LIVRE PREMIER
Le mercredi de chacpe semaine, André Sperelli avait son couvert mis à la table de sa cousine la marquise d'Ateleta.
Les salons de la marquise, au palais Roccagiovine, étaient très fréquentés. Elle attirait surtout par sa gaieté spirituelle, par la liberté de ses saillies, par son infatigable sourire. Les traits fleuris de son visage rappelaient certains profils de femmes dans les dessins de Moreau le jeune et dans les \ignettes de Gravelot. Ses manières, ses goûts, ses façons de s'habiller avaient quelque chose de pompadour ; et elle y mettait même
I. L'original a paru sous le titre : Il Piacere, Trêves éditeur, Milan, 1889.
un peu d'affectation, tentée par la ressemblance singulière qui lui donnait un air de famille avec la favorite de Louis XV.
Un mardi soir, dans une loge du théâtre Valle, elle avait dit en riant à son cousin :
— Viens demain sans faute, André. Il y a parmi nos in%ités une personne intéressante, que dis-je? fatale. Hélène Muti, veuve du duc de Scerni. Prémunistoi contre le maléfice... Tu es dans un moment de faiblesse.
Et il avait répondu en riant :
— Si tu me le permets, ma cousine, je viendrai sans armes ; que dis-je ? avec un air de victime. Cet air est un appeau dont j'use depuis bien des soirs, inutilement, hélas !
— Le sacrifice est prochain.
— La victime est prête.
Le lendemain soir, André vint au palais Roccagiovine quelques minutes plus tôt que d'habitude, avec un merveilleux gardénia à la boutonnière et une vague inquiétude au fond de l'âme. Son coupé s'arrêta devant le porche ; car l'allée était déjà prise par une autre voiture, de laquelle une dame descendait. Les livrées, les chevaux, tout le cérémonial de cette descente portaient la marque d'une grande maison. Le comte entre>it une silhouette haute et svelte, une coiffure étoilée de diamants, un petit pied qui se posa sur la marche. Puis, pendant qu'il montait l'escaher, il put voir la dame de dos.
Elle montait devant lui, lentement, mollement, avec une sorte de rythme. Son manteau, doublé d'une fourrure aussi neigeuse que le duvet des cygnes, n'était plus maintenu par l'agrafe et lui glissait autour du
buste, en laissant les épaules découvertes. Ces épaules émergeaient, pâles comme l'ivoire poli, divisées par un sillon délicat ; et les omoplates se perdaient sous les dentelles du corsage avec je -ne sais quelle fuyante et douce inflexion d'ailes. Sur les épaules, le cou s'épanouissait, agile et arrondi ; et les cheveux, tordus en spirale, repliés depuis la nuque jusqu'au sommet de la tête, y formaient un nœud sous la morsure des épingles gemmées.
Cette harmonieuse ascension de la dame inconnue donnait aux yeux du jeune homme un si vif plaisir que, pour admirer, il s'arrêta un instant au premier palier. La traîne faisait sur les marches un grand froufrou. Le domestique marchait derrière, non pas dans la piste du tapis rouge où avait marché sa maîtresse, mais sur le côté, le long de la muraille, avec une gravité irréprochable. Et le contraste entre cette magnifique créature et ce rigide automate était fort bizarre. André sourit.
Dans l'antichambre, pendant que le domestique prenait le manteau, la dame jeta un rapide regard au jeune homme qui entrait. Celui-ci entendit annoncer :
— Son Excellence la duchesse de Scerni ! Aussitôt après :
— Monsieur le comte Sperelli-Fieschi d'Ugenta ! Et il lui plut que son nom eût été prononcé tout
contre le nom de cette femme.
Déjà se trouvaient au salon le marquis et la marquise d'Ateleta, le baron et la baronne d'Isola, don Philippe del Monte. Le feu flambait dans l'atre ; quelques divans étaient disposés à portée de la chaleur ; quatre bananiers étalaient sar les dossiers bas leurs larges feuilles veinées de sang.
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La marquise vint à la rencontre des arrivants et leur dit avec son beau sourire inextinguible :
— Le hasard aimable rend inutile de vous présenter l'un à l'autre. Mon cousin Sperelli, inclinez-vous devant la divine Hélène.
André s'inclina profondément. La duchesse lui offiit la main avec un geste plein de grâce, en le regardant au fond des yeux.
— Je suis très heureuse de vous voir, monsieur. J'ai beaucoup entendu parler de vous à Lucerne, l'été passé, par un de vos amis, Jules Musellaro. J'étais, je le confesse, un peu curieuse... Musellaro m'a même donné à hre votre très précieuse Fable d'Hermaphrodite, et il m'a offert votre eau-forte du Sommeil, une épreuve avant la lettre, un trésor. Vous avez en moi une fervente admiratrice, ne l'oubliez pas.
Elle parlait avec de petites pauses. Elle avait la voix si insinuante que cela donnait presque la sensation d'une caresse charnelle ; et elle avait ce regard involontairement amoureux et voluptueux qui trouble tous les hommes et allume soudain leurs désirs.
On annonça :
— Monsieur le chevalier Sakumi !
Et le huitième et dernier convive apparut.
C'était un secrétaire de la légation japonaise, petit de taille, jaunâtre, avec des pommettes saillantes, avec des yeux longs et obliques, injectés de sang, battus sans cesse par les paupières. Il avait le corps trop gros pour ses jambes trop grêles ; et il marchait la pointe des pieds en dedans, comme si une ceinture lui eût comprimé les hanches. Les basques de son habit étaient tiop larges ; son pantalon faisait une quantité de plis ; 8a cravate portait les marques très visibles d'une main
înexpérimentée. On aurait dit un daïmio tiré hors d'une de ces armures de fer et de laque semblables à des carapaces de crustacés monstrueux, puis fourré dans les nippes d'un maître d'hôtel occidental. Mais, mal gré sa gaucherie, il avait une expression malicieuse, une sorte de finesse ironique dans les angles de la bouche.
Au milieu du salon, il s'inclina. Son gibus lui tomba des mains.
La baronne d'Isola, une blonde mignonne au front tout couvert de boucles frisées, gracieuse et grimacière comme un jeune singe, dit de sa voix flûtée :
— Venez ici, Sakumi ; ici, près de moi !
Le chevalier japonais s'avançait en multipliant les sourires et les révérences.
— ■ Verrons-nous ce soir la princesse Issé? lui demanda Françoise d'Ateleta, qui se plaisait à réunir dans ses salons les échantillons les plus bizarres des colonies exotiques de Rome, par amour pour la variété pittoresque.
L'Asiatique répondit dans une langue barbare, à peine intelligible, mêlée d'anglais, de français et d'italien.
Il y eut un moment où tout le monde parlait. C'était comme un chœur d'où s'élançaient de temps à autre, pareils à des gerbes d'argent, les rires frais de la marquise.
— Certainement, je vous ai déjà vue ; je ne sais plus où, je ne sais plus quand, mais certainement j< vous ai vue, disait André Sperelli à la duchesse, dcboii devant elle. Dans l'escalier, tandis que je vous regardais monter, un souvenir indistinct s'élevait de ma mémoire, quelque chose qui prenait forme suivant la
rythme de votre ascension, comme une image qui naîtrait d'un air de musique... Je n'ai pas réussi à tirer ce souvenir au clair ; mais, lorsque vous vous êtes retournée, j'ai senti que votre profil répondait incontestablement à cette image. Ce ne pouvait être une divination ; c'était donc un obscur phénomène de la mémoire. Certainement, je vous ai vue déjà. Qui sait? Peut-être dans un songe, peut-être dans une création d'art, peut-être aussi dans un monde différent... dans une existence antérieure...
En prononçant cette dernière phrase, trop sentimentale et trop banale, il se mit à rire franchement, comme pour prévenir un sourire incrédule ou ironique. Hélène, au contraire, resta grave. « Ecoutaitelle, ou pensait-elle à autre chose? Acceptait-elle ce genre de discours, ou voulait-elle, par cette gravité, se divertir à ses dépens ? Entendait-elle favoriser l'œuvre de séduction qu'il avait engagée avec tant de soin, ou s'enfermait-elle dans l'indifférence et dans le mutisme insouciant ? Bref, était-elle ou non une femme inexpugnable pour lui ?... » André, perplexe, interrogeait le mystère. Tous ceux qui ont l'habitude de la séduction, les téméraires surtout, connaissent bien cette perplexité que certaines femmes excitent en se taisant.
Un domestique ouvrit la grande porte qui faisait communiquer le salon avec la salle à manger.
La marquise mit son bras sous celui de Philippe del Monte et donna l'exemple. Les autres suivirent.
— Allons, dit Hélène.
André crut remarquer qu'elle s'appuyait sur son bras avec un peu d'abandon. « N'était-ce pas une illusion de son désir ? Peut-être... » Il restait en
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suspens, dans le doute ; mais, à chaque seconde qui passait, il se sentait concjuis plus intimement par la douce magie ; à chaque seconde grandissait son désir anxieux de pénétrer l'ame de cette femme.
— Ici, mon cousin, dit Françoise en lui désignant une place à l'un des bouts de la table ovale.
Il était placé entre le baron d'Isola et la duchesse de Scerni, avec le chevalier Sakumi en face. Sakumi était entre la baronne d'Isola et Philippe del Monte. Le marquis et la marquise occupaient les places d'honneur. Sur la nappe scintillaient les porcelaines, l'argenterie, les cristaux, les fleurs.
Très peu de femmes pouvaient rivaliser avec la marquise d'Atelela dans l'art de donner à dîner. Elle mettait plus de soins à la préparation d'un menu qu'à celle d'une toilette. Son goût exquis se révélait dans les moindres choses, et elle était la souveraine arbitre des élégances de la table. Ses fantaisies et ses raffinements se propageaient chez toute la noblesse romaine. Cet hiver-là, elle avait introduit îa mode des chaînes de fleurs suspendues d'un bout à 1 autre entre les grands candélabres, et aussi la mode du grêle vase de Murano, laiteux et changeant comme l'opale, garni d'une seule orchidée et placé devant chaque convive parmi la rangée des verres.
— Fleur diabolique, dit Hélène Muti en prenant le vase et en examinant de près l'orchidée sanglante et difforme.
Elle avait la voix si richement timbrée que mcm.e les paroles les plus communes et les phrases les plus banales semblaient prendre dans sa bouche un mystérieux accent et une grâce nouvelle. Tel ce roi de Phrygie qui changeait en or tout ce que sa main touchait.
8 L'ENFANT DE VOLCPTE
— Fleur symbolique entre vos doigts, murmurs André en regardant la dame qui, dans celte atlitudô était belle jusqu'au prodige.
Elle portait une robe d'un bleu très pâle, semée de points d'argent, qui chatoyait sous d'anciennes dentelles de Durano, blanches d'une blancheur indéfinissable, avec une nuance fauve légère, si légère qu'à peine était-elle perceptible. La fleur presque monstrueuse, qu'on aurait cru produite par un maléfice, ondulait sur sa tige hors de ce tube frêle que l'artisan devait avoir façonné d'un souffle dans une gemme liquide.
— Mais je préfère les roses, dit Hélène en reposant l'orchidée avec un geste de répulsion qui contredisait le mouvement de curiosité qu'elle avait eu d'abord.
Et eUe prit part à la conversation générale. Françoise parlait de la dernière réception à l'ambassade d'Autriche.
— Vous avez vu madame de Gahen ? lui demanda Hélène. Elle avait un costume de tulle jaune bariolé d'une multitude de colibris avec des yeux de rubis. Une magnifique volière dansante... Et lady Ouless, vous l'avez vue ? EUe avait une jupe en tarlatane blanche toute bigarrée d'algues marines et de poissons rouges, et, par-dessus les algues et les poissons, une autre jupe en tarlatane vert de mer. Vous l'avez \Tje? Un aquarium du plus bel effet...
Et, après ces petites médisances, elle riait d'un rire cordial qui lui mettait un tremblement léger au bas du menton et aux narines.
Devant cette volubilité incompréhensible, André restait encore dans le doute. Ces choses frivoles ou
maiignes sortaient des mêmes lèvres qui, tout à l'heure, en prononçant une phrase très simple, l'avaient troublé jusqu'au fond ; elles sortaient de la même bouche qui, tout à l'heure, silencieuse, lui avait paru la bouche de la Méduse de Léonard, cette humaine fleur de l'âme rendue divine par le feu de la passion et par l'angoisse de la mort. « Quelle était donc l'essence véritable de cette créature? Avait-elle perception et conscience de sa métamorphose incessante, ou restaitelle impénétrable à elle-même et exclue de son propre mystère? Dans ses expressions et dans ses manifestations, combien entrait-il d'artifice et combien de spontanéité? » Un besoin de connaître le tourmentait jusque dans la délectation répandue en lui par le voisinage de cette femme qu'il commençait à aimer. « Ne valait-il pas mieux, au contraire, s'abandonner ingénument à la douceur première et ineffable de l'amour naissant? » Il vit Hélène faire le geste de mouiller ses lèvres dans un vin blond comme un miel liquide. Il choisit parmi les verres celui où le domestique avait versé un vin semblable, et il but en même temps qu'elle. Tous deux reposèrent ensemble sur la nappe le verre de cristal. La simultanéité de l'acte fit qu'ils se tournèrent l'un vers l'autre. Et ce regard les enflamma tous deux beaucoup plus que la gorgée de vin.
— Vous ne parlez pas? lui dit Hélène, avec une affectation de légèreté qui altérait un peu sa voix. Vous avez pourtant la réputation d'être un causeur exquis... Allons, réveillez-vous!
— Oh! mon cousin, mon cousin ! s'écria Françoise avec un air de commisération, tandis que Philippe del Monte lui murmurait quelque chose à l'oreille.
André se mit à rire.
IO L'EMi-AlST DE VOLUPTE
— Chevalier Sakumi, c'est nous qui sommes taciturnes. Réveillons-nous !
Les longs yeux de l'Asiatique pétillèrent de malice, plus rouges encore sur la rougeur sombre que le vins lui allumaient aux pommettes. Jusqu'alors il avait regardé la duchesse de Scerni avec l'expression extatique d'un bonze en présence de la divinité. Sa large face, qui semblait sortie d'une page classique d'O-kousai, le grand imagier humoriste, rougeoyait entre les chaînes de fleurs, comme une lune d'août.
— Sakumi est amoureux, reprit André à voix basse, en se penchant vers Hélène.
— De qui.^
— De vous. Vous ne vous en êtes point encore aperçue?
— Non.
— Regardez-le.
Hélène tourna la tête. Et l'amoureuse contemplation du daïmio travesti appela soudain sur ses lè^Tes un rire si peu dissimulé que le Japonais en reçut une blessure et en garda une humiliation visible.
— Tenez ! dit-elle pour le dédommager, en détachant de la guirlande un caméha blanc qu'elle jeta à l'envoyé du Soleil-Levant. Trouvez une comparaison à ma louange.
L'Asiatique porta le caméha à ses lèvres avec un geste comique de dévotion.
— Ah ! ah ! Sakumi, dit la petite baronne d'Isola, vous m'êtes infidèle !
Il balbutia quelques mots, le visage de plus en plus allumé. Tous riaient sans se contraindre, comme si cet étranger n'eût été invité que pour fournir aux autres un sujet d'amusement. André se tourna en riant vers Hélène.
t'ENFAîïT DE VOLUPTE II
Elle, la tcte relevée et même un peu rejetée en arrière, regardait furtivement le jeune homme, les paupières mi-closes, avec un de ces indescriptibles regards féminins qui semblent absorber, je dirais presque boire, tout ce qu'il y a en l'homme préféré de plus aimable, de plus désirable, de plus délectable, tout ce qui a réveillé chez la femme cette exaltation de l'instinct sexuel, Olì la passion prend son principe. Ses cils très longs voilaient l'iris incliné vers l'angle de l'orbite ; et le blanc de ses yeux nageait dans une sorte de lumière liquide, un peu azurée; un tremblement presque imperceptible remuait sa lèvre inférieure. Le rayon de son regard semblait aller à la bouche d'André comme à une douce proie.
Cette bouche, en effet, avait séduit Hélène. Pure de forme, ardente de couleur, gonflée de sensualité, un peu cruelle d'expression lorsqu'il la tenait fermée, cette bouche juvénile rappelait, par une ressemblance singulière, le portrait de ce gentilhomme inconnu qui se trouve à la galerie Borghése, profonde et mystérieuse œuvre d'art où les imaginations fascinées ont cru reconnaître l'image du divin César Borgia peinte pat le divin Sonzio. Lorsque les lèvres s'ouvraient au sourire, cette expression s'enfuyait ; et les dents blanches, carrées, égales, d'un e pureté extraordinaire, illuminaien; une bouche aussi fraîche et joyeuse que celle d'un enfant.
Dès qu'x\ndré se retourna, Hélène retira son regard, mais pas assez vite pour que le jeune homme n'en surprît point l'éclair. Et il en eut une joie si forte qu'il sentit une flamme lui monter aux joues.
« Elle me veut ! Elle me veut ! » pensa-t-il, exultant, sûr d'avoir déjà conquis cette rare créature. Et il pensa encore : « C'est une volupté jamais éprouvée *
Autour d'eux, la conversation s'animait. Hélène lui demanda :
— Vous resterez à Rome tout l'hiver ?
— Tout l'hiver, et plus encore, répondit André, à qui cette simple question parut envelopper une promesse d'amour.
— Vous y avez donc une installation ?
— Oui, palais Zuccari : domiis aurea.
— A la Trinité des Monts ? Que vous êtes heureux !
— Pourquoi heureux ?
— Parce que vous habitez un lieu que j'aime.
— On y trouve, n'est-ce pas ? recueillie comme une essence dans un vase, toute la souveraine douceur de Rome.
— C'est vrai. Entre l'obélisque de la Trinité et la colonne de la Conception, j'ai suspendu en ex-voto mon cœur catholique et païen.
Elle rit de sa phrase. Il avait un madrigal sur les lèvres au sujet de ce cœur suspendu ; mais il ne le prononça point, car il lui déplaisait de prolonger le dialogue sur ce ton faux et léger et de gâter ainsi son intime jouissance. Il se tut.
Elle resta un instant pensive. Puis elle rentra dans la conversation générale avec une vivacité plus grande encore, prodiguant les saillies et les rires, faisant scintiller ses dents et ses mots. Françoise médisait un peu de la princesse de Ferentino, non sans finesse, en faisant allusion à une récente et scabreuse aventure.
— A propos, la princesse annonce pour l'Epiphanie une seconde vente de charité, dit le baron d'Isola. Vous n'en savez rien encore ?
— Je suis dame patronnesse, répUcpia Hélène Muti.
— Et vous êtes une patronnesse précieuse, dit Phi-
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lippe del Monte, un homme sur la quarantaine, presque entièrement chauve, subtil aiguiseur d'épigrammes, avec une sorte de masque socratique où l'œil droit, toujours en mouvement, scintillait de mille expressions diverses, tandis que l'œil gauche restait toujours immobile et presque vitrifié sous le monocle, comme si l'un lui eût servi pour exprimer et l'autre pour voir. A la vente de mai, vous avez reçu une pluie d'or.
— Oh ! la vente de mai ! Quelle folie ! s*écria la marquise d'Ateleta.
Les domestiques versaient le champagne frappé. Elle ajouta :
— Tu te rappelles, Hélène ? Nos boutiques étaient voisines.
— Cinq louis pour une gorgée ! Cinq louis pour une bouchée ! se mit à crier Philippe del Monte, en imitant plaisamment la voix d'un crieur.
Hélène Muti et la marquise riaient.
— Oui, oui, c'est vrai. Vous faisiez le boniment, Philippe, dit Françoise. Quel malheur que tu n'aies pas été là, mon cousin ! Pour cinq louis, tu aurais mangé un fruit où j'aurais d'abord imprimé mes dents ; et, pour cinq autres louis, Hélène t'aurait fait boire du champagne dans le creux de sa main.
— Quel scandale î interrompit la baronne d'Isola avec une petite grimace d'horreur.
— Oh ! Mary ! et toi, est-ce que tu ne vendais pas aussi pour cinq louis des cigarettes que tu venais d'allumer en les mouillant beaucoup.^ dit Françoise qui riait toujours.
La marquise reprit, sentencieusement :
— Toute œuvre de charité est sainte. Moi, à force de mordre dansles fruits, j'ai récollé environ deux cents louis^
L'E^FA>-T DE VOLUTTE
— Et VOUS ? demanda André Sperelli à Hélène, en faisant un pénible effort pour sourire. Et vous, avec votre coupe de chair?
— Moi, deux cent soixante-dix louis.
Tout le monde plaisantait, le marquis excepté. C'était un homme déjà vieux, aflligé d'une surdité incurable, luisant de cosmétiques, maquillé d'une teinture blondàtre, artificiel de la tête aux pieds. Il ressemblait à un de ces mannequins qu'on voit dans les musées de cires. De temps en temps, presque toujours mal à propos, il émettait une sorte de petit rire sec pareil au grincement d'une mécanique rouillée qu'il aurait eue dans le corps.
— A un certain moment, reprit Hélène, le prix de la gorgée monta jusqu'à dix louis. Vous entendez ? Et, au dernier moment, ce fou de Galéas Secinaro \int m'offrir un billet de cinq cents francs pour qne je m'essuie les mains à sa barbe blonde...
Gomme toujours, chez les Ateleta, le dernier service fut splendide : car le véritable luxe de la table se montre au dessert. Mille choses exquises et rares délectaient la vue non moins que le palais, disposées avec art dans des assiettes de cristal garnies d'argent. Les guirlandes de camélias et de violettes se recourbaient entre les candélabres pampres du xviii* siècle qu'égayaient des faunes et des nymphes. Et, sur les tapisseries des murailles, les faunes et les nymphes et toutes les figures charmantes de cette mythologie pastorale, les Sylvandres et les Philis et les Rosalindes, animaient de leur tendresse un de ces clairs pays cythcréens nés de la fantaisie d'Antoine Watteau.
La légère excitation amoureuse qui gagne les
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esprits Yers la fm d'un repas orné de femmes et de fleurs se trahissait dans les discours et dans les souvenirs de cette vente où les dames vendeuses, poussées par une ardente émulation à recueillir la plus grosse somme possible, avaient attiré les acheteurs avec des témérités inouïes.
— Et vous avez accepté ? demanda André Sperelli à la duchesse.
— J'ai sacrifié mes mains à la Bienfaisance, répondit-elle. Vingt-cinq louis de plus !
— AU the perjumes oj Arabia loill not sweeten this little hand. . .
Il riait en répétant les paroles de lady Macbeth ; mais, au fond, il éprouvait une souffrance confuse, un tourment mal déterminé qui ressemblait à de la jalousie. Tout d'un coup, il venait de discerner ce je ne sais quoi d'excessif et, pour ainsi dire, de courtisanesque qui parfois altérait un peu les grandes manières de la noble dame. Certaines intonations de sa voix et de son rire, certains de ses gestes, certaines de ses attitudes, certains de ses regards exhalaient un charme trop aphrodisiaque. Elle dispensait avec trop de facilité la jouissance visuelle de ses grâces. Par instants, sous les yeux de tous, peut-être sans le vouloir, elle avait un geste, une posture, ime expression qui, dans l'alcôve, aurait fait frissonner un amant. Quiconque la regardait pouvait lui dérober une étincelle de plaisir, pouvait l'envelopper d'imaginations impures, deviner ses secrètes caresses. Elle paraissait n'avoir été créée que pour les pratiques (i'amour, et l'air qu'elle respirait était continuelletient embrasé par les désirs suscités autour d'elle.
André pensa : « Combien d'hommes l'ont possédée ?
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Combien de souvenirs garde-t-elle, dans sa chair et dans son âme ? »
Son cœur se gonflait comme d'un flot amer au fond duquel bouillonnait toujours sa tyrannique intolérance de toute possession imparfaite. Et il n'arrivait pas à détacher ses yeux des mains d'Hélène.
Dans ces mains incomparables, délicates et blanches, d'une transparence idéale, marquées de veines glauques à peine visibles, dans ces paumes un peu creusées et estompées de rose, où un chiromancien aurait découvert d'obscurs entrelacs, dix, quinze, vingt hommes avaient bu, l'un après l'autre, à prix d'or. Il voyait les têtes de ces hommes inconnus se pencher et humer le vin. Or Galéas Secinaro, un de ses amis, beau et gaillard gentilhomme, impérialement barbu comme un Lucius Verus, était un rival redoutable.
Alors, sous l'excitation de ces images, sa convoitise grandit, si farouche, et une impatience l'envahit, si torturante, qu'il lui semblait que le dîner ne prendrait jamais fin. a Ce soir même, pensa-t-il, j'aurai d'elle une promesse. » Une anxiété intérieure le peignait, comme il arrive quand on a peur de laisser échapper un bien visé par de nombreux émules. Et sa vanité, incurable et insatiable, lui représentait ri\Tesse de la victoire.
— Toi qui es une grande innovatrice, disait Hélène à Françoise, en se mouillant les doigts dans l'eau tiède d'un bol de cristal azuré et bordé d'argent, tu devrais ramener l'usage d'offrir l'eau pour les mains après qu'on a quitté la table, avec l'aiguière et I0 bassin d'autrefois. C'est vilain, cette modernité. N'est-ce pas, Sperelli?
L'iiiJFANY r"S VOLiTPTE I y
Françoise se \f,\d. Tous i'iraitèrenî. André, s'inclinsTii, ofîiit le b^as à Hélène ; et elle le regarda sans sourire, pendant qu'elle posait son bras nu sur celui du jeune homme, avec lenteuf. Ses dernières paroles avaient été gaies et légères ; ce regard, au contraire, était si grave et si profond qu'André se sentit prendre l'âme.
— Demain soir, lui demanda-t-elle, allez-vous au bal de l'ambassade de France ?
— Et vous? demanda André à son tour.
— Moi, oui.
— Moi, oui.
Ils sourirent comme deux amants. Elle ajouta en prenant un siège :
— Asseyez-vous.
Le divan était loin de la cheminée, adossé à la queue' du piano que recouvrait en partie la draperie d'une étoffe précieuse. A l'une des extrémités, une grue de bronze tenait en son bec relevé un plateau suspendu par trois petites chaînes, comme celui d'une balance ; et le plateau portait un roman nouveau et un petit sabre japonais, un waki-zashi, dont la gaine, la garde et la poignée étaient ornées de chrysanthèmes d'argent.
Hélène prit le livre, qui n'était coupé qu'à moitié ; eUe en lut le titre ; puis elle le remit dans le plateau, qui oscilla. Le sabre tomba sur le tapis. Elle et André se penchèrent en même temps pour le ramasser, et leurs mains se rencontrèrent. Remise debout, elle examina la belle arme avec curiosité et la garda entre ses mains, tandis qu'André lui parlait de ce nouveau roman d'amour.
Lorsqu'il se tut, ses yeux restèrent fixés sur les
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bras d'Hélène, découverts jusqu'aux épaules. Ces bras étaient si parfaits d'attache et de forme qu'ils lui rap~ pelaient la comparaison de Firenzuola : a le vase antique fait de main de maître » ; et tels devaient être « ceux de Pallas devant le berger ». Les doigts jouaient sur les ciselures de l'arme, et les ongles polis paraissaient continuer la finesse des gemmes qui ornaient les doigts.
— Vous de^ ez, si je ne me trompe, dit tout à coup André en l'enveloppant de son regard comme d'une flamme, vous devez être faite comme la Danae du Corrège. Je le sens, et même je le vois, d'après la forme de vos mains.
— Oh ! Sperelli !
— N'imaginez-vous pas d'après la fleur la figure entière de la plante ? Sans nul doute, vous ressemblez à la fille d'Acrisius recevant la pluie d'or, mais non pas celle de la Vente de mai, grand Dieu ! Vous connaissez le tableau de la galerie Borghése ?
— Oui.
— Me suis-je trompé ?
— Assez, Sperelli ; je vous en prie.
— Pourquoi ?
Elle se tut. A présent, ils sentaient se resserrer Je cercle qui devait les enclore, les emprisonner rapidement tous les deux. Ni l'un ni l'autre n'avait conscience de cette rapidité. Deux ou trois heures après s'être vus pour la première fois, ils se donnaient déjà l'un à l'autre en pensée ; et cet abandon réciproque leur paraissait naturel.
Après une pause, Hélène dit, sans le regarder :
— Vous êtes très jeune. Avez-vous déjà beaucoup aimé?
n répondit par une autre question :
— Quel est, à votre avis, le souverain Amant? celui dont l'imagination est assez puissante pour retrouver en une seule et unique femme tout l'Eternel féminin, ou celui qui parcourt fugiti\ement au passage toutes les lèvres comme les notes d'un clavecin idéal, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'accord sublime?
— Je ne sais pas. Et vous?
— Moi non plus, je ne sais pas résoudre ce grand problème. Mais, par instinct, j'ai parcouru le clavier, et je crains d'avoir trouvé l'accord, à en juger du moins par le pressentiment intérieur.
— Vous craignez ?
— Je crains ce que j'espère.
Il parlait ce langage maniéré avec aisance, comme pour atténuer, grâce à l'artifice des mots, la force de son sentiment. Et Hélène se sentait prendre par cette voix comme dans un filet, et tirer hors de la vie qui s'agitait autour d'eux.
Un domestique annonça :
— Son Excellence la princesse de Micigliano !
— Monsieur le comte de Gissi 1
— Madame Chrysoloras !
— Monsieur le marquis et madame la marquise Massa d'Albe !
Les salons se peuplaient. De longues traînes chatoyantes passaient sur le tapis rouge ; hors des corsages constellés de diamants, brodés de perles, enluminés de fleurs, émergeaient des épaules nues ; les chevelures scintillaient presque toutes de ces merveilleux joyaux héréditaires que l'on envie à la noblesse romaine.
— Son Excellence la princesse de Ferentino I
ao L'jeNFA.rr de volupté
— Son Excellence le dur. de Grimi ti I
Déjà se formaient des groupes différents, des foyers différents de malignité et de galanterie. Le groupe principal, où il n'y avait que des hommes, se tenait près du piano, autour de la duchesse de Scerni, qui s'était levée afm de tenir tête à cette sorte d'assaut. La princesse de Ferentino s'approcha pour saluer son amie avec un reproche.
— Pourquoi n'es-tu point venue aujourd'hui chez Nini Santamarta? Nous t'attendions.
Elle était grande et maigre, avec d'étranges yeux verts qui semblaient très lointains, au fond des orbites sombres. Elle était habillée de noir, décolletée en pointe sur la poitrine et sur le dos ; elle portait dans ses cheveux d'un blond cendré un grand croissant de brillants, comme Diane ; et elle agitait un large éventail de plumes rouges avec des gestes brusques.
— Ce soir. Nini va chez madame Van Huffel.
— J'irai, moi aussi, plus tard, un instant, dit Hélène. Je la verrai.
— Dites, Ugenta ! fit la princesse en se tournant vers André, je vous cherchais pour vous rappeler notre rendez- vous. C'est demain jeudi. La vente du cardinal Immenraet commence à midi. Venez méprendre à une heure.
— Je n'y manquerai pas, princesse.
— Il faut que j'obtienne à tout prix ce cristal de roche.
— Mais vous aurez des concurrentes.
— Qui?
— Ma cousine.
— Et encore?
— Moi, dit licióne.
L'EiSJeANT DE VOLUPTE 21
— Toi? Moiis verrons.
AluIouf d'eux, les hommes demandaient des explications. André Sperelli annonça solennellement :
— Une joute de dames au xix* siècle, pour un vase de cristal de roche ayant appartenu à Niccolò Niccoli ; vase sur lequel est gravé le Troyen Ancliise dénouant une des sandales de Vénus Aphrodite. Ce spectacle sera donné gratis, demain, à une heure de l'aprèsmidi, à l'Hôtel des Ventes, rue Sixline. Les concurrentes seront : la princesse de Ferentino, la duchesse de Scerni, la marquise d'Ateleta.
Tout le monde riait de l'annonce. G rimiti demanda :
— Les paris sont-ils autorisés ?
— La cote ! la cote ! se mit à glapir Don Philippe del Monte, en imitant la voix stridente du bookmaker Stubbs. -
La princesse de Ferentino lui donna sur l'épaule un coup de son éventail rouge. Mais la facétie parut bonne.
Les paris commencèrent. Gomme il partait du groupe des rires et des mois, d'autres dames et d'autres hommes s'approchèrent pour prendre part à l'hilarité. La nouvelle de la joute se répandait rapidement ; elle prenait les proportions d'un événement mondain ; elle occupait tous les beaux esprits.
— Donnez-moi le bras et faisons un tour, dit Hélène Muti à André.
Lorsqu'ils furent loin du groupe, dans le salon voisin, André lui serra le bras en murmurant :
— Merci I
Elle s'appuyait sur lui, s'arrêtant de temps à autre pour répondre aux saluts. Elle semblait un peu lasse ;
22 L'ENFANT DE AOLUPTE
elle était pâle comme Ics perles de son collier. Tous ces jeunes hommes élégants lui adressaient des compliments vulgaires.
— Celle sollise m'écœure, dit-elle.
En se retournant, elle vit Sakumi qui la suivait, son camélia blanc à la boutonnière, silencieux, les yeux attendris, sans oser s'approcher. Elle lui envoya un sourire miséricordieux.
— Pauwe Sakumi !
— Vous ne l'aviez pas remarqué encore? demanda André.
— Non.
— Lorsque nous étions assis près du piano, lui, d'une embrasure de fenêtre, contemplait obstinément vos mains jouant avec cette arme de son pays réduite à couper les pages d'un li\Te occidental.
— Tout à l'heure ?
— Oui, tout à l'heure. Peut-être pensait-il : « Quelle douce chose, de faire har a-kir i avec ce petit sabre orné de chrysanthèmes qui semblent fleurir de la laque et du fer sous la caresse de ses doigts ! »
Elle ne sourit point. Sur son visage était descendu un voile de tristesse et presque de souffrance. Ses yeux, vaguement éclairés sous la paupière supérieure comme par la blanche clarté d'une lampe, paraissaient envahis d'une ombre plus profonde ; une expression douloureuse abaissait les angles de sa bouche. Elle tenait le bras droit pendant le long de sa robe, avec son éventail et ses gants dans la main. Elle ne tendait plus la main à ceux qui la saluaient et qui la compUmentaient; elle n'écoutait plus personne.
— Qu'avez-vous P lui demanda André.
— Rien. Il faut que j'aille chez madame Van HufTôl.
Je vais prendre congé de Françoise. Conduisez-moi ; et puis vous m'accompagnerez jusqu'à ma voiture.
Ils rentrèrent dans le premier salon. Louis Gulli jeune musicien venu des Galabres natales pour chercher fortune, noir et crépu comme un Arabe, exécutait avec beaucoup d'âme la sonate en ut dièze mineur de Beethoven. La marquise d'Ateleta, une de ses protectrices, se tenait debout près du piano, les yeux fixés sur le clavier. Peu à peu, la musique grave et suave enlaçait dans ses cercles tous ces esprits légers, pareille à un remous lent, mais profond.
— Beethoven ! dit Hélène avec un accent presque religieux, en s'arrétant et en dégageant son bras de celui d'André.
Pour écouter, elle resta debout près d'un bananier. Elle avait le bras gauche étendu et mettait un gant, avec une lenteur extrême. Dans cette attitude, la cambrure de ses reins apparaissait plus svelte ; toute sa silhouette, continuée par la traîne, apparaissait plus haute et plus droite ; l'ombre de la plante voilait et en quelque sorte, spiritualisait la ptdeur de sa chair. André la regarda ; et, pour lui, le vêtement se confondit avec la personne.
« Elle sera mienne ! pensait-il avec une sorte d'ivresse ; car la sonate pathétique augmentait son exaltation. Elle me serrera entre ses bras, sur son cœur ! »
Il imagina qu'il se penchait et posait les lèvres sur l'épaule d'Hélène. « Etait-elle froide, cette peau diaphane, pareille à un lait très subtil que traverserait une lumière d'or? » Il eut un léger frisson et ferma les paupières à demi, comme pour en prolonger la jouissance. Il aspirait le parfum de cette femme, une éma-
24 L'ENFANTDE VOLUPTE
nation indéfinissable, fraîche, mais pourtant vertigineuse comme une vapeur d'aromates. Tout son être insurgé s'élançait avec une irrésistible véhémence vers l'étonnante créature. Il aurait voulu l'envelopper, l'attirer en lui-même, l'absorber, la boire, la posséder de quelque façon surhumaine.
Presque contrainte par le désir impétueux du jeune homme, Hélène se tourna un peu ; et elle lui sourit d'un sourire si fm, si immatériel, qu'il parut résulter, non pas d'un mouvement de lèvres, mais bien d'une irradiation de l'âme sur les lè^Tes ; tandis que les yeux, toujours tristes, restaient comme perdus dans le lointain d'un rêve intérieur. Ainsi enveloppés d'ombre, ils étaient vraiment les yeux de la ?Suit, tels que Léonard de Vinci les eût sans doute imaginés pour une figure allégorique, après avoir \ii à Milan Lucrèce Crivelli.
Et, dans la seconde que dura ce sourire, André se sentit seul avec elle au milieu de la foule. Un immense orgueil lui gonfla le cœur.
Puis, comme Hélène faisait le geste de mettre l'autre gant :
— ^^on, pas celui-ci ! pria-t-il à voix basse. Elle comprit et laissa sa main nue.
Il avait l'espérance de baiser cette main avant le départ d'Hélène. Soudainement, une vision monta dans son âme, celle de la Vente de mai, lorsque les hommes lui buvaient le champagne dans le creux des deux paumes. Et, pour la seconde fois, il fut piqué d'une jalousie aiguë.
Elle dit, en lui reprenant le bras :
— Maintenant, allons.
La sonate finie, les conversations se renouaient.
t'E>'FAyT DE VOLUPTÉ 25
pl'iis SîiÎKiét'ù. Le domestique annonça encore trois ou quatre noms, entre autres celui de la princesse Issé, q.ii entrait d'un petit tas incertain, vêtue à l'européenne, le sourire sur son visage ovale, blanche et meiiue comme une figurine de netske. Un mouvement de curiositc se prorogea dans le salon.
— - Adieu, Françoise ; à demain, dit Hélène en prenant congé de la marquise d'Atclcta.
— Tu pars si tôt ?
— On m'attend chez les Van Huffel. J'ai promis une visite.
— Quel malheur ! Mary Dyce va chanter.
— Adieu. A demain.
— Prends ceci ; et adieu. Aimable cousin, accompagnez-la.
La^ marquise lui offrit un bouquet de violettes doubles, puis se détourna pour venir à la rencontre de la princesse Issé, gracieusement. Mary Dyce, vêtue de rouge, haute et ondoyante comme une flamme, commençait à chanter.
— Je suis si lasse ! murmura Hélène en s'appuyant sur André. Demandez, je vous prie, ma pelisse.
Il prit la pelisse des mains du domestique qui la lui tendait. En aidant Hélène à la mettre, il lui effleura l'épaule du bout des doigts et sentit qu'elle frissonnait. L'antichambre était toute pleine de valets en livrées diverses. La voix passionnée de Mary Dyce pportait les paroles d'une romance de Schumann : (a Ich kann's nicht Jassen, nicht glauben... »
Ils descendirent en silence. Le domestique était parti devant pour faire avancer la voiture jusqu'au pied de l'escalier. On entendait retentir le piafl'ement des chevaux sous la voûte sonore. A chaque marche,
André sentait la pression légère du bras d'Hélène qui s'abandonnait un peu, la tête relevée et même insensiblement rejetée en arrière, les yeux mi-clos.
— Lorsque vous montiez, mon admiration vous suivait, inaperçue. Maintenant que vous descendez, mon amour vous accompagne, lui dit-il tout bas, presque humblement, avec une pause hésitante entre les derniers mots.
Elle ne répondit pas. Mais elle porta le bouquet de violettes à ses narines et en aspira le parfum. Dans ce geste, l'ample manche du manteau glissa le long du bras plus loin que le coude. La vue de cette chair vive, sortant de dessous la pelisse comme une touffe de roses blanches hors de la neige, alluma davantage encore le désir dans les sens du jeune homme, par cette singulière vertu provocatrice que prend le nu féminin mal caché sous une étoffe épaisse et lourde. Un petit frémissement lui vibrait aux lèvres, et il avait peine à retenir de brûlantes paroles.
Mais la voiture attendait au bas de l'escaUcr, et le valet de pied était à la portière.
— Chez madame Van Huffel, ordonna la duchesse en montant avec l'aide du comte.
Le valet de pied s'inchna, quitta la portière et reprit sa place. Les chevaux piaffaient, soulevant des étincelles.
— Prenez garde ! cria Hélène en tendant la main au jeune homme.
Ses yeux et ses diamants scintillaient dans l'ombre.
« Être avec elle, là, dans l'ombre, et chercher son cou avec la bouche, sous la pchsse parlumée ! » Il aurait voulu dire :
— Emmenez-moi l
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Les chevaux pialTaient.
— Prenez garde ! répéta Hélène.
Il lai baisa la main ; il y pressa ses lèvres, comme çour lui laisser sur la peau une empreinte de passion. Puis il referma la portière qui claqua ; et, rapide, avec un grand fracas, la voiture .sortit du porche sur le Forum
if
Sous le déluge gris de la boue démocratique qui submerge misérablement tant de choses belles et rares, va disparaissant aussi peu à peu cette classe restreinte de la vieille noblesse italienne où l'on gardait vivace, de père en fils, une certaine tradition familiale de haute culture, d'élégance et d'art. A cette classe que je nommerais volontiers arcadienne, parce qu'elle a jeté son plus vif éclat dans l'aimable vie du xviii® siècle, appartenaient les Sperelli. L'urbanité, l'atticisme, l'amour de toutes les délicatesses, la prédilection pour les études singuhtres, la curiosité esthétique, la passion archéologique, la galanterie raffinée, étaient dans la maison Sperelli des qualités héréditaires. En i466, un Alexandre Sperelli porta à Frédéric d'Aragon, fil» de Ferdinand roi de Naples et frère d'Alphonse duc de Calabre, le manuscrit in-folio contenant certaine»
L'E:<FANT de VOLUPTE
poésies « moins grossières » des vieux écrivains toscans, dont Laurent de Médicis lui avait fait la promesse à Pise, en i465 ; et ce même Alexandre écrivit sur la mort de la divine Simonetle, en chœur avec les doctes de son temps, une élégie latine, mélancolique et molle, à l'imitation de Tibulle. Dans le môme siècle, un autre Sperelli, nommé Etienne, se rendit en Flandre, au milieu de la vie pompeuse, de l'élégance précieuse et du faste inouï des Bourguignons ; et il s'établit à la cour de Charles le Téméraire, par une alliance avec une famille flamande. Un de ses fils. Juste, pratiqua la peinture sous la discipline de Jean Gossaert ; et il vint en Italie avec son maître, à la suite de Philippe de Bourgogne, ambassadeur de l'empereur Maximilicn près du pape Jules II, en i5o8. Il se fixa à Florence, où la principale branche de sa lignée continua de fleurir ; et il y eut pour second maître Piero di Cosimo, le peintre gai et facile, le puissant et harmonieux coloriste, dont le pinceau ressuscitait librement les fables païennes. Ce même Juste ne fut pas un artiste vulgaire ; mais il épuisa toute sa vigueur en vains efforts pour concilier sa primitive éducation gothique avec l'esprit nouveau de la Renaissance. Vers la seconde moitié du xvn® siècle, la famille des Sperelli se transporta à Naples. C'est là qu'en 1679 un Bartholomée Sperelli publia un traité astrologique de Nativitalihiis ; qu'en 1720, un Jean Sperelli donna au théâtre un opéra-bouffe intitulé /« Fausline, puis une tragédie lyrique intitulée Procné; qu'en 1756, un Charles Sperelli imprima un volume de vers erotiques où il avait rimé quantité de badinages licencieux, avec l'élégance horacienne qui était alors de mode. Louis Sperelh, à la cour du roi lazza-
rone et de la reine Caroline, fut meilleur poète et homme d'une galanterie exquise. Il versifia très agréablement, avec un certain épicurisme mélancolique ii tendre ; et il aima en fin amateur, et il eut d'innombrables aventures, quelques-unes célèbres, comme celle avec la marquise de Bugnano qui s'empoisonna par jalousie, et celle avec la comtesse de Chesterfîeld qui mourut de consomption et qu'il pleura dans des cantates, des odes, des sonnets et des élégies très suaves, quoique un peu touffues.
Unique héritier, le comte André Sperelli-Fieschi d'Ugenta continuait la tradition de la famille. C'était véritablement le tj^pe idéal du jeune seigneur italien du XIX® siècle, le légitime rejeton d'une race de gentilshommes et d'artistes élégants, le dernier descendant d'une lignée intellectuelle.
Il était pour ainsi dire tout imprégné d'art. Son adolescence, nourrie d'études variées et profondes, parut tenir du prodige. Jusqu'à vingt ans, il passa alternativement des longues lectures aux longs voyages en compagnie de son père, et il put achever son extraordinaire éducation esthéticjue sous la direction paternelle, sans nulle contrainte de pédagogue. Et ce fut justement s^n père qui lui donna le goût des ehoses de l'art, le culte passionné de la beauté, le mépris paradoxal des préjugés, l'appétit du plaisir.
Ce père, qui avait grandi au milieu des dernières splendeurs de la cour bourbonienne, savait yiwe largement ; il avait une science profonde de la vie voluptueuse, jointe à une certaine inclination byronienne vers le romantisme exalté. Son mariage même s'était fait dans des circonstances presque tragiques, après yine passion furieuse. Ensuite, il avait troublé et tour-
L'ENFANT DE VOLUPTE 3l
mente de toutes manières la paix conjugale. Finalement, il s'était séparé de sa femme ; mais il avait toujours gardé son fils près de lui, l'emmenant dans ses voyages à travers toute l'Europe.
L'éducation d'André était donc une éducation vivante, faite moins sur les livres que sur le spectacle des réalités humaines. Son esprit était corrompu, non seulement par la haute culture, mais aussi par l'expérience ; et, chez lui, la curiosité s'aiguisait d'autant plus que la connaissance s'élargissait davantage. Dès le principe, il fut prodigue de lui-même : car la grande force sensitive dont il était doué ne se lassait jamais de fournir à sa prodigalité des trésors. Mais l'expansion de cette force causait en lui la destruction d'une autre force, de la force morale, que son père déprimait sans scrupule. Et il ne s'apercevait point que savie était un progressif rétrécissement de ses facultés, de ses espérances, de son plaisir même, une sorte de renoncement progressi! ; et qu'autour de lui le cercle se resserrait toujours davantage, inexorablement, quoique avec lenteur.
Son père lui avait donné, entre autres, cette maxime fondamentale : « Il faut Jaire sa propre vie comme on fait une œuvre d'art. Il faut que la vie d'un homme intellectuel soit son œuvre propre. La vraie supériorité est là tout entière. »
Son père lui répétait aussi ce conseil : « Il faut conserver à tout prix sa liberté complète, jusque dans l'ivresse. Hahere, non haberi ; telle est la règle de l'homme intellectuel. »
Il lui disait : « Le regret est la vaine pâture d'un esprit oisif. Et, pour éviter le regret, le meilleur moyen, c'est d'occuper toujours son esprit de sensations nouvelles et d'imaginations nouvelles. »
Mais ces maximes volontaires , qui, à cause de leur ambiguïté, pouvaient aussi être interprétées comme de hautes règles morales, tombaient précisément dans une nature involontaire, c'est-à-dire dans un homme chez qui l'énergie personnelle était très débile.
Un autre germe paternel avait encore fructifié perfidement dans l'âme d'André : le germe du sophisme, a Le sophisme, disait cet imprudent éducateur, est au fond de tout plaisir et de toute douleur humaine. Affiner et multiplier les sophismes équivaut donc à affiner et à multiplier son propre plaisir ou sa propre douleur. Peut-être la science de la vie consiste-t-elle à obscurcir la vérité. Le verbe est une chose profonde où sont enfouies pour l'homme intellectuel d'inépuisables richesses. »
Ce germe avait trouvé dans le caractère malsain du jeune homme un terrain propice. Peu à peu, chez André, le mensonge vis-à-vis de lui-même plus encore que vis-à-vis des autres devint une habitude si adhérente à sa conscience qu'il finit par ne plus pouvoir jamais être absolument sincère, par ne plus pouvoir jamais reprendre la libre domination de lui-même.
La mort prématurée de son père le laissa seul, âgé de vingt ans, maître d'une fortune considérable, séparé de sa mère, à la merci de ses passions et de ses goûts. Il passa quinze mois en Angleterre. Sa mère se maria en secondes noces avec un ancien amant. Et il revint à Rome, par goût.
Rome était son grand amour ; non pas la Rome de« Césars, mais la Rome des Papes ; non pas la Rome des arcs de triomphe, des thermes, des forums, mais la Rome des villas, des fontaines, des églises. Il aurait donné le Colisée pour la Yilla Médicis, le Campo Vac-
cino pour la Place d'Espagne, l'Arc de Titus pour la Fontaine des Tortues. La magnificence princière des Colonna, des Doria, dos Barberini, le séduisait beaucoup plus que la majesté impériale en ruine. Et son grand rêve, c'était de posséder un palais couronne d'une corniche par Michel-Ange et peint à fresque par les Carrache, comme le palais Farnese ; une galerie pleine de Raphaëls, de Titicns, de Dominiquins, comme la galerie Borghese ; une villa comme celle d'Alexandre Albani, où les buis profonds, le granit rose d'Orient, le marbre blanc de Luni, les statues de la Grèce, les peintures de la Renaissance et les souvenirs attachés aux lieux mêmes composeraient un enchantement autour d'un sien amour superbe. Chez la marquis d'Ateleta, sa cousine, dans un album de confessions mondaines, à côté de la demande : « Que voudriez-vous être ? )i il avait écrit : « Prince romain. »
Arrivé à Rome vers la fin de septembre i884, ii installa son home dans le palais Zuccari, à la Trinité des Monts, au haut de la tiède et délicieuse retraite catholique où l'obélisque de Pie YI marque de son ombre la fuite des Heures. Il consacra tout le mois d'octobre aux soins de son ameublement ; puis, lorsque les chambres furent décorées et prêtes, il eut dans sa nouvelle demeure quelques jours d'invincible tristesse. C'était un été de la Saint-Martin, un « printemps des morts » grave et suave, où Rome se reposait, toute d'or, comme une ville de l'extrême Orient, sous un ciel presque laiteux, aussi diaphane que les cieux qui se reflètent dans les mers australes.
Cette langueur de l'air et de la lumière, où toutes les choses semblaient perdre leur réalité et se faire immatérielles, donnait au jeune homme un accable-
ment immense, une inexprimable sensation de mécontentement, de dcconfort, de solitude, de vide, de nostalgie.
C'était vrai : il entrait maintenant dans une autre phase de sa vie. Y trouverait-il enfin la femme et l'œuvre capables de conquérir son cœur et de devenir pour lui un but? — Il n'avait en lui-même ni la sécurité de la force, ni le pressentiment de la gloire ou du bonheur. Tout pénétré, tout imprégné d'art, il n'avait produit encore aucune œuvre remarquable. Avidi d'amour et de plaisir, il n'avait jamais encore ni complètement aimé ni joui de rien naïvem^it. Torturé par un Idéal, il n'en portait pas encore l'image bien distincte à la cime de ses pensées. Abhorrant la douleur par nature et par éducation, il était vulnérable de toutes parts, accessible de toutes parts à la douleur.
Dans le tumulte de ses inclinations contradictoires, il avait perdu toute volonté et toute moralité. La volonté, en abdiquant, avait cédé le sceptre aux instincts ; et le sens esthétique s'était substitué au sens moral. Mais, précisément, ce sens esthétique très subtil, très puissant, toujours actif, maintenait son esprit dans un certain équilibre ; de sorte qu'on pouvait dire que sa vie était une lutte continuelle de forces contmires enfermée dans les limites de cet équilibre instable. Les hommes d'intelligence, élevés dans le culte de la Beauté, conservent toujours, même en leurs pires dépravations, une espèce d'ordre.
Sur cette tristesse flottait encore le souvenir de Constance Landbrooke, vaguement, comme un parfum évaporé. Son amour pour Constance avait été un amour très délicat ; et Constance était une femme
charmante. Elle ressemblait à une création de Thomas Lawrence ; elle possédait toute la mignardise des grâces féminines chères à ce peintre des falbalas, des dentelles, des velours, des yeux lumineux, des bouches entr'ouvertes ; c'était une seconde incarnation de la petite comtesse de Shaftesbury. Vive, bavarde, très mobile, prodigue de diminutifs enfantins et de rires carillonnants, facile aux tendresses imprévues, aux mélancolies subites, aux rapides colères, elle apportait dans l'amour beaucoup de mouvement, beaucoup de variété, beaucoup de caprices. Sa plus aimable qualité était la fraîcheur, une fraîcheur tenace, continu^., de tous les moments. Lorsqu'elle s'éveillait après une nuit de plaisir, elle était toute fringante ei pure comme si elle venait de sortir du bain. En fait; voici dans quelle attitude son image revenait le plue souvent à la mémoire d'André : il la voyait avec les cheveux en partie épars sur le cou et en partie ramenés au sommet de la tête par un peigne fait de grecques d'or, avec l'iris nageant dans le blanc des yeux comme une violette pâle sur du lait, avec la bouche ouverte, humide, illuminée par les dents riantes, dans le sang rosé des gencives, à l'ombre des rideaux qui répandaient sur le lit une aube d'un glauque argenté pareil à la lumière d'un antre marin.
Mais le gazouillement mélodieux de Constance Landbrooke avait passé sur l'âme d'André comme une de ces musiques légères qui pour un temps laissent dans l'esprit une ritournelle. Plus d'une fois pendant ses mélancolies du soir, elle lui avait redit. les yeux voilés de larmes : « / know you love me tiot.. » En effet, il ne 'aimait pas : elle ne comblait
pas son désir. Son idéal féminin était moins septentrional. Idéalement, ce qui l'attirait, c'était une de CCS courtisanes du xvi^ siècle qui semblent porter sur le visage un voile tissé par quelque sortilège nocturne.
En rencontrant Hélène Muti, duchesse de Scerni, il pensa : « La voici ! » Et tout son ctre eut un transport de ioie, dans le pressentiment de la possession.
Le jour suivant, rue Sixtine, rilùtel des Vcntc-^ était plein de gens du monde, venus pjur asfi^le^ à la joute annoncée.
Il pleuvait fort. Dans les salies humides et basses entrait une lumière grise ; le long des murs étaient disposés en ordre plusieurs meubles de bois sculpté, plusieurs grands diptyques et triptyques de l'école toscane du xiv^ siècle; quatre tapisseries flamandes représentant l'Histoire de Narcisse pendaient jusqu'à terre ; les majoliques de Méiaure occupaient deux longues vitrines ; les étoffes, pour la plupart ecclésiastiques, étaient, soit dépliées sur les sièges, soit amoncelées sur les tables; les antiquités les plus rares, les ivoires, les émaux, les cristaux, les gemmes gravées, les médailles, les monnaies, les livres d^heures, les manuscrits enluminés, les argenteries ciselées étaient
réunis dans une haute armoire ^itrée, derrière la table des commissaires-priseurs ; une odeur étrange, produite par l'humidité du lieu et par toutes ces vieilles choses, emplissait l'air.
Lorsque André Sperelli entra en compagnie de la princesse de Ferentino, il eut un tremblement secret. «Est-elle arrivée déjà?» pensait-il. Et, vite ses yeux la cherchèrent.
Déjà elle était arrivée. Elle était assise devant la table du commissaire-priseur, entre le chevalier Davila et Don Philippe del Monte. Elle avait posé sur le bord de cette table ses gants et son manchon de loutre, d'où sortait un bouquet de violettes. Elle tenait à la main un petit bas-relief d'argent attribué à GaradossoFoppa, et l'examinait avec une grande attention. Les objets passaient de main en main le long de la table ; le commissaire-priseur en faisait l'éloge à haute voix; les personnes debout derrière la file des chaises se penchaient pour regarder; puis l'enchère commençait. Les chiffres se suivaient rapidement. Le commissairepriseur criait sans cesse :
— C'est bien vu, bien entendu?
Quelque amateur, stimulé par ce cri, jetait un chiffre plus fort, en regardant ses concurrents. Aior le commissaire-priseur criait, le marteau levé :
— Une fois ! deux fois ! trois fois !
Et il frappait sur la table : l'objet appartenait au dernier offrant. Un murmure se propageait à l'entour ; puis l'enchère recommençait. Le chevalier Davila, un gentilhomme napolitain de taille gigantesque et de manières presque féminines, célèbre collectionneur et connaisseur en majoliques, donnait son avis sur chaque pièce importante. A cette vente car-
L'ENFANT DE VOLUPTli 3g
dinalicc, il y avait trois articles réellement « supérieurs » : V Histoire de Nartisse, la coupe de cristal de roche et un heaume d'argent ciselé, ouvrage d'Antoine PoUaiuolo, donné par la Seigneurie de Florence au comte d'Urbin en i/Ì72,pour récompense des services rendus au temps de la prise de Vol te ire.
— Voici la princesse, dit Philippe del Monte à Hélène.
Hélène se leva pour saluer son amie.
— Déjà dans l'arène 1 s'écria la princesse da Ferentino.
— Déjà.
— Et Françoise?
— Elle n'est pas encore venue.
Quatre ou cinq jeunes hommes élégants, le duc de Grimiti, Robert Casteldieri, Ludovic Barbarisi, Jean Rùtolo, s'approchèrent. D'autres survinrent. Le fouettement de la pluie couvrait les paroles.
Hélène tendit la main à Sperelli, franchement, comme à tous les autres. Et il eut la sensation que ce serrement de main l'éloignait d'elle. Hélène lui parut froide et grave. Tous ses rêves se glacèrent et s'abimèrent en une seconde ; les souvenirs de la soirée précédente se brouillèrent; les espérances s'éteignirent. Qu'avait-cllc? Ce n'était plus la même femme. Elle était vêtue d'une longue pelisse de loutre et portait sur la tête une espèce de toque, aussi de loutre. Dans l'expression de son visage, il y avait quelque chose d'âpre et de presque méprisant.
— Pour la coupe, dit-elle à la princesse, il faut encore attendre.
Et elle se rassit.
Chaque objet passait par ses mains. Un centaure
gravé en creux dans une sardoine, œuvre très fine qui provenait peut-être du musée dispersé de Laurent-le- Magnifique, la tenta ; elle prit part aux enchères. Elle communiquait son offre au commissaire-priseur, d'une voix basse, sans lever les yeux sur lui. Un moment \int où les compétiteurs s'arrêtèrent, et la pierre lui fut adjugée à bon compte.
— Excellente acquisition, dit André Sperelli, qui se tenait debout derrière la chaise de l'acheteuse.
Hélène ne put réprimer un léger sursaut. Elle prit la sardoine et la lui fit voir, en levant la main à la hauteur de l'épaule, sans se retourner. C'était réellement une très belle chose.
— Ce pourrait être le centaure copié par Donatello, ajouta André.
Et, dans son âme, en même temps que l'admiration pour la chose belle, surgit l'admiration pour le noble goût de la dame qui la possédait maintenant. (( Elle est donc, en tout, une élue? pensa-t-il. Quels plaisirs elle donnerait à un amant raîTmé ! » Dans son imagination, elle grandissait ; mais, en grandissant, elle se dérobait à lui. La pleine sécurité de la visite au soir se changeait en une sorte de déconfort, et les doutes primitifs renaissaient. Il avait trop rêvé pendant la nuit, les yeux ouverts, dans un bain de félicité sans bornes, tandis que le souvenir d'un geste, d'un sourire, d'un air de tête, d'un pli de vêtement, le prenait et l'enlaçait comme un fdet. Maintenant, tout ce monde imaginaire s'écroulait misérablement au contact de la réalité. Il n'avait pas revu dans les yeux d'Hélène ce salut singulier qui avait tant occupé sa pensée ; confondu parmi les autres, il n'avait obtenu d'elle le privilège d'aucune distipxction. a Pour
quoi? » n se sentait humilié. Toute cette sotte gent d'alentour l'irritait ; elles l'irritaient aussi, ces choses qui captivaient l'attention d'Hélène ; il l'irritait, ce Pliilippe del Monte qui se penchait de temps en temps vers elle, pour lui murmurer sans doute quelque médisance. La marquise d'Ateleta survint. Elle était gaie, comme d'habitude. Son rire, au milieu des hommes qui déjà l'entouraient, fit retourner vivement Don Philippe.
— Yoici la trinité au complet, dit-il en se levant André prit aussitôt la place vide près de la duchesse. Le subtil parfum des violettes lui vint jusqu'aux narines, et il murmura :
— Ce ne sont plus celles d'hier soir.
— Non, fit Hélène avec froideur.
Dans sa mobilité ondoyante et caressante comme le flot, il y avait toujours la vague menace d'un froid imprévu. Elle était sujette à des rigidités soudaines. André se tut, sans comprendre.
— C'est bien wi, bien entendu? criait le commissaire-priseur.
Les chiffres montaient. La joute était ardente autour du heaume de Pollaiuolo. Même le chevalier Davila entrait en lice. Il semblait que l'air s'échauffât peu à peu et que le désir de ces choses belles et rares s'emparât de tous les esprits. Le délire s'étendait comme une contagion.
A Rome, cette année-là, l'amour du bibelot et du bric-à-brac avait grandi jusqu'à l'excès ; tous les salons de la noblesse et de la haute bourgeoisie étaient encombrés de « curiosités » ; toutes les dames taillaient les coussins de leurs divans dans des chasubles ou dans des chapes, et mettaient leurs roses dans un pot
;j?. I. 'ENFANT DE VOLUPTE
de pharmacie ombrien ou dans une coupe de calcédoine. Les salles de vente étaient les rendez-vous de prédilection, et les ventes étaient très fréquentées. Dans l'après-midi, à l'heure du thé, les dames, par élégance, arrivaient en disant : « Je viens de la vente du peintre Gampos. Grande animation. Des plats hispano-arabes magnifiques ! J'ai eu un joyau de Marie Leczinska. Voyez. »
— C'est bien vu, bien entendu?
Les chiffres montaient. Les amateurs se bousculaient autour de la table. Entre les Nativités et les Annonciations giottesques, les élégants faisaient assaut de beau langage. Dans cette odeur de moisissure et d'antiqi-iailles, les dames apportaient le parfum de leurs fourrures et surtout celui des violettes, parce que tous les manchons en contenaient un petit bouquet, selon la mode charmante d'alors. La présence de toutes ces personnes répandait dans l'air une tiédeur délicieuse, comme dans une chapelle humide où il y aurait eu beaucoup de fidèles. Dehors, la pluie continuait de tomber et la lumière de s'affaiblir. On alluma les petites flammes du gaz, et les deux clartés diverses luttaient.
— Une fois ! deux fois ! trois fois î
Le coup de marteau mit lord Humphrcy Heathfield en possession du heaume florentin. L'enchère recommença sur de petits objets, qui passaient de main en main le long de la table. Hélène les prenait délicatement, les examinait et les déposait devant André, sans rien dire. C'étaient des émaux, des ivoires, des montres du xviii® siècle, des bijoux d'orfèvrerie milanaise du temps de Philippe-le-More, des livres d'heures écrits en lettres d'or sur des vélins colorés
L'ENFAST I)L VOLUPTÉ Zi3
d'azur. Entre les doigts de la duchesse, ces matières précieuses semblaient acquérir plus de prix. Les petites mains avaient parfois un léger tremblement au contact des choses les plus désirables. André regardait avec intensité ; et son imagination transmuait en caresse chaque mouvement de ces mains.
« Mais pourquoi déposait-elle les objets , sur la table, au lieu de les lui offrir ?» — Il prévint le geste d'Hélène en tendant la main. Et, dès lors, les ivoires, les émaux, les bijoux passèrent des doigts de l'aimée dans ceux de l'amant, à qui ils communiquaient un délice inexprimable. Il semblait qu'il entrât en ces choses une parcelle du charme amoureux de cette femme, comme entre dans le fer un peu de la vertu d'un aimant. C'était une véritable sensation magnétique de délice, une de ces sensations aiguës et profondes qu'on n'éprouve guère qu'aux débuts de l'amour et qui, différentes en cela de toutes les autres, paraissent n'avoir ni siège physique ni siège moral . mais résider dans un élément neutre de notre être, dans un élément intermédiaire et de nature inconnue.
André pensa pour la seconde fois : « C'est une volupté jamais éprouvée. »
Une torpeu-T légère l'envahissait ; peu à peu, il perdait conscience du lieu et du temps.
— Je vous conseille cette montre, lui dit Hélène, avec un regard dont il ne comprit pas d'abord la signification.
C'était une petite tête de mort, sculptée dans l'ivoire avec une extraordinaire puissance d'imitation anatomique. Chaque mâchoire portait une file de diamants, et deux rubis scintillaient au fond des
orbites. Sur le front était gravée cette devise : rlit noRA ; et, sur rocciput, cette autre : tibi, hippo- LYTA. Le crâne s'ouvrait comme une tabatière, bien que la commissure fût presque invisible. Le battement intérieur donnait au crâne minuscule une inexprimable apparence de vie. Ce joyau mortuaire, offrande d'un artiste mystérieux à son aimée, avait dû marquer les heures de l'ivresse et avertir par son symbole les âmes éprises.
En vérité, pour la mesure du temps, la Volupté ne pouvait rien souhaiter de plus exquis ni de plus suggestif. André pensa : a. Me le conseille-t-elle pour nous?)) Et cette pensée ressuscita toutes ses espérances, les fit remonter tumultueusement d'entre les incertitudes. Il se jeta dans l'enchère avec une sorte d'enthousiasme. Deux ou trois compétiteurs acharnés lui donnaient la réplique, entre autres Jean Rùtolo qui, ayant pour maîtresse Donna Hippolyta Albonico, était tenté par l'inscription : tibi, hippolyta.
Bientôt, Rùtolo et SperelH restèrent seuls en concurrence. Les chiffres montaient plus haut que la valeur réelle de l'objet, ce qui faisait sourire le commissairepriseur. A un certain moment, Jean Rùtolo, vaincu par l'obstination de son rival, cessa de répondre.
— C'est bien vu, bien entendu ?
L'amant d'Hippolyta, un peu pâle, cria un dernier chiffre. Sperelli surenchérit. Il y eut un silence. Le commissaire-priseur regardait les compétiteurs ; puis il leva lentement son marteau, regardant toujours.
— Une fois ! deux fois ! trois fois !
La tête de mort resta au comte d'Ugenta. Un murmure courut dans la salle. Une ondée de lumière entra par le vitrage et fit resplendir les fonds doré»
des triptyques, aviva le front dolent d'une madone siennoise et le petit chapeau gris de la princesse de Ferentino, couvert d'écaillés d'acier,
— A quand la coupe ? demanda la princesse avec impatience.
Ses amis consultèrent le catalogue. Il n'y avait plus d'espoir que la coupe du bizarre humaniste florentin passât aux enchères ce jour-là. La grande concurrence faisait que la vente avançait lentement. Il restait encore une longue liste de menus objets, camées, monnaies, médailles. Plusieurs antiquaires et le prince Stroganow se disputaient chaque pièce. Tous ceux qui attendaient eurent une désillusion. La duchesse de Scerni se leva pour partir.
— Adieu, SperelU, dit-elle. A ce soir, peut-être.
— Pourquoi dites-vous : « peut-être » ?
— Je ne me sens pas bien.
— Qu'avez-vous ?
Sans répondre, elle se tourna vers les autres en saluant. Mais les autres suivaient son exemple ; ils sortaient avec elle. Les jeunes hommes plaisantaient sur le spectacle manqué. La marquise d'Ateleta riait ; mais la princesse de Ferentino paraissait de fort méchante humeur. Les valets de pied qui attendaient dans le corridor firent avancer les voitures, comme à la porte d'un théâtre ou d'une salle de concert.
— Vous ne venez point chez Laure Miano ? demanda la marquise à Hélène.
— Non ; je rentre chez moi.
Elle attendit sur le bord du trottoir que son coupé fût avancé. La pluie se dissipait ; entre les larges nuées blanches, on apercevait quelques intervalles d'azur ; un faisceau de rayons mettait des lueurs sur
les dalles. Et la jeune lemme, inondée de cette clarté d'un blond rose, dans son magnifique manteau qui tombait avec des plis droits presque symétriques, était très belle. Lorsque André entrevit l'intérieur du coupé capitonné de satin comme un boudoir et où luisait le cylindre d'argent plein d'eau chaude destiné à tenir tiède les petits pieds de la duchesse, le rêve de la soirée précédente lui revint à l'esprit. « Être là, avec elle, dans cette intimité si recueillie, dans cette tiédeur faite de 50/1 haleine, dans le parfum des violettes fanées, derrière les glaces embuées qui laissent à peine entrevoir les rues couvertes de fange, les maisons grises, la foule obscure ! »
Mais elle pencha légèrement la tête à la portière, sans sourire ; et la voiture partit vers le palais Barberini, laissant au jeune homme une vague tristesse, une sorte de langueur découragée.
Elle avait dit : « peut-être. » Elle pouvait donc ne pas venir au palais Farnese. Et alors ?
Ce doute l'accablait. La pensée de ne pas la revoir lui était insupportable ; déjà toutes les heures passées loin d'elle lui pesaient. Il se demandait à lui-même : « Je l'aime donc déjà tant ? » Son esprit semblait enfermé dans un cercle où tourbillonnaient confusément tous les fantômes des sensations éprouvées en présence de cette lemme. Soudain émergeaient de sa mémoire, avec une exactitude singulière, soit une phrase d'elle, soit une intonation, une attitude, un mouvement des yeux, la /orme d'un divan où elle s'était assise, le finale de la sonate de Beethoven, une note de Mary Dyce, la figure du domestique qui se tenait à la portière, une particularité quelconque ; et ces images obscurcissaient par leur vivacité l'existence
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courante, se superposaienL aux choses actuelles, lì lui parlait mentalement ; il lui disait mentalement tout ce qu'il lui dirait plus tard, en réalité, dans les entretiens futurs. Il prévoyait les scènes, les hasards, les vicissitudes, tous les troubles de l'amour, selon les suggestions capricieuses de son désir. . . a De quelle façon se donnerait-elle à lui, la première fois? »
En montant l'escalier du palais Zuccari pour rentrer chez lui, cette idée lui traversa l'esprit : « Elle viendrait là, sans nul doute... La rue Sixtine, la rue Grégorienne, la place de la Trinité des Monts étaient presepe désertes, surtout à certaines heures. La maison n'était habitée que par des étrangers. Elle pourrait donc s'y aventurer sans crainte. Mais comment l'y attirerait-il? — Son impatience était si grande qu'il aurait' voulu pouvoir dire : « Elle viendra demain ! »
Il pensa : « Elle est libre. Elle n'est pas tenue par la vigilance d'un mari. Personne ne peut lui demander compte de ses absences, fussent-elles longues, fussentelles insolites. Elle est maîtresse de tous ses acles,^ toujours. » Subitement, son esprit lui représenta des journées entières, des nuits entières de volupté. Il regarda autour de lui, dans la chambre chaude, profonde, secrète ; et ce luxe intense et rare, iait d'art exclusivement, lui plut pour elle. Cet air attendait sa respiration ; ces tapis demandaient à être loulés par son pied ; ces coussins voulaient l'empreinte de son corps.
(( Elle aimera ma maison, pensa-t-il. Elle aimera les choses que j'aime. » Cette pensée lui procurait une indicible douceur ; et il lui semblait déjà qu'une âme nouvelle, consciente de la joie prochaine, palpitât sous les hauts plalonds.
Il demanda le thé à son domestique et s'instai V
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devant la cheminée pour savourer à l'aise les fictions de son espérance. Il tira de l'étui la petite tête gemmée et se mit à l'examiner av"î attention. A la clarté du leu, la mince denture de diamants brillait sur l'ivoire jaunâtre et les deux rubis illuminaient l'ombre des orbites. Sous le crâne poli résonnait l'incessante pulsation, le battement continu du temps : — huit HCR A. — Quel artiste pouvait bien avoir eu pour son Hippolyta cette superbe et libre fantaisie de mort, en un siècle où les émailleurs ornaient de tendres idylles les petites montres destinées à marquer pour des sigisbées l'heure des rendez-vous dans des parcs de Watteau? La sculpture révélait une main savante, vigoureuse, en possession d'un style propre ; elle était digne en tout d'un maître du xv^ siècle aussi pénétrant que Verrocchio.
« Je vous conseille cette montre. » André souriait un peu en se rappelant les paroles d'Hélène, prononcées de si étrange façon après un silence si froid. — Certainement, lorsqu'elle avait dit cette phrase, elle pensait à l'amour ; elle pensait certainement aux prochains rendez-vous d'amour. Mais pourquoi, plus tard, clait-elle redevenue impénétrable? Pourquoi ne s'étaitelle plus souciée de lui? Qu'avait-elle? — André s'égara dans cette recherche. Pourtant l'air chaud, la mollesse du fauteuil, la lumière discrète, les reflets changeants du feu, l'arôme du thé, toutes ces agréables sensations ramenèrent son esprit aux erreurs délicieuses. Il allait rêvant sans but, comme en un fantastique labyrinthe. Chez lui, la pensée prenait parfois la vertu de l'opium : elle pouvait enivrer.
— Je me permets de rappeler à monsieur le comte qu'il est attendu pour sept heures au palais Doria, lui
dit à demi-voix son valet de chambre, qui avait aussi pour fonction de lui rafraîchir la mémoire. Tout est prêt.
Il passa, pour se vctir . "s une chambre octogone, le plus élégant vestiaire q •. pût désirer un jeune seigneur moderne. En s'habiliant, il avait pour sa personne une infmité de soins minutieux. Sur un grand sarcophage romain, transformé avec beaucoup de goût en table de toilette, se trouvaient disposés en bel ordre les mouchoirs de batiste les gants de bal, les portecartes, les étuis à cigarettes, les fioles d'essences et cinq ou six gardénias frais dans de petits vases de porcelaine azur : toutes ces choses vaines et frêles sur cette masse de pierre où était sculpté un cortège funèbre, œuvre d'un ciseau merveilleux.
An pntaîs Dorîa, comme on causait de choses et d'autres, la vieille duchesse Angelieri dit, à propos des couches récentes de Laure Miano :
— Il paraît que Laure et Hélène Muti sont brouillées.
— A cause de George, peut-être? demanda une autre dame en riant.
— On le dit. C'est une histoire qui a commencé cet été à Lucerne...
— Mais Laure n'était pas à Lucerne.
— Précisément. Mais son mari s'y trouvait...
— C'est, je crois, une méchanceté, rien de plus, interrompit la comtesse florentine Blanche Dolcebuono. George est maintenant à Paris.
André avait entendu, malgré le bavardage d'Eugénie Stamina qui, assise à sa droite, l'occupait sans trêve.
L'KNFATIT DR VOLUPTÉ 5l
Les paroles de Bianche Dolcebuono ne suffisaient pas pour adoucir la piqûre aiguë. Il aurait voulu, du moins, savoir la chose à fond. Mais la -duchesse Angelieri renonçait à continuer, et d'autres conversations s'entrecroisaient parmi les grandes roses triomphantes de la villa Pamphili.
« Quel était ce George? Peut-être le dernier amant d'Hélène? Elle avait passé à Lucerne une partie de l'été. Elle venait de Paris. Au sortir de la vente, elle avait refusé d'aller chez Laure Miano. » Dans l'esprit d'André, les apparences itaient contre elle, toutes. Un désir atroce l'envahit de la revoir, de lui parler. L'in^itation au palais Farnese était pour dix heures ; à dix heures et demie, il s'y trouvait déjà, dans l'attente.
Il attendit longtemps. Les salons s'emplissaient avec rapidité ; le bal commençait. Dans la galerie d'Annibal Garrache, les déesses romaines rivalisaient de beauté avec les Arianes, avec les Galatées, avec les Aurores, avec les Dianes des fresques ; les couples tourbillonnaient en exhalant des parfums ; les mains gantées des dames pressaient l'épaule des cavaliers ; les têtes constellées de pierreries s'inclinaient ou se dressaient ; il y avait des bouches entr'ouverces qui brillaient comme la pourpre, des épaules nues qui luisaient sous un voile de moiteur éparse, des seins qui semblaient rompre le corsage par la violence du halètement.
— Vous ne dansez point, SpereUi? demanda Gabrielle Barbarisi, une jeune fille brune comme Y oliva speciosa, tandis qu'elle passait au bras d'un cavalier, en faisant palpiter delà main son éventail, et, du sourire, un signe qu'elle avait dans une fossette au coin de la bouche.
— Plus tard, répondit André. Plus tard. Insoucieux des présentations et des saluts, il sentait
croître son tourment dans cette attente inutile ; et il circulait de salle en salle, au hasard. Le ce peut-être » lui faisait craindre qu'Hélène ne vînt pas. « Et si réellement elle ne venait pas.^ Quand la reverrait-il? » Blanche Dolcehuono passait ; et, sans savoir pourquoi, il se mit à son côté, lui disant mille choses aimables : cette compagnie lui donnait un peu de soulagement. Il aurait voulu lui parler d'Hélène, l'interroger, se rassurer. L'orchestre attaqua une mazurka très langoureuse ; et la comtesse florentine entra dans la danse avec son cavalier.
Alors André se dirigea vers un groupe de jeunes gens qui était près d'une porte. Là se trouvaient Ludovic Barbarisi et le duc de Beffi, avec Philippe del Gallo et Gino Bomminaco. Ils regardaient tourner les couples, en échangeant des médisances un peu grossières. Barbarisi racontait que, dansant une valse avec la comtesse de Lucoli, il avait vu les deux rondeurs de sa poitrine.
— Mais comment?
— Essaie. Il suffit de plonger les regards dans le corsage. Je t'assure que cela en vaut la peine...
— Avez-vous remarqué madame Chrysoloras ? Regardez donc !
Le duc de Beffi montrait une danseuse qui, pareille à une prêtresse d'Alma Tadema, avait un flamboiement de cheveux roux sur un front blanc comme un marbre de Luni. Son corsage était attaché aux épaules par un simole ruban.
Bomminaco se mit à disserter sur l'odeur singulière qu'ont les femmes rousses.
— Cette odeur-là, tu la connais bien, dit Barbarisi avec malice.
— Pourquoi ?
— La Miciglinno...
Le jeune homme fut manifeslcment flatlé d'entendre nommer une de ses maîtresses. Au lieu de protester, il rit. Puis, s'adressant à Sperelli :
— Qu'as-tu, ce soir? Tout à l'heure, ta cousine le cherchait. Elle danse maintenant avec mon frère. La voici.
— Regarde ! s'écria Philippe del Gallo. L'Albonico est revenue. Elle danse avec Jean.
— Hélène Muti est revenue aussi depuis une semaine, fit Ludovic. La belle créature !
— Elle est ici?
— Je ne l'ai pas vue encore.
André eut au cœur un sursaut : il redoulait qu'une de ces .bouches ne proférât contre Hélène quelque malignité. Mais le passage de la princesse Issé, au bras du ministre de Danemark, fit dévier la conversation. Néanmoins, pour savoir, pour découvrir, il se sentait poussé par une curiosité téméraire à ramener le discours sur lenoni de l'aimée ; mais il n'osa pas. La mazurka finissait ; le groupe se dispersait. « Elle ne vient pas ! Elle ne vient pas ! » Son inquiétude secrète grandissait si cruellement qu'il eut en\de d'abandonner les salons : le contact de cette foule lui était intolérable.
En se retournant, il vit apparaître sur le seuil de la galerie la duchesse de Scerni au bras de l'ambassadeur de France. Un instant, leurs regards se rencontrèrent ; et, pendant cet instant, leurs yeux parureni s'attirer, se pénétrer, se boire. Tous deux sentirent qu'ils se cherchaient l'un l'autre ; à un certain moment, tous deux sentirent, au milieu du bruit, descendre sur
ìciir âme un silence et un abîme s'ouvrir où tout le monde environnant disparut sous la violence d'une pensée unique.
Elle s'avançait dans la galerie peinte par leCarrache, Olì la presse était moindre ; et sa longue traîne de brocart blanc ia suivait sur le plancher comme une onde lourde. Ainsi blanche et simple, elle passait en tournant la tote pour répondre aux nombreux saints, avec un aîr de fatigue manifeste, avec un sourire un peu forcé qui lui fronçait les angles de la bouche, tandis que ses yeux semblaient plus grands sous le front exsangue. Cette pâleur extrême donnait, non pas au front seulement, mais à toutes les hgncs du visage, une ténuité d'apparition lunaire. Ce n'était plus ni la femme assise à la table des Ateleta, ni celle de l'Hôtel des Ventes, ni celle arrêtée un instant sur le trottoir de la rue Sixtine. A cette heure, sa beauté avait une expression d'idéaUté souveraine, qui paraissait plus splendide au milieu des autres femmes échauffées par la danse, excitées, trop remuantes, un peu con\Tilsées. Des hommes la regardaient et restaient pensifs. Même dans les esprits les plus obtus et les plus vides, elle mettait un trouble, une inquiétude, une indéfinissable aspiration. Quiconque avait le coeur hbre imaginait avec un frémissement profond l'amour de cette femme ; quiconque avait une maîtresse éprouvait un regret obscur en rêvant dans son cœur mal satisfait une jouissance inconnue ; quiconque portait en soi, ouverte par une autre femme, la plaie d'une jalousie ou d'une tromperie, sentait bien qu'il pourrait guérir.
Elle s'avançait parmi les hommages, enveloppée par là regard des hommes. Au bout de la galerie, elle
rejoignit un groupe de dames qui parlaient avec animation en agitant leurs éventails, sous la fresque de Persée et de Pliinóe pclrifié. îl y avait la princesse de Ferentino, llortcnsc Massa d'Albe, la marquise Daddi-Tosinghi, Blunclic l>oicebuono.
— Pourquoi si tard? lui demanda celte dernière.
— J'ai beaucoup hésité avant de venir; je ne me sens pas bien.
— En effet, tu es pâle.
— Je crois que je vais avoir encore ma névralgie faciale, comme l'an passé.
— Dieu t'en préserve !
— Regarde madame de la Boissière, Hélène, dit Giovanella Daddi, de son étrange voix rauque. Ne dirait-on pas un dromadaire habillé en cardinal, avec une perruque jaune ?
Les dames se mirent à rire en chœur, dans la palpitation des éventails. Des salles voisines arrivaient les premières notes d'une valse hongroise. Les cavaliers se présentèrent. André put enfin offrir le bras à Hélène et l'emmener avec lui.
— J'ai cru que l'attente me ferait mourir. Si vous n'étiez pas venue, Hélène, je serais allé vous chercher n'importe où. Lorsque je vous ai vu entrer, j'ai eu peine à retenir un cri. C'est le second soir que je vous vois ; mais il me semble déjà que je vous aime depuis une éternité. Penser à vous, à vous seule, toujours, c'est maintenant la vie de ma vie...
Il proférait ces paroles d'amour à voix basse, sans la regarder, les yeux fixés devant lui ; et elle l'écoutait dans la même attitude, impassible en apparence, presque marmoréenne. Il restait peu de monde dans la galerie. Le long des murs, entre les bustes des
Césars, les cristaux dépolis des lampes en forme de lis versaient une lumière égale, sans excès. La profusion des plantes vertes et fleuries donnait l'image d'une serre somptueuse. Les ondes de la musique se propageaient dans l'air chaud, sous les voûtes sonores, glissant sur toute cette mythologie comme une brise sur un fastueux jardin.
— M'aimerez-Yous ? demanda-t-il. Dites-moi que vous m'aimerez !
Elle répondit avec lenteur :
— Je ne suis venue que pour vous.
— Dites-moi que vous m'aimerez ! répéla-t-il, tandis que tout le sang de ses veines affluait à son cœur comme un torrent de joie.
Elle répondit :
— Peut-être.
Et elle le regarda de ce même regard qui, le soir précédent, lui avait semblé une divine promesse, de cet indéfinissable regard qui donnait à la chair comme la sensation d'un attouchement tendre et velouté. Puis ils se turent tous les deux ; et ils écoutèrent l'enveloppante musique de la danse qui, tour à tour, se faisait lente comme un murmure ou s'emportait comme un tourbillon soudain.
— Youlez-vous que nous dansions? demanda-t-il, avec un frisson intérieur à la pensée de l'enlacer dans ses bras.
Elle hésita un peu, puis elle répondit :
— Non ; je ne veux pas.
Et, comme elle voyait la duchesse de Bugnara, sa tante maternelle, entrer dans la galerie avec la princesse Alberoni et l'ambassadrice de France :
— Maintenant, soyez prudent, ajouta-t-elle ; laissezmoi.
Elle lui tendit sa main gantée et alla rejoindre Ics trois dames, seule, d'un pas rythmique et léger. Sa longue traîne blanche donnait à sa personne et à sa démarche une grâce souveraine ; et l'ampleur, la pesanteur du brocart contrastaient avec la finesse de sa ceinture. André, la suivant des yeux, se répétait mentalement la phrase qu'elle avait dite : « Je ne suis venue que pour vous. » — Si belle, elle n'était venue que pour lui, pour lui seul ! — Soudain, du fond du cœur, il lui remonta un reste de l'amertume qu'y avait mise le propos de la duchesse Angelieri. L'orchestre se lançait impétueusement dans une reprise... Et jamais il n'oublia ni cette musique, ni celte subite angoisse, ni l'attitude de cette femme, ni la splendeur de l'étoffe traînée, ni le moindre pli, ni la plus petite ombre, ni aucune particularité de cette minute suprême.
Peu après, îléicne avait quitté le palais Farnese presque j'uili\ement, sans prendre congé ni d'André ni de personne. Elle était donc restée au bal une demiheure à peine. Son amant l'avait cherchée dans tous les salons, longuement et vainemeiiL
Le lendemain matin, il envoya un domestique au palais Barberini pour prendre des nouvelles ; et il apprit qu'elle était malade. Le soir, il y alla lui-même, avec l'espoir d'être reçu ; mais une femme de chambre lui dit que madame souH'rait beaucoup et ne voulait voir personne. Le samedi, vers les cinq heures de l'après-midi, il y retourna, espérant toujours.
Il sortit à pied du palais Zuccari. Un crépuscule bleuâtre et cendré, assez lugubre, s'étendait peu à peu sur Rome comme un pesant vélum. Déjà sur la place Barberini, autour de la fc-fitaine, les lanternes brûlaient
L'E^FA^if DE VOLUPTÉ 5q
avec de petites flammes très pâles, comme des cierges autour d'un cercueil ; et le Triton, privé de son âme liquide et sonore, ne jetait plus d'eau. Par la rue en pente descendaient des chariots attelés de deux ou trois chevaux mis en file et des handes d'ouvriers revenant de la ville haute. Quelques-uns, bras dessus bras dessous, se dandinaient en chantant à gorge déployée une chanson obscène.
Il s'arrêta pour leur livrer passage. Deux ou trois de ces figures rougcâtres et louches restèrent gravées dans sa mémoire. Il remarqua ju'un charretier avait une main bandée, et que le bandage était maculé de sang. Il en remarqua un autre, agenouillé sur son chariot, la face livide, les orbites caves, la bouche contractée, comme un homme empoisonné. Les paroles de la chanson se m'*laient aux cris gutturaux, aux coups de fouet, au bruit des roues, au tintement des sonnailles, aux injures, aux blasphèmes, aux rires âpres.
Sa tristesse s'aggrava. Il se trouvait dans une disposition d'esprit étrange. La sensibilité de ses nevl's était si aiguë que la moindre impression faite sur lui par les choses extérieures ressemblait à une profonde blessure. Tandis qu'une pensée fixe occupait et tourmentait tout son être, il avait tout son être exposé aux heurts de la vie environnante. Malgré toute la distraction de son intelligence et toute l'inertie de sa volonté, ses sens restaient vigilants et actifs ; et il n'avait de cette activité qu'une conscience inexacte. Des groupes de sensations lui traversaient l'Ame à l'improviste, pareils à de grandes fantasmagories dans une chambre noire ; et cela le troublait, l'effrayait. Les nuages du couchant, la sombre masse du Triton dans un cercle de lumières blafardes, cette descente barbare de brutes humaines et de
6o L'ENFANT DE VOLUPTÉ
bcles énormes, ces cris, ces chansons, ces blasphèmes exaspéraient sa tristesse, suscitaient dans son cœur une crainte vague et comme un pressentiment tragique.
Une voiture fermée sortait du jardin. Il vit se pencher à la glace une figure de femme qui saluait; mais il ne la reconnut pas. Le palais se dressait devant lui, vaste comme une demeure royale; les fenêtres du premier éiage brillaient de reflets violacés ; au faîte, une tueur faible s'attardait ; une autre voiture fermée sortait du porche.
— Si je pouvais la voir! pensa-t-il en s'arrêtant.
Il ralentissait le pas, pour prolonger son incertitude et son espérance. Dans cet édiOce si vaste, elle lui semblait très lointaine, presque perdue.
La voiture s'arrêta; et un homme tendit la tele à ia portière, appelant :
— André !
C'était le duc de Grimiti, un de ses parents.
— Tu vas chez la duchesse? demanda-t-il avec un fin sourire.
— Oui, répondit André, pour prendre des nouvelles. Tu sais qu'elle est souflrante ?
— Je sais. J'en viens. Elle se trouve mieux.
— Roroit-elle?
— Moi, non. Mais toi, peut-être.
Et Grimiti se mit à rire malicieusement, à travers la fumée de sa cigarette.
— Je ne comprends pas, fit André sérieux.
— Suffît. Déjà le bruit court que tu es en faveur. On me l'a dit hier soir chez les Pallavicini. Une de tes amies, je te jure !
André fit un geste d'impatience et se retourna pour partir.
L'ENFANT DE VOLUPTÉ 6l
— Bonne chance ! lui ci a le due.
Andre entra sous le porche. Au i'ond de lui-meme, sa vanilé jouissait de cet on-dit si vite répandu. Il se sentait plus hardi maintenant, plus léger, presque joyeux, plein d'un contentement intime. Les paroles de G rimiti avaient subitement relevé son courage, comme une gorgée d'un cordial. Tandis qu'il montait l'escaiier, son espérance grandissait. Lorsqu'il fut devant la porte, il attendit, pour calmer son émoi. Il sonna.
Le domestique le reconnut et lui dit aussitôt :
— Si monsieur le comte a la bonté d'attendre un instant, je vais avertir « Mademoiselle ».
Il se mit à marcher d'un bout à l'autre de l'immense antichambre, où il lui semblait que se répercutât tout le tumulte de son sang. Les flambeaux de fer forgé illuminaient inégalement le cuir des parois, les coffres sculplé's, les bustes antiques sur des piédestaux garnis de brocatelle. Sous un baldaquin, brodées magnifiquement, resplendissaient les armes ducales : une licorne d'or sur champ de gueules. Au milieu d'une table était un plat de bronze chargé de cartes de visite ; et, en y jetant les yeux, André aperçut celle que Grimiti venait d'y laisser... ce Bonne chance! » Cet ironique augure lui sonnait encore aux oreilles.
« Mademoiselle » parut et dit :
— Madame la duchesse se sent un peu mieux. Je crois que monsieur le comte peut entrer un moment. Venez avec moi, s'il vous plaît.
C'était une femme d'une jeunesse déjà fanée, plutôt mince, vêtue de noir, avec des yeux qui scintillaient bizarrement entre des boucles postiches d'un blond fade. Elle avait le pas et le geste légers, presque furtifs, comme les gens qui ont l'habitude de vivre autour des
malades, ou de vaquer à des fondions délicates, ou d'exécuter des ordres secrets.
— Venez, monsieur le comte.
Elle précédait le visiteur dans l'enfilade des chambres à peine éclairées, sur les tapis épais qui assourdissaient tous les bruits; et le jeune homme, malgré l'indomptable tumulte de son âme, éprouvait contre elle un sentiment instinctif de répulsion, sans savoir pourquoi.
Arrivée à une porte que masquaient deux tapisseries encadrées de velours rouge, de l'époque des Médicis, elle s'arrêta et dit :
— Je passe devant pour annoncer monsieur le comte. Je le prie d'attendre ici.
Une voix, la voix d'IIclcne, appela de l'intérieur :
— Christine!
A ce son inattendu, André sentit ses veines frémir si furieusement qu'il pensa : « Je vais m'évanouir. » Il avait comme le pressentiment indistinct de quelque félicité surnaturelle qui dépasserait son altenlc, qui ■excéderait ses rêves, qui serait au-dessus de ses forces. « Elle était là, derrière cette porte. » Toute notion de la réalité désertait son esprit. Il lui semblait avoir jadis imaginé, en peintre ou en poète, une pareille aventure d'amour, dans ces mêmes circonstances, avec ce même décor, avec ce même fond, avec ce même mystère; et un autre, un personnage fictif créé par lui, en était le héros. A cette heure, par un étrange phénomène d'imagination, cette idéale fiction d'art se confondait avec l'événement réel; et cela lui causait une inexprimable sensation d'égarement. — Chaque tapisserie portait une figure symbolique. Le Silence et le Sommeil, deux éphèbes, sveltes et longs comme
aurait pu les dessiner le Primalice, gardaient la porte. Et c'était lui, c'était lui-même qui, devant cette porte, attendait; et, au delà du seuil, dans le lit peut-être, respirait la divine aimée. — Cette respiration, il croyait l'entendre dans le battement de ses artères.
Enfin, a Mademoiselle » ressortit. A voix basse, avec un sourire, en relevant de la main le lourd ti.ssu :
— Veuillez entrer, dit-elle.
Et elle s'effaça. André entra.
D'abord, il eut l'impression d'un air très chaud, presque suffocant ; dans cet air, il sentit la singulière odeur du chloroforme ; à travers l'ombre, il aperçut quelque chose de rouge, le damas rouge des tentures, les courtines du lit ; il entendit la voix lasse d'Hélène, qui murmurait :
— ^ Je vous remercie d'être venu, André. Je vais mieux.
Il s'avança jusqu'au lit, avec un peu d'hésitation : sous cette lumière faible, il ne voyait pas distinctement les objets.
Elle souriait, la tête enfoncée sur les oreillers, languissante, dans la pénombre. Un bandeau de laine blanche lui couvrait le front et les joues en passant sous le menton, comme une guimpe monacale, et le teint du visage n'était pas moins blanc que ce bandeau. Les angles externes de ses paupières se resserraient par la douloureuse contraction des nerfs irrités ; de temps à autre, la paupière inférieure avait un petit tremblement involontaire ; et l'œil était humide, infiniment suave, comme voilé par une larme qui n'aurait pu sourdre, presque im.plorant sous les cils qui frémissaient.
Quand le jeune homme la vit de près une ten-
Ò/i L'ENFANT DE VOLUPTE
dresse immense lai envahit le cœur. Eile lira une main de dessous la couverture et la lui tendit, avec un geste très lent. Il se courba, s'agenouilla presque sur le bord du lit ; et il se mit à couatìf de rapides baisers frôleurs cette main brûlante, ce poignet aux pulsations précipitées.
— Hélène, Hélène, mon amour !
Hélène avait fermé les yeux, comme pour savourer plus intimement le flot de volupté qui lui remontait le long du bras, inondait le haut de sa poitrine, pénétrait ses fibres les plus secrètes. Elle tournait la main sous cette bouche, pour en sentir les baisers sur la paume, sur le revers, entre les doigts, tout autour du poignet, sur chaque veine, dans tous les pores.
— Assez ! murmura-t-clle en rouvrant les yeux. Et, de sa main un peu engourdie, elle efileura les
cheveux d'André. Dans cette caresse si fugitive, il y avait tant d'abandon que ce fut sur l'âme de l'amant comme la feuille de rose sur la coupe pleine : la passion déborda. Ses lè^Tes tremblaient sous une onde confuse de paroles qu'il ne proférait pas, qu'il ne savait pas dire. Il avait la sensation violente et divine d'une \ie qui se dilaterait au delà de ses organes.
— Quelle douceur, n'est-ce pas ? dit Hélène à voix basse, en répétant son geste câlin.
Et un frisson lui parcourut le corps, visible à travers les couvertures épaisses. André fit un mouvement pour lui reprendre la main. Mais elle supplia :
— Non... Comme cela, reste comme celai Tu me plais.
En lui appuyant sur la tempe, elle le força de poser la tête au bord du lit, de sorte qu'il sentait contre sa joue la forme d'un genou. Puis elle le regarda un
peu, en lui caressant toujours les cheveux ; et, d'une voix qui mourait de délice, tandis qu'entre les cils pas sait comme un éclair blanc, elle reprit en traînant sur les mots :
— Combien tu me plais !
Il y avait une inexprimable séduction voluptueuse dans l'ouverture de ses lèvres, alors qu'elle prononçait l'unique syllabe de ce verbe, si fluide et si sensuel dans une bouche de femme.
— Encore ! murmura l'amant, dont les sens languissaient de passion sou3 la caresse de ces doigts, sous la câUnerie de cette parole. Dis encore ! Parle I
— Tu me plais, répétait-elle, voyant les regards d'André fixés sur ses lèvres et ayant peut-ctre conscience de la fascination qu'elle exhalait par cette parole.
Puis, ils se turent tous les deux. Chacun sentait la présence de l'autre fluer et se mélanger à son sang, tant qu'enfin le sang de l'amant devint la vie de la maîtresse, le sang de la maîtresse devint la vie de l'amant. Un silence profond élargissait la chambre» le Christ en croix de Guido Reni rendait religieuse l'ombre des courtines ; la rumeur de la vile arrivait comme le murmure d'un flot très lointain.
Alors, par un mouvement subit, Hélène se souleva du Ut, serra dans ses deux paumes la tête d'André l'attira, lui souffla son désir au visage, le baisa, retomba, s'offrit.
... Ensuite, elle fut prise d'une immense tristesse, de cette tristesse obscure qui est au fond de tous les bonheurs humains comme l'onde amère est à l'embouchure de tous les fleuves. Gisante, elle tenait hors de la couverture ses bras abandonnés le long des flancs,
fjÒ l'yvFVNT DE VOLUPTÉ
^^^s mains renversées, presque mortes, agitées par moments d'un faible sursaut ; et elle regardait André avec des yeux grands ouverts, d'un regard continu, immobile, intolérable. Une à une, ses larmes commencèrent à couler ; et elles descendaient sur ses joues, une à une, silencieusement.
— Qu'as-tu, Hélène ? Dis-moi, qu'as-tu ? lui demandait-il, en lui saisissant les poignets, en se penchant pour boire les larmes dans ses cils.
Elle serrait les dents et les lèvres pour réprimer un sanglot.
— Rien. Adieu. Laisse-moi, je t'en prie ! Tu me reverras demain. Pars.
Sa voix et son geste furent si suppliants qu'André obéit.
— Adieu, dit-il.
Et il la baisa sur la bouche, avec tendresse, goûtant la saveur des gouttes salées, se mouillant des larmes brûlantes.
— Adieu ! Aime-moi ! Souviens-toi !
En repassant le seuil, il crut entendre derrière lui un éclat de sanglots. Il s'éloigna, un peu incertain, vacillant comme un homme qui n'aurait pas la vue bien sûre. Il gardait dans les sens l'odeur persistante du chloroforme, pareille à une vapeur d'ivresse ; mais, à chaque pas, quelque chose d'intime lui échappait, se dispersait dans l'air ; et, par une impulsion instinctive, il aurait voulu se ressaisir, se refermer, se replier, empêcher cette dispersion. Devant lui, les appartements étaient muets et déserts. Sur le seuil d'une porte, « Mademoiselle » parut, sans aucun bruit de pas, sans aucun froufrou de vêtements, comme un fantôme
L'ENFANT DE VOLLPTÉ G y
— Par ici, monsieur le comte ; vous vous ïrompcz de chemin.
Elle souriait d'une manière, ambiguë et irritante ; et la curiosité rendait plus perçants ses yeux gris. André ne parfa pas. De nouveau la présence de cette femme lui était importune, le troublait, suscitait en lui une vague répulsion, une colère.
A peine sous le porche, il respira comme un homme délivré d'une angoisse. La fontaine mettait parmi les arbres un clapotement étouffé, que rompait parfois un bruit clair et sonore ; tout le ciel étincclait d'étoiles, que des lambeaux de nuages enveloppaient comme de longues chevelures cendrées ou comme de vastes filets noirs ; entre les colosses de pierre, à travers les grilles, apparaissaient et disparaissaient les lanternes des voitures en course ; dans l'air Iroid se répandait le souffle de la vie urbaine ; les cloches sonnaient, lointaines et proches. Il avait enfin l'entière conscience de sa félicité.
Depuis lors, une félicité pfeine, oublieuse, efîrénée, toujours nouvelle, les saisit l'un et l'autre. La passion les enveloppa, les rendit insouciants de tout ce qui n'aurait pas été pour l'un et l'autre une jouissance immédiate. Admirablement façonnés de corps et d'esprit pour la pratique des plaisirs les plus hauts et les plus rares, tous deux poursuivaient sans trêve l'Absolu, le Suprême, l'Inaccessible ; et ils allaient si loin que, parfois, une obscure inquiétude les prenait jusque dans leurs plus grands oublis, comme si une voix fût montée du fond de leur être pour les avertir d'un châtiment inconnu, d'un terme très proche. De leur lassitude même, le désir renaissait plus subtil, plus téméraire, plus imprudent ; à mesure qu'ils s'enivraient davantage, la chimere de leur cœur grandissait, s'agitait, engendrait de nouveaux rêves ; ils semb-aienl ne
plus trouver d'apaisement que dans l'elTort et l'excès, comme une forte flamme n'atteint toute son intensité que par la violence des rafales. Parfois, une source inopinée de plaisir s'ouvrait en leur âme, comme une eau vive jaillit sous le talon d'un homme qui marche à l'aventure dans le dédale d'un bois ; et ils y buvaient sans mesure, jusqu'à l'épuiser. Parfois, sous le souffle des désirs, leur âme, par une hallucination singulière, concevait l'image décevante d'une existence plus large, plus libre, plus puissante, « ultra-délicieuse » ; et ils s'y plongeaient, ils s'y délectaient, ils y respiraient comme dans leur atmosphère natale. Les finesses et les délicatesses du sentiment et de l'imagination alternaient pour eux avec d'aveugles fureurs de sensualité. Ils n'apportaient ni l'un ni l'autre aucune réserve aux prpdigalités mutuelles de la chair et de l'esprit. Ils éprouvaient une joie indicible à déchirer tous les voiles, à découvrir tous les secrets, à AÎoler tous les mystères.
— Quel étrange amour ! lui disait Hélène en se rappelant les tout premiers jours, son indisposition, son consentement rapide. Je me serais donnée à toi le soir même où je t'ai \u.
Elle en ressentait une sorte d'orgueil.
Et son amant lui disait :
— Ce soir-là, sur le seuil, quand j'entendis annoncer ton nom si près du mien, j'eus — pourquoi.^ je ne sais — j'eus la certitude que ma vie était liée à la tienne pour toujours.
Ils croyaient ce qu'ils disaient. Ils relurent ensemble l'élégie romaine de Goethe : « Lass dich, Geliehte, nicht reun dass du mir so scimeli dich ergehen... Ne te repens pas, ô mon aimée, de t'ctre donnée si ^ite! »
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Pour eux comme pour le chantre divin de Fa listine, Rome s'illuminait d'une lumière nouvelle. Partout où ils passaient, ils laissaient un souvenir d'amour. Les églises écartées de l'Aventin : Sainte-Sabine avec ses belles colonnes en marbre de Paros, le joli jardin de Sainte-Marie-du-Pricuré, le campanile de Sainte- Marie-en-Gosmedin, pareil à une vivante stèle rose dans l'azur, connaissaient bien leur amour. Les villas des cardinaux et des princes : la Ailla Pamphili qui se mire dans ses fontaines et dans son lac, toute gracieuse et molle, où chaque bosquet semble abriter une ii^ble idylle et où les balustres de pierre et les fûts des arbres semblent rivaliser en nombre ; la villa Albani, froide et muette comme un cloître, bocage de marbres sculptés et musée de buis centenaires, où, sous les vestibules et les portiques, entre les colonnes de granit, les cariatides et les hermès, symboles d'immobilité, contemplent l'immuable symétrie de la verdure ; et la villa Médicis, qui ressemble à une forêt d'émeraude se ramifiant sous une lumière surnaturelle ; et la villa Ludovisi, un peu sauvage, embaumée de violettes, consacrée par la présence de la Junon qu'adora Goethe, au temps où les platanes et les cyprès, (jue l'on put croire immortels, frissonnaient déjà dans le pressentiment des enchères et de la mort ; toutes les \illas patriciennes, gloire souveraine de Rome, connaissaient bien leur amour. Les galeries de tableaux et de statues : la salle du palais Borghése où, devant la Danaé, Hélène souriait comme devant la révélation d'elle-même ; et la salle des miroirs où son image passait entre les Amours de Giro Ferri et les guirlandes de Mario de' Fiori ; la chambre d'Héliodore, animée prodigieusement de la plus forte palpitation de vie que
Raphael ait su infuser à l'inertie d'un mur ; et l'appartement des Borgia, oìi la fantaisie du Pinturicchio se déroule en un merveilleux tissus d'histoires, de fables, de rêves, de caprices, d'artifices et de hardiesses ; et la chambre de Galatée, où s'épand je ne sais quelle pure fraîcheur, quelle inextinguible sérénité de lumière ; et le cabinet de l'Hermaphrodite, où le doux monstre, né de la volupté d'une nymphe et d'un demi-dieu, allonge sa forme ambiguë parmi hs feux des pierres fines ; tous les séjours solitaires de la Beauté connaissaient bien leur amour.
Ils comprenaient le cri sublime du poète : u Eine Welt zwar bist Du, o Rom!.., 0 Rome, tu es vraiment un monde ! Mais, sans l'amour, le monde ne serait pas le monde, Rome même ne serait pas Rome. » Et l'escaJier de la Trinité, glorifié par l'ascension lente du soleil, devenait l'escalier de l'Unique par l'ascension de la toute belle Hélène Muti.
Souvent Hélène prenait plaisir à gagner par ces degrés la douce retraite du palais Zuccari. Elle montait lentement, dans la bande d'ombre ; mais son âme courait, rapide, jusqu'au sommet. Nombreuses furent les heures de déhces que mesura la petite tète d'ivoire dédiée à Hippolyta, cette tète qu'elle approchait parfois de son oreille avec un geste enfantin, appuyant l'autre joue sur la poitrine de l'aimé pour écouter simultanément la fuite des secondes et les palpitations de ce cœur. André lui paraissait toujours nouveau. Parfois, elle restait comme stupéfaite devant l'infatigable vitahté de cet esprit et de ce corps. Parfois, sous les caresses, elle laissait échapper un cri où s'exhalait toute la terrible angoisse de son être terrassé par la violence de la sensation. Parfois, entre les bras de l'aimé, elle
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était prise d'une sorte de torpeur extatique où elle croyait, par la transfusion d'une autre vie, devenir une créature diaphane, légère, fluide, immatérielle, très pure ; tandis que les pulsations de la vie, dans leur mullitude, lui rappelaient l'Innombrable frisson d'une mer calme en été. Parfois, sur celte poitrine chérie, après les caresses, elle sentait en elle-même la volupté s'apaiser, s'aplanir, s'assoupir : telle une eau bouillonnante qui peu à peu retombe ; mais, s'il respirait plus fort ou s'il faisait le moindre mouvement, elle sentait de nouveau comme une onde ineffable la traverser de la tête aux pieds, AÔbrer en s'alténuant et, enfm, mourir. Cette « spirituaKsation » de la jouissance charnelle, produite par la parfaite affinité des deux corps, était peut-être, entre tous les phénomènes de leur passion, le plus remarquable. Parfois, Hélène avait des larmes plus douces que des baisers.
Et, dans les baisers, quelle douceur profonde ! Il y a des bouches de femmes qui paraissent enflammer d'amour l'haleine au passage. Elles s'avivent d'un sang plus riche que la pourpre ou se glacent d'une pâleur d'agonie ; elles s'illuminent de la bonté d'un consentement ou s'assombrissent d'une ombre de dédain ; elles s'épanouissent de plaisir ou se tordent de souffrance : elles portent toujours en elles une énigme qui trouble les rêveurs, et qui les attire, et qui les captive. Une discorde continuelle entre l'expression de lèvres et celle des veux engendre le mystère; il semble qu'une âme double s'y révèle avec une double beauté : joyeuse et triste, glaciale et ardente, cruelle et bénigne, humble et hautaine, souriante et ironique ; et cette ambiguïté suscite l'inquiétude chez ceux qui se complaisent aux choses obscures. Deux artistes du xv' siècle, médita-
L'ENFANT DE VOLLPTÉ ^S
tifs, pourchasseurs infatigables d'un idéal rare et supreme, psychologues pénétrants auxquels on doit peutêtre les plus subtiles analyses de la physionomie humaine, plongés sans cesse dans l'étude et dans la recherche des difficultés les plus ardues et des secrets les plus occultes, Bolticelli et Vinci, ont compris et rendu par les moyens variés de leur art l'inexprimable séduction de ces bouches.
André trouvait dans les baisers d'IIclène la quintessence de la volupté. Nulle union d'amour ne leur semblait plus complète et plus parfaite. Parfois, ils croyaient sentir la fleur vive de leurs âmes s'effeuiller sous la pression des lèvres, en répandant par toutes leurs veines un suc de délice, jusqu'au cœur; et, parfois, ils avaient au cœur comme l'illusoire sensation d'un fruit tendre et huniide qui s'y fondrait. Pour prolonger cette saveur, ils retenaient leur respiration jusqu'à se sentir mourir d'angoisse, tandis que les mains de l'une tremblaient sur les tempes de l'autre, éperdument. Après s'être détachés, ils se regardaient avec des yeux flottant dans un nuage de torpeur. Et elle disait, d'une voix un peu rauque, sans sourire :
— Nous en m^ourrons !
Parfois il attendait, renversé, les paupières closes. Et elle, qui connaissait cet artifice, avec une langueur préméditée, se penchait pour le baiser. Lui, dans son aveuglement volontaire, plein d'une présensibilité vague , ne savait pas où ce baiser se poserait. Pendant la minute d'attente et d'incertitude, une anxiété furieuse lui agitait tous les membres, aussi intense que l'horreur d'un homme aux yeux bandés qui serait sous la menace d'un sceau de feu. Lorsqu'enfin les lèvres 1 atteignaient, il avait peine à
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retenir un cri. Et la torture de cette minute lui plaisait ; car il arrive souvent qu'en amour la soufiVance a plus d'attrait que le délice.
Hélène aussi, par ce singulier esprit d'imitation qui pousse les amants à rendre exactement une caresse, voulait essayer à son tour.
— Il me semble, disait-elle en fermant les yeux, il me semble que tous les pores de ma peau sont comme un million de petites bouches qui halètent vers la tienne, pâmées du désir d'être élues, jalouses l'une de l'autre...
Et alors, par équité, il se mettait à la comTir de baisers drus et rapides, parcourant tout ce beau corps sans y laisser la moindre place intacte, sans ralentir jamais son œuvre. Et elle riait, heureuse, avec la sensation qu'on l'enveloppait comme d'un invisible vêtement ; elle riait et gémissait, délirante, sous la furie des baisers qui s'emportaient en tempête ; elle riait et pleurait, éperdue, incapable de supporter plus longtemps cette dévorante ardeur.
Et, soudain, elle emprisonnait dans ses bras le cou de l'aimé, l'enchaînait de ses cheveux, l'étreignait comme une proie palpitante. Et lui, lassé, heureux de se soumettre, restait captif en ces liens. Et elle s'écriait :
— Comme tu es jeune ! Gomme tu es jeune!
En lui, malgré toutes les corruptions, malgré toutes les dispersions, la jeunesse résistait, persistait, métal inaltérable, arôme tenace. Cette splendeur de jeunesse vraie était sa qualité la plus précieuse. A la grande flamme de la passion, tout ce qu'il avait de faux, d'artificiel, de vain, se consumait comme sur un bûcher. Après la dissolution produite par l'abus de
l'analyse et par l'action isolée des énergies intérieures, il revenait maintenant à l'unité des lorces, de l'action, de la vie ; il reconquérait la primitive confiance ; il aimait juvénilement. Certains de ses abandons semblaient d'un entant crédule ; certaines de ses fantaisies étaient pleines de fraîcheur et de grâce légère.
— Quelquefois, lui disait Hélène, ma tendresse pour toi se tait plus délicate que celle d'une amante. Elle devient... comment dirai-je ? presque maternelle.
André riait, parce qu'elle était à peine son aînée de trois ans. Et il lui disait :
— Quelquefois, la communion de nos esprits me semble si chaste que je voudrais t'appeler ma soeur, en te baisant les mains.
Ces .purifications, ces exaltations trompeuses du sentiment advenaient toujours aux languissantes accalmies du plaisir, lorsque, dans le repos de la chair, l'âme éprouvait un vague besoin d'idéalité. Alors aussi ressuscitaient chez le jeune homme les idéales aspirations vers l'art qu'il aimait ; et c'était dans son intelligence un tumulte de toutes les lormes jadis cherchées et contemplées, qui demandaient à se produire : et les paroles du monologue goethien le stimulaient : « A quoi servirait sous tes yeux Tardente nature, que pourraient autour de toi les formes de l'art, si la force créatrice ne t'emplissait point l'âme de passion, si elle n'affluait point au bout de tes doigts, continuellement, pour l'œuvTe future? » La pensée de réjouir sa maîtresse par un vers nombreux ou par une noble Hgne le poussa au travail. Il écrivit la Simone; et il fit deux eaux-lortes, le Zodiaque et la Coupe d* Alexandre.
Dans la pratique de l'art, il préférait les instruments difficiles, exacts, parfaits, incorruptibles : la métrique et la gravure ; et il visait à continuer et à renouveler les formes italiennes traditionnelles, avec sévérité, en se rattachant aux poètes du « stil novo » et aux peintres précurseurs de la Renaissance. Son esprit était essentiellement yorme/. Il aimait l'expression plus que la pensée. Ses essais littéraires étaient des exercices, des jeux, des études, des recherches, des expériences techniques, des curiosités. Il pensait, avec Taine, qu'il est plus difficile de composer six beaux vers que de gagner une bataille rangée. Sa Fable d'Hermaphrodite imitait en sa structure la Fable d'Orphée, d'Ange Politien ; et elle avait des strophes extraordinaires de délicatesse, de puissance et de musique, surtout dans les chœurs de monstres hybrides, centaures, sirènes et sphinx. Sa nouvelle tragédie, la Simone, de forme brève, avait une saveur très singuUère. Toute rimée qu'elle était dans les anciens modes toscans, elle semblait conçue par un poète anglais du siècle d'Elisabeth sur une nouvelle du Decameron ; et elle possédait quelque chose du charme doux et étrange qu'ont certains petits drames de Shakespeare.
Au frontispice de l'Exemplaire unique, le poète signa ainsi son œuvre : a. s. galcographus aqua