui-même n'aurait pu dire ce que c'était au juste. Il croyait sentir que la bonté des choses venait à lui et se rnélait, débordante, à sa propre bonté.
« Je l’aime donc? » se demanda-t-il. Mais il n’osa pas regarder en son âme et réfléchir : il avait peur que cet enchantement subtil ne se dissipât, ne s’effaçât comme un rêve à l’aube.
« Je l’aime? Et que pense-t-elle? Et, s1 elle vient seule, lui dirai-ie que je l’aime? » Il se complaisait à s’interroger, et à ne pas répondre, et à interrompre la réponse de son cœur par une demande nouvelle, et à prolonger cette incertitude, torturante et délicieuse en même temps. « Non, non; je ne lui dirai pas que je l'aime. Elle est au-dessus de toutes les autres. »
Il se retourna; et, là-haut, dans la loggia, en plein soleil, il aperçut encore la forme féminine, indistincte. Peut-être l’avait-elle suivi des yeux et de la pensée, jusqu’en bas, longuement. Une curiosité enfantine lui fit prononcer le nom à haute voix, sur la terrasse solitaire ; il le répéta deux ou trois fois, en s’écoutant : « Marie! Marie! » Jamais aucun mot, jamais aucun nom ne lui avait paru plus suave, plus mélodieux, plus caressant. Et il pensa qu’il serait heureux si elle lui permettait de l’appeler simplement Marie, comme une sœur.
Cette créature d’élite, qui avait tant d'âme, lui inspirait un très haut sentiment de dévotion et de soumission. Si on lui eût demandé quelle serait pour lui la plus douce des choses, il aurait répondu, en toute sincérité: « Lui obéir ». Rien ne lui aurait causé autant de douleur que d’être jugé par elle un homme vulgaire. De nulle autre femme autant que d’elle il n’aurait voulu être admiré, loué, compris dans son intelligence, dans son goût, dans ses recherches, dans ses aspirations d’artiste, dans son idéal, dans ses rêves, dans la partie la plus noble de son esprit et de sa vie. Son ambition la plus ardente était de lui remphr le cœur.
Depuis déjà dix jours elle vivait à Schifanoia; et, dans ces dix jours, comme elle l'avait entièrement conquis ! Leurs entretiens sur les terrasses, ou sur les bancs épars à l’ombre, ou le long des allées bordées de rosiers, duraient parfois des heures et des heures, tandis que Delphine courait comme une petite gazelle par le dédale des orangers. File avait dans la causerie une abondance admirable; elle répandait un trésor d'observations délicates et pénétrantes. Quelquefois, elle se révélait elle-même avec une candeur pleine de grâce; quelquefois, à propos de ses voyages, par une seule phrase pittoresque, elle évoquait chez André de larges visions de pays et d’océans lointains. Et, de son côté, il mettait un soin continuel à lui montrer sa valeur, l’étendue de sa culture, le raffinement de son éducation, la rare délicatesse de sa sensibilité ; et un orgueil immense souleva tout son être lorsqu'elle lui dit avec un accent de sincérité, après la lecture de la Fable d’Hermaphrodite :
— Aucune musique ne m’a enivrée comme ce poème, et aucune statue ne m'a donné de la beauté une impression plus harmonique. Certains vers me poursuivent sans trêve et me poursuivront très longtemps sans doute. Ils sont si intenses!
Maintenant, assis sur la balustrade, il repensait à ces paroles. Marie n’était plus dans la loggia, et le store cachait tout l'intervalle entre les colonnes.
Elle allait peut-être descendre. Devait-il, selon sa promesse, lui écrire un madrigal? Mais le petit supplice de faire des vers à la hâte lui parut insupportable, dans ce jardin grandiose et voluptueux où le soleil de septembre faisait éclore une sorte de printemps surnaturel. Pourquoi dissiper cette rare émotion dans un jeu
hâtif de rimes? Pourquoi rétrécir ce vaste sentiment dans un bref soupir rythmé? Il résolut de manquer à sa promesse, et, toujours assis, se mit à regarder sur l’horizon des eaux les voiles qui flamboyaient comme des torches éclipsant le soleil.
Mais, à mesure que le temps fuyait, son anxiété devenait plus forte; et 1l se retournait toutes les minutes pour voir si, au sommet de l'escalier, entre les colonnes du vestibule, n’apparaissait pas une forme féminine. « Était-ce donc un rendez-vous d’amour ? La Siennoise venait-elle le rejoindre pour un entretien secret? Supposait-elle chez lui cette anxiété? »
Son cœur lui dit: « La voilà! » C'était elle.
C'était elle qui descendait lentement, seule. Sur la première terrasse, près d’une des fontaines, elle s’arrêta. André la suivait des yeux, en suspens; et chacun de ses gestes, chacun de ses pas, chacune de ses attitudes lui donnait une palpitation, comme si ce mouvement, ce pas, cette démarche eussent été des signes, eussent été un langage.
Elle s’engagea dans la succession d’allées et de terrasses entrecoupées d'arbres et de buissons. Sa personne apparaissait et disparaissait, tantôt complètement, tantôt de la ceinture jusqu’en haut; ou bien encore elle émergeait de la tête au-dessus d'un rosier. Partois, le fouillis des rameaux la cachait pour un instant; aux endroits les moins touffus, on voyait passer sa robe sombre ou briller la paille claire de son chapeau. Plus elle approchait, plus elle allait avec lenteur, s’attardant parmi les haies de verdure, s'arrêtant à regarder les cyprès, se penchant pour ramasser une poignée de feuilles tombées. De l'avant-dernière terrasse, elle salua de la main André qui l’attendait debout sur la dernière
marche ; et elle lui jeta les feuilles ramassées qui s’éparpillèrent comme un vol de papillons et qui, tremblotant, flottant l’une plus et l’autre moins, se posèrent enfin sur la pierre avec une mollesse de neige.
— Eh bien ? demanda-t-elle, du milieu de la rampe.
André plia les genoux sur la marche en élevant les mains.
— Rien! confessa-t-1l. Je vous demande pardon ; mais vous et le soleil, ce matin, remplissez les cieux de trop de douceur. Adoremus.
La confession était sincère et l’adoration aussi, malgré le tour plaisant donné à l'une et à l’autre. Et certainement la Siennoise comprit cette sincérité ; car elle rougit un peu et dit avec une vivacité singulière :
— Levez-vous ! levez-vous !
Il se leva. Elle lui tendit la main.
— Je vous pardonne, ajouta-t-elle, parce que vous êtes un convalescent.
Elle portait un vêtement d'une étrange couleur de rouille, d’une couleur de safran passée, indéfinissable, d’une de ces couleurs dites esthétiques qu'on trouve dans les paysages du divin Automne, dans ceux des Primitifs et dans ceux de Dante-Gabriel Rossetti. La jupe était disposée en larges plis, droits et réguliers, qui partaient de dessous les bras. Un large ruban vert de mer, pâle comme une turquoise malade, attaché en guise de ceinture par un seul grand nœud, lui retombait le long du flanc. Les manches, très amples, très souples, plissées de plis nombreux à l'entournure, se resserraient au poignet. Un autre ruban vert de mer, très étroit, lui ceignaiït le col, attaché à gauche par un petit nœud. Un ruban pareil liait l'extrémité de la prodigieuse tresse tombant de dessous un chapeau de
paille où s’enroulait une couronne de jacinthes semblable à celle de la Pandore d’Alma Tadéma. Un seul bijou, une grosse turquoise de Perse, en forme de scarabée, avec des caractères gravés comme sur un talisman, fermait le col sous le menton.
Elle dit :
— Attendons Delphine. Puis, nous irons jusqu’à la grille de la Cybèle. Voulez-vous ?
Elle avait pour le convalescent des égards délicats. André était encore très pâle, très amaigri; et cette maigreur lui avait extraordinairement agrandi les yeux, de sorte que l'expression sensuelle de sa bouche un peu saillante faisait un contraste bizarre et attirant avec le reste de son visage.
— Oui, répondit-il. Et je vous en suis même reconnaissant.
Puis, après une courte hésitation :
— Ce matin, vous me permettrez quelques silences ?
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Il me semble que j'ai perdu la parole et que je ne sais rien dire. Mais, parfois, les silences peuvent devenir lourds, ennuyeux et même troublants, s'ils se prolongent. Voilà pourquoi je vous demande si, pendant notre promenade, vous me permettrez de me taire et de vous écouter.
— Alors, nous nous tairons ensemble, dit-elle avec un faible sourire.
Et elle regarda vers le château, visiblement impatiente.
— Comme Delphine est longue à venir |
André demanda :
— Françoise était-elle déjà levée, quand vous étes descendue ?
— On! non. Elle est d'une paresse incroyable. Voici Delphine. La voyez-vous ?
La fillette arrivait rapidement, suivie de sa gouvernante. Invisible sur la pente des escaliers, elle réapparaissait sur les terrasses qu'elle traversait en courant. Dans le vent de la course, ses cheveux dénoués lui ondoyaient aux épaules, sous un large chapeau de paille couronné de pavots. Lorsqu'elle fut à la dernière marche, elle ouvrit les bras À sa mère et l’embrassa vingt fois sur les joues. Puis elle dit :
— Bonjour, André!
Et elle lui tendit le front, dans une attitude enfantine d’une adorable grâce.
C'était une créature fragile et vibrante comme un instrument qui serait formé d’une substance sensible. Sa chair, trop délicate, semblait presque ne pas réussir à cacher ni même à voiler la splendeur de l'esprit qui, comme une flamme dans une lampe précieuse, y vivait d’une vie active et douce.
— Mon amour! murmura la mère en l’enveloppant d’un regard où s’exhalait toute la tendresse d’une âme possédée par cette unique affection.
Et cette parole, ce regard, cette expression, cette caresse donnèrent à André une sorte de jalousie, une sorte de découragement, comme s’il eût senti que âme de cette femme s’éloignait, se dérobait à lui pour toujours, lui devenait inaccessible.
La gouvernante demanda la permission de remonter au château. Ils prirent l’allée des orangers. Delphine poussait son cerceau en courant devant eux; et ses jambes droites, serrées dans les bas noirs, un peu longues, de cette longueur effilée des statuettes de Tanagra, se mouvaient avec une agilité rythmique.
— Vous me semblez un peu triste maintenant, dit la Siennoise au jeune homme; et pourtant vous étiez gai, tout à l'heure, lorsque vous êtes descendu. Quelque pensée vous tourmente peut-être? Ou peutêtre ne vous sentez-vous pas bien?
Elle faisait ces questions d’une manière presque fraternelle, grave et suave, qui invitait à la confiance. Le convalescent eut l’envie timide, comme la vague tentation, de mettre son bras sous le bras de cette sœur et de se laisser conduire par elle en silence, à travers cette ombre et ce parfum, sur ce sol parsemé de fleurs d'oranger, dans ce sentier que mesuraient les vieux Termes revêtus de mousse. Il lui semblait qu'il était revenu aux premiers Jours après la maladie, à ces jours inoubliables de langueur, de bonheur, d’inconscience; et qu’il avait besoin d’un appui amical, d’un guide affectueux, d’un bras familier. Ce désir devint si fort que les mots lui montaient spontanément aux lèvres pour l’exprimer. Mais, au contraire, il répondit :
— Non, madame; je me sens très bien. Merci. C'est septembre qui m'étourdit un peu...
Elle le regarda comme si elle eût douté que cette réponse fût sincère. Puis, pour éviter le silence après la phrase évasive, elle demanda encore :
— Parmi les mois tempérés, lequel préférez-vous, d’avril ou de septembre? |
— Je préfère septembre. Il est plus féminin, plus discret, plus mystérieux, Il ressemble à un printemps vu en rêve. Alors les plantes, perdant lentement leurs forces, perdent aussi quelque chose de leur réalité. Regardez la mer. là-bas. N’offre-t-elle pas l’image d’une atmosphère plutôt que d’un amas d'eau? Jamais les alliances de la mer et du ciel ne sont aussi poé-
tiques et profondes qu’en septembre. Et la terre? Lorsqu’en cette saison je regarde la campagne, je pense toujours, sans savoir pourquoi, à une belle femme qui vient d’enfanter, qui repose dans un lit blanc et qui sourit d'un sourire étonné, pâle, inextinguible. Est-ce une impression juste? Il y a, ce me semble, quelque chose de la stupeur et de la béatitude puerpérales, dans un paysage de septembre.
Ils étaient presque au bout du sentier. Certaines gaines adhéraient si étroitement aux souches des orangers qu'elles formaient avec eux un seul tronc, végétal et marmoréen; et les fruits innombrables, les uns déjà tout dorés, d’autres tachés d’or et de vert, d’autres entièrement verts, pendaient sur les têtes des Termes qui semblaient être les gardiens et les génies tutélaires d'arbres sacrés et intangibles. — Pourquoi André futil assailh d’une inquiétude et d’une anxiété inattendue en approchant du lieu où, quinze jours auparavant, il avait écrit les sonnets de la délivrance? Pourquoi fut-il partagé entre la crainte et l’espoir qu’elle les découvrit et les déchiffrât? Pourquoi certains de ces vers lui revinrent-ils à l’esprit détachés des autres, comme expression de son sentiment actuel, de son aspiration actuelle, du nouveau rêve qu’enfermait son cœur?
O vous qui parfumez tous les vents, — vous qui avez la seigneurie de toutes les portes, — je mets à vos picds mon destin. — Daignez, Ô Reine, y consentir !
C'était vrai! c'était vrai ! Il l’aimait ; 1l mettait toute son âme aux pieds de cette femme; il n'avait qu’un seul désir, humble et immense : être la terre sous ses
pas.
— Que c’est beau ici ! s’écria la Siennoise en pénétrant
dans le domaine de l'Hermès à quatre visages, dans le paradis des acanthes. Quelle odeur étrange |
En effet, l'air était imprégné d’une odeur de musc: et on aurait pu croire à l’invisible présence d’un insecte ou d’un reptile musqué. L'ombre était mystérieuse, et les lignes de lumière qui traversaient le feuillage déjà touché par le mal d'automne étaient pareilles à des rayons de lune qui traverseraient les vitraux historiés d’une cathédrale. Un sentiment mixte, païen et chrétien, émanait de cette retraite, comme d’un tableau mythologique peint par un primitif pieux.
— Regardez, regardez Delphine ! ajouta-t-elle.
Et sa voix exprimait l'émotion que donne un spectacle de beauté.
Delphine avait tressé adroitement une guirlande avec des brindilles d'oranger en fleur ; et, par une soudaine fantaisie d'enfant, elle voulait enguirlander la divinité de pierre. Mais, comme elle n'atteignait pas jusqu’au sommet, elle s’efforçait de réussir dans son entreprise en se haussant sur la pointe des pieds, en élevant le bras, en s’allongeant le plus qu'elle pouvait; et sa forme grêle, élégante et vive, contrastait avec la forme rigide, carrée et solennelle de la statue : telle une tige de lis au pied d’un chêne. Tous ses efforts étaient vains.
Alors la mère souriante lui vint en aide. Elle lui prit des mains la guirlande, qu'elle posa sur les quatre fronts pensifs. Involontairement, son regard tomba sur les inscriptions.
— Qui a écrit ces vers? demanda-t-elle à André, surprise et joyeuse. C’est vous ? Oui, je reconnais votre écriture.
Et, pour lire, elle se mit vite à genoux dans l’herbe,
curicuse, presque avide. Par imitation, Delphine se pencha derrière sa mère en lui entourant le cou de ses bras et en avançant son visage contre la joue maternelle. Marie lisait tout bas. Et ces deux figures féminines, penchées au pied de la haute pierre enguirlandée, dans la lumière incertaine, entre les acanthes symboliques, formaient un groupe si harmonieux de lignes et de couleurs que le poète resta quelques instants
dominé par le seul plaisir esthétique et par la pure
admiration.
Mais bientôt l'obscure jalousie vint le tourmenter encore. Cette créature fragile, enlacée si étroitement à sa mère, si intimement confondue avec l’âme de sa mère, lui apparut comme une ennemie. Il lui sembla qu'un obstacle insurmontable se dressait contre son amour, contre son désir, contre son espérance. Il n’était pas jaloux du mari, mais il était jaloux de la fille. Ce qu'il voulait de cette femme, c'était moins en posséder la chair qu’en posséder l’âme ; et posséder cette âme tout entière, en posséder toutes les tendresses, toutes les joies, toutes les craintes, toutes les angoisses, tous les rêves ; bref, posséder la vie totale de cette âme, et pouvoir dire : « Je suis la vie de sa vie. »
Et au contraire, c'était la fille, qui possédait tout cela, incontestablement, absolument, continuellement. Lorsque l’adorée s’éloignait pour quelques minutes, 1l semblait qu'alors manquât à la mère un élément essentiel de sa propre existence. Une transfiguration subite et manifeste advenait en elle, lorsque après une courte absence de la fillette elle entendait de nouveau la voix enfantine. Quelquefois, involontairement, par une correspondance secrète et comme par la loi d’un commun rythme vital, elle répétait un geste de sa fille,
un sourire, une attitude, un air de tête. Quelquefois, lorsque sa fille reposait ou dormait, elle avait des moments de contemplation si profonde qu'elle semblait perdre conscience de tout le reste pour s'identifier à l'être qu'elle contemplait. Quand elle adressait la parole à son adorée, sa parole était une caresse et sa bouche n'avait plus aucune marque de douleur. Quand elle en recevait les baisers, un tremblement agitait ses lèvres, et ses yeux aux cils palpitants se remplissaient d’une indescriptible joie, comme les yeux d'une bienheureuse en extase. Quand elle causait avec d’autres personnes ou quand elle écoutait, il semblait qu’elle eût par instants comme une suspension soudaine de pensée, comme une absence momentanée d'esprit ; et c'était pour sa fille, pour elle, toujours pour elle.
André souffrait comme d'une perte irréparable, comme d'une espérance éteinte. « Qui pourrait jamais -rompre cette chaîne? Qui pourrait conquérir une part, la moindre part de ce cœur? A cette heure, à cette heure même, la fille ne lui ravissait-elle pas quelque chose ? »
En effet, par jeu, Delphine voulait contraindre sa mère à demeurer agenouillée. Elle s'’abandonnait et s’attachait de tout son poids au cou de Marie, en criant parmi les rires :
— Non, non, non! Tu ne te reléveras pas!
Et, lorsque la mère ouvrait la bouche pour parler, elle lui mettait ses petites mains sur la bouche pour l'empêcher de parler, et elle la faisait rire, et puis elle lui bandaït les yeux avec la tresse; et, s’échaufiant, s’enivrant à ce Jeu, elle ne voulait pas finir.
André la regardait, avec l'impression que, par tout ce remuement, elle chassait loin de sa mère, et dévas-
tait et dispersait tout ce que la lecture des vers avait peut-être fait fleurir.
Lorsque enfin la jeune femme eut réussi à se délivrer de ce doux tyran, elle dit à son compagnon, sur le visage de qui elle lisait la contrariété : |
— Pardonnez-moi, André. Il y a des jours où Delphine a de ces folies.
Puis, d’une main légère, elle remit en ordre les plis de sa robe. Elle avait sous les yeux une flamme subtile ; elle avait aussi la respiration un peu haletante. Elle reprit, en souriant d'un sourire auquel cette insolite animation du sang donnait un singulier éclat :
— Et pardonnez-lui, en récompense de son inconscient présage. N’a-t-elle pas eu tout à l’heure l'inspiration de poser une couronne nuptiale sur votre poésie qui célèbre une communion nuptiale? Ce symbole est le sceau de l'alliance.
— Je vous remercie toutes les deux, répondit André, qu'elle venait pour la première fois d'appeler par son simple prénom.
Cette familiarité inattendue et ces bonnes paroles ramenaient la confiance dans son âme. Delphine s'était éloignée par une des allées, en courant.
— Ces vers sont un document moral, n'est-ce pas? Vous me les donnerez, pour que je les conserve.
Il aurait voulu dire:
— Ils vont à vous naturellement, aujourd'hui. Ils sont vôtres, ils parlent de vous, ils vous implorent.
Mais il dit simplement :
— Je vous les donnerai.
Ils reprirent leur chemin vers la statue de la Cybèle. Avant de quitter le bosquet, Marie se retourna vers l'Hermès, comme si quelqu'un l’eût rappelée : et son
front paraissait lourd de pensées. André lui demanda humblement :
— À quoi pensez-vous ?
Elle répondit :
— Je pense à vous.
— Et que pensez-vous de moi ?
— Je pense à votre vie passée, que je ne connais point. Vous avez beaucoup souffert?
— J'ai beaucoup péché.
— Et beaucoup aimé aussi?
— Je ne sais pas. Peut-être l'amour n'est-il point ce que j'ai senti. Peut-être suis-je destiné à aimer encore. Vraiment, je ne sais pas.
Elle se tut. Ils marchèrent à côté l’un de l’autre un bout de chemin. Sur la droite, le sentier était bordé de grands lauriers interrompus à intervalles égaux par un cyprès; et la mer riante apparaissait et disparaissait dans le fond, entre les feuillages légers, bleue comme la fleur du lin. Sur la gauche, il y avait un talus avec une sorte de paroi semblable au dossier d'un très long j'anc de pierre et qui portait sur la crête, répétés dans toute la longueur, l’écu des Ateleta et un alérion, alternativement. Au-dessous de chacun des écus et de chacun des alérions, il ÿ avait un mascaron sculpté dont la bouche, par un petit tuyau saillant, versait de l’eau dans une série de vasques en forme de sarcophages et ornées de bas-reliefs mythologiques. Ces bouches devaient être au nombre de cent, puisqu'on disait: « l’allée des Cent Fontaines » ; mais quelques-unes, obstruées par le temps, ne coulaient plus, et d’autres coulaient à peine. Beaucoup d’écus étaient brisés, et la mousse en avait recouvert les armoiries ; beaucoup d’alérions étaient décapités, et les figures des bas-reliefs
apparaissaient parmi la mousse comme des pièces d’argenterie mal cachées sous un vieux velours en lam— beaux. Dans les vasques, sur l'eau plus limpide et plus verte qu'une émeraude, tremblaient des cheveux de Vénus où voguaient des feuilles de roses tombées des buissons d'en haut; et les tuyaux survivants produisaient un chant rauque et suave qui courait sur la rumeur de la mer comme une mélodie sur un accompagnement.
— Entendez-vous? demanda Marie qui s'était arrêétée et prétait l'oreille, prise à l’enchantement de ce murmure. La musique de l'onde amère et la musique de l'eau douce!
Elle était au milieu du sentier, un peu penchée vers les fontaines, séduite surtout par la mélodie, le doigt levé vers la bouche, dans l'attitude involontaire de celui qui écoute en ayant peur d’être troublé. André, plus rapproché des vasques, la voyait se dresser sur un fond de verdure frêle et mystique, le fond de verdure ombrien d'une Annonciation ou d'une Nativité.
— Marie! murmura le convalescent, qui avait le cœur gonflé de tendresse. Marie, Marie.
C'était pour lui une volupté ineffable, de mêler ce nom à cette musique des eaux. Sans le regarder, elle mit son doigt sur sa bouche, pour lui faire signe de se taire.
— Pardonnez-moi, dit-il, vaincu par l'émotion; mais je ne puis plus résister. C’est mon âme qui vous appelle !
Une étrange exaltation sentimentale s'était emparée de lui; les cimes lyriques de son âme s'étaient allumées et flamboyaient; l'heure, la lumière, le lieu, toutes les choses environnantes lui suggéraient l’a-
mour ; depuis les limites extrêmes de la mer jusqu'aux humbles capillaires des fontaines, tout lui paraissait enserré dans un même cercle magique ; et le centre du cercle, c'était cette femme.
— Vous ne saurez jamais, reprit-il à voix basse, comme s’il eût craint de l'offenser, vous ne saurez jamais à quel point mon âme est vôtre.
Elle devint encore plus pâle, comme si tout le sang . de ses veines eût reflué vers son cœur. Elle ne dit rien ; elle évita de le regarder. D'une voix un peu altérée, elle appela :
- — Delphine!
L'enfant ne répondit pas : elle s'était sans doute avancée entre les arbres jusqu’au bout du sentier.
— Delphine ! répéta-t-elle plus fort, avec une sorte d’eftroi.
Durant l'attente qui suivit le cri, on entendait chanter les eaux dans le silence qui semblait s’élargir.
— Delphine !
Un frôlement vint d’entre les feuilles, comme au passage d’une chevrette; et l'enfant déboucha du fourré, lestement, tenant de ses deux mains son chapeau de paille plein jusqu'au bord des petits fruits rouges qu'elle avait cueillis sur un arbousier. La fatigue et la course l’'empourpraient; des ronces restaient accrochées à la laine de son vêtement, et quelques feuilles s'embarrassaient dans ses cheveux rebelles.
— Oh! maman, viens, viens avec moi!
Elle voulait entraîner sa mère pour cueillir d’autres fruits.
— Là-bas, il y en a une forêt; des quantités, des quantités ! Viens avec moi, maman; viens !
— Non, mon amour ; je t'en prie. Il est tard.
— Viens!
— Îl est trop tard.
— Viens! Viens!
Cette insistance obligea la mère à céder et à se laisser conduire par la main.
— Il y a un chemin pour aller au bois d’arbousiers sans passer par le fourré, dit Sperelli.
— Tu entends, Delphine? Il y a un chemin meilleur.
— Non, maman. Viens avec moi!
Delphine l'entraïna du côté de la mer, entre les lauriers sauvages. André suivait ; et il était heureux de pouvoir regarder librement devant lui la personne de l’aimée, de pouvoir la boire avec les yeux, de pouvoir surprendre tous les mouvements divers et tous les rythmes interrompus de cette marche sur une pente inégale, parmi les obstacles des troncs, parmi les enchevétrements des cépées, parmi les résistances des branches. Mais, tandis que ses yeux se repaissaient de toutes ces choses, son âme se préoccupait surtout d’une attitude et d'une expression. — Oh! cette pâleur, cette paleur soudaine, lorsqu'il avait dit tout bas les graves paroles ! Oh! le son indéfinissable de cette voix appelant Delphine |
— Est-ce loin encore? demanda Marie.
— Non, non, maman. C’est ici; nous y sommes.
Lorsqu'ils furent arrivés, une sorte de timidité s’empara du jeune homme. Depuis qu'il avait parlé, ses yeux n'avaient pas encore rencontré les yeux de Marie. Que pensait-elle? Qu'éprouvait-elle? De quel regard le regarderait-elle?
— Nous y voici! cria la fillette.
En effet, les lauriers allaient s’éclaircissant et tla mer
apparaissait plus libre. Tout à coup, le bois d’arbousiers rougeoya comme une forêt de coraux terrestres qui, à l'extrémité de leurs branches, auraient porté de larges touffes de fleurs.
Marie murmura :
— Quelle merveille!
Le bois merveilleux fleurissait et fructüifiait dans une anse recourbée comme un hippodrome, profonde et ensoleillée, où toute la douceur de ce rivage se recueillait délicieusement. Les troncs des arbousiers, élancés et sveltes, vermeils pour la plupart, quelquesuns jaunâtres, portaient de grandes feuilles luisantes, vertes par-dessus et glauques par-dessous, immobiles dans l'air calme. Les grappes fleuries, pareilles à des bouquets de muguet, blanches et rosées, innombrables, pendaient aux cimes des jeunes branches; et, aux cimes des vieilles branches, pendaient les baies rouges et orangées. Chaque pied en avait une charge; et la magnificence fastueuse des fleurs, des fruits, des feuilles et des tiges s’étalait sur le vif azur de la mer avec l’invraisemblable intensité d’un rêve, comme un reste de quelque jardin fabuleux.
— Quelle merveille!
Marie avançait lentement; elle ne tenait plus la main de Delphine, qui courait folle de joie, avec le seul désir de dépouiller tout le bois. André osa dire :
— Me pardonnez-vous? Je ne voulais pas vous offenser. Même, en vous voyant si haute, si loin de moi, si pure, je croyais que jamais, jamais. je ne vous parlerais de mon secret, que Je ne vous demanderais jamais un consentement, que Je ne me mettrais jamais en travers de votre chemin. Depuis que je vous connais, j'ai beaucoup songé à vous, le jour et la nuit, mais
sans espoir et sans but. Je sais que vous ne m'’aimez pas et que vous ne pouvez pas m'aimer. Et néanmoins, Croyez-moi, je renoncerais à toutes les promesses de la vie pour vivre dans un petit coin de votre cœur. |
Elle continuait de cheminer lentement, sous les arbres pailletés de lumière, qui étendaient sur sa tête leurs bouquets pendants, leurs jolies grappes blanches et rosées.
— Croyez-moi; Marie, croyez-moi. Si l’on me disait maintenant d'abandonner toute vanité et tout orgueil, tout désir et toute ambition, le plus cher souvenir du passé, la plus douce flatterie de l'avenir, et de vivre uniquement en vous et pour vous, sans demain et sans hier, sans aucune autre attache, sans aucune autre préférence, hors du monde, entièrement perdu dans votre être, pour toujours, jusqu'à la mort, je n’hésiterais pas, non, je n'hésitcrais pas! Croyez-moi. Vous m'avez regardé et parlé, souri et répondu; vous vous êtes assise à côté de moi, et vous êtes restée muette et pensive; vous avez, à côté de moi, vécu de votre existence intérieure, de cette invisible et inaccessible existence que je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais; et votre âme a pris la mienne jusqu’au fond, sans se troubler, sans se douter de rien, comme la mer boit un fleuve... Que vous fait mon amour? Que vous fait l'amour? C’est une parole trop souvent profanée, un sentiment trop souvent falsifié. Je ne vous offre pas l’amour. Mais refuserez-vous d'accepter l’humble tribut, le tribut de dévotion qu'oft:e mon esprit à un être plus noble et plus haut?
Elle continuait de cheminer, lentement, la tête basse, très pâle, exsangue, vers un banc placé à la limite du
bois, en face de la mer. En y arrivant, elle s’y laissa tomber avec une sorte d'abandon, silencieuse: et André s’assit près d'elle, lui parlant toujours.
Le banc formait un large hémicycle de marbre blanc, muni d’un dossier dans toute sa longueur, lisse, luisant, sans autre ornement qu'une patte de lion sculptée à chaque bout en manière de support; et il rappelait ces bancs antiques sur lesquels, dans les îles de l’Archipel, dans la Grande Grèce et à Pompéi, les femmes passaient le temps à écouter les lectures des poètes, à l'ombre des lauriers roses, devant l’infini de la mer. Les arbousiers y mettaient l'ombre de leurs fleurs et de leurs fruits, plus encore que de leurs feuilles; et le contraste du marbre y avivait le corail des tiges.
— J'aime tout ce que vous aimez; vous possédez tout ce que je cherche. La pitié qui me viendrait de vous me serait plus précieuse que la passion de toute autre femme. Je sens que votre main sur mon cœur y ferait germer une seconde jeunesse, beaucoup plus pure que la première, et beaucoup plus forte. L'éternel ondoiement qu'est ma vie intérieure se reposerait en vous, trouverait en vous le calme et la sécurité. Mon esprit inquiet et mécontent, travaillé par une continuelle discorde d'attractions et de répulsions, de goûts et de dégoûts, éternellement et irrémédiablement seul, trouverait dans le vôtre un refuge contre le doute qui souille toute idéalité, qui abat tout vouloir, qui affaiblit toute torce. D'autres sont plus malheureux ; mais je ne sais pas s’il y eut jamais au monde un homme moins heureux que moi.
T1 faisait siennes les paroles d'Obermann. Dans cette sorte d'ivresse sentimentale, toutes ses mélancolies lui
remoïtaient aux lèvres ; et le son même de sa voix, humble et un peu tremblant, augmentait son émotion.
— Je n'ose pas dire mes pensées. Près de vous, pendant ce peu de jours, depuis que je vous connais, j'ai eu des moments d'oubli si complet que j'ai cru presque revenir aux tout premiers temps de ma convalescence, alors que vivait en moi le sentiment profond d’une autre vie. Le passé, l'avenir n'étaient plus : c'était même comme si le premier n’eût jamais été, comme si le second ne dût jamais être. Le monde n’était pour moi qu'une illusion informe et obscure. Quelque chose comme un rêve s'élevait sur mon âme, quelque chose de vague et de grand, un voile qui ondoyait, tantôt opaque et tantôt diaphane, à travers lequel resplendissait ou cessait de resplendir un mystérieux trésor. En ces moments, que saviez-vous de moi ? Sans doute alors votre âme était loin, bien loin, très loin ! Cependant, votre seule présence visible suffisait à me donner l'ivresse ; et Je la sentais couler comme du sang dans mes veines, envahir mon esprit comme un sentiment surhumain.
Elle se taisait, immobile, la tête droite, le buste dressé, les mains posées sur les genoux, dans l'attitude de quelqu'un dont le courage se raidit par un suprême effort contre une langueur envahissante. Mais sa bouche, l'expression de sa bouche vainement serrée avec vio— lence, trahissait une sorte de volupté douloureuse.
— Je n'ose pas dire mes pensées. Marie, Marie, me pardonnez-vous? N'est-ce pas que vous me pardonnez ?
De derrière le siège, deux petites mains s’allongèrent pour aveugler les yeux maternels ; et une voix cria, palpitante d’allégresse :
— Devine! devine!
Elle sourit en s’abandonnant sur le dossier : Delphine l'attirait de ses mains qui lui pressaient les paupières. Et aussitôt, avec une étrange clarté, André vit ce léger sourire dissiper sur cette bouche tout le trouble obscur de l'expression première, effacer toute trace qui aurait pu lui paraître l'indice d’un consentement ou d’un aveu, mettre en fuite toute ombre incertaine qui aurait pu se convertir dans son âme en lueur d'espérance. Et il resta comme un homme trompé par une coupe qu’il aurait crue pleine et qui n'offrirait que de air à ses lèvres altérées.
— Devine!
La fillette couvrait la tête maternelle de baisers forts et rapides, avec une sorte de frénésie, en lui faisant peut-être un peu mal.
— Je sais qui c'est, je sais qui c’est, disait la mère aveuglée. Lâche-moi !
— Et que me donneras-tu, si je te lâche ?
— Ce que tu voudras.
— Je veux un cheval pour rapporter mes arbouses à la maison. Viens voir ce que j'en ai!
Elle fit le tour du banc et prit sa mère par la main. Celle-ci se leva, non sans quelque peine, et, lorsqu'elle fut debout, battit plusieurs fois des paupières comme pour ôter de ses yeux un éblouissement. André se leva aussi. Tous les deux suivirent Delphine.
L'enfant terrible avait dépouillé de ses fruits presque la moitié du bois. Sur les branches basses, il ne restait pas une baie. A l’aide d’un roseau trouvé je ne sais où, elle avait fait une prodigieuse récolte, puis ramassé toutes les arbouses en un seul tas qui, par l'intensité de ses teintes, ressemblait sur le sol brun à un tas de
charbons ardents. Mais les toufles de fleurs ne l'avaient pas séduite : elles pendaïent, blanches, rosées, nuancées de jaune, presque diaphanes, plus délicates que des grappes d'acacia, plus jolies que du muguet, baignées dans la lumière diffuse comme dans la transparence d’un lait ambré.
— Oh! Delphine, Delphine! qu'’as-tu fait? s’écria Marie en regardant cette dévastation.
La fillette riait, heureuse, devant la pyramide vermeille.
— Îl faudra laisser tout ici.
— Non, non...
D'abord, elle ne voulait pas. Puis elle réfléchit ; et elle dit comme pour elle-même avec des yeux brillants :
— La biche viendra les manger.
Peut-être venait-elle d'apercevoir le bel animal errant en liberté dans le parc; et la pensée d’avoir amoncelé pour lui cette nourriture la satisfit, en allumant son imagination déjà pleine de fables où les biches sont des fées bonnes et puissantes qui reposent sur des coussins de velours et boivent dans des coupes de saphir. Elle se tut, songeuse, voyant déjà peut-être le bel animal fauve se repaître d’arbouses sous les arbustes en fleur.
— Allons-nous-en, dit la mère : il est tard.
Elle tenait Delphine par la main et cheminait sous les arbustes en fleur. A la limite du bois, elle s’arréta pour contempler la mer.
Les eaux, recueillant les reflets des nuages, avaient l'apparence d’une immense étoffe de soie, morbide, fluide, chatoyante, ondulée de larges plis; et les nuages blanc et or, isolés les uns des autres mais émergeant tous d’une même zone, ressemblaient à des statues
chryséléphantines enveloppées de voiles ténus et dressées sur un pont sans arches.
Silencieux, André détacha d’un arbousier une touffe de fleurs si fournie qu’elle faisait plier le rameau sous son poids, et il l’offrit à Marie. Elle, en la recevant, le regarda, mais n’ouvrit point la bouche.
Ils reprirent les sentiers. Maintenant Delphine parlait, parlait avec abondance, répétant cent fois les mêmes choses, entêtée de la biche, mélangeant les fantaisies les plus étranges, inventant de longues histoires monotones, confondant un conte avec un autre, embrouillant des aventures où elle se perdait elle-même. Elle parlait, parlait avec une sorte d'’inconscience, comme si l’air du matin l'eût grisée; autour de sa biche elle faisait venir des fils et des filles de roi, des cendrillons, de petites reines, des mages, des monstres, tous les personnages des royaumes imaginaires, en foule, tumultueusement, comme dans la métamorphose continuelle d’un rêve. Elle parlait de la même façon qu'un oiseau -gazouille, avec des modulations mélodieuses, parfois avec des suites de sons qui n'étaient pas des paroles et où s’épanchait l’onde musicale déjà commencée, — tel le frémissement d’une corde pendant la pause, — lorsqu'en cet esprit enfantin la liaison de l’idée et du signe verbal venait à s’interrompre.
Marie et André ne parlaient ni n’écoutaient. Mais il leur semblait que la cantilène de la fillette couvrait le murmure de leurs pensées: car, en pensant, ils avaient l’impression que je ne sais quoi de sonore s’échappait de leur cerveau, quelque chose que, dans le silence, on aurait pu percevoir physiquement ; et, si Delphine se taisait une seconde, ils éprouvaient une étrange sensation d'inquiétude et d’appréhension, comme si ce
silence eût menacé de dévoiler, de mettre à nu leur âme.
L’allée des Cent Fontaines apparut dans une perspective fuyante où les jets et les miroirs de l’eau mettaient une fine scintillation de cristal, une mobile transparence de jade. Un paon perché sur un des écus prit son vol, en faisant tomber au-dessous de lui dans une vasque des roses effeuillées. Quelques pas plus loin, André reconnut la vasque devant laquelle Marie lui avait dit:
— Entendez-vous?
Dans le domaine de l’Hermès, l’odeur de musc s'était, dissipée. L'Hermès, pensif sous sa guirlande, était constellé par les rayons qui s’insinuaient dans les interstices du feuillage. Les merles chantaient, se répondant. Delphine, prise d’un nouveau caprice, demanda .
— Maman, rends-moi la guirlande.
— Non. Laissons-la. Pourquoi veux-tu la reprendre?
— Rends-la-moi, pour que je la porte à Murielle.
— Murielle la gâterait.
— Rends-la-moi, je t'en prie!
La mère regarda André. Il s’approcha de la statue et enleva la guirlande, qu'il rendit à Delphine. Dans leurs esprits exaltés, la superstition, — un des troubles obscurs que l'amour suscite même chez les êtres intellectuels, — prêta tout de suite à cet insignifiant épisode le mystère d’une allégorie. Il leur sembla que, dans ce fait si simple, un symbole était caché. Ils ne savaient pas bien lequel, mais ils s’en préoccupaient. Un vers tourmentait André :
Ne verrai-je jamais le geste qui consent?
À mesure que le bout du sentier se rapprochait,
une angoisse plus cruelle opprimait son cœur ; et il aurait donné la moitié de son sang pour une parole de cette femme. Elle fat cent fois sur le point de parler, mais elle ne parla pas.
— Regarde là-bas, maman! Vois-tu Ferdinand, Murielle, Richard? dit Delphine, qui venait d’apercevoir au bout du sentier les enfants de la marquise.
Et elle se mit à courir, en agitant la couronne :
— Murielle ! Murielle! Murielle!
Marie Ferrès était restée fidèle à l’habitude juvénile de noter quotidiennement dans son Journal intime les pensées, les joies, les tristesses, les rêves, les agitations, les aspirations, les regrets, les espérances, toutes les vicissitudes de sa vie intérieure, tous les épisodes de sa vie extérieure, composant ainsi une sorte d'Itinéraire de l’Ame qu'elle aimait parfois à relire pour en tirer des indications sur la route à suivre et pour y retrouver la trace des choses mortes depuis longtemps.
Contrainte par les circonstances à se replier continuellement sur elle-même, toujours close en sa pureté comme en une tour d'ivoire incorruptible et inaccess'ble, elle trouvait un soulagement et un réconfort dans cette espèce de confession quotidienne confiée à la page blanche du livre secret. Là, elle se lamentait de ses peines, s'’abandonnait aux larmes, cherchait à
pénétrer les énigmes de son cœur, interrogeait sa conscience, reprenait courage par la prière, se retrempait dans la méditation, éloignait d'elle toute faiblesse et toute vaine image, remettait son esprit entre les mains du Seigneur. Et toutes les pages resplendissaient de la même lumière, d’une lumière de Vérité.
15 SEPTEMBRE (SCHIFANOIA). — Comme je me sens lasse ! Le voyage m'a un peu fatiguée ; l’air de la mer et de la campagne m'a un peu étourdie. J’ai besoin de repos , et déjà il me semble que je savoure d'avance la bonté du sommeil et la douceur du réveil de demain. Je m'éveillerai dans la maison amie et hospitalière de Françoise, dans cette Schifanoia qui a des roses si belles et des cyprès si grands; et Je m'éveillerai avec plusieurs semaines de paix devant moi, vingt jours d'existence spirituelle, davantage peut-être. Je suis très reconnaissante à Françoise de son invitation. En la revoyant, c'est une sœur que j'ai revue. Que de changements en moi, et combien profonds, depuis les belles années florentines !
Aujourd'hui, à propos de mes cheveux, Françoise rappelait les passions et les mélancolies de ce temps-là, et Charlotte Fiordelise, et Gabrielle Vanni, et toute cette lointaine histoire qu’il me semble maintenant, non pas avoir vécue, mais lue dans un vieux livre oublié, ou vue en rêve. Mes cheveux ne sont pas tombés, mais il est tombé de moi bien d’autres choses plus vivantes. Autant de cheveux sur ma tête, autant de gerbes de douleur dans ma destinée.
Mais pourquoi la tristesse me reprend-elle? Pourquoi les souvenirs me font-ils si mal? Pourquoi, de temps à autre, ma résignation est-elle ébranlée? Il ne sert à rien de se lamenter sur une tombe, et le passé est comme une tombe qui ne rend plus ses morts. Mon Dieu ! faites que je me le rappelle une fois pour toujours ! |
Françoise est jeune encore ; et elle conserve cette belle et franche gaieté qui, chez les religieuses de l’'Annonciation, fascinait si étrangement mon esprit un peu sombre. Elle a une grande et rare vertu : elle est enjouée, mais elle sait comprendre les douleurs d'autrui, et elle sait aussi les adoucir par sa pitié sympathique. Elle est surtout une femme d'intelligence, de goûls élevés, une parfaite maîtresse de maison, une amie qui n'est jamais à charge. Peutêtre se complaît-elle un peu trop à lancer des mots et des phrases acérées ; mais ses flèches ont toujours une pointe d'or et sont décochées avec une grâce inimitable. Certes, de toutes les grandes mondaines que j'ai connues, c'est la plus fine; et, de toutes mes amies, c'est la préférée.
Ses enfants ne lui ressemblent guère; ils ne sont pas beaux. Mais la fillette, Murielle, est très gentille : elle a un rire limpide et les yeux de sa mère. Elle a fait à Delphine les honneurs de la maison avec une amabilité accomplie de petite dame. Elle héritera certainement des nobles manières maternelles.
Delphine semble heureuse. Elle a déjà exploré la plus grande partie du jardin ; elle est descendue jusqu'à la mer, elle a dévalé par tous les escaliers ; et elle est venue me raconter des merveilles, haletante, dévorant les mots, avec une sorte d’éblouissement dans les
Ed
yeux. Elle répétait souvent le nom de sa nouvelle amie, Murielle. C’est un nom gracieux qui, sur sa bouche, devient plus gracieux encore.
Elle dort, et profondément. Quand ses yeux sont fermés, les cils lui font au haut des joues une ombre longue, longue. Ce soir, le cousin de Françoise s’en émerveillait, et il répétait un vers de Shakespeare dans la Tempête, un très beau vers sur les cils de Miranda. |
Le parfum est trop fort dans cette chambre. Avant de s'endormir, Delphine a voulu garder près de son lit le bouquet de roses. Mais, à présent qu'elle dort, je vais l'enlever et le mettre au frais dans la loggia.
Je suis lasse ; et j'ai pourtant écrit trois ou quatre pages. J'ai sommeil; et je voudrais pourtant prolonger encore cette langueur indéfinie de mon âme ondoyant en je ne sais quelle tendresse diffuse hors de moi et autour de moi. Depuis si longtemps, si longtemps, je ne m'étais pas sentie entourée d’un peu de bienveillance !
Françoise est très bonne, et je lui suis très reconnaissante.
Je viens de porter le vase de roses dans la loggia ; et J'y suis restée quelques minutes à écouter la nuit, retenue par le regret de perdre dans l’aveuglement du sommeil des heures qui s’écoulent sous un si beau ciel. La voix des fontaines et la voix de la mer font un accord étrange. Les cyprès, devant moi, semblaient être les colonnes du firmament ; les étoiles brillaient juste sur leurs cimes et y mettaient une flamme.
Pourquoi, la nuit, l'onde des parfums a-t-elle quelque chose qui parle, a-t-elle une signification, un langage ?
Non ; la nuit, les fleurs ne dorment pas.
16 SEPTEMBRE. — Après-midi délicieuse, passée presque toute en conversations avec Françoise, dans la loggia, sur les terrasses, le long des avenues, en tous les lieux découverts de ce château qui semble édifié par un prince poète pour oublier un chagrin. Le nom du palais de Ferrare est un nom qui lui convient à merveille.
Françoise m'a fait lire un sonnet du comte Sperelli écrit sur vélin : un rien, d’une rare finesse. Ce Sperelli est un esprit d'élite, et très intense. A table, ce matin, il a dit deux ou trois choses très belles. Il est convalescent d’une terrible blessure reçue en duel, à Rome, au mois de mai dernier. Dans les actes, dans les paroles, dans le regard, il a cette espèce d'abandon af cctueux et tendre qui est propre aux convalescents, à ceux qui sortent des mains de la mort. Il doit être fort jeune ; mais il doit avoir beaucoup vécu, et d’une vie inquiète. Il porte les marques de la lutte.
Soirée délicieuse, de conversation intime, de musique intime, après le diner. Peut-être ai-je parlé trop; ou, du moins, avec trop de chaleur. Mais Françoise m’écoutait, me secondait; et aussi le comte Sperelli. Dans une conversation qui n’est pas vulgaire, un des plaisirs les plus hauts consiste justement à sentir que le même degré de chaleur anime toutes les intelligences présentes. Alors seulement les paroles prennent un son de sincérité et donnent une jouissance suprême à qui les prononce et à qui les écoute.
En musique, le cousin de Françoise est un connais-
seur raffiné. Il aime beaucoup les maîtres du xvm siècle et spécialement, parmi les compositeurs pour clavecin, Dominique Scarlaiti. Mais son plus ardent amour est Sébastien Bach. Chopin lui plait peu; Beethoven le pénètre trop profondément et le trouble trop. Pour la musique sacrée, après le Beethoven de la Missa solemnis, il ne trouve que Mozart qui puisse être comparé à Bach. « En aucune messe peut-être, a-t-1l dit, la voix du surnaturel n’atteint à la religieuse terreur qui éclate dans le Tuba mirum et dans le Requiem. Non, ce n’était pas un Grec, un platonicien, un pur chercheur de la grâce, de la beauté et de la sérénité, celui qui eut du surnaturel un sentiment assez profond pour créer musicalement le fantôme du Commandeur... »
Il a dit ces paroles et d’autres encore avec ce singulier accent que prennent en parlant d'art les hommes qui s’absorbent continuellement dans la recherche de choses élevées et difficiles.
Et puis, en m'écoutant, il avait une étrange expression, comme de stupeur et quelqueiois d’anxiété. Presque toujours je m'adressais des yeux à Françoise ; et, cependant, je sentais qu'il avait le regard fixé sur moi avec une insistance qui me donnait de la gêne, mais qui ne m'ofiensait point. Il doit encore être malade, faible, en proie à sa sensibilité. Enfin il m'a demandé : « Vous chantez? » du même ton dont il m'aurait demandé : « Vous m'’aimez ? »
J'ai chanté un air de Paisiello et un autre de Salieri. J'ai joué un peu de musique du xvmrf siècle. J'avais la voix chaude et la main heureuse.
[l ne m'a tait aucun éloge. Il est resté silencieux. Pourquoi ?
. Delphine dormait déjà, en haut, dans sa chambre.
Lorsque je suis montée pour la voir, je l'ai trouvée endormie, mais avec les cils humides comme si elle eût pleuré. Pauvre amour ! Dorothy m'a dit que ma voix arrivait distinctement jusqu'ici, et que Delphine s’est réveillée de son premier sommeil, et qu'elle s’est mise à sangloter, et qu'elle voulait descendre.
Toujours, quand je chante, elle pleure.
Maintenant, elle dort. Mais, de temps à autre, sa respiration devient plus rapide, ressemble à un sanglot contenu et met dans ma propre respiration une oppression vague, comme un besoin de répondre à ce sanglot inconscient, à ce chagrin que le sommeil n’a pas apaisé. Pauvre amour !
Qui joue du piano en bas? Quelqu'un, avec la sourdine, cherche la gavotte de Rameau, une gavotte pleine de fascinante mélancolie, celle que je jouais tout à l'heure. Qui cela peut-il bien être? Françoise est remontée avec moi ; il est tard.
Je me suis accoudée dans la loggia. Le vestibule est obscur ; il ne reste de lumière que dans la salle voisine, celle où le marquis et Manuel jouent encore.
La gavotte cesse. Quelqu'un descend au jardin par le perron.
Mon Dieu! pourquoi suis-je si attentive, si vigilante, si curieuse ? Pourquoi, cette nuit, les bruits me donnent-ils une secousse intérieure ?
Delphine s'éveille, m'appelle.
* * 17 SEPTEMBRE. — Manuel est parti ce matin.
Nous l’avons accompagné jusqu’à la station de Rovigliano. Il reviendra me prendre vers le 10 octobre,
et nous irons à Sienne, chez ma mère. Je resterai probablement à Sienne avec Delphine jusqu’au nouvel an : deux ou trois mois. Je reverrai la Loge du Pape, et la Fontaine Gaie, et mon beau Dôme blanc et noir, cette chère demeure de la Sainte Vierge où une partie de mon âme est encore à prier, près de la chapelle Chigi, en un endroit que connaissent bien mes genoux. |
J'ai toujours l’image de cet endroit claire dans la mémoire. À mon retour, je m'agenouillerai au point précis où j'avais coutume de le faire, exactement, mieux que s’il y était resté deux trous profonds. Et là, je retrouverai cette partie de mon âme occupée encore à prier, sous l’azur constellé de la voûte qui se mire dans le marbre comme un ciel nocturne dans une eau tranquille.
Certainement, rien n’est changé. Dans la chapelle précieuse, pleine d’une ombre palpitante, d’une obscurité animée par les reflets des pierres fines, les lampes brûlaient ; et la lumière semblait se recueillir toute dans l’étroit cercle d'huile où se nourrissait leur petite flamme, comme dans une limpide topaze. Peu à peu, sous mon regard attentif, le marbre historié prenait une pâleur moins froide et comme une tiédeur d'ivoire blond ; peu à peu entrait dans le marbre la vie päle des créatures célestes et se répandait dans les formes marmoréennes la vague transparence d’une chair angélique.
Combien ardente et spontanée était ma prière ! Si je lisais la Philothée de saint François, il me semblait que les mots descendaient sur mon cœur comme des larmes de miel, comme des gouttes de lait. Si je me mettais en méditation, il me semblait que je cheminais dans
les voies secrètes de mon âme comme dans un jardin de délice où les rossignols auraient chanté sur les arbres en fleurs et où les colombes auraient roucoulé au bord des ruisseaux de la Grâce divine. La dévotion versait en moi un calme plein de fraîcheur et de parfums, m'épanouissait dans l’âme les saintes primevères des Fioretti, m'enguirlandait de roses mystiques et de lis surnaturels. Et, dans ma vieille Sienne, dans la vieille cité de la Vierge, ce que j’entendais par-dessus toutes les voix, c'étaient les appels des cloches.
18 SEPTEMBRE. — Heure d'indéfinissable torture. Il me semble que je suis condamnée à rassembler, à rapprocher, à rajuster, à recomposer les fragments d'un rêve dont une partie serait sur le point de se réaliser confusément hors de moi, tandis que l’autre parte s’agiterait confusément au fond de mon cœur. Et je peine, je peine, sans réussir jamais à le recomposer tout entier.
19 SEPTEMBRE. — Autre torture. Il y a bien longtemps, quelqu'un m'a chanté une chanson, mais sans la finir. Aujourd'hui, quelqu'un reprend cette chanson au point où elle avait été interrompue; mais, depuis bien longtemps, j'ai oublié le commencement. Et, tandis que je cherche à m'’en souvenir pour le rattacher à ce qui suit, mon àme s’égare : elle ne retrouve pas les anciens accents et ne jouit pas des nouveaux.
20 SEPTEMBRE. — Après déjeuner, André Sperelli nous a invitées, Françoise et moi, à ven'r voir dans son appartement les dessins qui lui sont arrivés hier de Rome.
On peut dire que, cet après-midi, un art tout entier nous a passé sous les yeux, un art étudié et analysé par le crayon d’un dessinateur. J'ai eu une des jouissances les plus fortes de ma vie.
Ces dessins, tous de la main de Sperelli, sont ses études, ses croquis, ses notes, les souvenirs qu'il a recueillis çà et là dans toutes les galeries de l’Europe; c'est, pourrais-je dire, son bréviaire, un merveilleux bréviaire où chaque vieux maître a sa page suprême, la page qui résume sa manière, qui met en évidence les beautés les plus hautes et les plus originales de son œuvre.
Il me semble que je suis enivrée d'art; j'ai le cerveau plein de lignes et de figures; et, dans la confusion de ce tumulte, ce que je vois toujours, ce sont les femmes créées par les Primitifs, les inoubliables têtes de Saintes et de Vierges, celles qui, dans la vieille Sienne, souriaient à mon enfance religieuse du haut des fresques de Taddeo et de Simone. Toutes ces attitudes nobles et graves pour recevoir une fleur offerte par un ange, pour poser les doigts sur un livre ouvert, pour se pencher vers l'Enfant, pour soutenir sur les genoux le corps de Jésus, pour bénir, pour agoniser, pour monter au Paradis, toutes ces choses pures, sincères et profondes attendrissent et apitoient jusqu'au fond de l'âme ; et elles s’impriment pour toujours dans la mémoire,
comme un spectacle d’humaine tristesse vu dans la réalité de la vie, dans la réalité de la mort. .
Aujourd'hui, une à une, les femmes des Primitifs défilaient devant nos yeux. Françoise et moi, nous étions assises sur un divan bas, avec un grand pupitre en face de nous, et, sur le pupitre, le portefeuille de cuir contenant les dessins que l'auteur, assis du côté opposé, passait en revue lentement et commentait au fur et à mesure. Chaque fois, je voyais sa main prendre le feuillet et le remettre sur l’autre plat du portefeuille avec une délicatesse singulière; et, chaque fois, je sentais en moi-même un commencement de frisson, comme si cette main allait me toucher. Pourquoi?
À un certain moment, son siège lui parut sans doute incommode, et il s’agenouilla sur le tapis, en continuant de tourner les feuillets. Lorsqu'il parlait, il s'adressait presque toujours à moi, et il avait l'air, non pas de me donner une leçon, mais de raisonner avec une personne qui s’y connaîtrait aussi bien que lui-même; et, au fond de mon être, je sentais un contentement mêlé de reconnaissance. Lorsque je poussais un cri d'admiration, 1] me regardait avec un sourire que j'ai encore présent, mais que je ne sais pas définir. Deux ou trois fois, Françoise appuya familièrement le bras sur son épaule, sans faire attention. En voyant la tête du premier-né de Moïse copiée sur la fresque de Sandro Botticelli, à la chapelle Sixtine, elle dit :
— Cette tête a un peu de ton expression, quand tu es mélancolique.
En voyant la tête de l’archange Michel, un morceau de la Madone de Pavie peinte par le Pérugin, elle dit :
— Julie Moceto lui ressemble, n'est-ce pas?
Au lieu de répondre, il a tourné le feuillet un peu - plus vite. Alors elle a reprit en riant :
— Loin d'ici les images du péché!
Cette Julie Moceto ne serait-elle pas une femme qu’il aurait aimée autrefois? Le feuillet tourné, un désir incompréhensible m'a prise de revoir l’archange Michel, de l’examiner avec plus d'attention. N’était-ce que de la curiosité?
Je ne sais. Je n'ose regarder dans le secret de mon cœur. J'aime mieux temporiser, me tromper moimême. Le courage me manque pour affronter la lutte. Je suis pusillanime.
Cependant, l’heure est douce. J’ai une excitation d'esprit, une ardeur d'imagination, comme si j'avais bu beaucoup de tasses de thé très fort. Je n’ai aucune envie de me coucher. La nuit est tiède comme en août ; le ciel est clair mais voilé, pareil à un tissu de perles; la mer a une respiration lente et basse, mais les fontaines remplissent les pauses. La loggia m'attire. Révons un peu. À quoi rêver?
Non, sois prudente. Prie, couche-toi et dors.
Xk * *
21 SEPTEMBRE. — Hélas! faut donc recommencer toujours le pénible labeur et remonter la pente déjà gravie!
22 SEPTEMBRE. — Il m'a donné un volume de ses
poésies, la Fable d’Hermaprodite : le vingt et unième
des vingt-cinq exemplaires, imprimé sur vélin, avec deux épreuves du frontispice avant la lettre.
C’est une œuvre singulière où se cache un sens mystérieux et profond, bien que l'élément musical y prédomine, emportant l’âme dans une magie de sons inouïe, et enveloppant les pensées qui scintillent comme une poudre d'or et de diamant dans un fleuve limpide.
Les chœurs des Centaures, des Sirènes et des Sphinx causent un trouble indéfinissable, éveillent dans l'oreille et dans l'esprit une inquiétude et une curiosité non satisfaites, qui résultent du continuel contraste d’un sentiment double, d’une aspiration double, d’une nature double, humaine et bestiale. Mais avec quelle pureté, pour ainsi dire visible, la forme idéale de l’Androgyne se dessine parmi les chœurs tumultueux des monstres ! Nulle musique ne m'a enivrée comme ce poème, nulle statue ne m'a donné de la beauté une impression plus harmonique. Certains vers me poursuivent sans trêve, et me poursuivront très longtemps peut-être. Ils sont si intenses !
De jour en jour, d'heure en heure, sans trêve, il conquiert davantage mon intelligence et mon âme, en dépit de ma volonté, en dépit de ma résistance. Ses paroles, ses regards, ses gestes, ses moindres mouvements m'entrent dans le cœur.
23 SEPTEMBRE. — Lorsque nous causons ensemble, je sens parlvis que sa parole est comme un écho de mon esprit.
Parfois, 1] m'arrive de sentir qu’une subite fascination, une attraction aveugle, une violence déraisonnable, me poussent à dire une phrase, à prononcer un
mot qui pourrait révéler ma faiblesse. Je ne me sauve que par miracle; et alors succède un intervalle de silence pendant lequel je suis agitée d’un terrible tremblement intérieur. Lorsque je reprends la parole, je dis une chose frivole et insignifiante, sur un ton léger; mais il me semble qu'une flamme court sous la peau de mon visage, comme si j'allais rougir. S'il saisissait cette seconde pour me regarder résolument dans les yeux, je serais perdue.
Ce soir, j'ai fait beaucoup de musique, du Bach et du Schumann. Comme l’autre soir, il était assis à ma droite, un peu en arrière, dans le fauteuil de cuir. De temps en temps, à la fin de chaque morceau, il se levait et, penché sur mon épaule, feuilletait le livre pour m'indiquer une autre Fugue, un autre Intermezzo, une autre Improvisation. Ensuite il se rasseyait et 1l écoutait, immobile, profondément absorbé, les yeux fixés sur moi, me faisant sentir sa présence.
Comprenait-il combien de moi-même, de ma pensée, de ma tristesse, de mon être intime, passait dans cette musique d'autrui ?
« Musique, clef d'argent qui ouvre la fontaine des “ pleurs où l'esprit boit jusqu'à ce que la raison s’égare ; délicieux tombeau de tant d’alarmes où leur mère, l'Inquiétude, pareille à un enfant qui dort, repose assoupie parmi les fleurs... » (SHELLEY).
La nuit est menaçante. Un vent chaud et humide souffle dans le jardin, et ses sombres gémissements se prolongent dans l'obscurité, puis tombent, puis recommencent plus forts. Les cimes des cyprès oscillent
sous un ciel presque noir, où les étoiles semblent à demi éteintes. Une bande de nuages traverse l’espace de l’un à l’autre horizon, tailladée, contournée, plus noire que le ciel, semblable à la chevelure tragique d'une Méduse. Dans l'obscurité, la mer est invisible : mais elle sanglote comme une immense et inconsolable douleur, seule.
Quelle est donc cette épouvante ? Il me semble que la nuit me présage un malheur prochain, et qu'à ce présage répond dans le fond de moi-même un remords indéfini. Le Prélude de Bach m'’obsède encore; il se mêle dans mon âme au frémissement du vent et au sanglot de la mer.
N’était-ce pas quelque chose de moi-même qui, tout à l’heure, pleurait dans la nuit?
Une âme pleurait et gémissait, oppressée par l’angoisse ; une âme pleurait, gémissait, appelait Dieu, demandait son pardon, implorait un secours, poussait une prière qui montait vers le ciel comme une flamme. Elle appelait et elle était écoutée; elle priait et elle était exaucée ; elle recevait la lumière d’en haut, jetait des cris d’allégresse, saisissait enfin la Paix et la Vérité, se reposait dans la clémence du Seigneur.
Toujours ma fille me réconforte. Elle me guérit de mes fièvres comme un baume sublime.
Elle dort, dans l'ombre éclaircie par la lampe aussi douce que la lune. Sa figure, blanche de la blanche fraîcheur d’une rose blanche, semble s’abîimer dans l'abondance des cheveux bruns. On dirait qu'à peine le fin tissu de ses paupières réussit à voiler la lumière de ses yeux. Je me penche sur elle, je la regarde ; et toutes les voix de la nuit meurent pour moi; et, pour
moi, le silence n’est plus mesuré que par la respiration rythmique de sa vie.
Elle sent le voisinage de sa mère. Elle soulève un bras, et le laisse retomber ; elle sourit d’une bouche qui s’épanouit comme une fleur perlière ; et, pendant un instant, apparaît entre ses cils une splendeur pareille à l'humide splendeur argentée de la pulpe d'un asphodèle. Plus je la contemple et plus elle prend à mes yeux l'aspect d’une créature immatérielle, d’un être formé de l'élément as dreams are made on.
D'où vient que, pour donner une idée de sa beauté et de sa spiritualité, ce qui monte spontanément à la mémoire, ce sont des images et des expressions de Shakespeare, de ce poète puissant, sauvage et atroce, dont les lèvres versent un miel si doux ? .
Elle grandira, nourrie et enveloppée de la flamme de mon amour, de mon grand, de mon unique amour.
O Desdémone, Ophélie, Cordelia, Juliette ! O Titania ! O Miranda |
2h SEPTEMBRE. — Je ne sais pas prendre une résolution ; je ne sais pas arrêter un projet. Je m'abandonne un peu à ce sentiment si nouveau, les yeux fermés sur le péril lointain, les oreilles fermées aux sages avertissements de la conscience, avec la témérité palpitante de celui qui, pour cueillir des violettes, s’aventure sur le bord d'un gouffre au fond duquel rugit un torrent vorace.
Il ne saura rien de ma bouche ; je ne saurai rien de la sienne, Pendant un court moment, nos âmes
monteront ensemble sur les collines-de l’Idéal, boiront ensemble aux intarissables fontaines ;: puis chacune reprendra sa voie avec plus de confiance, avec une soif moins ardente.
Comme l'air est tranquille, cet après-midi! La mer a la blancheur bleuâtre et laiteuse d’une opale, d’un verre de Murano ; et, çà et là, elle est comme un cristal terni par une haleine.
Je lis Shelley, un poète qu'il aime, le divin Ariel qui se nourrit de lumière et parle la langue des esprits. Il est nuit. Cette allégorie se dresse devant moi, visible :
« Une porte de sombre diamant s'ouvre sur le grand chemin de la vie, que nous suivons tous : un souterrain immense et ravagé. Autour de nous fait furie une perpétuelle mêlée d’ombres semblables aux nuages inquiets qui se pressent dans une crevasse de quelque montagne escarpée, se perdant au sommet dans les tourbillons du ciel supérieur. Et beaucoup de gens passent d'un pas insoucieux devant ce portique, sans savoir qu'une ombre suit les traces de chaque passant jusqu’au lieu où les morts attendent en paix leur nouveau compagnon. Mais d’autres, que pousse une pensée plus curieuse, s'arrêtent pour regarder. Ces derniers sont en très petit nombre ; etils apprennent là bien peu de chose, sinon que des ombres les suivent partout où ils vont. »
L'Ombre est derrière moi, si près qu’elle me touche presque. Je la sens qui me regarde... C'est comme hier, en faisant de la musique : je sentais son regard, mais je ne le voyais pas.
25 SEPTEMBRE. — Mon Dieu, mon Dieu! Avec quelle voix il m'a appelée, avec quel tremblement ! J'ai cru que mon cœur se brisait dans ma poitrine et que j'allais m'évanouir.
— Vous ne saurez jamais, m’a-t-il dit, vous ne saurez jamais à quel point mon âme est vôtre.
Nous étions dans l'allée des Fontaines. J’écoutais les eaux. Je n'ai plus rien vu, rien entendu; il m'a semblé que les choses s'éloignaient, que le sol s’enfonçait et que ma vie se dissipait avec tout le reste. J'ai fait un effort surhumain ; et le nom de Delphine m'est venu aux lèvres, et une envie folle m'a prise de courir vers elle, de fuir, de me sauver. Ce nom, je J'ai crié trois fois. Dans les intervalles, mon cœur ne palpitait plus, mes poignets ne battaient plus, ma bouche n'avait plus d’haleine.…
26 SEPTEMBRE. — Est-ce vrai? N'est-ce pas une illusion de mon esprit dévoyé ? Mais pourquoi l'heure d'hier me paraît-elle si lointaine, si irréelle?
Il m'a parlé une seconde fois, longuement, à mon côté pendant que je cheminais sous les arbres, prise de vertige. Sous quels arbres ? C'était comme si j'eusse cheminé dans les chemins secrets de mon âme, parmi les fleurs nées de mon âme, en écoutant les paroles d'un esprit invisible qui se serait autrefois nourri de mon âme.
J'entends encore les paroles délicieuses et terribles.
Il disait :
— Je renoncerais à toutes les promesses de la vie pour vivre dans un petit coin de votre cœur...
I] disait :
— … Hors du monde, entièrement perdu dans votre être, pour toujours, Jusqu'à la mort.
I] disait :
— La pitié qui me viendrait de vous me serait plus chère que la passion de toute autre femme... Votre seule présence suffisait pour me donner l'ivresse. Je la sentais couler comme du sang dans mes veines, envahir mon esprit comme un sentiment surhumain.…
27 SEPTEMBRE. — À la lisière du bois, quand il a cueilli cette fleur et me l’a offerte, ne l’ai-je pas appelé Vie de ma vie?
Quand nous avons repassé par l'allée des Fontaines, devant cette fontaine où il m'avait parlé d’abord, ne J'ai-je pas appelé Vie de ma vie?
Quand il a enlevé la couronne de l’Hermès et l’a rendue à ma fille, ne m'a-t-il pas fait entendre que la femme exaltée dans ces vers était déjà déchue, et que moi, moi seule, j'étais son espérance? Et alors, ne l’ai-je pas appelé Vie de ma vie?
28 SEPTEMBRE. — Comme le recueillement a été long à venir! Depuis cette heure-là, que d'heures j'ai employées à lutter et à peiner pour rentrer dans ma vraie conscience, pour voir les choses sous leur vrai
jour, pour juger l'événement avec un jugement ferme et calme, pour démèêler, pour décider, pour reconnaître mon devoir |! Je m'échappais à moi-même ; mon esprit se perdait; ma volonté se dérobait; tous mes eflorts étaient vains. Par une sorte d'’instinct, j’évitais de rester seule avec lui; je me tenais toujours près de Françoise et de ma fille, ou je restais dans cette chambre comme dans un refuge. Lorsque mes yeux rencontraient les siens, il me semblait lire dans les siens une profonde et suppliante tristesse. Ne sait-il pas combien, combien, combien je l'aime?
Il ne le sait pas; il ne le saura jamais. Telle est ma volonté. Tel est mon devoir. Courage !
Mon Dieu, venez-moi en aide!
29 SEPTEMBRE. — Pourquoi a-t-il parlé? Pourquoi a-t-il voulu rompre le silencieux enchantement où mon âme se berçait, presque sans remords, presque sans peur? Pourquoi a-t-il voulu déchirer les voiles flottants de l'incertitude et me mettre en face de son amour dévoilé? Désormais, je ne puis plus temporiser, je ne puis plus ni me faire illusion, ni me permettre une faiblesse, ni m'abandonner à une langueur. Le péril est là, certain, découvert, manifeste; et il m'attire, me donne le vertige comme un abîme. Une seconde de langueur, de faiblesse, et je suis perdue.
Je me demande : — Est-ce une douleur sincère, est-ce un regret sincère que me cause cette révélation inattendue? D'où vient que je pense toujours à ces paroles? D'où vient que, si je me les répète à moi-
mème, un flot ineffable de volupté me traverse l'âme? Pourquoi un frisson me court-il dans les moelles, quand j'imagine que je pourrais entendre d’ autres paroles, d’autres paroles encore?
Un vers de Shakespeare dans As you like it:
Who ever lov’d, that lov’d not at first sight?
Nuit. — Les mouvements de mon âme prennent une forme d’interrogations, d'énigmes. Je m'interroge sans cesse, et je ne réponds jamais. Je n'ai pas eu le courage de me regarder jusqu’au fond, de reconnaître exactement mon état, de prendre une résolution vraiment forte et loyale. Je suis pusillanime, je suis lâche ; j'ai peur de la douleur; je veux souffrir le moins possible. Je veux ondoyer encore, temporiser, déguiser. chercher mon salut dans des subterfuges, me cacher, au lieu d'affronter à visage découvert la bataille décisive.
Voici le fait: je crains de rester seule avec lui, d'avoir avec lui un entretien grave; et ma vie à Schifanoia n'est plus qu’une suite de petites ruses, de petits détours, de petits prétextes pour éviter sa compagnie. I faut que je choisisse : ou bien je renoncerai absolument à cet amour, et il entendra ma parole triste mais ferme ; ou bien je l'accepterai en ce qu'il a de pur, et il recevra mon consentement spirituel.
À cette heure, je me demande : « Qu'est-ce que je veux? De ces deux routes, laquelle choisir? Le renoncement? Le consentement ? »
Mon Dieu, mon Dieu ! répondez pour moi, illuminezmoi |
Renoncer, c’est maintenant comme arracher avec
mes ongles une partie vive de mon cœur. Mon angoisse sera immense, mon supplice dépassera les limites de toute torture. Mais, avec la grâce de Dieu, cét héroïsme sera couronné par la résignation, sera récompensé par la divine douceur qui suit chaque énergique essor, chaque relèvement moral, chaque triomphe de l’âme sur la peur de souffrir.
Je renoncerai. Ma fille gardera la possession de tout, tout mon être, de toute, toute ma vie. Là est le devoir.
Laboure avec des larmes, Ame douloureuse, — pour : moissonner avec des chants d’allégresse | |
30 SEPTEMBRE. — En écrivant ces pages, je me sens un peu plus calme; je reconquiers, momentanément du moins, un peu d'équilibre; j'envisage avec plus de lucidité mon infortune, et il me semble que mon cœur s'allège comme après une confession.
Oh ! si je pouvais me confesser ! Si je pouvais demander conseil et aide à mon vieil ami, à mon vieux consolateur !
Dans mes tribulations, ce qui me soutient plus que tout le reste, c’est la pensée que je reverrai bientôt Dom Louis, que je lui parlerai, que je lui montrerai toutes mes blessures, que je lui découvrirai toutes mes terreurs, que je lui demanderai un baume pour tous mes maux, comme autrefois, comme au temps où sa parole clémente et profonde appelait des larmes de tendresse dans mes yeux qui ne connaissaient pas encore l’amertume d’autres larmes ni la brülure bien plus terrible de la sécheresse.
Me comprendra-t-il encore? Comprendra-t-il les obscures angoisses de la femme aussi bien qu’il comprenait les mélancolies vagues et fugitives de la jeune fille? Reverrai-je se pencher vers moi, dans l'attitude de la miséricorde et de la compassion, ce beau f.ont couronné de cheveux blancs, illuminé de sainteté, pur comme l’hostie dans le ciboire, béni par la main du Seigneur ?
Dans la chapelle, après la messe, j'ai joué sur l'orgue de la musique de Bach et de Chérubini. J'ai joué le même prélude que l’aütre soir.
Une âme pleurait et gémissait, oppressée par l’angoisse ; une âme pleurait, gémissait, appelait Dieu, demandait son pardon, implorait un secours, poussait une prière qui montait vers le ciel comme une flamme. Elle appelait et elle était écoutée ; elle priait et elle était ‘exaucée ; elle recevait la lumière d’en haut, jetait des cris d’allégresse, saisissait enfin la Paix et la Vérité, se reposait dans la clémence du Seigneur.
L'orgue n'est pas grand; la chapelle n'est pas grande ; et, néanmoins, mon âme s’est dilatée comme dans une basilique, s’est élevée comme dans une immense coupole, a touché le sommet idéal où resplendit le signe des signes, dans l'azur paradisiaque, dans le sublime éther.
Nuit. — Hélas ! hélas ! Rien ne me calme ; rien ne me donne une heure, une minute, une seconde d’oubli. Rien ne pourra me guérir ; nul rêve de mon intelligence n’effacera le rêve de mon cœur. Hélas!
Mon angoisse est mortelle. Je sens que ma blessure est incurable : le cœur me fait mal comme si on me le serrait, me le comprimait, me le déchirait pour
Am
toujours. Ma douleur morale est si forte qu’elle se change en une douleur physique, en une torture atroce, intolérable. Je sais bien que je suis exaltée, que je suis en proie à une sorte de folie; mais je ne peux pas me vaincre, je ne peux pas me contenir, je ne peux pas reprendre ma raison. Non, je ne peux pas, Je ne peux pas!
C'est donc cela, l'amour ?
Il est parti ce matin à cheval, accompagné d’un domestique, sans que je l'aie vu. J'ai passé toute ma matinée dans la chapelle. À l'heure du déjeuner, il n'était pas encore revenu. Son absence me faisait souffrir à tel point que j'étais stupéfaite de l’acuité de ma souffrance. Je suis rentrée dans ma chambre ; pour adoucir ma peine, J'ai écrit une page de mon Journal, une page religieuse, en me réchauffant au souvenir de ma foi de jeune fille ; ensuite j'ai lu quelques passages de l'Epipsychidion de Shelley ; ensuite je suis descendue dans le parc pour chercher Delphine. En faisant tout cela, je pensais à lui; et cette pensée maitresse me dominait, me tyrannisait, me tourmentait sans trêve.
Quand j'ai de nouveau entendu sa voix, je me trouvais sur la première terrasse. Il parlait avec Françoise dans le vestibule. Françoise s'était avancée sur le seuil pour m'appeler d'en haut : |
— Viens donc |
En remontant l'escalier, je sentais mes genoux fléchir. Il m'a saluée, m'a tendu la main ; et peut-être a-t-il remarqué le tremblement de la mienne, car j'ai vu quelque chose qui passait dans ses yeux, rapidement. Nous nous sommes assis sur les chaises-longues de paille, dans le vestibule, en face de la mer. Ïl a dit
qu'il était très fatigué, et il s'est mis à fumer en racontant sa promenade.
IL était allé jusqu'à Vicomile, où il avait fait une halte.
— Vicomile, a-t-il dit, possède trois merveilles : un bois de pins, une tour et un ostensoir du xv° siècle. Figurez-vous, entre la mer et la colline, un bois de pins tout plein d’étangs qui multiplient les arbres à l'infini ; et un campanile de vieux style lombard qui remonte certainement au xi° siècle, un tronc de pierre chargé de sirènes, de paons, de serpents, de chimères, d'hippogriffes, de mille monstres et de mille fleurs ; et un ostensoir d'argent doré, émaillé, gravé et ciselé, de forme gothico-byzantine, avec un pressentiment de la Renaissance, une œuvre de Gallucci, cet artiste presque ignoré qui est un grand précurseur de Benvenuto.…
En parlant, il s’adressait à moi. C'est étrange, comme je me rappelle avec exactitude toutes ses paroles. Je pourrais transcrire sa conversation d’un bout à l'autre, avec les menues particularités les plus insignifiantes ; s’il y avait un moyen, je pourrais reproduire chaque modulation de sa voix.
Il nous a montré deux ou trois petits dessins au crayon, sur son Carnet. Puis il s’est remis à parler des merveilles de Vicomile, avec cette chaleur qu'il a lorsqu'il parle de choses belles, avec cet enthousiasme pour l'art qui est une de ses plus puissantes séduc— tions.
— J'ai promis au chanoine de revenir demain. Nous irons, n'est-ce pas, Françoise ? Il faut que Donna Marie connaisse Vicomile.
Oh ! mon nom sur sa bouche ! S'il y avait un moyen, Je pourrais reproduire le mouvement exact,
l'ouverture de ses lèvres, lorsqu'il a proféré chaque syllabe des deux mots: « Donna Marie ». Mais, ce que je ne pourrais jamais exprimer, c’est ma propre émotion ; ce que je ne pourrais Jamais redire, c’est le foisonnement de choses inconnues, inopinées, insoupçonnées que réveille en mon être la présence de cet homme.
Nous sommes restés assis jusqu’à l’heure du diner. Françoise, contre son habitude, avait l’air un peu mé- ‘lancolique. À un certain moment, le silence est tombé sur nous, très lourd. Mais, entre lui et moi, s’est engagé un de ces colloques de silence où l’âme exhale l'Indicible et entend le murmure des pensées. Il me disait des choses qui me faisaient languir de douceur sur le coussin, des choses que jamais plus sa bouche ne pourra me répéter, que Jamais plus ne pourront our mes oreilles. |
Devant nous, les cyprès immobiles, légers à la vue, comme sublimés dans un bain d'éther, incendiés par le soleil, semblaient porter une flamme à leur sommet, ainsi que des cierges votifs. La mer avait la couleur verte d’une feuille d’aloès, et, par endroits, la couleur bleu clair d’une turquoise liquéfiée : c'était une indescriptible délicatesse de pâleurs, une diffusion de lumière angélique, où chaque voile offrait l’image d’un ange qui aurait nagé. Et l’harmonie des parfums alanguis par l’Automne était l'âme de ce jour déclinant.
Oh ! la mort sereine de septembre |
Encore un mois fini, perdu, tombé dans l’abime. Adieu!
Une tristesse immense m'accable. Elle est si grande, la partie de moi-même qu'emporte avec soi cette partie du temps! J’ai vécu plus en quinze jours qu’en quinze
années ; et il me semble que jamais une de mes lon-— gues semaines de douleur n’a égalé en torture poignante cette courte semaine de passion. Le cœur me fait mal ; ma tête s'égare; je sens au fond de moi une chose obscure et brùlante, une chose qui s’est révélée soudain comme une infection morbide et qui commence à me corrompre le sang et l'âme, malgré toute volonté, malgré tout remède : le Désir.
J'en ai honte et horreur, comme d'une ignominie, comme d’un sacrilège, comme d'une profanation ; j'en ai une frayeur folle et désespérée, comme d’un ennemi perfide qui, pour pénétrer dans la citadelle, connaîtrait des voies inconnues de moi-même.
Et voici que je veille dans la nuit ; et, en écrivant cette page avec la fièvre qu'ont les amants lorsqu'ils écrivent leurs lettres d'amour, je n’entends point la respiration de ma fille qui dort. Elle dort en paix; elle ne sait pas combien l’âme de sa mère est loin d'elle.
1 OCTOBRE. — Mes yeux voient en lui ce qu'ils ne voyaient pas auparavant. Lorsqu'il parle, je regarde sa bouche ; et le jeu, la couleur de ses lèvres m’occupent plus que le son et le sens de ses paroles.
2 OCTOBRE. — C'est aujourd'hui samedi; c’est aujourd'hui le huitième jour depuis le jour inoubliable : 25 septembre 1886.
Par un hasard singulier, quoique je n’évite plus de
me trouver seule avec lui, quoique je désire même la venue du moment redoutable et héroïque, ce moment, par un hasard singulier, n’est pas venu encore.
Aujourd'hui, Françoise ne m'a pas quittée un instant. Nous avons fait le matin une promenade à cheval sur la route de Rovigliano; et nous avons passé au piano presque tout l'après-midi. Elle a voulu que je lui joue des danses du xvr® siècle, puis la Sonate en fa dièse mineur et la célèbre Toccata de Muzio Clementi, puis deux ou trois Caprices de Dominique Scarlatti ; et elle a voulu que je lui chante certains morceaux des Frauenliebe de Schumann. Quels contrastes !
Françoise n'est plus gaie comme autrefois, comme elle l’était encore aux jours qui ont suivi mon arrivée. Souvent elle devient pensive; et quand elle rit, quand elle plaisante, sa gaieté me paraît artificielle. Je lui ai demandé :
— ÂAs-tu quelque préoccupation qui te tourmente ?
Elle m'a répondu, en affectant la surprise :
— Pourquoi ?
J'ai ajouté:
— Je te vois un peu triste.
Et elle :
— Triste? Oh! non. Tu te trompes.
Puis elle s’est mise à rire, mais d'un rire involontairement amer.
Cela m'afflige et me donne une inquiétude vague.
Nous irons à Vicomile demain, dans l’après-midi. Il m'a demandé :
— Auriez-vous la force de venir à cheval ? A cheval, nous pourrions {raverser tout le bois de pins.
Puis il m'a dit encore:
— Relisez, dans les Odes de Shelley à Jane, la Recollection.
Nous irons donc à cheval; et c’est à cheval aussi que viendra Françoise. Les autres, y compris Delphine, viendront en mail-coach.
Dans quelle étrange disposition d'esprit je me trouve ce soir ! J'ai comme une colère sourde et âpre au fond du cœur, sans savoir pourquoi ; j'ai comme une impatience de moi-même, de ma vie, de tout. Mon irritation nerveuse est si forte que, de temps à autre, je suis prise d'une folle envie de crier, de m’enfoncer les ongles dans la chair, de me briser les doigts contre la muraille, de provoquer une souffrance matérielle quelconque pour me soustraire à cet insupportable malaise intérieur, à cette insupportable détresse. Il me semble que j'ai le haut de la poitrine serré par un nœud de feu, la gorge étranglée par un sanglot qui ne veut pas sortir, la tête vide, tour à tour glacée et brûlante ; et, de temps à autre, je sens passer en moi une sorte d'angoisse subite, une terreur irréfléchie que je né parviens ni à repousser ni à dominer. Et, quelquefois, à travers mon cerveau, jaillissent des images et des pensées involontaires qui montent de je ne sais quelles profondeurs de mon être: des images et des pensées indignes. Et je languis, je défaille, comme une femme plongée dans un amour enlaçant. Et néanmoins, non, non | ce n'est pas une volupté.
3 OCTOBRE. — Comme notre Âme est faible et misérable ! Comme elle est sans détense contre les réveils et
les assauts de tous les instincts les moins nobles et les moins purs assoupis dans l'obscurité de notre vie inconsciente, dans l’abime inexploré où les rêves aveugles naissent des aveugles sensations !
Un rêve peut empoisonner une âme; une seule pensée involontaire peut corrompre une volonté.
Nous partons pour Vicomile. Delphine est dans la joie. C’est un jour religieux : c'est la fête de Notre- Dame du Rosaire. Courage, mon cœur!
L OCToBRE. — Aucun courage.
Ma journée d'hier a été si pleine de petits incidents et de grandes émotions, si joyeuse et si triste, si étrangement agitée que Je me perds quand j'essaie de m'en souvenir. Et déjà, devant un seul souvenir, tous les autres pâlissent et se dissipent. Tous!
Après avoir visité la tour et admiré l'ostensoir, nous nous préparämes à repartir de Vicomile vers cinq heures et demie. Françoise était tatiguée; et, plutôt que de remonter à cheval, elle préféra revenir avec le mailcoach. Nous suivimes le mail un bout de chemin, tantôt derrière et tantôt à côté. Du haut de la voiture, Delphine et Murielle agitaient vers nous de longs roseaux fleuris et riaient en nous menaçant avec leurs beaux panaches violâtres.
C'était une soirée très tranquille, sans brise. Le soleil allait descendre derrière la colline de Rovigliano, dans un ciel aussi rosé qu'un ciel de l'extrême Orient. Il pleuvait partout des roses, des roses, des roses, si lentes, si épaisses, si molles qu'on aurait dit une tombée de
neige dans une aurore. Lorsque le soleil disparut, les roses, plus abondantes, se répandirent jusqu'à l’horizon opposé, se dispersant, s’effeuillant dans un azur très clair, argentin, indéfinissable, pareil à celui qui s’arrondit sur les sommets des montagnes couvertes de glace.
Il me disait de temps à autre :
— Regardez la tour de Vicomile... Regardez la coupole de Saint-Gonzalve…
Quand les pins furent en vue, il me demanda :
— Traversons-nous? |
La grande route côtoyait le bois en décrivant une large courbe et en se rapprochant de la mer, de sorte qu'au sommet de l'arc elle atteignait presque le rivage. Déjà le bois était sombre, d’un vert ténébreux, comme si l'ombre se füt amassée sur les cimes des arbres sans obscurcir encore la limpidité de l'air supérieur. Mais, sous bois, les étangs resplendissaient d’une lumière intense et profonde, comme des lambeaux d’un ciel beaucoup plus pur que le ciel déployé sur nos têtes.
Sans attendre ma réponse, il dit à Françoise :
— Nous allons traverser le bois. Nous vous retrouverons sur la route, de l’autre côté, au pont de l'Évêque.
Et il retint son cheval. |
Pourquoi ai-je consenti? Pourquoi l’ai-je suivi? J'avais dans les yeux une sorte d’éblouissement ; il me semblait que j'étais sous l'influence d'une fascination confuse; il me semblait que ce paysage, cette lumière, cet incident, tout ce concours de circonstances étaient pour moi, non pas des choses nouvelles, mais des choses qui déjà me seraient arrivées jadis, dans une autre existence, et qui maintenant m'arriveraient pour la seconde fois. Cette impression ne peut se traduire. Il me semblait donc que cette heure, que ces instants déjà vécus
n'étaient point indépendants de moi, mais qu'ils appartenaient à mon être et qu'ils avaient avec ma personne un lien si naturel et si indissoluble que je n'aurais pas pu m'empêcher de les revivre précisément de cette façon et que c'était pour moi une nécessité de les revivre ainsi. Cette nécessité, j'en avais la sensation très claire. L’inertie de mon vouloir était absolue. C'était comme lorsqu'un fait de la vie reparaît en songe avec des détails qui s'ajoutent à la vérité et qui diffèrent de la vérité. Je ne réussis pas à décrire même une faible partie de ce phénomène étrange.
Entre mon âme et le paysage, il y avait une secrète correspondance, une affinité mystérieuse. Il semblait que l'image du bois dans l’eau des étangs füt vraiment l'image révée de la scène réelle. Comme dans le poème de Shelley, chaque étang paraissait un ciel étroit qui se serait enfoncé dans un monde souterrain, un firmament de lumière rosée étendu sur la terre obscure, plus profond que la nuit profonde, plus pur que le jour, et où les arbres se seraient développé de la même façon que dans l’air supérieur, mais avec des formes et des teintes plus parfaites que tous ceux qui ondoyaient en cet endroit. Et des vues délicieuses, comme on n'en vit jamais à la surface de notre monde, y étaient peintes par l'amour de l’eau pour la belle forêt; et, dans toute leur profondeur, elles étaient pénétrées d’une clarté élyséenne, d’une atmosphère sans variations, d'un crépuscule plus doux que le nôtre.
De quel lointain des âges nous revenait cette heure-là ?
Nous allions au pas, silencieusement. Les cris rares des pies, l'allure et le soufile des chevaux ne troublaient point la paix environnante qui, de minute en minute, semblait devenir plus large et plus magique.
Pourquoi voulut-il rompre cette magie dont nous étions les créateurs ?
Il parla ; il versa sur mon âme un flot de paroles ardentes, folles, presque insensées, qui dans le silence de ces arbres me faisaient peur, parce qu’elles y prenaient quelque chose de surhumain, quelque chose d'indéfinissablement étrange et fascinant. Il ne fut pas humble et soumis comme dans le parc; il ne me dit pas ses espérances timides et découragées, ses aspirations presque mystiques, ses incurables tristesses; il ne supplia pas, il n'implora pas. Il avait la voix de la passion, audacieuse et forte : une voix que je ne lui connaissais point.
— Vous m’aimez, vous m’aimez! Vous ne pouvez pas ne pas m'’aimer ! Dites-moi que vous m'aimez|
Son cheval marchait tout près du mien. Et je le sentais m'efileurer ; et je croyais aussi sentir sur ma joue son haleine, l’ardeur de ses paroles; et je craignais de défaillir d’angoisse et de tomber dans ses bras.
— Dites-moi que vous m’aimez, répétait-il obstinément, impitoyablement. Dites-moi que vous m'’aimez!
Dans l’exaspération terrible que me donnait sa voix pressante, je crois que je lui dis (fut-ce dans un cri ou dans un sanglot ?) éperdue :
— Je vous aime ! je vous aime! je vous aime !
Et je lançai mon cheval à bride abattue, dans le chemin à peine frayé, parmi le fourré des pins, sans savoir ce que je faisais.
Il me suivait en criant :
— Marie! Marie! arrêtez-vous ! Vous vous ferez du mal...
Je nc m'’arrêtai pas. Je ne sais comment mon cheval
évita les troncs ; je ne sais comment je ne tombai point. Je suis incapable de redire l'impression que me donnait pendant cette course la forêt sombre entrecoupée par les larges flaques luisantes des étangs. Lorsque enfin je débouchai sur la route, du côté opposé, près du pont, il me sembla que je sortais d'une hallucination.
Il me dit, avec une sorte de violence :
— Vous vouliez donc vous tuer?
Nous entendimes le bruit de la voiture qui s'approchait, et nous allâmes au-devant d'elle. Il voulait me parler encore. |
— Taisez-vous, je vous en supplie, par pitié! implorai-je, car je sentais mes forces défaillir.
Il se tut. Puis, avec une assurance qui me stupéfia, il dit à Françoise :
— Quel malheur que tu ne sois pas venue ! C'était un enchantement.…
Et il continua de parler, sans embarras, d’une façon naturelle, comme s’il n'était rien survenu; même, avec une certaine gaieté. Et je lui étais reconnaissante de cette dissimulation qui me sauvait, sans doute : car, si j'avais dù parler moi-même, je me serais certainement trahie ; et, si nous avions gardé le silence tous les deux, cela aurait probablement éveillé les soupçons de Françoise.
Un peu plus loin commença la montée vers Schifanoia. Oh! l'immense mélancolie du soir! Le premier quartier de la lune brillait dans un ciel tendre, un peu vert, où mes yeux, mes yeux seulement peutêtre, distinguaient encore une légère nuance de rose, de ce rose qui éclairait les étangs, là-bas, dans Îe forêt.
5 ocToBRreE.— Il sait maintenant que je l’aime; ille sait de ma bouche. Je n'ai plus d’autre ressource que la fuite. Voilà où j'en suis arrivée!
Lorsqu'il me regarde, il a au fond des yeux une lueur singulière qu'il n'avait pas d’abord. Aujourd’hui, pendant une courte absence de Françoise, il m'a pris la main en faisant le geste de la baiser. J'ai réussi à la retirer, et J'ai surpris sur ses lèvres émues un petit tremblement, comme l'image du baiser non donné ; et ce geste m'est resté dans la mémoire, et il m'obsède, il m'obsède|!
6 ocroBre. — Le 25 septembre, sur le banc de marbre, dans le bois d’arbousiers, 11 m'a dit : « Je sais que vous ne m'aimez pas et que vous ne pouvez pas m’aimer. » Le 3 octobre, il m'a dit : « Vous m’aimez, vous m'’aimez, VOUS ne pouvez pas ne pas m’aimer. »
En présence de Françoise, il m'a demandé si je lui permettrais de faire une étude de mes mains. J'ai consenti. Il commencera aujourd’hui.
Et je suis palpitante et anxieuse, comme si je devais prêter mes mains à une torture inconnue.
Nuit. — Elle a commencé, la lente, la suave, l'indéfinissable torture.
Il dessinait au crayon et à la sanguine. Ma main
droite était posée sur un morceau de velours. Il y avait sur la table un vase de Corée, jaunâtre et tacheté comme une peau de python; et, dans le vase, il y avait un bouquet d'orchidées, de ces plantes grotesques et multiformes pour lesquelles Françoise a un goût curieux. Les unes, vertes de ce vert animal qu'ont certaines sauterelles, pendaient en forme de petites urnes étrusques, le couvercle un peu soulevé. D'autres, au bout d’une tige d'argent, portaient une fleur à cinq pétales, avec un petit calice jaune dedans et blanc dehors. D'autres portaient une petite ampoule violacée, et, sur les flancs de l’ampoule, deux longs filaments; et elles faisaient penser à quelque minuscule roi des contes de fées, très goitreux, avec une barbe partagée en deux tresses selon la mode orientale. D’autres enfin portaient une quantité de fleurs jaunes, pareilles à des angelets en robe longue qui planeraient les bras levés et l'auréole derrière la tête.
Lorsqu'il me semblait impossible de supporter plus longtemps mon supplice, je les regardais; et leurs formes rares m’occupaient un instant, éveillaient en moi un souvenir fugitif de leur pays d'origine, me mettaient dans l'esprit je ne sais quel égarement passager. Îl dessinait, sans rien dire; ses yeux allaient continuellement du papier à mes mains ; deux ou troisfois, ils se sont détournés vers le vase. À un certain moment, il s’est levé et a dit :
— Pardon!
Et il a pris le vase, l’a porté sur une autre table. Pourquoi? Je l’ignore. Ensuite, il s’est remis à dessiner plus franchement, comme débarrassé d’une chose génante.
Je ne saurais dire ce que ses yeux me faisaient
éprouver. Îl me semblait que j'offrais à son exploralion, non pas ma main nue, mais une partie nue de mon âme ; et que son regard la pénétrait jusqu’au : fond, qu'il en découvrait les recoins les plus secrets. Jamais ma main ne m'avait donné une pareille sensation; jamais elle ne m'avait paru aussi vivante, aussi expressive, aussi intimement liée à mon cœur, aussi dépendante de mon existence interne, aussi révélatrice. Sous l'influence de son regard, je la sentais agitée d’une vibration imperceptible mais continue; et cette vibration se propageait Jusqu'au centre de mon être. Parfois, ce frisson devenait plus tort et plus visible; et, si son regard était trop intense, une envie instinctive me prenait de retirer ma main; et cette envie, c'était de la pudeur.
Parfois, 1l restait les yeux fixes, longuement, sans dessiner ; et j'avais l'impression qu'il buvaït par les pupilles quelque chose de moi, ou qu'il me faisait une caresse plus molle que le velours où reposait ma main. De temps à autre, tandis qu'il se tenait penché sur la feuille, peut-être pour transfuser dans la ligne ce qu'il avait bu de moi, un sourire léger lui passait sur la bouche, mais si léger que je pouvais à peine le surprendre. Et, je ne sais pourquoi, ce sourire me donnait au haut de la poitrine un tremblement de plaisir. Deux ou trois fois encore, j'ai vu reparaître sur ses lèvres l’image d’un baiser.
De temps à autre, la curiosité prenait le dessus, et je lui demandais :
— Eh bien?
Françoise était assise au piano, nous tournant les épaules ; et elle promenait les doigts sur les touches, cherchant à retrouver la gavotte de Rameau, la Gavotte
des Dames jaunes, celle que j'ai tant jouée et qui demeurera le souvenir musical de ma villégiature à Schifanota. Elle étouffait les notes avec la pédale et s’interrompait souvent. Et ces interruptions de l’air et de la cadence, dont mon oreille habituée comblait par avance les lacunes, me donnaient une autre inquiétude. Brusquement, elle a frappé une touche très tort, à plusieurs reprises, comme sous le heurt d’une impatience nerveuse; et elle s’est levée, elle est allée se pencher sur le dessin.
Je l’ai regardée. J'ai compris.
Il me manquait encore cette amertume. Dieu me réservait cette dernière épreuve, la plus cruelle. Que sa volonté soit faite !
7 OCTOBRE. — Je n'ai qu'une seule pensée, qu'un seul désir, qu'un seul projet : partir, partir, partir.
Je suis à bout de forces. Je languis, je meurs de mon amour ; et cette découverte inattendue multiplie mes aftreuses tristesses. Que pense-t-elle de moi? Que croit-elle? Elle l'aime donc? Et depuis quand? Et le sait-il? Ou bien au contraire n’en a-t-1l aucun soupçon ?.….
Mon Dieu, mon Dieu! Ma raison s’égare, mes forces m'abandonnent; le sentiment de la réalité me fuit. Par intervalles, ma douleur a une pause, comme la tempête lorsque les furies des ouragans s’équilibrent en une immobilité muette, pour se déchaîner ensuite avec plus de violence. Je reste dans une sorte de stupeur, la tête lourde, les membres las et rompus comme si l’on m'eût rouée de coups ; et, tandis que
ma douleur se recueille pour me donner un nouvel assaut, je ne parviens pas à recueillir ma volonté.
Que pense-t-elle de moi? Que pense-t-elle? Que, croit-elle ? | Oh! être méconnue par elle, par ma meilleure amie, par celle qui m'est la plus chère, par celle à qui j'ai toujours ouvert mon cœur ! C’est la suprême amertume ; c’est l'épreuve la plus cruelle que Dieu puisse réserver à qui a fait du sacrifice la loi de sa vie. IL faut que je lui parle avant mon départ. Il faut qu'elle sache tout de moi et que je sache tout d'elle.
C’est le devoir.
Nuit. — Vers cinq heures, elle m'a proposé une promenade en voiture sur la route de Rovigliano. Nous sommes allées seules, en voiture découverte. Je pensais, toute tremblante: « Je vais lui parler. » Mais mon tremblement intérieur m'ôtait tout courage. S’attendait-elle à recevoir mes confidences? Je n’en sais rien.
Nous sommes restées longtemps muettes, écoutant le trot égal des deux chevaux, regardant les arbres et les haies qui bordaient la route. De temps à autre, par une phrase brève ou par un signe, elle me faisait remarquer une particularité du paysage automnal.
Cette heure était imprégnée de tous les enchantements humains de l'automne. Sur la colline, les rayons obliques du crépuscule embrasaïient la sourde et harmonieuse richesse des feuillages près de mourir. Sous le souffle persistant du vent grec pendant la nouvelle lune, une agonie précoce envahit les arbres des régions côtières. Et l'or, l’ambre, le safran, l’amaranthe, le mauve, le pourpre, les teintes les plus passées, les
touches les plus violentes et les plus délicates se mélaient en un accord profond dont aucune mélodie de printemps ne surpassera jamais la douceur.
Elle m'indiqua des acacias en disant :
— Regarde! Ne dirait-on pas qu'ils sont fleuris ?
Déjà secs, les acacias, s’argentaient d’un blanc un peu rose, comme les amandiers en mars, sur un ciel turquoise qui se rapprochait du cendré.
Pour commencer, après un intervalle de silence, je dis :
— Manuel arrivera sûrement samedi. J'attends demain sa dépêche. Et nous partirons dimanche par le train du matin. Tu as été très bonne pour moi, pendant mon séjour ; je te suis très reconnaissante…
* Ma voix tremblait un peu; une immense tendresse me gonflait le cœur. Elle m'a pris une main et l’a conservée dans la sienne, sans me parler, sans me regarder. Et nous sommes restées un long moment taciturnes, nous tenant par la main.
Puis elle m'a demandé :
— Combien de temps comptes-tu rester chez ta mère?
Je lui ai répondu :
— Jusqu'au nouvel an, j'espère, et peut-être davantage.
— Si longtemps ?
Nous avons recommencé à nous taire. Je sentais déjà que je n'aurais point le courage d'affronter l'explication, et je sentais aussi que cette explication était moins nécessaire maintenant. Îl me semblait qu'enfin Françoise se rapprochait, me comprenait, me reconnaissait, redevenait pour moi une bonne sœur. Ma tristesse attirait sa tristesse, comme la lune attire les eaux de la mer.
— Écoute ! me dit-elle.
Un chant venait jusqu’à nous, un chant de paysannes, large, déployé, religieux comme un chant grégorien.
Plus loin, nous avons vu les chanteuses. Elles sor— taient d’un champ de tournesols desséchés, cheminant à la file comme une théorie religieuse. Et les tournesols, au sommet des longues tiges soufrées et dégarnies de feuilles, portaient leurs grands disques sans couronnes de pétales et sans charge de graine, mais pareils dans leur nudité à des emblèmes liturgiques, à de pâles ostensoirs d'or.
Mon émotion s’est accrue. Derrière nous, le chant s’affaiblissait dans le crépuscule. Nous avons traversé Rovigliano, où s’allumaient déjà les lumières; puis nous sommes revenues sur la grande route. Le son des cloches se perdait derrière nous. Un vent humide courait dans les cimes des arbres, qui répandaient sur la route blanche une ombre bleuâtre et dans l'air une ombre liquide comme de l’eau.
— Tu n'as pas froid? m'a-t-elle demandé.
Et elle a ordonné au valet de pied d'étendre un plaid et au cocher de retourner vers la maison.
Dans le campanile de Rovigliano, une cloche tintait encore, à larges tintements, comme pour une solennité religieuse ; et il semblait que l’onde des sons propageât dans le vent une onde de froid. Un même sentiment fit que nous nous serrâmes l'une contre l’autre, en remontant la couverture sur nos genoux et en nous communiquant l'une à l’autre un frisson. La voiture entrait dans le bourg, au pas.
— Que signifie cette cloche? a-t-elle murmuré d’une voix qui ne paraissait plus être la sienne.
J'ai répondu :
. — C'est, si je ne me trompe, pour le Viatique…
En effet, un peu plus loin, nous avons vu le prêtre entrer par une porte, tandis qu’un clerc tenait l'ombrelle haute et que deux autres clercs tenaient les lanternes allumées, droits contre les chambranles, sur le seuil. Dans cette maison, une seule fenêtre était éclairée, celle du chrétien qui agonisait er attendant les Saintes Huiles. Des ombres ténues apparaissaient sur la clarté; dans le rectangle jaune, comme agrandi - par le silence, se dessinait légèrement tout le drame mystérieux de la mort.
Le valet de pied, se penchant un peu du haut du siège, a demandé tout bas :
— Qui va mourir?
L'interpellé a répondu un nom de femme, dans son dialecte.
J'aurais voulu étouffer le bruit des roues sur les pierres, j'aurais voulu rendre muet notre passage en ce lieu où allait passer le souffle d’un esprit. Certainement, Françoise éprouvait la même émotion.
La voiture rejoignit la route de Schifanoia et reprit le trot. La lune, cerclée d’un halo, resplendissait comme une opale dans un lait diaphane. Une traînée de nuages montait de la mer et se développait peu à peu en forme de spirale, comme une fumée qui s’enroule. La mer agitée couvrait de son grondement tous les autres bruits. Non, jamais, je crois, tristesse plus lourde n'’étreignit deux âmes.
J'ai senti sur mes joues froides une tiédeur, et je me suis retournée vers Françoise pour voir si elle s'était aperçue que je pleurais. J'ai rencontré ses yeux pleins de larmes. Et nous sommes restées muettes, l'une près de l’autre, la bouche serrée, les
Pourquoi voulut-il rompre cette magie dont nous étions les créateurs ?
Il parla ; il versa sur mon âme un flot de paroles ardentes, folles, presque insensées, qui dans le silence de ces arbres me faisaient peur, parce qu'elles y prenaient quelque chose de surhumain, quelque chose d’indéfinissablement étrange et fascinant. Il ne fut pas humble et soumis comme dans le parc; il ne me dit pas ses espérances timides et découragées, ses aspirations presque mystiques, ses incurables tristesses; il ne supplia pas, il n'implora pas. Il avait la voix de la passion, audacieuse et forte : une voix que je ne lui connaissais point.
— Vous m'aimez, vous m'aimez! Vous ne pouvez pas ne pas m’aimer ! Dites-moi que vous m'aimez |
Son cheval marchait tout près du mien. Et je le sentais m'effleurer ; et je croyais aussi sentir sur ma joue son haleine, l’ardeur de ses paroles; et je craignais de défaillir d'angoisse et de tomber dans ses bras.
— Dites-moi que vous m’aimez, répétait-il obstinément, impitoyablement. Dites-moi que vous m'aimez!
Dans l’exaspération terrible que me donnait sa voix pressante, je crois que je lui dis (fut-ce dans un cri ou dans un sanglot?) éperdue :
— Je vous aime ! je vous aime! je vous aime !
Et je lançai mon cheval à bride abattue, dans le chemin à peine frayé, parmi le fourré des pins, sans savoir ce que je faisais.
Il me suivait en criant :
— Marie ! Marie! arrêtez-vous ! Vous vous ferez du mal...
Je nc m'arrêtai pas. Je ne sais comment mon cheval
évita les troncs ; je ne sais comment je ne tombai point. Je suis incapable de redire l'impression que me donnait pendant cette course la forêt sombre entrecoupée par les larges flaques luisantes des étangs. Lorsque enfin je débouchai sur la route, du côté opposé, près du pont, il me sembla que je. sortais d'une hallucination.
Il me dit, avec une sorte de violence :
— Vous vouliez donc vous tuer?
Nous entendimes le bruit de la voiture qui s’'approchait, et nous allämes au-devant d'elle. Il voulait me parler encore. | — Taisez-vous, je vous en supplie, par pitié! implorai-je, car je sentais mes forces défaillir.
Il se tut. Puis, avec une assurance qui me stupéfia, il dit à Françoise :
— Quel malheur que tu ne sois pas venue ! C'était un enchantement.…
Et il continua de parler, sans embarras, d'une façon naturelle, comme s’il n'était rien survenu; même, avec une certaine gaïeté. Et je lui étais reconnaissante de cette dissimulation qui me sauvait, sans doute : car, si j'avais dû parler moi-même, je me serais certainement trahie ; et, si nous avions gardé le silence tous les deux, cela aurait probablement éveillé les soupçons de Françoise.
Un peu plus loin commença la montée vers Schifanoia. Oh! l'immense mélancolie du soir! Le premier quartier de la lune brillait dans un ciel tendre, un peu vert, où mes yeux, mes yeux seulement peutêtre, distinguaient encore une légère nuance de rose, de ce rose qui éclairait les étangs, là-bas, dans la forêt.
9 oCTOBRE, null. — Tout le jour, tout le jour, il a cherché une occasion de me parler. Sa souffrance était manifeste. Et moi, tout le jour, j'ai cherché à lui échapper, par crainte qu'il ne me jetät dans l'âme d’autres semences de douleur, de désir, de regret, de remords. J'ai triomphé; j'ai été forte et héroïque. Je vous en remercie, mon Dieu |
Cette nuit est la dernière. Demain matin, nous partirons. Tout sera fini.
Tout sera fini ? Une voix me parle, tout au fond; et je ne la comprends pas, mais je sais qu’elle me parle de désastres lointains, inconnus mais inévitables, mystérieux mais inéluctables comme la mort. L'avenir est aussi lugubre qu’un cimetière plein de fosses déjà creusées et prêtes à recevoir des cadavres ; et sur ce cimetière, çà et là, brülent des fanaux päles que je distingue à peine ; et j'ignore s'ils brülent pour m'attirer vers le péril ou pour m'indiquer une voie de salut.
J'ai relu mon Journal attentivement, lentement, depuis le 15 septembre, jour de mon arrivée. Quelle différence entre cette première nuit et cette dernière!
J'écrivais : « Je m'éveillerai dans la maison amie et hospitalière de Françoise, dans cette Schifanoia qui a des roscs si belles et des cyprès si grands; et je m'éveillerai avec plusieurs semaines de paix devant moi, vingt jours d'existence spirituelle, davantage peutêtre... » Hélas! Où la paix s’en est-elle allée? Et ces roses si belles, pourquoi ont-elles été si perfides? Peutêtre, à partir de cette nuit-là, dans la loggia, ai-je trop ouvert mon cœur aux parfums, tandis que Delphine
dormait. Maintenant la lune d'octobre inonde le ciel ; et je vois à travers les vitres, noires et immuables, les pointes des cyprès qui, cette nuit-là, touchaient les étoiles.
De ce prélude, je ne puis répéter qu'une seule phrase en cette triste fin: « Autant de cheveux sur ma tête, autant de gerbes de douleur dans ma destinée. » Les gerbes se multiplient, grandissent, ondoient comme une mer; et il n'est pas encore extrait de la mine, le fer dont on forgera la faux pour les faucher.
Je pars. Qu’'adviendra-t-il de lui quand je serai absente ? Qu’adviendra-t-il de Françoise ?
Le changement de Françoise reste toujours incompréhensible, inexplicable. C'est une énigme qui me torture et me contond. Elle l'aime! Et depuis quand? Et le sait-il ?
Confesse, Ô mon âme, ta nouvelle misère. Une autre infection t'empoisonne : tu es jalouse.
Mais je suis prête aux plus atroces souffrances ; je sais le martyre qui m'attend ; je sais que les supplices d'aujourd'hui ne sont rien en comparaison des supplices prochains, de la terrible croix où mes pensées attacheront mon âme pour la dévorer. Je suis prête. Ce que je demande, Ô mon Dieu, c'est seulement une trêve, une courte trêve pour les heures qui restent. Demain, j'aurai besoin de toute ma force.
Avec quelle étrangeté, parfois, dans les vicissitudes de la vie, les circonstances extérieures se ressemblent, se reproduisent ! Ce soir, dans le salon, il me semblait que j'étais revenue à la soirée du 16 septembre, lorsque j'ai joué et chanté, lorsque j'ai commencé à me préoccuper de lui. Ce soir encore, j'étais assise au piano ; et la même lumière sombre éclairait le salon;
et Manuel et le marquis étaient au jeu dans la chambre contiguë; et j'ai joué la Gavotte des Dames jaunes, celle qui plaît tant à Françoise et que cherchait quelqu'un, le 16 septembre, tandis que je veillais dans mes premières inquiétudes nocturnes.
Des dames blondes, qui ne sont plus tout à fait jeunes mais qui sortent à peine de la jeunesse. vêtues d'une soie passée couleur de chrysanthème jaune, la dansent avec des cavaliers adolescents vêtus de rose, un peu ennuyés, qui portent dans leur cœur l’image d’autres tmmes plus belles, la flamme d’un désir nouveau. Et elles la dansent en un salon trop vaste, dont tous les murs sont couverts de miroirs ; elles la dansent sur un plancher marqueté d'amarante et de cèdre, sous un grand lustre de cristal dont les bougies sont près de se consumer et ne se consument jamais. Et, sur leurs bouches un peu fanées, les dames ont un sourire faible mais inextinguible ; et les cavaliers ont dans les yeux un immense ennui. Et une horloge à pendule marque toujours la même heure ; et les miroirs répètent, répètent toujours les mêmes attitudes; et la gavotte continue, continue, toujours douce, toujours lente, toujours égale, éternellement, comme un supplice d'amour.
Cette mélancolie m'attire. .
Je ne sais pourquoi, mon âme se porte vers ce genre de souffrance ; elle est séduite par la perpétuité, par l'uniformité, par la monotonie d’une douleur unique. Elle accepterait volontiers pour la vie entière un fardeau énorme, mais défini et immuable, au lieu de l’instabilité, des vicissitudes imprévues, des alternatives imprévues. Tout habituée qu'elle est à souffrir, elle s’effraie de l’incertain, elle redoute les surprises, elle redoute
les heurts brusques. Cette nuit, sans une seconde d'hésitation, elle accepterait d’être condamnée à la plus atroce douleur, sous condition d’être garantie contre les embüûches inconnues de l'avenir.
Mon Dieu, mon Dieu, d'où me vient cette aveugle
terreur? Prenez-moi sous votre garde ! Je remets mon âme entre vos mains.
7 Mais c’est assez. Ce triste et vain bavardage, au lieu d’alléger mon angoisse, la rend plus écrasante. Les yeux me font mal; et je sais bien pourtant que je ne les fermerai pas.
Je suis sûre qu’il ne dort point, lui. Lorsque je suis remontée dans ma chambre, il allait prendre la place du marquis à la table de jeu, en face de mon mari. Jouent-ils encore ? Sans doute, en jouant, il pense et il souffre. Quelles peuvent être ses pensées ? Quelle peut être sa: souffrance ?
Non, je n'ai pas sommeil. Je vais dans la loggia. Je veux savoir s’ils jouent encore ou s’il est rentré dans son appartement. Ses fenêtres sont à l'angle du second étage.
La nuit est claire et humide. La salle où l’on joue est illuminée. Je suis restée dans la loggia, longtemps, les yeux fixés sur cette clarté qui se reflétait contre un cyprès en se mêlant à la clarté de la lune. Je tremble toute. Je ne saurais redire l'impression presque tragique que me font ces fenêtres luminées, derrière lesquelles ces deux hommes jouent, l’un en face de l’autre, dans le grand silence de la nuit à peine interrompu par les sanglots étouffés de la mer. Et ils joueront peut-être jusqu’à l'aube, s’il veut être complaisant pour la terrible passion de mon mari. Jusqu'à l'aube, nous
serons trois à veiller, sans repos, en proie à notre passion.
Mais que pense-t-il ? Quelle est sa torture? Je ne ‘sais ce que je donnerais en ce moment pour le voir, pour pouvoir le regarder jusqu'à l'aube, même à travers les vitres, dans l'humidité de la nuit, tremblant comme je tremble. Les pensées les plus folles passent en moi comme des éclairs et m'éblouissent, rapides, confuses. J'ai un commencement de mauvaise ivresse ; j'éprouve comme une incitation sourde à faire quelque chose d’audacieux et d’ irréparable ; je sens le vertige de la perdition. Oui, je sens que je m'ôterais du cœur ce poids énorme, que je m'’arracherais de la gorge ce nœud qui m'étouffe, si maintenant, dans la nuit, dans le silence, je me mettais à crier de toutes les forces de mon âme: « Je t'aime! je t'aime! je t'aime! »