‹ L'enfant de voluptéChapitre 4 sur 7 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Quelques jours après le départ des Ferrès, les Ateleta et André repartirent aussi pour Rome. Françoise, contrairement à son habitude, avait voulu abréger sa villégiature à Schifanoia.

André, après un petit séjour à Naples, arriva à Rome le 24 octobre, un dimanche, par la première grande pluie matinale d'automne. Lorsqu'il rentra dans son appartement du palais Zuccari, dans le home précieux et délicieux, il éprouva un plaisir extraordinaire. Il crut y retrouver une partie de lui-même, quelque chose qui lui manquait. Presque rien n’y était changé. Chaque chose y conservait encore à ses yeux cette inexprimable apparence de vie que revêtent les objets matériels au milieu desquels on a longuement aimé, rêvé, Joui et souftert. La vieille Jenny et Térence avaient pris soin des moindres détails; Stéphane avait

préparé, avec un raffinement exquis, tout le confort pour le retour du maître.

Il pleuvait. André resta quelque temps à la fenêtre, le iront contre les vitres, regardant Rome, la grande ville chérie, qui apparaissait au fond toute cendrée, avec des taches d’argent çà et là, selon les rapides alternatives de la pluie poussée et repoussée par le vent capricieux dans une atmosphère d’un gris uniforme où se répandait par intervalles une clarté vite éteinte, comme un sourire fugitif. Contemplée par son obélisque solitaire, la place de la Trinité des Monts était déserte. Le long du mur qui joint l’église à la villa Médicis, les arbres de l’avenue s’agitaient, déjà dépouillés à demi, noirâtres et rougeâtres sous la pluie et sous le vent. Le Pincio verdoyait encore, comme une île dans un lac brumeux.

En regardant, André avait, non pas une pensée précise, mais un pêle-mêle confus de pensées; et le sentiment qui, dans son âme, dominait tous les autres, c’était le réveil soudain et puissant de son vieil amour pour Rome, pour cette Rome si douce, pour cette Rome immense, auguste, unique, pour la cité des cités, toujours jeune et toujours nouvelle et toujours mystérieuse, comme la mer.

Il pleuvait, il pleuvait. Sur le mont Mario, le ciel s’embrumait, les nuages s’amoncelaient, prenaient la couleur bleu sombre d’une eau profonde, s’étendaient vers le Janicule, s’abaissaient sur le Vatican. La coupole de Saint-Pierre touchait par le sommet et semblait supporter cet entassement énorme, pareille à une gigantesque pile de plomb. Entre les innombrables raies obliques de la pluie, un brouillard s’avançait lentement, comparable à un voile très fin qui passerait à

travers des cordes d’acier tendues et sans cesse vibrantes. Aucun bruit plus fort n’interrompaitle bruit monotone de l’averse.

— Quelle heure est-il? demanda André à Stéphane, en se retournant.

Il était environ neuf heures. Comme il se sentait un peu fatigué, il résolut de dormir. Il résolut aussi de ne voir personne ce jour-là et de passer la soirée chez lui, dans le recueillement. Puisqu’il allait rentrer dans la grande vie romaine, il voulait, avant de reprendre ce vieil exercice, se livrer à une petite méditation et à une petite préparation, se fixer une règle, discuter avec luimême le plan de sa conduite future.

Il dit à Stéphane :

— Si on vient me demander, répondez que je ne suis pas encore revenu. Avertissez le concierge. Avertissez James que je n'ai pas besoin de lui pendant la journée, mais qu'il vienne prendre les ordres ce soir. Faites-moi préparer pour trois heures un déjeuner très léger, et le dîner pour neuf heures. C’est tout.

Il s’endormit presque immédiatement. A deux heures, son domestique l’éveilla et lui annonça que le duc de Grimiti s'était présenté dans la matinée, ayant su de madame la marquise d’Ateleta que monsieur le comte était de retour.

— Eh bien?

— Monsieur le duc a dit qu’il reviendrait avant ce SOIT.

— Pleut-il encore? Ouvrez les volets tout grands.

Il ne pleuvait plus. Le ciel s'était éclairci. Une bande de soleil päle entra dans la chambre et inonda la tapisserie de la Vierge avec l’enfant Jésus et Étienne Sperelli, tapisserie que Juste avait rapportée de

Flandre en 1508. Et les yeux d'André parcoururent les murailles avec lenteur, regardant les tapisseries fines, les teintes harmonieuses, les pieux personnages qui avaicnt été les témoins de tant de plaisirs, qui avaient souri aux Joyeux réveils, qui avaient rendu aussi moins tristes les insomnies du blessé. Toutes ces choses familières et chères semblaient lui souhaiter la bienvenue. Il les regardait avec un contentement singulier. L'image de Marie Ferrès lui monta dans l'âme.

J1 se souleva un peu sur les oreillers, alluma une cigarette et s’abandonna au cours de ses pensées avec une nonchalance voluptueuse. Un bien-être inaccoutumé lui envahissait les membres, et son esprit se trouvait dans une heureuse disposition. Ses fantaisies s’entrelaçaient aux spirales de la fumée, dans cette lumière adoucie où les couleurs et les formes prenaïent une incertitude plus suave.

Au lieu de retourner vers le passé, son imagination se portait spontanément vers l'avenir. — Il reverrait Marie dans deux mois, dans trois mois... qui sait? beaucoup plus tôt peut-être ; et alors il renouerait cet amour, qui avait pour lui tant d’obscures promesses et tant de secrètes attractions. Ce serait son véritable second amour, avec la profondeur, la douceur et la tristesse d’un second amour. Pour un homme intellectuel, Marie paraissait être l'Amante Idéale, l’ Amie avec des hanches, selon l'expression de Baudelaire, la parfaite Consolatrix, celle qui récontorte, et qui pardonne, et qui sait pardonner. À coup sûr, lorsqu'elle avait marqué dans le volume de Shelley ces deux vers douloureux, elle avait dù répéter en son cœur d’autres paroles; et, en lisant le poème tout entier, elle avait

L'ENFANT DE VOLUPTÉ 2h43

dù pleurer comme la Dame magnétique et penser longuement à la cure de pitié, à la miraculeuse guérison. « Î can never be thine ! » Pourquoi jamais ? Ce jour-là, dans le bois de Vicomile, elle lui avait répondu avec trop d'angoisse passionnée : « Je vous aime ! je vous aime! je vous aime ! »

Il entendait encore la voix de Marie, l’inoubliable voix. Évoquée par cette voix, Hélène Muti réapparut à sa pensée, se rapprocha de l'autre, se contondit avec l’autre, lui tourna peu à peu l'esprit vers des images de volupté. Le lit où il reposait, les choses qui l’entouraient, témoins et complices des anciennes amours, tout allait lui suggérant peu à peu des images de volupté. Dans sa rêverie curieuse, il se mit à dévétir la Siennoise, à l'envelopper de son désir, à lui prèter des attitudes d'abandon, à se la figurer entre ses bras. Et la possession réelle de cette femme si chaste et si pure lui sembla être l'ivresse la plus haute, la plus neuve, la plus rare à laquelle il püt atteindre ; et cette chambre lui parut être le lieu le plus digne d’abriter cette ivresse, car il donnerait au doux secret une singulière saveur de protanation et de sacrilège.

La chambre était religieuse comme une chapelle. André y avait réuni presque toutes les étoffes d'église qu'il possédait et presque toutes ses tapisseries à sujets sacrés. Le lit se dressait sur une estrade de trois marches, dans l'ombre d’un baldaquin en velours ciselé du x vit siècle, de fabrication vénitienne, avec un fond d'argent doré et des ornements d’un rouge éteint, à reliefs en cannetille d’or ; et ce velours devait avoir servi jadis au culte, car le dessin portait des inscriptions latines et les fruits du Sacrifice : le raisin et les épis. Une petite tapisserie flamande, très fine, brochée

oh L'ENFANT DE VOLUPTÉ

d'or de Chypre, représentant une Annonciation, gar— nissait le chevet du lit. D’autres tapisseries, aux armes des Sperelli, tendaient les murs, encadrées par le haut et par le bas de bandes en manière de bordures, où étaient brodés des épisodes de la vie de la sainte Vierge et des histoires de martyrs, d'apôtres, de prophètes. Un devant d’autel représentant la parabole des vierges sages et des vierges folles, avec deux morceaux de pluvial, revêtait la cheminée. Quelques précieux meubles de sacristie, en bois sculpté, du xv® siècle, complétaient le pieux ameublement, joints à quelques majoliques de Luca della Robbia et à de grands fauteuils dont le dossier et le siège étaient recouverts de morceaux de dalmatiques représentant les scènes de la Création. Partout, avec un goût ingénieux, on avait utilisé pour la décoration ou pour le confort diverses étoffes liturgiques : bourses de calices, voiles, manipules, étoles, chasubles, légiles. Sur la tablette de la cheminée, comme sur un autel, resplendissait un grand triptyque d'Hans Memling, une Adoration des Mages, qui mettait dans la chambre une irradiation de chef-d'œuvre.

Certaines inscriptions brochées reproduisaient, parmi les paroles de la Salutation angélique, le nom de Marie ; le grand sigle M était répété plusieurs fois, et il était même exécuté une fois en broderie de perles et de grenats. « Lorsqu'elle entrera dans ce lieu, pensait l'organisateur exquis de toutes ces choses, ne croira-t-elle point qu'elle entre dans sa Gloire? » Et il se complut longuement à imaginer l'aventure profane au milieu des scènes sacrées ; et, une fois de plus, le sens esthétique et le raffinement de la sensualité dominèrent et faussèrent en lui le sentiment simple et humain de l'amour.

Stéphane frappa en disant :

— Je me permets d’avertir monsieur le comte qu’il est déjà trois heures.

André se leva et passa pour s’habiller dans la pièce octogone. Le soleil, perçant les petits rideaux de dentelle, faisait scintiller les carreaux de faïence hispanomauresque, les mille objets d'argent et de cristal, les bas-reliefs du sarcophage antique. Ces reflets chatoyants mettaient dans l'air une mobilité gaie. André se sentait allègre, parfaitement guéri, plein de vitalité. Il éprouvait une joie inexprimable à se retrouver dans son home. Tout ce qu'il y avait en lui de plus capricieux, de plus frivole, de plus mondain, se réveillait à l'improviste. On aurait dit que les choses environnantes avaient le pouvoir de ressusciter en lui l'homme d’autrefois. Sa curiosité, son élasticité, son ubiquité spirituelles reparaissaient. Déjà il commençait à éprouver le besoin de se répandre, de revoir des amis et des amies, de se donner des jouissances. Il remarqua qu'il avait beaucoup d’appétit ; et il ordonna au domestique de lui servir le déjeuner.

Il dînait rarement à la maison ; mais, pour les cas extraordinaires, pour quelque fin lunch d'amour ou pour quelque petit souper galant, il avait une salle à manger décorée des tapisseries napolitaines de haute lice, que Charles Sperelli avait commandées en 1766 au Romain Pierre Duranti, tapissier du roi, sur les dessins de Jérôme Storace. Les sept panneaux des murailles représentaient des épisodes d'amour bachique, avec une copieuse magnificence à la Rubens ; et les portières, les bandeaux des portes et ceux des fenêtres représentaient des fruits et des fleurs. Les ors pâles et fauves, prédominants, formaient ‘avec les chairs perlées, les

cinabres et les bleus sombres, un accord à la fois doux ct chaud.

— Quand le duc de Grimiti reviendra, vous le ferez entrer, dit-il au domestique.

Là aussi le soleil, déclinant vers le mont Mario, dardait ses rayons. On entendait le roulement des voitures sur la place de la Trinité. Après la pluie, toute la blondeur lumineuse de l'octobre romain semblait se répandre sur Rome.

— Ouvrez les croisées, dit-il au valet de chambre.

Le roulement devint plus fort; l'air tiède entra; les rideaux eurent une ondulation légère.

— Rome divine ! pensa-t-il en regardant le ciel par l'ouverture des grands rideaux.

Et une irrésistible curiosité l'attira vers la fenêtre.

Rome apparaissait, d'une couleur d’ardoise très claire, avec des lignes un peu indécises comme dans une peinture pâlie, sous un ciel de Claude Lorrain, humide et frais, semé de nuages diaphanes dont les nobles groupes donnaient aux intervalles libres une indescriptible finesse, comme les fleurs donnent à la verdure une grâce nouvelle. Dans les lointains, sur les hauteurs fuyantes, l’ardoise, insensiblement, se changeait en améthyste. De longues et subtiles traînées de vapeurs glissaient à travers les cyprès du mont Mario, pareilles à des chevelures coulant dans un peigne de bronze. Tout proches, les pins du Pincio dressaient leurs parasols dorés. Sur la place, l’obélisque de Pie VI ressemblait à une stèle d'agate. Dans cette riche lumière automnale, toutes les choses prenaient une apparence de trésors.

— Rome divine!

Il ne pouvait se rassasier de ce spectacle. 1l regarda

passer, au bas de l’église, une troupe de clercs rouges; puis le carrosse d’un prélat, noir, avec deux chevaux noirs aux longues queues; puis d’autres voitures découvertes, où étaient des dames et de petits enfants. Il reconnut la princesse de Ferentino avec Barbarella Viti; puis, la comtesse de Lucoli conduisant deux poneys, suivie de son chien danois. Un souffle de son ancienne vie lui passa sur l’âme, le troubla, lui donna un remuement de désirs indéterminés.

Il se retira et se remit à table. Devant lui, le soleil allumait les cristaux; sur la muraille, il allumait une danse de satyres autour d’un Silène.

Le domestique annonça :.

— Monsieur le duc avec deux messieurs. |

Le duc de Grimiti, Ludovic Barbarisi et Jules Musellaro entrèrent, tandis qu’André se levait pour aller au devant d’eux. Ils l’embrassèrent tous les trois.

— Jules! s’écria André, qui revoyait cet ami après deux ans et davantage. Depuis quand es-tu à Rome?

— Depuis une semaine. Je voulais t'écrire à Schifanoia; mais j’ai préféré attendre ton retour. Comment vas-tu? Bien, ce me semble; mais je te trouve un peu maigri. C’est à Rome seulement que j’ai su ton duel et ta blessure; sans quoi, je serais revenu de l’Inde pour t’ofirir mes services. Au commencement de mai, j'étais à Padmavati, dans le Bahar.… J’ai tant de choses à te raconter !

— Et moi donc!

Ils se serrèrent une seconde fois les mains, cordialement. Sperelli paraissait tout heureux. Nul ami ne lui était plus cher que ce Musellaro, d’une intelligence si noble, d’un esprit si pénétrant, d’une culture 8

fine.

— Roger, Ludovic, asseyez-vous. Et toi, Jules, prends cette chaise.

Il offrit des cigarettes, du thé, des liqueurs. La conversation devint très animée. Grimiti et Barbarisi donnaient des nouvelles de Rome, en débitaient la petite chronique. La fumée montait, colorée par les rayons presque horizontaux du soleil; les tapisseries s’harmonisaient en une couleur chaude et grasse; l’arome du thé se mélait à l’odeur du tabac.

— Je t'ai rapporté un sac de thé, dit Musellaro à Sperelli; du thé bien meilleur que celui que buvait ton fameux Kien-Loung.

— Ah! tu te souviens, à Londres, quand nous faisions le thé selon la méthode poétique du grand empereur ?

— Tu sais, dit Grimiti, la blonde Clara Green est à Rome. Je l’ai vue dimanche à la villa Borghèse. Elle m’a reconnu, elle m'a salué, elle a fait arrêter sa voiture. Toujours aussi belle. Tu te souviens de sa passion pour toi et de ses persécutions lorsque tu étais amoureux de Constance Landbrooke? Tout de suite elle m'a demandé de tes nouvelles, avant même de m'en demander des miennes.

— Je la reverrai volontiers. Mais s’habille-t-elle encore en vert et met-elle des tournesols sur son chapeau ?

— Non, non. Elle a piir toujours abjuré l’esthéticisme, à ce qu'il ptra.. Élle est devenue folle des plumes. Dimanche, ele portait un grand chapeau à la Montpensier, avec une plume fabuleuse.

— (Cette année, dit Barbarisi, nous avons une extraordinaire abondance de demi-mondaines. Sans compter Clara Green, il y en a trois ou quatre qui ne

manquent pas d'agrément. Julie Arici a le corps très beau et les extrémités suffisamment aristocratiques. Revenue aussi, la Silva, dont avant-hier notre ami Musellaro a fait la conquête avec une peau de panthère. Revenue, Marie Fortune, mais brouillée avec Charles de Souza, que Roger remplace pour le moment.

— La saison est donc déjà en pleine fleur?

— Oui, l’année est plus précoce que jamais, pour les pécheresses et pour les impeccables.

— Et quelles sont les impeccables déjà rentrées à Rome?

— Presque toutes : la Moceto, la Viti, les deux sœurs Daddi, la princesse de Micigliano, Laure Miano, la marquise Massa d’Albe, la comtesse Lucoli…

— La comtesse Lucoli, je l’ai vue tout à l'heure de ma fenêtre. J'ai vu aussi ta cousine avec Barbarella Viti.

— Ma cousine est ici jusqu'à demain. Demain, elle doit retourner à Frascati. Elle donnera mercredi une fête dans sa villa, une espèce de garden-party à la manière de la princesse de Sagan. Le costume n'est pas de rigueur ; mais toutes les dames porteront des chapeaux Louis XV ou Directoire. Nous y serons.

— Tu ne vas pas quitter Rome de si tôt, j'espère ? demanda le duc de Grimiti à André.

— J'y resterai jusqu'aux premiers jours de novembre. Puis j'irai passer quinze jours en France pour remonter mon écurie ; et je rentrerai à Rome vers la fin du mois.

— À propos, Lionnet Lanza vend Campomorto, dit Ludovic. Tu connais ce cheval: une bête magnifique, un excellent sauteur. Cela ferait bien ton affaire.

— Et le prix?

— Quinze mille, je crois.

— C'est à voir.

— Lionnet se marie prochainement. Cet été, à Aixles-Bains, 1l s'est fiancé avec la Ginosa.

— J'oubliais de te dire, fit Musellaro, que Galéas Secinaro t'envoie ses amitiés. Nous sommes revenus de l'Inde ensemble. Si je te contais les prouesses de Galéas pendant le voyage! Il est maintenant à Palerme ; mais il viendra à Rome en janvier.

— Gino Bomminaco t'envoie aussi ses amitiés, ajouta Barbarisi.

— Ah! ah! s'écria le duc en riant. Il faut, André, que tu te fasses conter par Gino son aventure avec Julie Moceto... Tu serais, je crois, en mesure de nous fournir quelques renseignements sur Julie.

Ludovic aussi se mit à rire.

— Je sais, dit Musellaro, que tu as fait dans Rome de merveilleux ravages. Tous mes compliments !

— Dites-moi, dites-moi l’venture ? interrogeait André avec une curiosité impatiente.

Ces discours l'excitaient. Stimulé par ses amis, il s'engagea dans un dialogue sur la beauté des femmes, beaucoup moins châtié que celui de Firenzuola. Après sa longue abstinence, il se faisait en lui un réveil des sensualités anciennes ; et il parlait avec une chaleur intime et profonde, en grand connaisseur du nu, se complaisant aux expressions les plus colorées, subtilisant comme un artiste et comme un libertin. Et, en effet, le dialogue de ces quatre jeunes seigneurs entre ces délicieuses tapisseries bachiques, si quelqu'un l'avait recueilli, aurait pu devenir le vrai Breviarium arcanum de la corruption élégante en ce xix° siècle finissant.

Le jour mourait; mais l'air, retenant la clarté comme une éponge retient l’eau, était encore imbibé de lumière. Par la fenêtre, on voyait à l'horizon une bande orangée sur laquelle se dessinaient les cyprès du mont Mario, nets comme les dents d’un grand râteau d’ébène. De temps à autre, on entendait croasser des vols de corneilles qui s’assemblaient sur les toits de la villa Médicis pour descendre ensuite à la villa Borghèse, dans l’étroite vallée du Sommeil.

— Que fais-tu ce soir ? demanda Barbarisi à André.

— Je n’en sais rien.

— Alors, accompagne-nous. À huit heures, nous dînons chez Doney, au Théâtre-National. Il s’agit d’inaugurer le nouveau restaurant, et même les cabinets particuliers du nouveau restaurant. Là, du moins, nous n’aurons pas à subir, après les huîtres, l’aphrodisiaque nudité de la Judith ou de la Baigneuse, comme au café de Rome. Poivre académique sur des huiïtres artificielles.

— Viens avec nous, viens avec nous ! insista Musellaro.

— Avec nous trois, dit le duc, il y aura Julie Arici, la Silva et Marie Fortune... Tiens! une bonne idée! Amène Clara Green.

— Excellente, l’idée, reprit Ludovic.

— Mais où trouverai-je Clara Green ?

— À l'Hôtel de l'Europe, tout près, place d’Espagne. Un petit mot de toi fera son bonheur. Tu peux être sûr qu’elle lâchera tout autre engagement.

Le projet plut à André.

— Ï1 vaut mieux, dit-il, que j'aille la voir. Elle doit être rentrée chez elle. Qu'en penses-tu, Roger P

— Habille-toi et sortons vite.

Ils sortirent. Clara Green venait de rentrer à l'hôtel. Elle accueillit André avec une joie enfantine. Sans doute elle aurait préféré dîner en tête à tête avec lui ; mais elle accepta l'invitation sans se faire prier. Elle écrivit un billet pour se libérer d’un engagement antérieur ; elle envoya à une amie la clef d’une loge. Elle paraissait heureuse. Elle se mit à raconter une foule d'histoire sentimentales; elle lui jura qu'elle n'avait jamais pu l'oublier. En parlant, elle prenait les mains d'André dans les siennes.

— I love you more than any words can say, Andrew! ….

Elle était jeune encore. Avec son profil pur et droit, couronné de blonds cheveux qui se partageaient sur le front en lui faisant une coiffure très basse, elle avait l'air d’une beauté grecque de Keepsake. Une certaine affectation esthétique lui restait de son amour pour le poète-peintre Adolphus Jeckyll, lequel imitait en poésie la manière de Keats et en peinture celle d'Holman Hunt, ciselant des sonnets obscurs et peignant des sujets empruntés à la Vita nuova. Elle avait posé pour une Sibylla palmifera et pour une Vierge au Lys. Elle avait posé une fois aussi devant André pour une étude de tête qui devait servir à l'eau-forte d’Isabetta dans la nouvelle de Boccace. L'art l'avait donc ennoblie. Mais, au fond, elle ne possédait aucune qualité spirituelle : et même, à la longue, elle devenait un peu ennuyeuse par suite de ce certain sentimentalisme romanesque assez fréquent chez les femmes galantes anglaises et qui fait un contraste étrange avec les dépravations de leur lasciveté.

— Who would have thought we should stand again together, Andrew !

Une heure après. André la quitta et revint au palais

Zuccari par le petit escalier qui mène de la place Mignanelli à la Trinité. En cette douce soirée d'octobre, le bruit de la ville arrivait jusqu'au petit escalier solitaire. Les étoiles scintillaient dans un ciel humide et pur. Au bas du palais Casteldelfino, à travers une petite grille, les arbustes, baignés d’une clarté mystérieuse, agitaient des ombres vagues, sans un frôlement, comme des plantes marines qui flotteraient au fond d'un aquarium. Du palais, par une fenêtre aux rideaux rouges éclairés, venait le son d’un piano. Les cloches de l’église tintèrent. André sentit soudain son cœur lui peser. Soudain, le souvenir de Marie Ferrès l’envahit et suscita en lui une émotion confuse de regret et presque de remords. « Que faisait-elle à cette heure? Pensait-elle? Souffrait-elle? » Avec l’image de la Siennoise surgit en sa mémoire la vieille cité toscane, le Dôme blanc et noir, la Loge, la Fontaine. Une lourde tristesse l’accabla. Il lui sembla que, du fond de son cœur, quelque chose s'était envolé ; et 1l ne savait pas bien ce que c'était, mais il en était affligé comme d’une perte irréparable.

Il repensa à son projet du matin: une soirée de solitude dans l'appartement où elle viendrait peut-être un jour; une soirée mélancolique, maïs douce, cn compagnie des souvenirs et des rêves, en compagnie de l’âme de l’aimée ; une soirée de méditation et de recueillement ! — Comme il était resté fidèle à son projet ! Il dinerait tout à l'heure avec des amis et des femmes: et, sans aucun doute, il s’en irait ensuite avec Clara Green.

Son remords lui fut si intolérable, lui devint une telle torture, qu’il s’habilla plus vite que d'habitude, sauta dans son coupé et se fit conduire à l’hôtei plus

tôt qu’il n’était convenu. Clara était déjà prête. Il lui offrit de faire un tour en voiture dans les rues de Rome, pour attendre huit heures.

Ils passèrent par la rue du Babuino, contournèrent l'obélisque de la place du Peuple, remontèrent le Corso et prirent à droite la rue de la Fontaine-Borghèse ; puis, par Montecitorio, ils revinrent au Corso qu'ils suivirent jusqu’à la place de Venise ; et, de là, ils gagnèrent le Théâtre-National. Clara babillait sans trêve et se penchait à chaque instant vers le jeune homme pour lui effleurer d'un baiser le coin de la bouche, dissimulant cette caresse furtive derrière un éventail de plumes blanches qui exhalait une très fine odeur de white-rose. Mais André paraissait ne pas entendre et ne répondait à cette caresse que par un vague sourire.

— Che pensi? demanda-t-elle en prononçant les mots italiens avec une légère incertitude d'accent qui était une grâce.

— À rien, dit-il en lui prenant une main qui n'avait pas de gant et dont il regarda les bagues.

—— Chi lo sa? soupira-t-elle, en donnant une singulière expression à ces trois monosyllabes que les femmes étrangères apprennent tout de suite, parce qu'elles croient y trouver contenue toute la mélancolie de l'amour italien. Chi lo sa?

Et elle ajouta, sur un ton de prière :

— Love me this evening, Andrew !

André lui mit un baiser sur l'oreille, lui passa un bras autour de la taille, lui dit quantité de iadaises, changea d'humeur. Le Corso était populeux, les vitrines resplendissaient, les vendeurs de journaux glapissaient, les voitures publiques et les voitures de

maître croisaient leur coupé ; depuis la place Colonna , jusqu'à la place de Venise s'épandait toute la vivante animation des soirées romaines.

Lorsqu'ils entrèrent chez Doney, il était huit heures dix minutes. Déjà les six autres convives étaient arrivés. André salua les personnes présentes et, conduisant Clara Green par la main:

— Voici, dit-il, miss Clara Green, ancilla Domini, Sibylla palmifera, candida puella.

— Ora pro nobis ! répondirent en chœur Musellaro, Barbarisi et Grimiti.

Les femmes rirent, mais sans comprendre. Clara sourit ; elle venait d'ôter son manteau et apparaissait en robe blanche, simple, courte, la poitrine et le dos décolletés en pointe, avec un ruban vert de mer sur l'épaule gauche, et deux émeraudes aux oreilles ; nullement gênée par le triple examen de Julie Arici, de Bébé Silva et de Marie Fortune.

Musellaro et Grimiti la connaissaient. Barbarisi lui fut présenté.

André disait :

— Mercédès Silva, surnommée Bébé, chica pero quapa.

— Marie Fortune, la beauté talisman, véritable Fortune publique... pour notre Rome qui a la fortune de la posséder.

Puis. se tournant vers Barbarisi :

— Fais-nous l'honneur de nous présenter à cette dame, qui, si je ne me trompe, est la divine Julie Farnèse.

— Non : Julie Arici, interrompit-elle.

— Je vous demande pardon ; mais, pour le croire, j'ai besoin de recueillir toute ma bonne foi et de consulter le Pinturicchio dans la Cinquième Salle.

Il disait ces balivernes sans rire, s'amusant à combler de stupeur ou de colère la douce ignorance de ces jolies bécasses. Lorsqu'il était dans le « demimonde », il avait une manière et un style à lui. Pour éloigner l'ennui, il se mettait à faire des phrases grotesques, à lancer d'énormes paradoxes, de féroces impertinences dissimulées sous l’équivoque des expressions, des subtilités incompréhensibles, des madrigaux énigmatiques, le tout dans une langue originale, aussi mêlée qu'un argot, riche de mille saveurs diverses comme une olla podrida rabelaisienne, chargée de fortes épices et de morceaux succulents. Nul mieux que lui ne savait raconter une historiette grasse, une anecdote scandaleuse, une aventure à la Casanova. En matière de volupté, nul mieux que lui ne savait trouver le mot cru, mais précis et puissant, le vrai vocable de chair et d'os, la phrase pleine de moelle substantielle, la phrase qui vit, respire et palpite comme la chose dont elle représente la forme, capable de communiquer à l'auditeur bon juge un double plaisir, non seulement de l'esprit mais des sens, une joie ressemblant un peu à celle que donnent certaines peintures des grands maîtres coloristes, empâtées de pourpre et de lait, baignées comme dans la transparence d’un ambre liquide, imprégnées d’un or chaud et inextinguiblement lumineux comme un sang immortel.

— Qui est-ce, le Pinturicchio ? demanda Julie Arici à Barbarisi.

— Le Pinturicchio ! s’écria André. Un superficiel badigeonneur de murailles, qui eut naguère la fantaisie de vous peindre sur une porte dans les appartements du pape. N'y pensez plus. Il est mort.

— Mais comment ?.…

— Oh! d'une manière épouvantable ! Sa femme était la maîtresse d’un soldat de Pérouse en garnison à Sienne... Demandez-en des nouvelles à Ludovic. Il sait tout; mais il ne vous en a jamais parlé, par crainte de vous faire de la peine. Bébé, je t’avertis qu’à table le prince de Galles ne commence à fumer qu'entre le deuxième et le troisième plat ; jamais plus tôt. Toi, tu anticipes un peu.

Bébé avait allumé une cigarette ; et elle avalait des huïtres pendant que la fumée lui sortait par les narines. Elle ressemblait à un collégien sans sexe, à un petit hermaphrodite vicieux : pâle, maigre, avec des yeux avivés par la fièvre et par le charbon, avec une bouche trop rouge, avec des cheveux courts, laineux, un peu frisés, qui lui couvraient la tête comme une toque d’astrakan. Elle tenait encastré dans l'orbite de l'œil gauche un carreau rond; elle portait un haut col empesé, une cravate blanche, un gilet ouvert, une jaquette noire de coupe masculine, un gardénia à la boutonnière ; elle affectait des allures de dandy et parlait d’une voix rauque. Et ce qui séduisait en elle, ce qui tentait, c'était Justement cette empreinte de vice, de dépravation, de monstruosité, qu'elle avait dans l'aspect, dans l'attitude, dans le langage. Sal y vimienta.

Marie Fortune, au contraire, avait le type un peu bovin; c'était une Madame de Parabère qui commençait à engraïsser. Comme la belle maîtresse du Régent, elle avait la chair blanche, d’une blancheur mate et profonde, une de ces chairs infatigables et insatiables que le plaisir nourrit et épanouit. Ses yeux, tendres violettes, nageaient dans une ombre azurée ; sa bouche, toujours

à demi déclose, montrait dans une ombre rosée une vague lueur de nacre, comme un coquillage qui s’entr'ouvre.

Julie Arici plaisait beaucoup à Sperelli par son teint doré où s’ouvraient deux grands yeux de velours, d’un moelleux velours châtain qui prenait parfois des reflets presque fauves. Son nez un peu charnu et ses lèvres grosses, fraiches, saignantes, très fermes, donnaient au bas de son visage une expression de douce bestialité. Les dents canines, trop fortes, lui relevaient les coins de la bouche: et comme ses lèvres, ainsi relevées, se séchaïent et lui causaient sans doute une gêne légère, elle les mouillait à chaque instant avec la pointe de sa langue. Et on voyait à chaque instant cette pointe courir sur la barrière des dents, pareille à un pétale humide de rose grasse sur une rangée de petites amandes nues.

— Julie, dit André en lui regardant la bouche, saint Bernardin, dans un de ses sermons, a pour vous une épithite merveilleuse. Et cela non plus, je parie que vous ne le saviez pas!

Julie se mit à rire, d’un rire bête mais magnifique, qui lui découvrait un peu les gencives; et dans l’agitation de l’hilarité, il émanait d'elle un parfum plus aigu, comme d’un buisson fleuri que l’on secoue.

— Que me donnerez-vous, reprit André, si, de même qu'on extrairait du trésor d’une cathédrale une pierre aphrodisiaque, j'extrais du sermon sacré le voluptueux vocable, pour vous en faire l'offrande?

— Je ne sais pas, répondit-elle en riant toujours, avec un verre de chablis entre ses doigts assez fins et longucts. Tout ce que vous voudrez.

— Le substantif de l'adjectif.

— Vous dites?

— Nous en reparlerons. Le mot est : lingualica. Messire Ludovic, ajoutez à vos litanies cette appellation : « Rosa linguatica, oblecta nos! »

— Quel malheur, dit Musellaro, que tu re sois point à la table d’un prince du xvi* siècle, entre une Violante et une Impéria, avec Jules Romain, l’Arétin et Marc Antoinel |

IT

L'année mourait doucement. Le soleil de la Saint Sylvestre épandait dans le ciel de Rome une tiédeur voilée, dorée, très molle, presque printanière. Les rues étaient populeuses comme pendant les dimanches de mai. Sur la place Barberini, sur la place d'Espagne, une multitude de voitures passaient, rapides; et, des deux places, une rumeur confuse et continue montait à la Trinité des Monts et à la rue Sixtine, arrivait jusqu'au palais Zuccari en s’amortissant.

Les chambres s’emplissaient peu à peu du parfum exhalé par les vases pleins de fleurs fraîches. Les roses, lourdes et épanouies, plongeaient dans des coupes de cristal qui s'élargissaient comme des lis de diamant à tige d'or, semblables à celles qui se dressent derrière la Vierge dans le {ondo de Botticelli, à la galerie Borghèse. Nulle autre forme de coupe n'égale cette forme en élégance : dans leur prison diaphane, les fleurs sem-

blent se spiritualiser et donnent mieux l’image d’une religieuse ou d'une amoureuse offrande.

André attendait Hélène Muti.

Il l'avait rencontrée la veille au matin, dans la rue des Condotti, regardant les étalages. Elle était revenue à Rome depuis quelques jours seulement, après une longue absence. Cette rencontre imprévue leur avait causé à tous deux une vive émotion ; mais, en ce lieu public, ils avaient été contraints d'observer une réserve polie, cérémonieuse, presque froide. André lui avait dit, d’un air grave et un peu triste, en la regardant au fond des yeux:

— J'ai tant de choses à vous raconter! Voulezvous, Hélène, venir chez moi demain? Rien n'est changé dans notre home.

Et elle avait répondu simplement :

— Oui; je viendrai. Attendez-moi vers quatre heures. Moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire. Pour le moment, laissez-moi.

Elle avait accepté l'invitation tout de suite, sans hésiter une seconde, sans poser de conditions, sans avoir l'air d'attribuer à la chose aucune importance. Et cette promptitude même avait d’abord éveillé chez . André une sorte de préoccupation vague. Viendraitelle en amie ou en amante ? Viendrait-elle pour renouer le lien d'amour ou pour briser toute espérance? Que s’était-il passé dans cette âme durant ces deux ans? Il n’en savait rien ; mais il gardait encore la sensation que lui avait donnée le regard d'Hélène dans la rue, lorsqu'il s’était incliné pour la saluer. C'était toujours le même regard, si doux, si profond, si séduisant, entre les longs cils ; et le souvenir persistant de ce regard évoquait en lui la volupté de l’ancien amour.

Toutes les choses environnantes révélaient une amoureuse sollicitude. Le bois de genévrier flambait dans l’âtre ; la table à thé était prête, avec des tasses et des soucoupes en majolique de Castel-Durante décorées de petits sujets mythologiques peints par Luzio Dolci, modèles anciens d’une grâce inimitable où des hexamètres d'Ovide, écrits en caractères cursifs, se lisaient sous les figures. La lumière entrait, tempérée par les grands rideaux de brocatelle rouge semés de grenades d'argent, de feuillages et de devises. Comme le soleil déclinant frappait les vitres, la trame fleurie des petits rideaux de dentelle se dessinait sur le tapis.

L’horloge de la Trinité des Monts sonna trois heures et demie. Elle ne viendrait que dans une demiheure.

André se leva du divan où il était étendu et alla ouvrir une fenêtre; puis il se promena de long en large à travers la chambre ; puis il ouvrit un livre, en lut quelques lignes, le referma ; puis il chercha quelque chose autour de lui, d'un regard incertain. L'anxiété de l'attente était si douloureuse qu'il avait besoin de se mouvoir, d'agir, de distraire son malaise moral par un acte matériel. Il se pencha vers la cheminée, prit les pincettes pour attiser le feu, mit sur le brasier ardent une nouvelle bûche de genévrier. Le brasier s’écroula: les charbons lancèrent une gerbe d’étincelles et roulèrent jusque sur le garde-cendre de métal qui protégeait le tapis ; la flamme se divisa en quantité de petites langues bleuâtres qui disparaissaient et reparaissaient ; les tisons fumèrent.

Alors, dans l'esprit de l’amant impatient, un souvenir surgit. (j'était là, devant cette cheminée, que jadis

Hélène aimait à s’attarder avant de se revêtir. Elle avait beaucoup d'art pour entasser de grandes bûches sur les chenets. Elle prenait à deux mains les lourdes pincettes et renversait légèrement la tête en arrière, : pour éviter les étincelles. Dans cette attitude un peu génante, les mouvements des muscles et l’ondoiement des ombres faisaient que son corps, sur le tapis, semblait sourire par toutes les jointures, par tous les plis, par toutes les fossettes, baigné d'une pâleur d’ambre qui rappelait la Danaé du Corrège. Et justement elle avait les extrémités un peu corrégiennes, les mains et les pieds petits, d'une souplesse pour ainsi dire végétale, comme la Daphné des statues au tout premier commencement de la mythique métamorphose.

Cette besogne à peine finie, le bois s’embrasait et jJetait soudain de grandes lueurs. Dans la chambre, cette chaude lumière rougeâtre luttait un instant contre le glacial crépuscule qui pénétrait par les vitres. L'odeur du genévrier flambant donnait un léger vertige. Hélène, devant ce brasier ardent, semblait prise d'une folie enfantine. Elle avait l'habitude un peu cruelle d’effeuiller sur le tapis, à la fin de chaque entrevue d'amour, toutes les fleurs des vases. Et lorsque, rhabillée, elle revenait dans la chambre en mettant ses gants ou en attachant le fermoir d’un bracelet, elle souriait au milieu de cette dévastation ; et rien n'égalait la grâce du geste, chaque fois répété, par lequel elle relevait un peu sa jupe et avançait d’abord un pied, puis l'autre, pour que son amant agenouillé renouât les lacets de sa chaussure.

Le lieu n'était presque pas changé. De toutes ces choses qu'Hélène avaient vues et touchées, montaient en foule les souvenirs ; et les images du temps lointain

revivaient tumultueusement. Après deux années bien- : tôt, Hélène allait franchir de nouveau le seuil de cette chambre. Dans une demi-heure elle s’assoirait sur ce fauteuil ; elle ôterait son voile, un peu haletante comme autrefois, et elle parlerait. Toutes ces choses entendraient de nouveau sa voix, peut-être aussi son rire, après deux années |

« Quel geste ferai-je en l'accueillant? Quelles paroles lui dirai-je? »

Il éprouvait une anxiété sincère ; il s'était repris à aimer cette femme sincèrement. Mais chez lui, l’expression verbale et plastique des sentiments était toujours si artificielle, si distante de la simplicité et de la sincérité, que, par habitude, il recourait à la préparation, même lorsqu'il avait l’âme très profondément émue.

Il essaya d'imaginer la scène; il composa diverses phrases ; il chercha des yeux l'endroit le plus propice pour l'entretien. Puis, se levant, il alla regarder dans un miroir s’il avait la pâleur qui était de mise en cette circonstance. Et, dans le miroir, son regard s’arrèta sur les tempes, à la naissance des cheveux, là où jadis Hélène avait coutume de mettre un baiser délicat. Il ouvrit les lèvres pour constater la pureté parfaite de ses dents et la fraîcheur de ses gencives, se souvenant qu’autrefois sa bouche plaisait par-dessus tout à Hélène. Jamais sa vanité de jeune homme corrompu et eftéminé ne négligeait en amour aucun effet de grâce ou de toilette. |

« Quel geste ferai-je en l’accueillant? Quelles paroles lui dirai-je ? »

Les minutes fuyaient, et son esprit s'égarait.

Il était l’heure moins deux ou trois minutes. Son

anxiété devint si forte qu'elle le suffoquait presque. Il retourna près de la fenêtre et regarda l'escalier de la Trinité. C'était par cet escalier qu'autrefois Hélène arrivait au rendez-vous. Lorsqu'elle posait le pied sur la dernière marche, elle s’arrêtait un instant; puis, rapide, elle traversait la place devant le palais Casteldelfino. Si la place était silencieuse, on entendait son pas un peu ondoyant résonner sur le pavé.

La pendule frappa quatre heures. De la place d'Espagne et du Pincio venait un bruit de voitures. Il y avait beaucoup de promeneurs sous les arbres, devant la villa Médicis. Au bas de l'église, deux femmes, assises sur le banc de pierre, surveillaient des enfants qui couraient autour de l’obélisque. L’obélisque, investi par le soleil couchant, était tout rose et projetait une ombre longue, oblique, bleuâtre. À mesure que le jour tombait, l'air fraîchissait. Dans le fond, la ville se peignait en or sur un ciel très pâle, où déjà les cyprès du mont Mario se dessinaient en noir.

André tressaillit. Il vit une ombre apparaître au sommet du petit escalier qui côtoie le palais Casteldelfino et descend sur la place Mignanelli. Mais ce n’était pas Hélène; c'était une dame qui, d’un pas lent, tourna par la rue Grégorienne.

« Si elle ne venait point? » se demanda-t-il en quittant la fenêtre. Et, comme il sortait de l’air froid, il sentit plus molle la tiédeur de la chambre, plus aigu le parfum des genévriers et des roses, plus mystérieuse la pénombre des rideaux et des portières. En ce moment précis, la chambre semblait toute prête à recevoir la femme désirée. Il pensa à la sensation qu'aurait Hélène en y entrant. Sans doute elle ne pourrait se défendre contre cette douceur si pleine de sou-

venances ; elle perdrait tout d’un coup la notion du temps et de la réalité ; elle croirait se trouver encore à un rendez-vous habituel, n'avoir jamais interrompu cette pratique de volupté, être toujours l'Hélène d’autrefois. Puisque rien n'était changé dans le théâtre de l'amour, pourquoi l'amour serait-il changé ? Certainement elle éprouverait la profonde séduction de ces choses aimées autrefois.

Alors l'attente suscita en lui une torture nouvelle. Les esprits affinés par l'habitude de la contemplation imaginaire et du songe poétique attribuent aux choses une âme sensible et variable comme l'âme humaine ; et, dans chaque chose, dans les formes, dans les couleurs, dans les sons, dans les parfums, ils croient reconnaître un symbole transparent, l'emblème d’une émotion ou d’une pensée; et, dans chaque phénomène, dans chaque combinaison de phénomènes, ils croient deviner un état psychique, une signification morale. Quelquefois, la vision est si lucide qu'elle produit en ces esprits une angoisse : ils se sentenñt-comme étouffés par le débordement de la vie qui se révèle à eux, et ils s’épouvantent des fantômes qu'ils ont cré

Dans l’aspect des choses environnantes, An se refléter sa propre angoisse. Comme son désir se sipait inutilement dans l'attente et que ses nerfs s'affa blissaient, il lui parut de même que l’amoureusé essence des choses s’évaporait et se dissipait inutilement. À ses yeux, tous ces objets parmi lesquels il avait tant aimé, joui et souffert, avaient emprunté quelque chose de sa sensibilité propre. Ils n'étaient pas seulement les témoins de ses amours, de ses plaisirs, de ses tristesses : ils en prenaient aussi leur part. Dans son souvenir, chaque forme, chaque couleur s’harmo-

nisait avec une image féminine, était une note dans un accord de beauté, un élément dans une extase de passion. La nature même de ses goûts le portait à rechercher en amour des jouissances multiples : l’enivrement compliqué de tous les sens, les hautes émotions intellectuelles, les abandons du sentiment, les emportements de la brutalité. Et, comme il procédait à cette recherche avec art, en esthéticien, il tirait naturellement du monde des choses une grande partie de son ivresse. Cet histrion délicat ne comprenait point la comédie de l'amour sans les décors.

À cet égard, sa demeure était un théâtre parfait, et il . était lui-même un très habile metteur en scène. Mais presque toujours, il entrait tout entier dans son artifice; il y dépensait avec prodigalité sa richesse ; il s’y oubliait si bien qu’il restait souvent trompé par sa tromperie, pris au piège qu'il avait tendu, blessé par ses propres armes: tel un enchanteur qui s’emprisonnerait dans le cercle de ses enchantements.

Autour d'André, tout avait revêtu cette inexprimable apparence de vie qu'acquièrent, par exemple, les objets sacrés, les emblèmes d'une religion, les instruments d'un culte, toutes les figures sur lesquelles s’accumule . la méditation humaine, ou desquelles l'imagination humaine s’élance vers des hauteurs idéales. De même qu'après beaucoup d'années un flacon exhale encore le parfum de l’essence qu’il a contenue, de même certains objets conservaient pour lui quelque vague parcelle de l'amour dont les avait illuminés et imprégnés ce chimérique amant. Et ces objets lui causaient une excitation si forte qu'il en était troublé parfois comme de la présence d’un pouvoir surnaturel.

Réellement, on aurait dit qu’il percevait une aphro-

268 L’ENFAKT DE VOLUPTÉ

disiaque virtualité latente en chacune de ces choses, et qu'il la sentait par moments s'échapper, se répandre, palpiter autour de lui. Alors, s’il était entre les bras d’une maîtresse, il se donnait à lui-même, 1l donnait au corps et à l’âme de l’aimée une de ces fêtes suprêmes dont le seul souvenir suflit à éclairer une vie entière. Mais, s’il était seul, une angoisse lourde, un regret inexprimable l’oppressaient, à la pensée que ce grand et rare apprêt d'amour se perdait inutilement.

Inutilement ! Dans les hautes coupes florentines, les roses, attendant elles aussi, exhalaient toute leur intime douceur. Sur le divan, sur la muraille, les versets d'argent qui célébraient la femme et le vin, si harmonieusement mêlés aux couleurs indéfinissables de la soie dans le tapis persan du xvr° siècle, scintillaient sous les rayons du couchant, en un angle nettement dessiné par la fenêtre ; et ils rendaient plus diaphane l'ombre voisine, ils répandaient sur les coussins une lueur tombante. Partout alentour l'ombre était diaphane et riche, comme animée de cette vague palpitation lumineuse qu'ont les sanctuaires obscurs où un trésor est recélé. Le feu pétillait dans l’âtre ; et, selon l’image de Shelley, chacune de ses flammes était comme une gemme dissoute dans une lumière toujours mobile. Il semblait à André qu’en cet instant précis chaque forme, chaque couleur, chaque parfum rendit la fleur la plus délicate de son essence. Et elle ne venait pas, elle ne venait pas!

Alors, pour la première fois, le mari se présenta à sa pensée.

Hélène n'était plus libre. Quelques mois après son soudain départ de Rome, elle avait renoncé à la belle liberté du veuvage pour épouser en secondes noces un

gentilhomme anglais, lord Humphrey Heathfeld. André avait appris ce mariage par une chronique mondaine, en octobre 1885; et, dans toutes les villégiatures de l’automne romain, il avait entendu faire sur la nouvelle lady Helen Heathfield une infinité de commentaires. Il se souvenait aussi d’avoir une dizaine de fois, l'hiver précédent, rencontré ce lord Humphrey aux samedis de la princesse Giustiniani-Bandini et aux ventes publiques. C'était un homme de quarante ans, d’un blond cendré, chauve sur les tempes, presque blème, avec des yeux clairs et perçants, avec un grand front saillant et sillonné de veines. Son nom, Heatfield, était bien celui du lieutenant général qui fut le héros de la défense de Gibraltar, immortalisé aussi par le pinceau de Reynolds.

Quelle part cet homme avait-il dans la vie d'Hélène? Quels liens, outre ceux du mariage, attachaient Hélène à cet homme? Quelles transformations le contact physique et moral de ce mari avait-il opérées en elle?

Ces énigmes se dressèrent dans son âme tout d’un coup, tumultueusement. Et, au milieu du tumulte, une image lui apparut, nette, précise... Et sa douleur fut si intolérable qu'il se leva, avec le bond instinctif. d'un homme qui se sent blessé à l’improviste. Il traversa la pièce, sortit dans l'antichambre, tendit l'oreille par l'entre-bâillement de la porte. Cinq heures moins un quart allaient sonner.

Bientôt, il entendit dans l'escalier un bruit de pas, un froufrou de robe, une respiration essoufflée. Certainement une femme montait. Son sang courut avec tant de violence qu'énervé par la longue attente il avait peur de défaillir et de tomber. Il entendit pourtant un

pied féminin qui se posait sur les dernières marches; il entendit une respiration plus longue, puis un pas sur le palier, sur le seuil. Hélène entra.

— Hélène ! Enfin!

Il y avait dans ce cri une si profonde expression de l'angoisse soufferte que sur les lèvres d'Hélène apparut un indéfinissable sourire où se mélaient le plaisir et la pitié. Il lui prit la main droite, dégantée; il l’attira dans la chambre. Elle haletait encore: mais elle avait, sous le voile noir, diffuse par tout le visage, une légère flamme.

— Pardonnez-moi, André! Mais je n'ai pas pu me rendre libre plus tôt. Beaucoup de visites... beaucoup de lettres à répondre... Il y a des journées fatigantes. Je n’en puis plus. Comme il fait chaud ici! Quel parfum !

Elle était encore debout au milieu de la chambre, un peu indécise et préoccupée, bien que sa parole fût rapide et alerte. Un manteau de velours, dont les manches de style Empire, très bouffantes par en haut, se resserraient ensuite et se boutonnaient au poignet, avec un immense collet de renard bleu pour unique garniture, enveloppait toute sa personne sans lui ôter la grâce de la sveltesse. Elle regardait André avec des yeux pleins d’un vague sourire qui en voilait la vivacité pénétrante. Elle reprit :

— Vous êtes un peu changé. Je ne saurais dire en quoi. Par exemple, vous avez maintenant à la bouche un pli amer que je ne vous connaissais pas.

Elle prononça ces mots sur un ton de familiarité affectueuse. Sa voix, en résonnant dans la chambre, causait à André un plaisir si vif qu’il s'écria: ‘

— Parlez, Hélène! Parlez encore!

Elle se mit à rire.

— Pourquoi? demanda-t-elle.

Il répondit en lùi prenant la main :

— Vous le savez.

Elle retira sa main et regarda le jeune homme jusqu'au fond des yeux.

— Je ne sais plus rien, moi.

— Vous avez donc changé?

— Oui, beaucoup changé.

Ils devenaient graves. La réponse d'Hélène avait subitement éclairci le problème. André comprit; et, avec cette intuition rapide et nette qui n’est pas rare chez certains esprits exercés à l'analyse de l'être intérieur, 1l entrevit la disposition morale de la visiteuse et devina le développement de la scène qui allait suivre. D’ailleurs, il était déjà subjugué par la fascination de cette femme, comme autrefois; et, en outre, une curiosité le piquait fortement. Il dit :

— Vous ne vous asseyez pas?

— Je vais m'asseoir un moment.

— Là, sur ce fauteuil.

« Oui, mon fauteuil ! » allait-elle dire, par un mouvement irréfléchi: car elle venait de le reconnaître; mais elle se retint.

C'était un siège large et profond, recouvert d'un cuir ancien semé de pâles chimères en relief, dans le goût de celui qui tapisse les parois d’une salle au palais Chigi. Le cuir avait pris cette teinte chaude et opulente qui rappelle certains fonds de portraits vénitiens, ou un beau bronze gardant à peine quelques traces de dorure, ou une fine écaille de tortue au travers de laquelle luirait une feuille d’or. Un grand coussin taillé dans une dalmatique de couleur très amortie, de cette

couleur que les marchands de soie florentins appelaient rosa di gruogo, rendait le dossier moelleux.

Hélène s’assit. Elle posa sur le bord de la table à thé son gant droit et son porte-cartes, mince fourreau d'argent poli où était gravée une devise. Puis elle ôta son voile, en élevant les bras pour défaire le nœud derrière la tête ; et cette gracieuse attitude éveilla des reflets de lumière dans le velours, aux aisselles, le long des manches, le long du buste. Le feu était très ardent. Pour se protéger, elle étendit sa main nue, qui s’éclaira comme un albâtre rose; et, dans ce geste, ses bagues scintillèrent.

— Couvrez le feu, je vous prie, dit-elle. Il fait trop chaud.

— Vous n'aimez donc plus la flamme? Vous qui jadis étiez une salamandre ! Ce foyer garde le souvenir...

— Ne remuez pas les souvenirs, interrompit-elle. Couvrez le feu et allumez les bougies. Moi, je vais faire le thé.

— Vous ne voulez pas Ôter votre manteau ?

— Non: il faut que je m'en aille tout à l'heure. Il est déjà tard.

.— Mais vous étoufferez.

Elle se leva, avec un petit mouvement d’impatience.

— Alors, aidez-moi.

André, en ôtant le manteau, sentit le parfum d'Hélène. Ce n'était plus celui d'autrefois ; mais il était si délicieux qu'il lui alla jusqu'au cœur.

— Vous avez changé de parfum, dit-il avec un accent singulier.

Elle répondit simplement :

— Oui. Celui-ci vous plait-il ?

André tenait encore le manteau entre les mains. Il

enfonça son visage dans la fourrure du collet, plus parfumée par le contact de la peau et des cheveux. Puis il demanda :

— Comment le nommez-vous ?

— ÏIl n'a pas de nom.

Elle se rassit sur le fauteuil, dans la clarté de la flamme. Elle avait une robe noire toute garnie de dentelles, où brillaient d'innombrables petites perles de jais et d'acier.

Le crépuscule expirait contre les vitres. Sur les candélabres de fer forgé, André alluma des bougies torses, : d’une couleur orangée très vive. Puis il tira l’écran devant la cheminée.

Pendant cette pause, tous les deux, au fond de l'âme, étaient perplexes. Hélène n'avait ni l’exacte conscience de l'heure ni la maîtrise d'elle-même ; en dépit de son effort, elle ne parvenait pas à ressaisir le motif de sa démarche, à retrouver ses intentions, à reprendre sa volonté. Devant cet homme à qui l'avait jadis attachée une passion si forte, en ce lieu où elle avait vécu sa vie la plus ardente, elle sentait peu à peu ses idées vaciller, se dissoudre, s’anéantir. Elle était sur le point d'entrer dans cet état délicieux de fluidité sentimentale où l’âme reçoit des vicissitudes extérieures tous ses mouvements, toutes ses attitudes, toutes ses formes, comme une vapeur aérienne les reçoit des variations atmosphériques. Avant de s’y abandonner, elle hésitait.

André dit à voix basse, presque humblement :

— C’est bien comme cela ?

Elle sourit sans répondre: ces paroles lui avaient donné une indéfinissable joie, comme un tremblement de bonheur au haut de la poitrine. Elle entreprit sa

minutieuse besogne ; elle alluma la lampe sous la bouilloire ; elle ouvrit la boîte de laque où était le thé ; elle mit dans la théière la quantité voulue de feuilles aromatiques ; puis elle prépara deux tasses. Ses gestes étaient lents et un peu indécis, comme il arrive lorsqu'en agissant on a l'âme préoccupée d'autre chose ; ses mains, très blanches et très pures, avaient dans leurs mouvements une légèreté de papillons, etsemblaient, non pas toucher, mais effleurer à peine les objets; de ses gestes, de ses mains, de tout l'ondoiement souple de sa personne émanait je ne sais quel subtil effluve de volupté, qui enveloppait l'amant comme d’une caresse.

André, assis tout près, la regardait avec des yeux mi-clos, buvant par les pupilles la voluptueuse fascination qui lui venait d'elle. C'était comme si chacun des mouvements de cette femme lui fût devenu tangible idéalement. Quel amoureux n’a pas ressenti cette inexprimable jouissance, où il semble que le pouvoir sensitif du toucher s’affine jusqu'à recevoir la sensation sans l’immédiate matérialité du contact ?

Ils se taisaient l’un et l’autre. Hélène s'était abandonnée sur le coussin, et elle attendait que l’eau bouillit. Les yeux sur la flamme bleuâtre de la lampe, elle retirait et remettait alternativement ses bagues, perdue dans une apparence de rêve. Ce n'était pas un rêve; c'était plutôt comme une réminiscence vague, ondoyante, confuse, fugitive. Tous les souvenirs de l'amour passé lui remontaient à l'esprit, mais brouillés; et ils lui donnaïent une impression indistincte, dont elle ne savait pas si c'était du plaisir ou de la douleur. Cela ressemblait à l'indéfinissable parfum d'un gros bouquet de fleurs fanées, où chaque fleur a perdu la vivacité propre de ses teintes et de sa fragrance. Elle

semblait porter en elle le dernier soupir des souvenances déjà évanouies, la dernière trace des joies déjà disparues, le dernier frisson de la félicité déjà morte, quelque chose de pareil à une brume incertaine d’où émergeraient des images sans nom, sans contour, mutilées. Elle ne savait pas si c'était du’ plaisir ou de la douleur ; mais, peu à peu, cette agitation mystérieuse, cette inquiétude indéfinissable grandissaient et lui gonflaient l’âme de délice et d’amertume. Les pressentiments obscurs, les émois occultes, les regrets inavoués, les craintes superstitieuses, les aspirations combattues, les douleurs réprimées, les rêves étouffés, les désirs non satisfaits, tous ces éléments troubles dont sa vie intérieure était composée, tout maintenant fermentait et se soulevait en tempête.

Elle se taisait, recueillie en elle-même. Et, alors que son cœur débordait presque, elle se plaisait à en accroître encore l'émotion par le silence. Cette émotion, la parole l'aurait dissipée.

L'eau se mit à bouillir en chantant doucement.

Lui, sur le siège bas, le coude appuyé au genou et le menton dans la main, regardait si fixement la belle créature qu'Hélène, sans se retourner, sentait sur sa personne ce regard fiévreux et en éprouvait une sorte de malaise physique. En la regardant, il pensait : « Cette femme, je l'ai possédée, un jour. » Et, pour s’en convaincre, il se répétait à lui-même cette affirmation; et il faisait, pour s'en convaincre, un effort mental, rappelait à sa mémoire certaines caresses, essayait de la revoir dans ses bras. Mais la certitude de la possession lui échappait. Hélène lui paraissait une femme nouvelle, qui ne lui avait jamais appartenu, qu'il n’avait jamais étreinte.

En vérité, elle était plus désirable encore qu’autrefois. L'énigme plastique de sa beauté était plus obscure encore et plus attirante. Sa tête au front étroit, au nez droit, aux sourcils arqués, d'un dessin si pur, si ferme, si antique qu'elle semblait sortie du disque d'une médaille syracusaine, avait dans les yeux et dans la bouche un singulier contraste d'expression : cette expression passionnée, ambiguë, surhumaine, que seuls quelques maîtres imbus de toute la profonde corruption de l’art ont su donner à d’immortels types de femme comme Monna Lisa et Nelly O’Brien.

« Un autre, à présent, la possède, pensait-il en la regardant. D'autres mains la touchent, d’autres lèvres la baisent. » Et, tandis qu'il ne réussissait pas à former dans son esprit l’image de son bonheur passé, il revoyait au contraire l’autre image avec une précision implacable. Et une fureur l'envahissait de savoir, de découvrir, d'interroger : une fureur délirante.

La vapeur de l’eau chaude fuyait par la commissure du couvercle. Hélène se pencha vers la table pour verser sur le thé quelques gouttes d’eau ; puis elle mit deux morceaux de sucre dans une seule tasse; puis elle versa encore de l’eau sur le thé; puis elle éteignit la flamme bleuâtre. Elle fit tout cela avec un soin presque tendre, maïs sans se tourner jamais vers André. Maintenant, le tumulte de son âme se résolvait en un si mol attendrissement qu'elle sentait sa gorge se serrer et ses yeux se mouiller, sans pouvoir s'en défendre. Toutes les pensées contradictoires, toutes les agitations et tous les troubles de son cœur se condensaient maintenant dans une larme.

En faisant un geste, elle heurta le porte-cartes d’argent, qui tomba sur le tapis. André le ramassa et y

lut la devise sentimentale: From Dreamland — À stranger hither ; Du Pays du Rêve — Étrangère ici.

Comme il levait les yeux, Hélène lui offrit la tasse fumante, avec un sourire que cette larme voilait un peu.

Il vit ce voile ; et, devant cette marque inattendue de tendresse, il fut saisi d’un tel élan d'amour et de reconnaissance qu'il reposa la tasse, s’agenouilla, prit la main d'Hélène, y imprima ses lèvres.

— Hélène ! Hélène!

Il lui parlait à voix basse, agenouillé, de très près, comme s’il eùt voulu lui boire le souffle. Son ardeur était sincère, bien que ses paroles mentissent par instants. « Il l'aimait, il l'avait toujours aimée, il n'avait jamais pu l'oublier, jamais ! En la retrouvant, il avait senti toute sa passion s’insurger avec tant de violence que cela lui avait donné une sorte de terreur, d’épouvante anxieuse, comme s’il eût entrevu dans un éclair le bouleversement de toute sa vie. »

— Taisez-vous, taisez-vous ! dit Hélène très pâle, avec une expression de douleur.

André poursuivait, toujours à genoux, s’enflammant aux images évoquées de la passion. « Îl avait senti que, dans sa fuite soudaine, elle emportait avec elle la majeure et la meilleure partie de lui-même. Depuis. Il ne saurait jamais dire la misère de ses jours, l'angoisse de ses regrets, la continuelle, l’implacable, la dévorante torture intérieure. Sa tristesse grandissait, rompait toutes les digues. Il était terrassé. Au fond de toutes choses, il n’y avait pour lui que le désespoir. Pour lui, la fuite du temps était un supplice intolérable. Il regrettait moins : les jours heureux qu'il ne s’affligeait des jours écoulés sans profit pour le bonheur. Ceux-là lui avaient du

moins laissé un souvenir; ceux-ci ne lui laïssaient qu’un regret profond, une sorte de remords... Sa vie se consumait elle-même, ravagée en secret par la flamme inextinguible d’un désir unique, par l’incurable dégoût de toute autre jouissance. Parfois, des emportements furieux de convoitise l’assaillaient, des ardeurs désespérées vers le plaisir; et c'était comme une rébellion violente de son cœur inassouvi, comme le sursaut de l'espérance qui ne se résignait pas à mourir. Parfois aussi, il éprouvait comme un anéantissement et frissonnait devant les grands abîimes vides de son être: de tout l'incendie de sa jeunesse, il ne lui restait qu’une poignée de cendres. Parfois aussi, à la façon d’un de ces rêves qui se dissipent vers l’aube, tout son passé, tout son présent se dissolvaient, se détachaient de sa conscience, tombaient comme une fragile dépouille, comme une enveloppe vaine : il ne se souvenait plus de rien, il ressemblait à un homme qui sort d’une longue maladie, à un convalescént plein de stupeur. Il oubliait, enfin; il sentait son âme entrer doucement dans la mort... Mais, tout à coup, du fond de cette tranquillité oublieuse, Jjaillissait une douleur nouvelle; et l'idole abattue se redressait plus haute, comme un rejeton indestructible. Elle, elle! voilà l'idole qui ensorcelait toutes les volontés de son cœur, qui brisait toutes les forces de son intelligence, qui occupait les voies les plus secrètes de son âme et les fermait à toute autre passion, à toute autre douleur, à tout autre rêve, pour toujours, pour toujours !.….. »

Il mentait; mais son éloquence était si chaude, sa voix si pénétrante, la caresse de ses mains si amoureuse qu'Hélène fut envahie d'une immense douceur.

— Tais-toi ! dit-elle. Je ne dois point t'écouter ; je

ne suis plus tienne; je ne pourrai plus être tienne, jamais. Tais-toi! Tais-toi !

— Écoute! |

— Non, je ne le veux pas. Adieu. Il faut que je parte. Adieu, André. Il est tard ; laisse-moi.

Elle dégagea sa main de l’étreinte du jeune homme ; et, triomphant de toute sa langueur secrète, elle fit un mouvement pour se lever.

— Alors, pourquoi es-tu venue? demanda-t-il d’une voix un peu rauque, en l’'empèchant de se mettre debout.

Quelque légère qu’eût été la violence, elle fronça les sourcils ; et, avant de répondre, elle hésita.

— Je suis venue, reprit-elle avec une lenteur mesurée, en regardant son amant au fond des yeux, je suis venue parce que tu m'as appelée. Pour l'amour d'autrefois, pour la façon dont cet amour a été rompu, pour le long silence obscur de l'absence, je ne pouvais pas sans dureté opposer un refus à ton invitation. Et puis, je voulais te dire ce que je t'ai dit: que je ne suis plus tienne, que je ne pourrai plus être tienne, jamais. Voilà ce que je voulais te dire, loyalement, pour t'éviter et pour m'éviter toute illusion douloureuse, tout péril, toute amertume dans l'avenir. Comprends-tu?

André pencha la tête jusqu'à toucher presque les genoux d'Hélène, silencieusement. Elle lui caressa les cheveux d’un geste autrefois familier.

— Et puis, continua-t-elle, d’une voix qui mit un frisson dans toutes les veines d'André, et puis... je voulais te dire que je t'aime, que je t'aime autant que jadis, que tu es encore l'âme de mon âme, et que je veux être pour toi la plus chère des sœurs, la plus douce des amies. Comprends-tu ?

André ne bougea pas. Elle lui prit les tempes dans

les deux mains, lui releva la tête, le Pontraigait à la regarder dans les yeux.

— Comprends-tu ? répéta-t-elle d'une voix encore plus tendre et plus basse.

Ses yeux, dans l'ombre des longs cils, semblaient comme baignés d’une huile très pure et très fluide. Sa bouche entr'ouverte avait un petit tremblement à la lèvre supérieure.

— Non, tu ne m'aimais pas; non, tu ne m'aimes pas ! s’écria-t-il enfin, en écartant de ses tempes les mains d'Hélène et en se reculant ; car il sentait déjà couler dans ses veines le feu que ces prunelles exhalaient même involontairement, et il éprouvait une plus âpre douleur d’avoir perdu la possession physique de cette femme si belle. Non, tu ne m'’aimais pas ! Jadis, tu as eu le cœur de tuer ton amour à l’improviste, comme par trahison, alors qu'il te donnait sa suprême ivresse. Tu t'es enfuie, tu m’as abandonné, tu m'as laissé seul, consterné, endolori, gisant, alors que j'étais encore aveuglé par tes promesses. Non, tu ne m’aimais pas ; non, tu ne m'aimes pas ! Après une si longue absence, si pleine de mystères, muette et inexorable ; après une si longue attente, où j'ai consumé la fleur de ma vie à nourrir une tristesse qui m'était chère parce qu’elle me venait de toi ; après tant de bonheur et après tant de détresse, vois ! tu reviens en ce lieu où chaque chose conserve pour nous un souvenir encore vivant, et tu me dis d’une voix suave: « Je ne suis plus tienne ; adieu. » Oh! non, tu ne m'aimes pas!

— Ingrat, ingrat ! s’exclama-t-elle, émue par la voix presque courroucée du jeune homme. Que sais-tu des événements et que sais-tu de ma souffrance? Qu'en sais-tu ?

es

— Je n’en sais rien et je n’en veux rien savoir, répliqua-t-il avec dureté, en l'enveloppant d’un regard un peu trouble, au fond duquel brillait la fièvre de ses désirs. Ce que je sais, c’est qu’un jour tu as été mienne, tout entière, avec un abandon sans réserve, avec une volupté sans mesure, plus complètement que jamais aucune autre femme ; et je sais encore que ni mon esprit ni ma chair n'oublieront jamais cette ivresse.

— Tais-toi !

— Que m'importe ta pitié de sœur ? En dépit de ta volonté, tu me l’offres avec des regards d’amante, et tes mains ne peuvent me toucher sans un tremblement. J'ai vu trop souvent tes yeux s’éteindre de volupté ; tes mains m'ont trop souvent senti frémir. J'ai le désir de toi!

Excité par ses propres paroles, il lui serra très fort les poignets et rapprocha tellement son visage qu "elle eut sur la bouche la chaleur de son haleine.

— J'ai le désir de toi, plus que jamais ! continuat-il en cherchant à l’attirer vers le baiser, en lui passant un bras autour de la taille. Souviens-toi ! souviens-toi |

Elle se leva en le repoussant. Elle frissonnait toute.

— Non, je ne veux pas. Tu m'entends ?

Il n’entendait rien. Il se rapprochait encore, les bras allongés pour la saisir, très pâle, résolu.

— Souffrirais-tu, cria-t-elle d’une voix qui s'étranglait, révoltée de cette violence, souffrirais-tu de partager mon corps avec un autre ?

Elle avait proféré cette question cruelle sans réfléchir. Et maintenant, elle regardait son amant, les yeux dilatés, anxieuse, presque éperdue, comme il arrive lorsque, pour se défendre, on a frappé sans mesurer la force du coup et que l’on craint d'avoir blessé trop profondément.

L'ardeur d'André tomba soudain, et son visage exprima une douleur si accablante qu'Hélène en eut le cœur percé.

Après un intervalle de silence, il dit :

— Adieu.

Dans cette seule parole, il y avait l’amertume de toutes les paroles qu'il s'était rentrées dans la gorge.

Elle répondit doucement :

— Adieu. Pardonne-moi.

Ils sentirent l’un et l’autre la nécessité de mettre fin, pour ce soir-là, au périlleux entretien. André affecta les formes d'une courtoisie presque exagérée. Hélène devint plus douce encore, presque humble; un tremblement continuel l'agitait.

Elle prit son manteau sur la chaise. André l’aida, avec des façons empressées. Comme elle n’arrivait pas à mettre un bras dans une manche, il lui dirigea la main, en l’effleurant à peine. Puis il lui présenta son chapeau et son voile.

— Ïl y a une glace dans la chambre voisine. Si vous vouliez.

— Non, merci.

Sur la muraille, à côté de la cheminée, pendait un petit miroir ancien, dont le cadre était orné de figurines sculptées d’un style si alerte et si libre qu'elles semblaient modelées dans un or malléable plutôt que dans le bois. C'était une chose charmante, sortie sans nul doute des mains de quelque artiste délicat du xv® siècle pour refléter la gràce d’une princesse ou d'une courtisane. Maintes fois, au temps heureux, Hélène avait attaché son voile devant ce cristal terni et taché qui avait une apparence d'eau trouble, un peu

verdâtre.. A présent, elle se ressouvenait.. Elle se dirigea vers le miroir.

Lorsqu'elle vit son image apparaître au fond, elle eut une impression singulière. Un flot de tristesse plus lourde lui traversa l'esprit. Mais elle ne parla point.

André la regardait, les yeux tendus vers elle.

Quand elle fut prête, elle dit :

— Il doit être très tard.

— Très tard, non. Six heures, peut-être.

— J'ai renvoyé ma voiture. Je vous serais bien reconnaissante de me faire prendre une voiture fermée.

— Vous permettez que je vous laisse seule une minute? Je n'ai personne à la maison.

Elle consentit.

— Donnez vous-même l'adresse au cocher, s’il vous plait : Hôtel du Quirinal.

Il sortit et referma la porte. Elle resta seule.

Rapidement, elle promena les yeux autour d'elle, embrassa toute la chambre d’un indéfinissable regard, s'arrêta aux coupes de fleurs. Les murs lui semblaient plus larges, la voûte lui semblait plus haute. En regardant, elle avait comme une sensation de vertige qui commence. Elle ne s’apercevait plus du parfum; mais l'air devait être brûlant et lourd comme celui d’une serre. L'image d'André lui apparaissait en une sorte d’éclair intermittent; elle avait dans les oreilles quelque vague écho de sa voix. Allait-elle se trouver mal — Oh! quel délice ce serait de fermer les yeux et de s’abandonner à cette langueur !

Elle se secoua; elle alla ouvrir la fenêtre; elle respira le vent. Ranimée, elle se retourna vers la chambre. Les flammes pâles des bougies oscillaient en agitant sur les muraillés des ombres légères. Le toyer ne flambait

plus, mais les tisons illuminaient en partie les figures sacrées de l'écran fait avec un morceau de vitrail d'église. La tasse de thé était restée sur le bord de la table, froide, intacte. Le coussin du fauteuil gardait encore l'empreinte du corps qui s’y était enfoncé. Toutes les choses d’alentour respiraient une mélancolie confuse, qui affluait et se concentrait dans le cœur d'Hélène. Ce faible cœur succombait sous le fardeau croissant, était écrasé par l'insupportable angoisse.

— Mon Dieu ! mon Dieu!

Elle aurait voulu fuir. Une bouffée de vent plus vive gonfla les rideaux, agita les flammes des bougies, souleva un bruit de frôlement. Elle tressaillit, frissonna : et, presque sans le vouloir, elle appela :

— André!

Sa voix, ce nom dans le silence, lui donnèrent un étrange sursaut, comme si cette voix et ce nom ne fussent pas sortis de sa bouche. « Pourquoi André tardait-il? » Elle se mit aux écoutes. On n'’entendait que la rumeur sourde, profonde, indistincte de la vie urbaine, dans ce soir de la Saint-Sylvestre. Aucune voiture ne passait sur la place de la Trinité des Monts. Comme le vent, de temps à autre, soufflait par rafales, elle alla refermer la fenêtre; et elle entrevit la cime de l'obélisque, noire sur le ciel étoilé.

Peut-être André n'avait-il pas trouvé tout de suite une voiture fermée sur la place Barberini. Pour attendre, elle s’assit sur le divan; et elle tâchait d’apaiser sa folle agitation, elle évitait de regarder dans son âme, elle faisait effort pour attacher son attention aux choses extérieures. Ses yeux furent attirés par les figures de l'écran, que les tisons presque éteints éclairaient à peine. Plus haut, sur la saillie de la cheminée, une des coupes

de fleurs laissait tomber les pétales d’une grande rose blanche qui s’effeuillait peu à peu, alanguie, molle, avec quelque chose de féminin et de charnel. Les pétales concaves se posaient délicatement sur le marbre, pareils aux flocons d’une neige tombante.

« Comme alors elle était douce, cette neige odorante! pensat-elle. Les roses effeuillées parsemaient les tapis, les divans, les fauteuils. Et elle riait, heureuse, au milieu de cette dévastation; et son amant, heureux, était à ses pieds. »

Mais elle entendit une voiture qui s’arrêtait dans la rue, devant la porte; et elle se leva en secouant sa tête endolorie, comme pour chasser cette sorte d’engourdissement qui la paralysait. Presque aussitôt, André rentra, haletant.

— Pardonnez-moi, dit-il. Maïs je n'ai pas trouvé le concierge et je suis descendu jusqu'à la place d'Espagne. La voiture vous attend.

— Merci, dit Hélène, en le regardant timidement à travers son voile noir.

Il était sérieux et pâle, mais alme.

— Mumps arrivera sans doute demain, ajouta-t-elle d'une voix faible. Je vous écrirai un mot pour vous dire quand je pourrai vous revoir.

— Merci, dit André.

— Adieu donc, reprit-elle en lui tendant la main.

— Voulez-vous que je vous accompagne jusqu’en bas dans la rue? Il ny a personne.

— Oui, accompagnez-moi.

Elle regardait autour d'elle, un peu hésitante

— Vous avez oublié quelque chose? demanda André.

Elle regarda les fleurs; mais elle répondit :

— Ah! oui; mon porte-cartes.…

André courut prendre le porte-cartes sur la table à thé. En le lui présentant, il dit :

— À stranger hither?

— No, my dear. À friend.

Elle fit cette réponse vivement, d'une voix très animée. Puis, tout d'un coup, avec un sourire à elle, indécis entre la supplication et la séduction, mélangé de crainte et de tendresse, et sur lequel trembla le bord du voile qui descendait jusqu’à la lèvre supérieure en laissant libre toute la bouche :

— Give me a rose?

André alla d’un vase à l’autre, enleva toutes les roses, les serra en une grosse botte qu'il avait peine à tenir dans les mains. Quelques-unes tombèrent, d’autres s’effeuillèrent.

— Ellès étaient pour vous, toutes, dit-il, sans regarder l’aimée.

Hélène sortit, la tête basse, silencieuse, suivie d'André.

Îls descendirent l'escalier, toujours en silence. André voyait sa nuque, si fraîche, si délicate, où, sous le nœud du voile, les petites boucles noires se mélaient à la fourrure cendrée.

— Hélène! appela-t-il tout bas, incapable de dominer plus longtemps la passion dévorante qui lui gonflait le cœur.

Elle se retourna en mettant son index sur ses lèvres pour lui faire signe de se taire, d’un geste douloureux qui priait; mais elle avait dans les prunelles une lueur. Elle hâta le pas, monta en voiture, sentit qu'il lui posait les roses sur les genoux.

— Adieu! adieu !

Et, lorsque la voiture partit, elle se laissa aller en arrière, épuisée, éclatant en sanglots, déchirant les roses de ses pauvres mains convulsées.

Elle était venue, elle était venue! Elle était rentréc dans ce lieu où chaque chose gardait pour elle un souvenir, et elle avait dit : « Je ne suis plus tienne, je ne pourrai plus être tienne, jamais. » Elle lui avait jeté ce cri : « Souffrirais-tu de partager mon corps avec un autre ? » Oui! elle avait osé lui jeter cette phrase, en ce lieu, à l'aspect de ces choses!

Une douleur atroce, immense, faite de mille blessures distinctes l’une de l’autre et plus perçantes l’une que l’autre, s’empara de lui et l'exaspéra. De nouveau la passion l'enveloppa de mille feux, ralluma en lui une inextinguible ardeur pour cette femme qui n'était plus sienne, réveilla dans sa mémoire les moindres particularités des voluptés passées, les images de toutes les caresses, de toutes les outrances folles qui ne rassasiaient ni ne contentaient leur désir sans cesse re-

naissant. Et néanmoins, dans chacune de ses imaginations, persistait la même difficulté étrange à identifier l'Hélène d'autrefois avec l’Hélène d'aujourd'hui. Tandis que les souvenirs de la possession l'embrasaient et le torturaient, la certitude de la possession lui échappait: l’Hélène d'aujourd'hui lui paraissait une femme nouvelle, jamais possédée, jamais étreinte... Le désir lui causa de si violentes tortures qu'il crut en mourir. L'impureté l’infecta comme un poison.

L’impureté, qu'alors la flamme ailée de l’âme enveloppait d'un voile sacré, entourait d’un mystère presque divin, se montrait maintenant, sans le voile et sans le mystère de la flamme, comme une lasciveté exclusivement charnelle, comme une basse débauche. Et il sentait que son ardeur d'aujourd'hui n'était pas l'Amour, qu'elle n'avait plus rien de commun avec l'Amour. Non, ce n'était pas l'Amour. Car elle lui avait crié : « Souffrirais-tu de partager mon corps avec un autre? » Eh bien! oui, 1l l'aurait souffert !

I l'aurait prise sans répugnance, telle quelle, souillée par l’'embrassement d'un autre; il aurait mis sa caresse sur la caresse d’un autre; il aurait, imprimé son baiser sur le baiser d'un autre.

Rien en lui, non, rien ne demeurait intact. Le souvenir même de sa grande passion se corrompait misérablement, se salissait, s’avilissait. La dernière lueur d'espérance était éteinte. Il avait enfin touché le fond, pour ne plus remonter jamais.

Cependant une horrible fureur l'envahit d’abattre l'idole qui, malgré tout, se dressait encore, haute et énigmatique, devant sa pensée. Avec une cruauté cynique, il se mit à l'insulter, à la saper, à la mutiler. Cette analyse destructive dont il avait déjà fait sur lui-

même l'expérience, il en usa contre Hélène. Tous les problèmes obscurs auxquels il avait autrefois voulu se soustraire, il entreprit maintenant de les résoudre ; de tous les soupçons qui autrefois se présentaient et se dissipaient sans laisser de trace, il étudia maintenant l'origine, retrouva la justification, obtint la confirmation. Il s’imaginait que cette rageuse besogne lui apporterait un soulagement ; mais 1l ne faisait qu’accroître sa souffrance, irriter son mal, élargir ses plaies.

Quel avait été le motif réel du départ d'Hélène, en mars 1885? — Beaucoup de bruits divers avaient couru en ce temps-là, et aussi au moment où elle s'était remariée avec Humphrey Heathfield. Mais la vérité, la seule vérité, c'était ce que lui dit un soir Jules Musellaro à la sortie d’un théâtre, par hasard, entre autres bavardages en l’air ; et André fut immédiatement convaincu. Hélène Muti s'en était allée pour des raisons d'argent, pour combiner une « opération » qui devait la tirer d'embarras pécuniaires très graves où l'avait mise une excessive prodigalité. Son mariage avec lord Heathfield l'avait sauvée d’un désastre. Cet Heathfield, marquis de Mount Edgcumbe et comte de Bradford, possédait une fortune considérable et était allié à la plus haute noblesse anglaise. Hélène avait su arranger ses affaires avec beaucoup d'adresse, avait su détourner le péril avec une habileté prodigieuse. Certes, ses trois ans de veuvage ne semblaient pas avoir été un chaste intermède préparatoire aux secondes noces. Ni chaste, ai même prudent. Mais, sans aucun doute, Hélène était une femme supérieure.

— Oui, mon cher, une femme supérieure ! répéta Musellaro. Et tu le sais bien.

André se tut.

— Mais je ne te conseille pas de renouer avec elle, ‘continua Musellaro en jetant sa cigarette, qui s'était éteinte pendant qu'il bavardait. Rallumer un amour, c'est comme rallumer une cigarette. Le tabac s’empoisonne, et l'amour aussi. Allons-nous prendre une tasse de thé chez la Moceto? Elle m'a dit qu’on peut aller chez elle après le théâtre. Il n’est pas trop tard.

Ils se trouvaient sous le palais Borghèse.

— Vas-y, toi, dit André. Moi, je rentre à la maison pour dormir. La chasse d’aujourd'hui m'a un peu fatigué. Mes compliments à Donna Julie... Bonne chance !

Musellaro monta. André continua de descendre vers la Trinité, par la Fontaine Borghèse et par la rue des Condotti. C'était une nuit de janvier, froide et sereine, une de ces merveilleuses nuits hivernales qui font de Rome une ville d'argent fin enfermée dans une sphère de diamant. La lune pleine, au milieu du ciel, versait la triple pureté de la lumière, du froid et du silence.

Il cheminait sous la lune comme un somnambule, n'ayant conscience que de sa douleur. Le dernier coup était porté ; l'idole s’écroulait ; rien ne restait debout sur les ruines; c'était la fin de tout, pour toujours. « Ainsi, c'était vrai : jamais elle ne l'avait aimé! Sans hésiter, elle avait conclu un mariage d'intérêt. Et, à cette heure, elle prenait devant lui une attitude de martyre, elle s’enveloppait dans un voile d'épouse inviolable! » Ün rire amer lui montait du cœur. Ensuite, une colère sourde le poussa contre cette femme et l’aveugla. Les souvenirs de la passion furent impuissants. Tout le passé lui apparut comme une grande tromperie, comme un grand mensonge, énorme et cruel ; et cet homme qui s'était fait dans la vie une habitude de

la tromperie et du mensonge, cet homme qui avait trompé et menti tant de fois, sentit que la fraude d’autrui l'offensait, l’indignait, lui répugnait comme une faute impardonnable, comme une monstruosité inexcusable, et, de plus, inexplicable. Il ne parvenait pas à s'expliquer comment Hélène avait pu commettre un tel crime ; et, bien qu'il ne le comprit pas, il lui refusait toute possibilité de justification, il repoussait l’hypothèse qu'une cause secrète quelconque l’eùt déterminée à cette fuite soudaine. Il ne réussissait à voir que le fait brutal, la bassesse, la vulgarité ; la vulgarité surtout, grossière, manifeste, odieuse, sans nulle circonstance atténuante. En somme, voici de quoi il s'agissait : une passion en apparence sincère, Jurée protonde et inextinguible, avait été rompue pour une affaire d’argent, pour un intérêt matériel, pour un arrangement commercial.

« Ingrat ! ingrat! Que sais-tu des événements et que sais-tu de ma souffrance ? Qu'en sais-tu ? » Ces paroles d'Hélène lui revinrent à la mémoire, précises ; toutes les paroles qu’elle avait dites, depuis le commencement jusqu’à la fin de l'entretien devant la cheminée, lui revinrent à la mémoire : les paroles de tendresse, les offres de fraternité, toutes ces phrases sentimentales. Et il repensa aussi à la larme qui lui avait voilé les yeux, à ses changements de physionomie, à son tremblement, à sa voix s’étranglant dans l'adieu, lorsqu'il lui avait posé sur les genoux la botte de roses. « Pourquoi donc avait-elle consenti à venir ? Pourquoi avait-elle voulu jouer ce rôle, provoquer cette scène, ourdir ce nouveau drame ou cette nouvelle comédie ? Pourquoi? »

1 était arrivé au haut de l'escalier, sur la place

déserte. Subitement, la beauté de la nuit lui donna une aspiration vague mais navrée vers un Bien inconnu ; l’image de la Siennoise lui traversa l'esprit ; 1l eut au cœur une palpitation forte, comme sous le hcurt d'un désir ; il pensa au bonheur de tenir les mains de Marie dans les siennes, de courber son front sur le sein de Marie, de sentir qu'elle le consolait sans paroles, par sa seule pitié. Ce besoin de pitié, de refuge, de compassion, fut comme le dernier sursaut de son âme qui ne se résignait pas à périr. Îl baissa la tête et rentra à la maison, sans plus se retourner pour regarder la nuit.

Térence, qui l’attendait dans l'antichambre, le suivit dans la chambre à coucher, où il y avait du feu. Il lui demanda :

— Monsieur le comte va se mettre au lit tout de suite P

— Non, Térence. Apporte-moi du thé, répondit-il en s’asseyant devant le feu et en tendant les mains vers la flamme.

Il tremblait d’un petit tremblement nerveux. Il avait prononcé ces mots avec une étrange douceur ; il avait appelé le domestique par son prénom ; il l'avait tutoyé.

— Monsieur le comte a froid? demanda Térence avec un affectueux empressement, encouragé par l'affabilité de son maître.

Et il se pencha sur les chenets pour raviver le feu, où il mit de nouvelles bûches. C'était un vieux serviteur de la maison Sperelli; il avait été de longues années au service du père d'André, et son dévouement pour le jeune homme allait jusqu’à l’idolâtrie. Aucune créature humaine ne lui semblait plus belle, plus noble,

plus sacrée. Il appartenait réellement à cette race idéale qui fournissait les fidèles serviteurs aux romans d'au- -trefois. Mais, à la différence des serviteurs de roman, il parlait peu, ne donnait pas de conseils, ne s’occupait de rien que d'obéir.

— C'est bien comme cela, dit André en tâchant de vaincre son tremblement convulsif et en se rapprochant du feu.

À cette heure mauvaise, la présence du vieillard lui donnait une singulière émotion. C'était une émotion un peu semblable à la faiblesse qui, en présence d'une personne très bonne, gagne les hommes résolus au suicide. Jamais autant qu'à cette heure le vieillard n'avait évoqué en lui la pensée de son père, la mémoire du cher défunt, le deuil du grand ami perdu. Jamais autant qu'à cette heure il n'avait éprouvé le besoin d’un réconfort intime, de la voix et de la main paternelles. Le père, qu’aurait-il dit, s'il avait vu son fils terrassé par l’horrible détresse? Comment l’aurait-il soulagé ? Qu’aurait-il pu faire pour lui ?

Sa pensée allait au mort avec un regret immense. Et il n’avait pas même l'ombre d’un soupçon que la cause lointaine de sa détresse fût dans l’ambiguïté des enseignements paternels.

Térence apporta le thé. Puis il se mit à préparer le lit, lentement, avec une sollicitude presque féminine, sans oublier aucune chose, comme s'il eût voulu assurer jusqu’au lendemain à son maître un repos parfait, un sommeil imperturbable. André suivait des yeux tous ses gestes, avec une émotion croissante, au fond de laquelle il y avait aussi comme un vague sentiment de pudeur. Cela lui faisait mal, de voir la peine que ce bon vieillard prenait autour de ce lit où

avaient passé tant d'amours immondes : il lui semblait que ces mains séniles en remuaient inconsciemment toutes les impuretés. |

— Va dormir, Térence, lui dit-il. Je n'ai plus besoin de rien.

Il resta seul devant le feu, seul avec son cœur, seul avec sa trislesse. Agité par son tourment intérieur, il se leva, se promena de long en large. La vision de la tête d'Hélène sur l'oreiller découvert l’obsédait. Chaque fois qu'il se retournait en arrivant à la fenêtre, 1l croyait la voir et il avait un sursaut. L'extrême faiblesse de ses nerfs favorisait tous les désordres de son imagination. L'image hallucinante devenait plus intense. Il s'arrêta, cacha sa figure dans ses mains pour contenir son trouble. Ensuite il tira la courtepointe sur l’oreiller, et il alla se rasseoir.

Alors une autre image lui monta dans l’âme : Hélène entre les bras du mari ; — cette fois encore avec une implacable netteté.

Ce mari, André e connaissait mieux maintenant. Le soir même, au théâtre, dans une loge, Hélène les avait présentés l’un à l'autre ; et il avait pu l'observer attentivement, minutieusement, avec une curiosité aiguë, comme pour en tirer quelque révélation, comme pour lui arracher un secret. Il entendait encore la voix de cet homme, une voix d’un timbre bizarre, un peu criarde, qui donnait au début de chaque phrase une intonation interrogative ; et il revoyait ces yeux très clairs sous un grand front convexe, ces yeux qui prenaient parfois des reflets morts d’Yeux de verre ou qui s’animaient d’un éclat indescriptible, rappelant un peu le regard d’un maniaque. Et il revoyait aussi ces mains blanchâtres, molles, semées d’un duvet très

blond, qui dans chacun de leurs mouvements, pour prendre le binocle, pour déployer le mouchoir, pour se poser sur le devant de la loge, pour feuilleter le livret de l'opéra, avaient quelque chose d’obscène : des mains empreintes de vice, des mains sadiques.

Il voyait ces mains toucher le corps nu d'Hélène, ce corps si beau, le profaner de leurs: audacieuses caresses. Quelle horreur !

C'était un supplice intolérable. Il se leva de nouveau, alla ouvrir la fenêtre, frissonna sous la bise, se secoua. La Trinité des Monts resplendissait dans l’azur, profilée en traits nets, comme gravée dans un marbre à peine teinté de rose. Plus bas, Rome avait un éclat cristallin, comme une ville qui serait creusée dans un glacier.

Ce calme froid et limpide ramena son esprit vers la réalité, lui rendit la conscience vraie de son état. Il referma la fenêtre et retourna s'asseoir. De nouveau l'énigme d'Hélène l’attira ; les questions revinrent se poser en tumulte, l’obsédèrent. Mais il eut la force de les classer, de les coordonner, de les examiner une à une, avec une lucidité étrange. Plus il avançait dans l'analyse, plus sa lucidité croissait ; et il jouissait de son œuvre cruelle comme d’une vengeance. Enfin il lui semblait avoir mis une âme à nu, avoir pénétré un mystère. Il lui semblait enfin posséder Hélène plus intimement qu'il ne l'avait possédée aux jours de l'ivresse.

Qu'était-ce que cette femme ?

C'était un esprit sans équilibre dans un corps voluptueux. Comme toutes les créatures avides de plaisir, elle avait pour base de son être moral un égoïsme démesuré. Sa faculté dominante et, pour ainsi dire,

son axe intellectuel, c'était l'imagination : une imagination romanesque, nourrie de lectures très diverses, directement dépendante du sexe, continuellement stimulée par la névrose. Douée d'une certaine intelligence, élevée dans le luxe d’une princière maison romaine, dans ce luxe papal fait d'art et d'histoire, elle avait reçu une vague teinture esthétique, elle avait acquis un goût élégant ; et de plus, ayant bien compris le caractère de sa beauté, elle cherchait, avec d’adroites simulations et avec une mimique savante, à en rehausser la spiritualité par un nimbe captieux d’idéal.

Aussi apportait-elle dans la comédie humaine des éléments très dangereux ; et elle y était une occasion de ruine et de désordre plus que si elle eût fait profession publique d’impudicité.

Sous l’ardeur de l'imagination, chacun de ses ca— prices prenait une apparence pathétique. Elle était la femme des passions foudroyantes, des incendies soudains. Elle recouvrait de flammes éthérées les besoins de sa chair et savait transformer en noble sentiment un vulgaire appétit. |

Tel était le jugement féroce porté par André sur la femme adorée jadis. Il poursuivait son impitoyable examen sans s'arrêter devant les plus beaux souvenirs. Au fond de tous les actes et de toutes les paroles d'Hélène, il trouvait l’artifice, l'étude, l’habileté, une admirable désinvolture pour exécuter un thème de fantaisie, pour réciter un rôle dramatique, pour combiner une scène extraordinaire. Il n’épargna aucun des plus mémorables épisodes : ni la première rencontre au diner chez les Ateleta, n1 la vente du cardinal Immenraet, ni le bal à l’ambassade de France, ni le don soudain

d'elle-même dans la chambre rouge du palais Barber:ini, ni l’adieu dans la campagne sabine, par cette soirée de mars. Le magique breuvage qui l’avait enivré autrefois Jui paraissait maintenant une mixture perfide.

Néanmoins, quelquefois, il lui arrivait de rester perplexe, comme si, en pénétrant dans l’âme d'Hélène, il eût pénétré dans son âme propre, et comme s’il eût dans la fausseté de cette femme retrouvé sa propre fausseté. Il y avait tant d'affinités entre leurs deux natures ! Et, insensiblement, son mépris se changea en indulgence ironique : car il comprenait. Il comprenait tout ce qu'il retrouvait en lui-même.

Alors, avec une lucidité froide, il arrêta son plan de conduite.

Toutes les particularités de l'entretien qui avait eu lieu plus d'une semaine auparavant, le jour de la Saint- Sylvestre, lui revinrent à la mémoire; et il se complut à reconstruire la scène avec une sorte de cynique sourire intérieur, mais sans aucune indignation, sans aucune agitation, en souriant d'Hélène et en souriant de lui-même. — Pourquoi elle était venue ? Elle était venue parce que ce rendez-vous impromptu avec un ancien amant, dans un lieu qu'elle connaissait, après un in- - tervalle de deux années, lui avait paru éfrange, avait tenté son esprit avide d'émotions rares, avait tenté sa fantaisie et sa curiosité. Ce qu’elle se proposait maintenant, c'était de voir à quelles situations neuves et à quelles intrigues neuves l'amènerait ce jeu hardi. Ce qui l’attirait, c'était peut-être la nouveauté d'un amour platonique avec le même personnage qui avait été déjà l'objet de sa passion sensuelle. Comme toujours elle avait mis une certaine ardeur à imaginer un tel sentiment ; et, d’ailleurs, il se pouvait aussi qu'elle crût

à sa propre sincérité, et que cette sincérité illusoire lui eût fourni ses accents de profonde tendresse, ses attitudes éplorées, ses larmes. Ce qui lui arrivait, c'était un phénomène bien connu : elle finissait par croire véritable et durable un mouvement artificiel et fugitif de son âme ; elle avait, pour ainsi dire, une hallucination sentimentale, comme d'autres ont une hallucination physique. Elle perdait la conscience de son mensonge; elle ne savait plus si elle était dans le vrai ou dans le faux, dans la sincérité ou dans la fiction.

Or, c'était précisément ce même phénomène moral qui se répétait sans cesse en lui. Par conséquent, il n'aurait pas pu l'accuser sans injustice. Mais, naturellement, cette découverte lui enlevait tout espoir de plaisirs qui ne fussent pas charnels. Désormais, la défiance lui interdisait toutes les douceurs de l'abandon, toutes les ivresses de l'esprit. Tromper une femme confiante et fidèle, se réchauffer à une grande flamme excitée par une feinte ardeur, dominer une âme par l'artifice, la posséder tout entière et la faire vibrer comme un instrument, habere, non haberi, cela peut être une haute jouissance ; mais tromper en sachant qu'on est trompé, c'est une sotte et stérile besogne, un jeu fastidieux et inutile.

Il devait donc obtenir qu'Hélène renonçât à l'idée d’être une sœur et lui revint entre les bras comme jadis. Il devait reprendre possession de cette femme si belle, tirer de sa beauté la plus grande somme possible de plaisir, et s’affranchir pour jamais de cette passion par la satiété. Mais une telle entreprise exigeait de la prudence et de la patience. Déjà, dans le premier entretien, son ardeur violente lui avait mal réussi. Évidemment, elle fondait son projet d'impeccabilité sur ‘a

fameuse phrase : « Souffrirais-tu de partager mon corps avec un autre? » Le ressort de la grande machination platonique, c'était cette sainte horreur des partages. Du reste, il se pouvait qu’au fond, tout au fond, cette horreur fût sincère. Presque toutes les femmes qui se sont adonnées à l’amour, si elles viennent à convoler en justes noces, affectent dans les premiers temps de leur mariage une pureté farouche et se mettent à faire profession d’honnêteté conjugale avec une franche résolution. Or, il se pouvait qu'Hélène aussi füt prise du commun scrupule. Et, en ce cas, rien ne serait pire que de l’attaquer de front et de heurter ouvertement sa nouvelle vertu. Il convenait, au contraire, de seconder ses aspirations spirituelles, de l’accepter comme « la plus chère des sœurs, la plus douce des amies », de l’enivrer d'idéal, de platoniser avec adresse; puis, peu à peu, de l’amener d’une fraternité candide à une amitié voluptueuse, et d’une amitié voluptueuse au total abandon de sa personne. Vraisemblablement, les transitions seraient très rapides. Tout dépendait de l'occasion.

Ainsi raisonnait André Sperelli, devant le foyer qui avait illuminé son amante Hélène, toute nue, enveloppée dans le Zodiaque, riant parmi les roses éparses. Et sur lui pesait une lassitude immense, une lassitude qui n’appelait pas le sommeil, une lassitude si vide et si désolée qu'elle ressemblait à un besoin de mourir, tandis que le feu s’éteignait sur les landiers et que le breuvage se refroidissait dans la tasse.

Les jours suivants, il attendit en vain le billet promis. « Je vous écrirai un mot pour vous dire quand je pourrai vous voir. » Hélène avait donc l'intention de lui donner un nouveau rendez-vous. Mais en quel endroit? Encore au palais Zuccari? Commettrait-elle cette seconde imprudence? L’incertitude lui causait d’indicibles tortures, et il passait toutes ses heures à chercher un moyen quelconque pour la rencontrer, pour la voir. Il alla plusieurs fois à l'Hôtel du Quirinal, dans l'espoir d’être reçu; mais elle était toujours absente. Un soir, au théâtre, il la revit avec son mari, avec « Mumps », comme elle disait. En causant de choses frivoles, de la musique, des chanteurs, des femmes qui étaient là, 1l mit dans son regard une tristesse suppliante. Elle se montra très occupée de son installation : — elle allait rentrer au palais Barberini, dans

son ancien appartement, qu'elle faisait agrandir ; et elle était toujours avec les tapissiers à donner des ordres, à disposer les choses.

— Vous demeurerez longtemps à Rome? lui demanda André.

— Oui, répondit-elle. Rome sera notre résidence d'hiver.

Et elle ajouta, un instant après :

— Vous pourriez nous donner quelques bons conseils pour l’ameublement. Venez donc au palais, un de ces matins. J'y suis toujours de dix heures à midi.

Il profita d’un moment où lord Heathfield causait avec Jules Musellaro, qui venait d'entrer dans la loge; et il lui demanda, en la regardant au fond des yeux :

— Demain? |

Elle répondit avec simplicité, comme si elle n’eût pas pris garde à l'accent de la demande :

— Oui, c'est cela.

Le lendemain matin, sur les onze heures, il vint à pied par la rue Sixtine, la place Barberini et la montée des Quatre-Fontaines. Ce chemin lui était bien connu. Il s’imagina qu'il retrouvait les impressions de jadis; il eut une illusion d’un instant; son cœur se: dilata. La fontaine du Bernin brillait au soleil d’une façon singulière, comme si les dauphins, la conque et le triton, par une métamorphose interrompue, se fussent changés en un matière plus diaphane que la pierre, mais qui ne serait pas encore du cristal. L’activité laborieuse de la Rome nouvelle emplissait de bruit la place et les rues voisines. Au milieu des chariots et des chevaux, de sauvages enfants se démenaient pour offrir des violettes.

Lorsqu'il eut passé la grille et pénétré dans le jar-

din, il sentit qu'un tremblement le prenait, et il pensa : « Je Paime donc encore? je la rêve donc encore? » Il croyait reconnaître son tremblement d'autrefois. Il regarda le grand palais radieux, et son esprit s’envola vers l’époque où cette demeure, par certaines aubes froides et brumeuses, prenait à ses yeux un aspect d'enchantement. C'était aux tout premiers temps de son bonheur ; il sortait chaud de baisers, plein de la récente ivresse ; les cloches de la Trinité des Monts, de Saint-Isidore, des Capucins, sonnaient l’Angelus dans le jour naissant, avec des carillons amortis, comme si elles eussent été beaucoup plus lointaines ; des feux rougeoyaient à l'angle de la rue, autour des. chaudières d'asphalte ; une troupe de chèvres se tenait le long du mur blanchâtre, au pied d’une maison endormie ; les appels des marchands d’eau-de-vie se perdaient dans le brouillard.

Il sentit remonter du fond de son être ces sensations oubliées; un moment, 1l sentit passer sur son âme une onde de l’ancien amour ; un moment, il essaya de se figurer qu'Hélène était l’Hélène de jadis, et que les choses tristes n'étaient pas vraies, et que son bonheur n'avait pas pris fin. Mais toute cette effervescence illusoire tomba dès qu'il eut franchi le seuil et aperçu le marquis de Mount Edgcumbe qui venait au-devant de lui, le sourire aux lèvres, ce sourire fin et un peu ambigu.

Alors, le supplice commença.

Hélène parut et lui tendit la main en présence de son mari, très cordialement.

— Bravo, André! dit-elle. Vous allez nous aider.

Elle parlait, elle gesticulait avec beaucoup d’entrain. Elle avait l'air très juvénile. Elle portait une jaquette

de drap bleu sombre, dont les bords, le col droit et les manches étaient garnis d'astrakan noir ; et un cordonnet de laine, tressé sur l’astrakan, y faisait une délicäte broderie. Elle tenait une main dans la poche, très gracieuse d’attitude ; et, de l’autre main, elle indiquait les tentures, les meubles, les tableaux. Elle demandait conseil.

— Où mettriez-vous ces deux coffres? Regardez. Mumps les a trouvés à Lucques. Les peintures sont de votre Botticelli... Où mettriez-vous ces tapisseries ?.…

André reconnut les quatre tapisseries de l'Histoire de Narcisse, qui étaient à la vente du cardinal Immenraet. Il regarda Hélène, mais il ne put rencontrer ses yeux. Une irritation sourde le prit, contre elle, contre le mari, contre toutes ces choses. Il aurait voulu s’en aller; mais il dut mettre son bon goût au service des époux Heathfield ; il dut subir aussi l’érudition archéologique de « Mumps », qui était un collectionneur passionné et qui prétendit lui faire voir quelques-unes de ses trouvailles. Il reconnut dans une vitrine le heaume de Pollaiuolo et, dans une autre, la coupe de cristal de roche qui avait appartenu à Niccold Niccoli. La présence de cette coupe en ce lieu lui causa un trouble étrange, lui fit passer dans l'esprit l'éclair de soupçons fous. Cette coupe était donc tombée entre les mains de lord Heathfield?... Après la fameuse joute demeurée sans résultat, personne ne s'était plus occupé de l'objet rare, personne n'était revenu le lendemain à la vente; ce zèle éphémère avait langui, avait passé, comme tout passe dans la vie mondaine ; et le cristal de roche avait été abandonné à la concurrence d’autres amateurs. La chose était toute naturelle ; mais, en ce moment, elle parut à André fort extraordinaire.

Avec intention, il s'arrêta devant la vitrine et regarda longuement la coupe précieuse où l’histoire de Vénus et d’Anchise scintillait, comme gravée dans un pur diamant.

— Niccold Niccolil!l dit Hélène, en prononçant ce nom avec un accent indéfinissable, où le jeune homme crut sentir un peu de mélancolie.

Le mari venait de passer dans la chambre voisine pour ouvrir une armoire.

— Souvenez-vous ! Souvenezvous ! murmura André en se tournant vers elle.

— Je me souviens.

— Quand pourrai-je donc vous voir ?

— Je ne sais pas.

— Vous m'avez promis.

Lord Heathfield revint. Ils passèrent dans une autre pièce, continuèrent la visite de l'appartement. Partout les tapissiers posaient des tentures, dressaient des rideaux, transportaient des meubles. André, chaque fois qu’'Hélène lui demandait un conseil, avait un effort à faire pour répondre, pour vaincre sa mauvaise humeur, pour dompter son impatience. À un certain moment où le mari parlait avec un de ces hommes, il dit tout bas, sans plus dissimuler son ennui :

— Pourquoi m'avoir imposé cette torture ? J’espérails vous trouver seule.

Sur le seuil d'une porte, le chapeau d'Hélène heurta une portière mal posée et pencha tout d'un côté. Elle appela Mumps en riant, pour lui défaire le nœud de son voile. Et André vit ces mains odieuses détaire le nœud sur la nuque de la femme désirée, effleurer les petits {risons noirs, ces frisons vivants qui jadis exhalaient sous les baisers un parfum mystérieux,

ne ressemblant à aucun des parfums connus, mais plus suave, plus enivrant que tous les autres.

Il se hâta de prendre congé, sous prétexte qu'il était attendu à déjeuner.

— Nous viendrons nous installer ici définitivement le mardi 1° février, lui dit Hélène. Et j'espère qu'alors vous serez un de nos habitués.

André s’inclina.

Il aurait bien donné quelque chose pour ne pas toucher la main de lord Heathfield. En s’en allant, 1l était plein de rancune, de jalousie, de dégoût.

Le même soir, à une heure avancée, entrant par hasard au Cercle où depuis longtemps il ne montait plus, il aperçut à une table de jeu Don Manuel Ferrès y Capdevila, le ministre de Guatémala. Il s'empressa de le saluer, lui demanda des nouvelles de Donna Marie, de Delphine.

— Sont-elles encore à Sienne? Quand viendrontelles ?

Le ministre, qui se souvenait d’avoir gagné quelques milliers de francs au jeune comte pendant la. dernière soirée de Schifanoia, répondit à cet empressement avec beaucoup de courtoisie. Il avait reconnu en Sperelli un joueur admirable, de haut style, parfait.

— Elles sont ici toutes les deux depuis quelques jours ; elles sont arrivées lundi. Marie est bien fâchée de n'avoir pas trouvé la marquise d’Ateleta. Je crois

qu'une visite de vous lui ferait grand plaisir. Nous demeurons rue Nationale. Voici l'adresse exacte.

Et il donna une de ses cartes à André; puis il se remit au jeu.

André fut appelé par le duc de Beffi, qui se trouvait dans un groupe de gentilshommes.

— Pourquoi n'es-tu pas venu ce matin à Cento Celle ? lui demanda le duc.

— J'avais un autre rendez-vous, répondit André sans réfléchir, en manière d’excuse banale.

Le duc se mit à ricaner, et ses amis firent chorus.

— Un rendez-vous rue des Quatre-Fontaines ?

— Cela se pourrait.

— Cela se pourrait? Ludovic t'a vu entrer au -palais Barberini.

— Et toi, où étais-tu? demanda André à Barbarisi.

— Chez ma tante Saviano.

— Ah!

— Je ne sais, continua le duc de Befhi, si tu as fait meilleure chasse que nous ; mais nous avons eu un laisser-courre de quarante-deux minutes et nous avons pris deux renards. Jeudi, on chassera aux Trois-Fontaines.

— Et non pas aux Quatre-Fontaines, tu entends bien? fit observer Bomminaco, avec son habituelle gravité comique.

Les amis rirent de la plaisanterie, et le rire gagna André lui-même. Cette malignité ne lui déplaisait pas. Bien plus, maintenant que c'était un bruit sans fondement, il était bien aise que ses amis crussent renouée sa relation avec Hélène. Il se détourna pour causer avec Musellaro, qui arrivait. Par quelques

paroles venues jusqu’à son oreille, il s’aperçut que dans le groupe on parlait de lord Heathfield.

— Je l’ai connu à Londres, il y a six ou sept ans, disait le duc de Beffi. Il était lord of the Bedchamber du prince de Galles, ce me semble.

Puis la voix s’abaissa. Le duc devait raconter des choses énormes. L’oreille d'André, parmi des lambeaux de phrases licencieuses, distingua deux ou trois fois le titre d’un journal fameux dans l'histoire des scandales de Londres, la Pall Mall Gazette. Y aurait voulu écouter : une curiosité terrible l’envahissait. Son imagination lui représenta les mains de lord Heathfield, ces mains pâles, si expressives, si significatives, si révélatrices, ces mains inoubliables. Mais Musellaro continuait de parler ; il dit :

— Sortons, je te raconterai.…

Dans l'escalier, ils trouvèrent le comte Albonico qui montait. Le comte portait le deuil de Donna Hippolyta. André s'arrêta pour lui demander des détails sur le douloureux événement. Il avait appris le malheur en novembre, à Paris, par Guy Montelatici, cousin de Donna Hippolyta.

— Était-ce vraiment le typhus?

Le veuf blondasse et terne cueillit au vol cette occasion d’épancher son chagrin. Il promenait maintenant ce chagrin comme il avait promené autrefois la beauté de sa femme. Le bégaiement rendait ses paroles larmoyantes; et on aurait dit que, d'un moment à l'autre, ses yeux blanchôtres allaient se vider comme deux poches de pus.

Musellaro, qui voyait l’élégie du veuf trainer un peu en longueur, pressa André en disant :

— Fais attention ; nous allons être en retard.

André prit congé, renvoyant à une prochaine rencontre la suite de cette commémoration funèbre ; et il sortit avec Musellaro.

Les paroles du comte Albonico avaient réveillé chez lui l'émotion singulière qui, à Paris, l’avait dominé pendant quelques jours après la nouvelle de cette mort: uneémotion mêlée d’un désir douloureux et ensuite d’une sorte de complaisance. Pendant ces jours-là, l’image de Donna Hippolyta, presque perdue dans l’oubli, lui avait réapparu à travers la période de la maladie et de la convalescence, à travers tant d’autres vicissitudes, à travers l'amour de Marie Ferrès, très lointaine, mais enveloppée de je ne sais quelle idéahité. Il avait obtenu d'elle un consentement ; et, bien qu'il ne l’eût pas possédée, il lui devait une des plus grandes ivresses humaines : l'ivresse de la victoire sur un rival, d’une victoire bruyante, en présence de la femme désirée. Pendant ces jours-là, le désir qu'il n'avait pu satisfaire avait ressuscité; et, sous l'empire de l'imagination, l'impossibilité de satisfaire jamais ce désir lui avait donné une inquiétude indicible, des heures de véritable supplice. Plus tard, entre le désir et le regret, un autre sentiment était né : le sentiment poétique de la beauté idéalisée par la mort. Il lui plaisait que son aventure se terminât ansi, pour toujours. Cette femme non possédée, mais pour la conquête de laquelle il avait été sur le point de perdre la vie, cette femme à peine connue se dressait, unique et intacte, à la cime de sa pensée, dans une transfiguration divine. Tibi, Hippolyta, semper !

Musellaro racontait à André comment Julie Moceto s'était rendue.

— Elle est donc venue aujourd'hui, vers deux

heures, disait-il ; et, dans son enthousiasme, il donnait quantité de détails sur la rare et secrète beauté de la Pandore inféconde.

— Tu as raison : une merveilleuse coupe d'ivoire.

Quelques jours auparavant, dans la nuit de pleine lune, après le théâtre, lorsque son ami était monté seul au palais Borghèse, André avait éprouvé une piqûre légère. Cette piqüre presque imperceptible recommençait maintenant à se faire sentir : et elle lui donnait une mauvaise humeur mal définie, mais au fond de laquelle, pêle-mêle avec les souvenirs, s’agitaient peut-être la jalousie, l'envie et cette suprême intolérance, égoïste et tyrannique, qui était dans sa nature et qui le poussait parfois à désirer presque la destruction d’une femme qu'il avait élue et possédée, pour qu'elle ne püût désormais appartenir à personne. Nul ne devait boire au verre où il avait bu. Le souvenir de son passage devait suffire à combler une vie entière. Ses maîtresses devaient rester éternellement fidèles à son infidélité. Tel était le rêve de son orgueil. D'ailleurs, il trouvait déplaisante la publication, la divulgation d’un secret de beauté. Certes, si le Discobole de Myron, ou le Doryphore de Polyclète, ou la Vénus de Gnide lui avait appartenu, son premier soin aurait été d’enfermer le chef-d'œuvre dans un lieu inaccessible et d'en réserver la jouissance pour lui seul, par crainte que la jouissance d’autrui ne diminuât la sienne propre. Mais alors, pourquoi avait-il concouru lui-même à la publication de ce secret d Pourquoi avait-il stimulé lui-même la curiosité de son ami? Pourquoi avait-il lui-même souhaité à cet ami bonne chance? En outre, la iacilité avec laquelle cetto

femme s'était donnée lui inspirait de la colère et du dégoût, l'humiliait aussi un peu.

— Où allons-nous? demanda Musellaro en s’arrêtant sur la place de Venise.

Au fond de ses émotions et de ses pensées diverses, André conservait dans l’âme le trouble suscité par sa rencontre avec Don Manuel 2t l'image éblouissante de la Siennoise. Et précisément, au milieu de ces perturbations passagères, une sorte d’anxiété l’attirait vers la maison de l'aimée.

— Je rentre chez moi, répondit-il. Passons par la rue Nationale. Fais-moi la conduite.

À partir de cet instant, il n'écouta plus ce que lui disait Musellaro. La pensée de Marie le domina tout entier. En arrivant devant le théâtre, il eut une seconde d’hésitation : il ne savait pas s’il devait choisir le trottoir de droite ou celui de gauche. Pour reconnaître la maison, il voulait lire les numéros sur les portes.

— Mais qu'as-tu donc? lui demanda son ami.

— Rien. Je t’écoute.

I regarda un numéro et calcula que la maison devait être à gauche, pas très loin, probablement dans le voisinage de la Villa Aldobrandini. Les grands pins de la villa apparurent, légers dans le ciel étoilé ; la nuit était glaciale, mais sereine ; la Tour des Milices dressait sa masse carrée, sombre parmi les étoiles ; les lauriers qui croissent sur la muraille de Servius dormaient à la lueur des lanternes, immobiles.

Quelques numéros encore, et ils arriveraient à celui indiqué sur la carte de Don Manuel. André tremblait comme si Marie eût dù venir à sa rencontre... Il passa au ras de la grande porte et ne put s’empécher de regarder en l'air.

— Que regardes-tu donc? lui demanda Musellaro.

— Rien. Donne-moi une cigarette. Marchons plus vite : il fait froid.

Ils suivirent la rue Nationale jusqu'aux Quatre- Fontaines, en silence. La préoccupation d'André était manifeste. Musellaro lui dit :

— Tu as certainement quelque chose qui te tourmente.

André se sentait le cœur si gros qu’il fut sur le point de se laisser aller aux confidences. Mais il se maîtrisa. Îl était encore sous l'impression des méchancetés entendues au Cercle, du récit de Jules, de toute cette indiscrétion étourdie qu'il avait provoquée lui- . même, qu'il avait professée lui-même. L'absence complète de mystère dans la bonne fortune, la complaisance vaniteuse des amants qui acceptent les plaisanteries et les sourires d'autrui, l'indifférence cynique avec laquelle ceux d'hier vantent les qualités de leur maïtresse à ceux qui sont déjà en voie de la prendre, et l'affectation avec laquelle les premiers donnent aux seconds des conseils pour atteindre plus vite le but, et l’empressement avec lequel les seconds donnent aux premiers les plus minutieux détails sur le rendez-vous obtenu, afin de savoir si la manière dont cette femme vient de se livrer concorde avec celle dont elle s'était livrée d’autres fois, et les cessions, et les concessions, et les successions, bret, toutes les petites et grandes lâchetés qui font cortège aux doux adultères mondains, tout cela lui parut réduire l'amour à une promiscuité insipide et immonde, à une vulgarité ignoble, à une prostitution innommable. Les souvenirs de Schi.anoïa lui traversèrent l’âme comme des pariums vivifiants. L'image

de la Siennoise resplendissait en lui de clartés si fortes qu'il en était presque étonné ; et ce qu'il voyait plus distinctement, plus lumineusemen que tout le reste, c'était l'attitude qu'elle avait prise dans le bois de Vicomile en prononçant les brülantes paroles. Ces paroles, les entendrait-il encore de cette bouche? Qu'avait fait Marie, qu'avait-elle pensé, comment avait-elle vécu, depuis le jour de la séparation ?... Son trouble intérieur croissait à chaque pas. Semblables à des fantasmagories mobiles et fuyantes, des fragments de visions lui traversaient l'esprit: un coin de paysage, un lambeau de mer, un escalier dans les fourrés de roses, l’intérieur d’une chambre, tous les lieux où un sentiment était né, où une douceur s'était épanchée, où elle avait répandu le charme de sa personne. Et il éprouvait un frissonnement profond à penser qu’elle gardait peut-être encore dans son cœur la passion vivante, qu’elle avait peut-être souffert et pleuré, peutêtre aussi rêvé et espéré. Qui sait?

— Eh bien? dit Jules Musellaro, comment vont tes affaires avec lady Heathfield ?

Ils descendaient la rue des Quatre-Fontaines et se trouvaient devant le palais Barberini. A travers les grilles, entre les colonnes de pierre, le jardin apparaissait plongé dans l'ombre, animé par un faible murmure de jets d'eaux, dominé par la masse blanche de l'édifice où le portique seul avait encore de la lumière.

— Tu dis? demanda André.

— Comment vont tes affaires avec Hélène ?

André regarda le palais. Il crut sentir en ce moment dans son cœur une grande indifférence, la mort vraie du désir, le renoncement final; et, pour répondre, il trouva une phrase quelconque :

— Je suis ton conseil. Je ne rallume pas la cigarette…

— Et cependant, pour cette fois, cela en vaudrait peut-être la peine. L'as-tu bien regardée? Il me semble qu'elle est embellie; il me semble, comment dirai-je ? qu'elle a quelque chose de nouveau... Nouveau, non; je m'explique mal. Elle est devenue plus intense, sans rien perdre du caractère de sa beauté ; elle est, pourrait-on dire, plus Hélène que l'Hélène d'il y a deux ou trois ans; bref, elle s’est « quintessenciée ». Effet de son second printemps, sans doute: car je crois qu'elle frise de bien près la trentaine. Qu'en penses-tu ?

André sentit que ces paroles l’aiguillonnaiïent et le rallumaient. Pour raviver et exaspérer le désir d’un homme, rien ne vaut l'éloge fait par un autre de la. femme qu'il a trop longtemps possédée ou trop longtemps désirée. Il ÿy a des amours agonisants qui se prolongent encore par l'eflet de l'envie d'autrui, de l'admiration d'autrui; car l'amant dégoûté ou las redoute de renoncer à ce qu'il possède ou à ce qu'il assiège en faveur d’un rival possible.

— Qu'en penses-tu ? Et puis, faire de cet Heathfield un Ménélas, ce doit être un plaisir extraordinaire.

— Je le crois aussi, dit André, en s’efforçant de prendre le ton frivole de son ami. Nous verrons.

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