‹ L'enfant de VoluptéChapitre 3 sur 9 · FORTI SIBI TIBI FEGIT · texte numérisé non relu

FORTI SIBI TIBI FEGIT

Le cuivre l'attirait plus que le papier, l'acide nitrique plus que l'encre, la pointe plus que la plume. Déjà un de ses ancêtres, Juste Sperelli, avait essayé de la gravure. Certaines estampes de lui, exécutées aux environs de 1620, révélaient manifestement l'influence d'Antoine PoUaiuolo, par la profondeur et

par râpreté du dessin. André usait de la facture libre de Rembrandt et de la manière noire cbère aux aquafortistes anglais de l'école de Green, de Dixon, d'Earlom. Il avait fait son éducation d'après tous les modèles, il avait étudié séparément l'effet cherché par chaque graveur, il s'était mis à l'école d'Albert Durer et du Parmesan, de Marc Antoine et d'Holbein, d'Annibal Garrache et de Mac Ardell, du Guide et de Callot, de Toschi et de Gérard Audran ; mais, devant la plaque de cuivre, voici quelle était son intention propre : éclaircir par les effets de lumière de Picmbrandt les élégances de dessin des artistes florentins du XV® siècle appartenant à la seconde génération, comme S.mdro Botticelli, Domenico Ghirlandajo et Filippino Lippi.

Ses deux dernières eaux-fortes représentaient, en deux épisodes d'amour, deux aspects de la beauté d'Hélène; et elles empruntaient leur titre aux accesjîoires.

Parmi les choses les plus précieuses que possédait André Sperelli, se trouvait une courtepointe en soie fine, de couleur azur passé, autour de laquelle tournaient les douze signes brodés du zodiaque, chacun avec sa légende : Aries, Taurus, Gemini, Cancer, Leo, Virgo, Libra, Scorpius, Arcitenens, Caper, Amphora, Pisces, en caractères gothiques. Un soleil d'or occupait le centre du cercle; les figures animales, dessinées dans un style archaïsant qui rappelait celui des mosaïques, avaient un éclat extraordinaire. L'étoffe entière était digne de draper une couche impériale. Et, en effet, elle provenait du trousseau de Blanche Marie Sforza, nièce de Ludovic le More, qui devint femme de l'empereur Maximilien.

La nudité d'Hélène ne pouvait pas avoir une draperie plus riche. Parfois, tandis qu'André était dans la pièce voisine, elle se dévêtait à la hâte, s'étendait sous la courtepointe merveilleuse et appelait son poète. Et, 'juand il accourait, elle s'oflrait à ses yeux comme une diNÎnité enveloppée dans une zone de firmament. Elle se levait parfois pour venir devant le foyer, traînant la draperie sidérale après elle. Frileuse, elle se serrait, des deux bras, dans la soie; et elle marchait pieds nus, à petits pas, pour ne point s'embarrasser dans l'abondance des plis. Le soleil lui resplendissait sur les épaulei à travers les cheveux dénoués ; le Sagittaire lui perçait la gorge de sa javeline; un grand lambeau duzodiaqut rampait derrière elle sur le tapis, emportant les roses qu'elle venait d'efîeuiller.

L'une des eaux-fortes représentait précisément Hélène endormie sous les signes célestes. La torme féminine apparaissait moulée par les plis de l'étoffe, la tête abandonnée au bord du lit, un peu en dehors, les cheveux pleuvant jusqu'à terre, un bras pendant et l'autre posé le long du flanc. Les parties découvertes, la face, le haut de la poitrine et les bras, étaient très lumineuses ; et la pointe avait rendu avec beaucoup de puissance le scintilP.ment des broderies dans la pénombre et le mystère des symboles. Un grand lévrier blanc, Famulus, frère de celui qui pose la tête sur les genoux (h la comtesse d'Arundel dans le tableau de Rubens, tendait le cou vers la dame, les yeux braqués, en arrêt sur les quatre pattes, dessiné avec une heureuse hardiesse de raccourci. Le fond de la chambre était opulent et sombre.

La seconde eau-forte avait pour motif le grand bassin d'argent qu'Hélène avait hc' ité de sa tanîc Flaminia.

C'était un bassin historique; et il s'appelait la Coupe d'Alexandre. Il avait été donné à la princesse de Bisonti par César Borgia, lors de son départ pour la France, où ce prince allait porter à Louis XII la bulle de divorce et les dispenses de mariage. On attribuait à Raphaël le dessin des figures qui en faisaient le tour et de celles qui surgissaient du bord, en face l'une de l'autre.

Il s'appelait la Coupe d'Alexandre parce qu'il avait été composé en mémoire de cette coupe prodigieuse où, dans les grands festins, le roi de Macédoine avait coutume de boire prodigieusement. Des troupes de sagittaires contournaient les flancs du vase, tumultueux, les arcs tendus, avec les admirables attitudes de ceux que Raphaël peignit nus et décochant leurs flèches contre l'Hermès, dans la fresque de la salle décorée par Jean-François Bolognesi, au palais Borghése. Ils poursuivaient une grande Chimère qui faisait saillie comme une anse au-dessus du bord, tandis que, sur le bord opposé, bondissait le jeune sagittaire Bellérophon, l'arc tendu contre le monstre. Les ornements de la base et du bord avaient une rare élégance. L'intérieur était doré comme celui d'un ciboire. Le métal était sonore comme un instrument. Le poids était de trois cents livres. La forme entière était harmonieuse.

Souvent, par caprice, Hélène prenait dans cette coupe son bain du matin. Elle pouvait, sinon s'y étendre, du moins y plonger toute sa personne; et, en vérité, rien n'égalait la grâce souveraine de ce corps ramassé dans cette eau que la dorure teignait de reflets ténus, indescriptibles : car, après tant d'années, le métal n'était pas encore argent et l'or se mourait.

Epris de trois formes diversement nobles, de la (emme, de la coupe et du lévrier, l'aquafortiste avait

trouvé une très belle composition de lignes : la femme, debout dans le bassin, nue, appuyée d'une main sur la saillie de la Chimère et de l'autre sur la saillie du Bellérophon, s'allongeait en avant pour agacer le chien qui, plié en arc, les pattes antérieures abaissées et les pattes postérieures droites, pareil à un félin qui va bondir, tendait vers elle son museau long et effilé comme celui d'un brochet.

Jamais André Sperelli n'avait savouré ni souffert plus ardemment l'attentive anxiété de l'artiste qui surveille l'aveugle et irréparable action de l'acide ; jamais il n'avait appliqué une patience plus aiguë au travail si délicat de la pointe sèche sur les rudesses des passages. Réellement, il était né graveur sur cuivre, comme Lucas de Leyde. Il possédait une science admirable — ou, peut-être, un sens rare — de toutes les moindres particularités de temps et de degré qui peuvent concourir à varier infiniment sur le cui>Te l'efficacité de l'eau-forte. Non seulement la pratique, la diligence et l'intelligence, mais surtout ce sens natif presque infaillible l'avertissait du moment juste, de l'instant exact où la corrosion arrivait à donner telle valeur précise d'ombre que, dans l'intention de l'artiste, l'estampe devait offrir. Et cette maîtrise spirituelle sur la force brutale, ce pouvoir de lui infuser pour ainsi dire une âme esthétique, ce sentiment de je ne sais quelle occulte correspondance entre les pulsations de son poignet et la morsure progressive de l'acide, c'était son enivrant orgueil, sa torturante joie.

Il semblait à Hélène qu'elle était déifiée par son amant comme Isotta de Rimini dans les indestructibles médailles que Sigismond Malatesta fit frapper à sa gloire. Cependant, les jours oià André se mettait à

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l'œuvre, elle devenait triste, taciturne et soupirante, comme sous l'empire d'une secrète angoisse. Et elle avait de telles effusions de tendresse soudaine, mêlées de tant de larmes et de sanglots si mal contenus, que le jeune homme en demeurait étonné, plein de soupçons, sans comprendre.

Un soir, ils revenaient à cheval de l'Aventin, par la pente de la rue Sainte-Sabine, ayant encore dans les yeux la grande vision des palais impériaux incendiés par le soleil couchant, rouges de flamme entre les cyprès noirâtres que pénétrait une poussière d'or. La tristesse d'Hélène s'était communiquée à son amant, et ils chevauchaient en silence. Devant l'église Sainte- Sabine, André dit en arrêtant sa monture :

— Tu te souviens ?

Quelques poules qui becquetaient en paix parmi les touffes d'herbe se dispersèrent aux aboiements de Famulus. La place était tranquille et modeste comme le parvis d'une église de village ; mais les murs avaient ce singulier éclat de lumière que reflètent les édifices de Rome (( à l'heure du Titien » .

Hélène s'arrêta aussi.

— Gomme elle paraît loin, cette journée ! dit-elle avec un petit tremblement dans la voix.

En effet, c'était un souvenir déjà perdu dans l'infini du temps, comme si leur amour eût duré des mois et des années. Les paroles d'Hélène avaient suscité dans l'âme d'André cette illusion étrange, et, en même temps, une inquiétude. Elle se mit à rappeler tous les détails de leur visite à l'église Sainte-Sabine, par une après-midi de janvier, sous un soleil précoce. Elle s'étendait avec insistance sur des minuties ; et, par

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instants, elle s'interrompait comme quand on suit, outre les mots qu'on prononce, une pensée qu'on n'exprime pas. André crut sentir un regret dans la voix d'Hélène. « Que pouvait-elle bien regretter ? Leur passion n'avait-elle pas devant elle des jours plus doux encore? N'était-ce pas déjà la Rome printanière, si clémente aux amours ? » Perplexe, il ne l'écoutait plus. Les chevaux descendaient au pas, l'un à côté de l'autre, soufflant fortement des naseaux ou rapprochant leurs bouches comme pour se faire des confidences. Famulus allait devant et derrière, en course perpétuelle.

— Tu te somiens, continua Hélène, tu te souviens de ce irère qui vint nous ouvrir ?

— Oui, oui...

— De quels yeux stupéfaits il nous regarda ! C'était un nain sans barbe, tout rugueux. Pour aller prendre les clefs de l'église, il nous laissa seuls dans le vestibule ; et tu me donnas un baiser. Tu te souviens ?

— Oui.

— Et tous ces barils, dans le vestibule 1 Et cette odeur de vin, pendant que le trère nous expliquait les histoires sculptées sur la porte de c}^rès. Et puis, la Madone du Rosaire ! Tu te souviens ? L'explication te fit rire ; et moi, t'entendant rire, je ne pus m'empêcher de rire aussi ; et nous rîmes si tort au nez du pauvre diable qu'il se troubla et n'ouvrit plus la bouche, pas même à la fin pour te dire merci...

Elle reprit, après une pause :

— Et à Saint-Alexis, quand tu ne voulais pas me laisser voir la coupole par le trou de la serrure ! Gomme nous avons ri, là aussi !

De nouveau, elle se tut. Un cortège d'hommes montaient la chaussée avec un cercueil, suivis d'une voiture

publique pleine de parents qui pleuraient. Le mort allait au cimetière des Israélites. C'était un enterrement muet et froid. Tous ces hommes au nez crochu et aux yeux rapaccs se ressemblaient comme des frères.

Pour laisser passage au cortège, les deux chevaux se séparèrent et prirent chacun un côté, en rasant la muraille ; et les amants se regardèrent par-dessus le mort, émus d'une tristesse croissante.

Lorsqu'ils se rapprochèrent, André demanda :

— Qu'as-tu donc? A quoi penses-tu i^

Avant de répondre, elle hésita. Elle tenait les yeux baissés sur le cou de l'animal, qu'elle caressait du pommeau de son stick, irrésolue et pâle.

— A quoi penses-tu? répéta le jeune homme.

— Eh bien ! je vais te le dire. Je pars mercredi ; je ne sais pour combien de temps ; peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours; je ne sais... Notre amour se rompt par ma faute ; mais ne me demande pas comment, ne me demande pas pourquoi, ne me demande rien, je t'en prie ! Je ne pourrais pas te répondre.

André la regarda, presque incrédule. La chose lui paraissait si impossible qu'elle ne le fit pas souflrir.

— C'est une plaisanterie, n'est-ce pas, Hélène? Elle hocha la tête pour faire signe que non. Sa

gorge s'était serrée, et, subitement, elle mit son cheval au trot. Derrière eux, les cloches de Sainte-Sabine et de Sainte-Prisca commencèrent à tinter dans le crépuscule. Ils trottaient en silence, éveillant les échos sous les arcs, sous les temples, dans les ruines solitaires et vides. Ils laissèrent sur leur gauche Saint-Georges-en Yélabre qui gardait encore une lueur vermeille sur les briques de son campanile, comme en ce lointain jour

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de bonheur. Ils côtoyèrent le Forum romain et le Forum de Nerva, déjà envahis par une ombre bleuâtre pareille à celle des glaciers pendant la nuit. Ils s'arrêtèrent à l'Arc des Pantani, où les attendaient leurs palefreniers et leurs voilures.

A peine descendue de cheval, Hélène tendit la main à André, en évitant de le regarder dans les yeux. Elle paraissait avoir grande hâte de s'éloigner.

— Eh bien? lui demanda-t-il, en l'aidant à monte* dans sa voiture.

— A demain I Ce soir, non.

vu

Le paysage sabin s'étendait devant eux sous une lumière idéale, comme un de ces paysages rêvés où les choses paraissent être visibles de loin par une irradiation qui en prolongerait les contours.

La voiture fermée roulait avec un bruit égal, au trot ; les murs des vieilles villas patriciennes défilaient devant les portières, blanchâtres, comme vacillantes, avec un mouvement continu et doux. De temps à autre se présentait une grande grille de fer, à travers laquelle on apercevait une allée flanquée de hauts buis, ou un cloître de verdure habité par des statues antiques, ou un long portique végétal sous lequel riaient çà et des rayons de soleil pâle.

Hélène se ta'.iait, enveloppée dans son ample pelisse de loutre, le voile abaissé sur le visage, les mains gantées de chamois. André aspirait avec délices la subtile

odeur d'héliotrope qu'exhalait la fourrure précieuse, tandis qu'il sentait contre son propre bras la lorme du bras d'Hélène. Ils se croyaient tous les deux loin des hommes, seuls ; mais, à l'improAiste, passait un carrosse noir de prélat, ou un buttero à cheval, ou une troupe d'ecclésiastiques violets, ou un troupeau de bœuls.

A quelque distance du pont, elle dit :

— Descendons.

Dans la campagne, la lumière froide et claire ressemblait à une eau de source ; et, comme les arbres ondulaient au vent, l'ondulation paraissait se communiquer du même coup à toutes choses.

Elle dit, en se serrant contre lui et en chancelant sur le sol raboteux :

— Je pars ce soir. C'est la dernière fois...

Puis elle se tut ; puis, avec des pauses, elle reparla encore de la nécessité du départ, de la nécessité de la rupture, sur un ton plein de tristesse. Le vent furieux lui enlevait les paroles aux lè%Tes. Elle poursuivait. 11 l'interrompit en lui prenant la main et en cherchant des doigts sous les boutons la chair du poignet.

— Tais-toi ! Tais-toi î

Ils avançaient, luttant contre l'assaut des rafales. Et lui, près de cette femme, dans cette solitude profonde et solennelle, sentit brusquement entrer en son âme comme l'orgueil d'une vie plus libre, comme un flot surabondant de forces.

— Non, non, ne pars pas ! Je te veux encore, toujours...

Il lui mit le poignet à nu et glissa ses doigts sous la manche, lui tourmentant la peau d'une caresse inquiète et pleine de désirs.

Elle lui jeta un de ces regards qui l'enivraient comme des coupts de vin. Le pont, tout près d'eux maintenant, rougeoyait dans une illumination de soleil. Le fleuve semblait immobile et métallique en toute la longueur de sa sinuosité. Les joncs se courbaient sur la rive et les eaux secouaient légèrement des perches plantées dans la glaise pour soutenir des filets.

Alors il essaya de la toucher par les souvenirs: Il lui parla des premiers jours, du bal au palais Farnese, d'une partie de chasse à la campagne du Divin Amour, des rencontres matinales sur la place d'Espagne, devant les vitrines des orfèvres, ou dans la tranquille et aristocratique rue Sixtine, lorsqu'elle sortait du palais Barberini suivie par les bouquetières qui lui offraient des roses dans des corbeilles.

— Tu te souviens ! Tu te souviens !

— Oui.

— Et la soirée des fleurs, au début... quand je vins avec toutes ces fleurs... Tu étais seule, au coin de la fenêtre ; tu lisais. Tu te souviens ?

— Oui, oui.

— J'entrai. Tu te retournas à peine ; tu m'accueillis durement. Qu'avais-tu ? Je ne sais. Je déposai la botte de fleurs sur le guéridon et j'attendis. D'abord, tu parlas de choses insignifiantes, sans volonté et sans plaisir. Je pensais, découragé : « Elle ne m'aime donc plus ! )) Mais le parfum était fort ; il emplissait toute la chambre. Je te vois toujours, quand tu saisis à deux mains le bouquet et que tu y plongeas toute ta figure, en aspirant. Relevée, ta fìgure paraissait exsangue ; tes yeux paraissaient noyés dans une sorte d'ivresse...

— Continue, continue ! dit Hélène d'une voix

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faible, penchée sur le parapet, magnétisée par la fascination des eaux courantes.

— Et puis, sur le divan... tu te souviens ? Je t'avais renversée, et je te couvrais de fleurs la poitrine, les bras, la face. Tu te relevais à tout moment pour m'offrir ta bouche, ta gorge, tes paupières mi-closes. Entre ta peau et mes lèvres, je sentais les feuilles de rose, froides et molles. Si je te baisais le cou, tu frissonnais par tout le corps et tu étendais les mains pour m'écarter. Oh! alors... Tu avais la tête plongée dans les coussins, la poifrir.e cachée sous les roses, les bras nus jusqu'au coude ; et rien n'était plus amoureux et plus doux que le petit tremblement de tes mains pâles sur mes tempes. Tu te souviens ?

— Oui. Continue !

Il continuait, avec une tendresse croissante. Grisé de ses propres paroles, il perdait presque la conscience de ce qu'il disait. Hélène, les épaules tournées à Ja lumière, se penchait peu à peu vers lui. A travers les vêtements, ils sentaient le contact indécis de leur corps. Sous eux, les eaux de la rivière glissaient, lentes et froides à voir : les grands joncs grêles, pareils à des chevelures, se courbant à chaque souffle, y plongeaient avec de larges fluctuations.

Ils cessèrent de parler ; mais ils se regardaient, et ils avaient dans les oreilles un bourdonnement continu qui se prolongeait à l'infini et qui semblait emporter une partie de leur être, comme si quelque chose de sonore se fût échappé de leur cerveau même et dilaté jusqu'à remplir toute la campagne.

Hélène se redressa.

— Partons, dit-elle. J'ai soii. Où iDOurrait-on axcir de l'eau ?

Ils se dirigèrent vers l'auberge, au delà du pont. Des charretiers dételaient leurs chevaux, avec des imprécations bruyantes. Le soleil couchant frappait d'un coup de lumière le groupe des -bêtes et des hommes.

A leur entrée, les gens de l'auberge n'eurent aucun mouvement de surprise. Trois ou quatre individus grelottants de fièvre étaient autour d'un brasero carré, taciturnes et jaunes. Un bouvier au poil roux somnolait dans un coin, tenant encore entre les dents sa pipe éteinte. Deux jeunes garçons, hâves et louches, jouaient aux cartes et se guettaient pendant les pauses avec un regard d'une ardeur bestiale. L'hôtesse, une femme obèse, avait sur les bras un bambin qu'elle berçait lourdement.

Tandis qu'Hélène buvait dans un verre grossier, la femme se lamentait en lui montrant le bambin :

— Regardez, madame! Regardez, madame!

Tous les membres de la pauvTe créature étaient d'une maigreur pitoyable; ses lèvres violacées étaient parsemées de points blanchâtres ; l'intérieur de sa bouche était couvert de grumeaux laiteux. Il semblait que la vie eût déjà quitté ce petit corps, ne laissant qu'une matière sur laquelle végétaient les moisissures.

— Tâtez, madame, comme ses mains sont froides. Il ne peut plus boire, il ne peut plus avaler, il ne peut plus dormir...

La femme sanglotait. Les fiévreux regardaient avec des yeux pleins d'une prostration infinie. Les sanglots de l'enfant donnèrent aux deux garçons un mouvement d'impatience.

— Viens, viens ! dit André à Hélène en lui saisissant le bras, après aA^oir jeté sur la table une pièce de monnaie.

Et il l'entraîna dehors. Ils revinrent ensemble vers le pont. Maintenant, le cours de l'Anio allait s'embra-

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sant des feux du soir. Une ligne scintillante traversait l'arche; et, dans le lointain, les eaux prenaient une couleur roussie plus luisante, comme s'il y eût flotté des taches d'huile ou de bitume. La campagne accidentée, semblable à un océan de ruines, avait une teinte violette uniforme. Vers la ville, le ciel devenait plus rouge.

— Pauvre créature 1 murmura Hélène avec un accent de compassion profonde.

Et elle se serra au bras d'André.

Le vent faisait rage ; une troupe de corneilles passa dans l'air incendié, très haut, en croassant.

Alors, tout d'un coup, à l'aspect de cette solitude, une sorte d'exaltation passionnelle s'empara de leurs deux âmes. Quelque chose de tragique et d'héroïque parut entrer dans leur amour. Les cimes de leur passion flamboyèrent sous les reflets du couchant tumultueux. Hélène s'arrêta.

— Je n'en puis plus, dit-elle, haletante.

La voiture était loin, immobile à la place où ils l'avaient quittée.

— Encore un peu, Hélène! Encore un peu! Veux-tu que je te soutienne ?

Emporté par un indomptable élan lyrique, il laissa libre cours à ses paroles.

« Pourquoi voulait-elle partir? Pourquoi voulait-elle rompre l'enchantement? Désormais, leurs destins n'étaient-ils pas liés d'une manière indissoluble? Il avait besoin d'elle pour ^ivre; il avait besoin de ses yeux, de sa voix, de sa pensée... Il était tout imprégné de cet amour ; il avait tout le sang brûlé comme par un poison, sans remède. Pourquoi voulait-elle fuir? Il s'enlacerait à elle, il l'étoufl'erait d'abord sur son cœur. Non. cela ne pouvait pas être. Jamais! jamais! »

Hclcne l'écoulait, tute basse, luttant contre le vent, sans répondre. Au bout de quelques niinutes, elle leva le bras pour faire signe au cocher d'avancer. Les chevaux piaffèrent.

— Vous arrêterez à la Porte Pie, dit-elle en montant dans la voiture avec André.

Et, d'un mouvement subit, elle s'offrit au désir de son amant qui lui baisa la bouche, le front, les cheveux, les yeux, la gorge, avidement, rapidement, sans plus respirer.

— Hélène! Hélène!

Une vive lueur, pénétra dans la voiture, reflétée par les maisons couleur de brique. Sur la route s'approchait le trot sonore de plusieurs chevaux.

Hélène, se pliant sur l'épaule de l'aimé avec une immense douceur de soumission, dit :

— Adieu, mon amour ! Adieu, adieu I

Comme elle se relevait, sur la droite et sur la gauche passèrent au grand trot dix ou douze cavaliers en habit rouge qui revenaient de la chasse au renard. Un d'eux, le duc de Beffi, en rasant la voiture, se pencha sur le pommeau de la selle pour regarder par la portière.

André ne parla plus. Il sentait maintenant tout son être défaillir dans un accablement infini. Une fois la première révolte apaisée, l'enfantine faiblesse de sa nature lui inspirait un besoin de larmes. Il aurait voulu se plier, s'humilier, prier, émouvoir par ses pleurs la pitié de cette femme. Il avait la sensation conluse et obtuse d'un vertige ; et un froid subtil le prenait à la nuque, lui pénétrait la racine des cheveux.

— Adieu, répéta Hélène.

La voiture s'arrêtait sous l'arceau de la Porte Pie. Il lui fallut descendre.

Cet adieu au grand air, voulu par Hélène, ne résolut aucun des doutes qu'André avait dans l'âme. « Quelles pouvaient ctre les secrètes raisons de ce départ subii ? » Il cherchait vainement à pénétrer le mystère ; les doutes l'accablaient.

Pendant les premiers jours, les assauts de la douleur et du désir furent si cruels qu'il pensa mourir. La jalousie qui, après les premiers accès, s'était dissipée devant l'ardeur persistante d'Hélène, ressuscitait en lui, évoquée par les imaginations impures ; et le soupçon qu'il y eût un homme au fond de cette ténébreuse intrigue lui causait un tourment insupportable. Parfois, fl se sentait envahi d'une basse colère contre l'absente, d'une rancœur amère, presque d'un besoin de vengeance, comme si elle l'eût mystifié et trahi pour se Uvrer à un autre amant. Parfois aussi, il croyait ne

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plus la dcsircT, ne plus l'aimer, ne l'avoir jamais aimée. Ce n'était pas pour lui un phénomène nouveau, cette cessation passagère d'an sentiment, cette sorte de syncope spirituelle qui, au milieu d'un bal par exemple, lui rendait complètement étrangère la femme adorée. lui permettait de prendre part à un souper joyeux, une heure après en avoir bu les larmes. ?ylais ces oublis ne duraient pas. Le printemps romain fleurissait avec une allégresse inouïe ; la ville de travertin et de briques absorbait la lumière comme une forêt avide ; les fontaines papales se dressaient dans un ciel plus limpide qu'une pierre précieuse ; la place d'Espagne était embaumée comme une roseraie ; et la Trinité des Monts, au sommet du grand escalier peuplé d'entants, ressemblait à un dôme d'or.

Sous les excitations qui lui venaient de la nouvelle beauté de Rome, tout ce qui lui restait du philtre d'Hélène dans le sang et dans l'âme se ravivait, se rallumait. Et il était troublé jusqu'au fond par d'invincibles angoisses, par d'implacables tumultes, par d'indéfinissables langueurs, comme en un étrange renouveau de sa puberté. Un soir, chez les Dolcebuono, après le thé, comme il était resté le dernier dans le salon plein de fleurs où vibrait encore une cachucha de RafF, il parla d'amour à Blanche ; et il n'eut pas lieu de s'en repentir, ni ce soir-là, ni plus tard.

Son aventure avec Hélène Muti lui avait immédiatement donné aux yeux des femmes un haut degré de prestige. Un souffle de faveur l'enveloppa ; et bientôt, par un effet que produit souvent la contagion du désir, ses succès devinrent surprenants. D'ailleurs, sa réputation d'artiste mystérieux le servait ; il avait écrit sur l'album de la princesse de Ferentino deux sonnets res-

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tés célèbres, où, comme en un diptyque ambigu, il louait tour à tour une bouche diabolique et une bouche angélique, celle qui perd les âmes et celle qui dit : Ave.

Il répondit aux avances sans une minute d'hésitation. A cette sorte de recueillement opéré en lui p£/ l'empire exclusif d'Hélène, succédait maintenant uTic sorte de dissolution. N'étant plus retenues par les liens de feu qui les serraient en un faisceau, ses énergies retournaient à leur désordre primitif. Ne pouvant plus se conformer, s'adapter, s'assimiler à une forme supérieure et dominatrice, son âme ondoyante, variable, fluide, virtuelle, se transformait, de déformait, prenait toutes les formes. Il passait d'un amour à un autre avec une incroyable légèreté ; il caressait plusieurs amours à la lois ; il lissait sans scrupule une grande trame de tromperies, d'artifices, de mensonges, pour y prendre autant de proies que possible. L'habitude de la fausseté lui émoussait la conscience. Mais en lui persistait un instanct vivace, impitoyablement vivace : le dégoût de tout ce qui l'attirait sans le captiver. Sa volonté, inutile comme une épée de mauvaise trempe, était une arme pendue au flanc d'un homme ivre ou inerte.

Parfois cependant le souvenir d'Hélène, reparu à rimproviste, lui remplissait le cœur ; et alors, ou bien il essayait de se soustraire aux mélancolies du regret, ou bien au contraire il se faisait un plaisir de revivre, en son imagination viciée, l'outrance de cette vie et d'y trouver un stimulant pour de nouvelles amours. Il se répétait volontiers à lui-même les paroles du Lied : tt Rappelle-toi les jours éteints ! Et pose sur les lèvres de la seconde des baisers aussi doux que ceux donnés à la première, il n'y a pas longtemps ! » Mais déjà la seconde lui était sortie de l'âme. Au début, il avait

parle d'amour à Blanche Dolcebuono presque sans y penser, parce qu'il subissait, d'instinct, le charme d'un reflet, parce que cette femme était l'amie d'Hélène. Peut-être aussi germait en son cœur la petite graine de sympathie semée par les paroles de la comtesse florentine, au dîner chez les Doria. Qui saurait dire par quel mystérieux progrès un contact quelconque, spirituel ou matériel, même insignifiant, entre un homme et une femme, peut engendrer et nourrir chez tous deux un sentiment latent, inaperçu, insoupçonné, que, longtemps après, tout d'un coup, les circonstances feront surgir?

Blanche était le type idéal de la beauté florentine, telle que l'a rendue Ghirlandajo dans le portrait de Jeanne Torn abuoni qui est à Sainte-Maric-Nouvelle. Elle avait un clair visage ovale, le front large, haut et candide, la bouche affable, le nez un peu relevé, les yeux de cette couleur d'un bistre sombre louée par Firenzuola. Elle aimait à disposer ses cheveux en bandeaux débordant sur les tempes jusqu'au milieu des joues, selon la mode ancienne. Son nom lui convenait bien : elle apportait dans la vie mondaine une bonté native, une grande indulgence, une courtoisie égale pour tous, un parler mélodieux. En somme, c'était une de ces iemmes aimables, sans profondeur ni d'intelligence ni d'âme, un peu indolentes, qui semblent nées pour vivre en gaieté, pour se bercer en de discrètes amours comme les oiseaux sur les branches fleuries.

Lorsqu'elle entendit les phrases d'André, elle s'écria, avec une gracieuse surprise :

— Oubliez-vous si vite Hélène ?

Puis, après quelques jours de gracieuses hésitations, il lui plut de céder ; et souvent elle parlait d'Hélène au jeune infidèle, sans jalousie, avec candeur.

— Mais comment se fait-il qu'elle soit partie celte année plus tôt que d'habitude ? lui demanda-t-elle un jour, en souriant.

— Je l'ignore, répondit André, qui ne put dissimuler un peu d'impatience et d'amertume.

— Alors, tout est fini, bien fini ?

— Je vous en prie, Blanche, parlons de nous-mêmes I interrompit-il d'une voix altérée.

Ces discours le troublaient et l'irritaient.

Elle resta un moment songeuse, comme si elle eût cherché à deviner une énigme ; puis elle sourit en secouant la tête, comme quelqu'un qui renonce, avec une ombre fugitive de mélancolie dans les yeux.

— C'est l'amour ! dit-elle.

Et elle rendit à André ses caresses.

André, la possédant, possédait avec elle toutes les gentilles dames florentines du xv^ siècle, celles pour qui le Magnifique chantait :

E'si vede in ogni lato Che'l proverbio dice il vero, Che ciascun muta pensiero Come l'occhio è separato.

Yedesi cambiare amore ; Come l'occhio sta di lunge.

Cosi sta di lunge il core :

Perchè appresso un altro il punge, Col qual tosto e'si congiunge Con piacere et con diletto... ^

I. « On voit bien partout la vérité du proverbe: que toujours la pensée change quand l'œil n'est plus à portée. On voit rinconstancc en amour, et, dès que l'œil s'éloigne, le cœur aussi s'éloigne ; car ensuite un autre objet le frappe, auquel bientôt il s'atlaciic avec plaisir et délice... »

L'été venu, lorsqu'elle lut sur le point de quitter Rome, à l'heure des adieux, elle lui dit, sans cacher sa douce émotion :

— Quand nous nous reverrons, vous ne m'aimerez plus, je le sais. C'est l'amour. Mais souvenez-vous d'une amie !

Il ne l'aimait pas. Cependant, par les journées chaudes et lourdes d'ennui, certaines cadences molles de cette voix lui revenaient dans l'âme comme la magie d'une rime et lui suggéraient la vision d'un jardin rafraîchi par des Ijnlaines, où Blanche, en compagnie d'autres femmes, se serait promenée en jouant de la viole et en chantant, comme dans une vignette du Songe de Polyphile.

Et Blanche disparut. Et d'autres lui succédèrent, parfois deux ensemble : Barbarella Viti, la mascula, une superbe tête d'éphèbe, telle que l'aurait peinte Euphronios au fond d'une coupe ; la comtesse de Lu coli, la dame aux turquoises, une Circe de Dosso Dossi, avec de très larges yeux pleins de perfidie, changeants comme les mers d'automne, gris, bleus, verts, indéfinissables ; Liliane Theed, une lady de vingt-deux ans, resplendissante de cette prodigieuse carnation faite de lumière, de roses et de lait que possèdent seuls les babies des grandes familles anglaises peints par Pieynolds et Gainsborough ; la marquise de Chauny, une beauté du Directoire, une Récamier au long et pur ovale, au cou de cygne, aux seins droits, aux bras de bacchante ; Donna Isotta Cellesi, la dame aux émeraudes, qui tournait avec une lente majesté bovine sa tête d'impératrice parmi la scintillation des énormes gemmes héréditaires ; la princesse Kalliwoda, la dame sans joyaux, qui. sous la fragilité de ses

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foi mes, avait des nerfs d'acier pour le plaisir et, dans la délicatesse de ses traits de cire, ouvrait des yeux voraces de lionne.

Chacun de ces amours lui apporta une dégradation nouvelle ; chacun l'enivra d'une mauvaise ivresse, sans le satisfaire ; chacun lui enseigna quelque particularité, quelque subtilité du vice qui lui était encore inconnue. Il avait en lui-même les germes de toutes les inlections. Corrupteur, il se corrompait. Le mensonge engluait son âme comme d'une matière visqueuse et froide qui chaque jour devenait plus tenace ; la perversion des sens lui faisait rechercher et cultiver chez ses maîtresses tout ce qu'elles avaient de moins noble et de moins pur. Une basse curiosité le poussait à choisir les îemmes qui avaient la pire réputation ; un goût cruel de souillure le poussait à séduire les femmes réputées les plus honnêtes. Entre les bras de l'une, il se rappelait une caresse de l'autre. Et parfois, — ce fut surtout lorsque l'annonce du second mariage d'Hélène avec lord Humphrey Heathfield eut rouvert pour quelque temps sa blessure, — il lui plaisait de substituer à la nudité présente la nudité rêvée d'Hélène, de donner la forme tangible pour support à la volupté idéale ; et il entretenait cette image avec un eflort si intense qu'à la fin son imagination parvenait presque à posséder l'ombre comme une réalité.

Cependant, il n'avait aucun culte pour les souvenirs de son ancien bonheur ; et ces souvenirs lui fournissaient même des prétextes pour quelque nouvelle aventure. Par exemple, ce fut à la galerie Borghése, dans la mémorable salle des miroirs, qu'il obtint de Liliane Theed la première promesse; ce tut à la villa

Mcdicls, dans le mémorable escalier vert qui conduit au Belvédère, qu'il entrelaça ses doigts aux longs doigts d'Angélique de Ghauny ; et ce fut le petit crâne d'ivoire ayant appartenu au cardinal Immenraet, le joyau funèbre marqué au nom d'une Hippolyta inconnue, qui éveilla en lui le caprice de tenter Donna Hippolyta Albonico.

Donna Hippolyta Albonico avait dans toute sa personne un grand air de noblesse et ressemblait un peu a Marie-Madcleine d'Autriche, femme de Gosme II de Médicis, dont le portrait par Juste Suttermans est à Florence, chez les Corsini. Elle aimait les vêtements somptueux, les brocarts, les velours, les dentelles. Les larges fraises médicéennes semblaient être la mode la plus propre à faire valoir la beauté de sa tête royale.

Un jour de courses, dans la tribune, André Sperelli voulait obtenir de Donna Hippolyta qu'elle vînt le lendemain au palais Zuccari prendre le mystérieux ivoire marqué à son nom. Elle s'en défendait, partagée entre la prudence et la curiosité. A chaque phrase un peu hardie du jeune homme, elle fronçait les sourcils ; mais, en même temps, un sourire involontaire lui forçait la bouche. Et le chapeau orné déplumes blanches

L'ENFANT DE VOLUPTE lOl

le fond de l'onibrelle ornée de dentelles blanches, faisaient à sa tête un cadre d'une harmonie singulière.

— Tibi, Hippolyta ! Donc, vous viendrez ? Je vous attendrai toute l'après-midi, depuis deux heures jusqu'au soir. C'est entendu?

— Mais vous êtes fou !

— Qu'avef-vous à craindre? Je jure à Votre Majesté de ne pas seulement lui dérober un gant. Selon sa royale coutume, Elle demeurera assise comme sur un trône ; et, même en prenant une tasse de thé. Elle pourra, s'il Lui plaît, ne pas déposer le sceptre invisible qu'Elle porte toujours en son impérieuse main. A ces conditions, daigne-t-Elle m'octroyer cette grâce?

— Non.

Mais elle souriait : car elle se complaisait à entendre exalter cet air majestueux qui était sa gloire. Et Sperelli continuait de la tenter, toujours sur un ton de badinage ou de prière, en joignant à la séduction de la parole l'obsession d'un regard obstiné, subtil, pénétrant, dece regard indéfinissable qui semble déshabiller les femmes, les voir nues à travers les vêtements, toucher leur peau vive.

— Je ne veux pas que vous me regardiez ainsi, fit Donna Hippolyta presque ofl'ensée, avec une rougeur légère.

Il restait peu de monde dans la tribune. Dames el messieurs se promenaient sur l'herbe, le long de la barrière, ou entouraient le cheval vainqueur, ou pariaient aux guichets des bookmakers hurlants, sous le soleil incertain qui apparaissait et disparaissait entre les clain archipels des nuages.

— Descendons, dit-elle, sans remarquer les yeux

vigilants de Jean Rùtolo, qui se tenait appuyé à la rampe de l'escalier.

Lorsque, pour descendre, ils passèrent devant lui, André lui dit :

— Au revoir, Rùtolo, à bientôt ! Nous allons courir, n'est-ce pas?

Rùtolo s'inclina profondément devant Donna Hippolyta, et une flamme soudaine lui colora le visage. Il avait cru sentir dans le salut du comte une nuance de dérision. Accoudé à la rampe, il continuait de suivre des yeux le couple à travers l'enceinte. Il souffrait visiblement.

— Rùtolo, prenez garde à vous ! lui dit avec un sourire méchant la comtesse de Lucoli, qui descendait l'escalier de fer au bras de Philippe del Monte.

Il reçut le coup en plein cœur.

Donna Hippolyta et le comte d'Ugenta, après avoir poussé jusque sous la plate-forme des juges, revenaient vers la tribune. Hippolyta tenait le manche de son ombrelle sur l'épaule, en le faisant virer entre ses doigts; et la coupole blanche lui tournait derrière la tête comme une auréole, le flot des dentelles s'agitait et se soulevait incessamment. Au centre de ce cercle mobile, elle riait, par instants, de ce que lui disait le jeune homme; et une rougeur légère colorait encore la noble pâleur de son visage. De temps à autre, ils s'arrêtaient tous les deux.

Jean Rùtolo, sous prétexte d'examiner les chevaux qui entraient dans la piste, dirigea vers eux sa lorgnette. Ses mains tremblaient. Chaque Hcuriic, chaque geste, chaque attitude d'Hippolyta hii donnait une atroce douleur. Lorsqu'il abaissa la lorgnette, il était blême. Dans les yeux que son aimée fixait niaÌQtena.«it sur André,

L'ENFANT DE VOLT PTÉ Io3

il aA'ait surpris ces regards qu'il connaissait bien, ceux qui jadis l'avaient iMuminé d'espérance. Il lui sembla que tout s'etiondrait autour de lui. Un long amour, tranché par ce regard, finissait irréparablement. Le soleil n'était plus le soleil ; la vie n'était plus la vie.

On allait donner le signal de la troisième course, et la tribune se repeuplait avec rapidité. Les dames montaient debout sur les banquettes. Un murmure courait le long des gradins, semblable à une brise sur un jardin en pente. La cloche sonna. Les chevaux partirent comme une volée 'de flèches.

— Je courrai en votre honneur, Donna Hyppolyta, lui dit André lorsqu'il prit congé d'elle pour se préparer à la course suivante, celle des « gentlemen ». Tibi, Hippolyta, semper.

Elle lui serra la main fortement, en manière de bon augure, sans songer que Rùtolo devait courir aussi. Un peu plus tard, lorsqu'elle aperçut son amant qui, tout pâle, descendait seul, la cruauté ingénue de l'indifTérence régnait dans ses beaux yeux sombres. Sous l'invasion du nouvel amour, le vieil amour lui tombait de l'âme comme une dépouille inerte. Elle n'appartenait plus à cet homme ; elle ne lui était plus liée par aucun lien, puisqu'elle avait cessé de l'aimer.

« Il me l'a prise » , pensait Rùtolo en s'acheminant vers la tribune du Jockey-Club, dans l'herbe qui lui semblait s'entoncer sous ses pieds comme du sable. Devant hii, à peu de distance, l'autre marchait d'un pas ferme et dégagé. Dans la longue redingote grise, sa personne haute et souple avait cette élégance spéciale et inimitable que seule peiit donner la race. Il fumait. Rùtolo, venant par derrière, sentait à chaque bouflée •'odeur de la cigarette; et c'était pour lui une repu-

lO^ L'ENFANT DE VOLUPTE

gnance insupportable, un dégoût qui lui faisait lever le cœur, comme si cette odeur eût été un poison.

Le duc de Bollì et Paul Caligaro étaient à la porte du pesage, déjà en tenue de course. Le duc, pour éprouver l'élasticité de sa culotte de peau ou la force de ses jarrets, se penchait, avec un mouvement de gymnaste, sur ses jambes écartées. Le petit Caligaro maudissait la pluie nocturne qui avait alourdi le terrain.

— Avec Mallecho, dit-il à Sperelli, tu as beaucoup de chances.

Jean Rùtolo entendit ce présage, et son cœur se serra. Il fondait sur la victoire une vague espérance. Il se représentait l'avantage que lui donneraient sur son ennemi une course gagnée et un duel heureux. Tandis qu'il changeait de vêtements, chacun de ses gestes trahissait la préoccupation.

— Voici un homme qui, avant de monter à cheval, voit le tombeau ouvert, dit le duc de Beffi en lui posant la main sur l'épaule avec un geste comique. Ecce homo novus.

André Sperelli avait en ce moment-là l'esprit gai, et il poussa un de ces francs éclats de rire qui étaient la plus séduisante effusion de sa jeunesse.

— Pourquoi riez-vous? lui demanda Rùtolo, blême, hors de lui, en le fixant de dessous ses sourcils froncés.

— Il me semble, répliqua Sperelli sans s'émouvoir, que vous me parlez sur un ton un peu vif, moucher.

— Eh bien P

— Pensez de mon rire ce qu'il vous plaira.

— Je pense qu'il est sot.

Sperelli bondit en avant, la cravache levée. Par

miracle, Caligaro put lui retenir le bras. D'autres paroles violentes éclatèrent. Don Marc-Antoine Spada survint et entendit l'altercation.

— Assez, mes enfants, dit-il. Vous savez tous les deux ce que vous aurez à faire demain. Pour l'instant, il s'agit de courir.

Les deux adversaires finirent de s'habiller en silence. Puis ils sortirent. Déjà le bruit de la querelle s'était répandu dans l'enceinte et montait dans les tribunes; et l'on attendait la course avec d'autant plus d'impatience. La comtesse de Lucoli, par une perfìdie raffinée, annonça la chose à Donna Hippolyta Albonico. Celle-ci, sans laisser paraître le moindre trouble, répondit :

-— C'est dommage. Ils paraissaient bons amis.

La nouvelle volait sur les joUes bouches féminines, en se transformant. La foule s'agitait autour des bookmakers. Mallecho, le cheval du comte d'Ugenta, et Brummel, le cheval du marquis Rùtolo, étaient favoris; venaient ensuite Satirist, au duc de Beffi, et Carhonilla, au comte Caligaro. Cependant, les fins connaisseurs avaient peu de confiance dans les deux premiers, convaincus que l'excitation nerveuse de leurs cavaliers serait inévitablement nuisible à la course.

Mais André Sperelli était calme, presque joyeux. Le sentiment de la supériorité qu'il avait sur son adversaire lui donnait de l'assurance. D'ailleurs, son goût chevaleresque pour les aventures périlleuses, hérité d'un père byronien, lui faisait voir la situation sous un jour glorieux; et la générosité native de son sang juvénile s'éveillait en face du danger. Tout d'un coup. Donna Hippolyta Albonico s'était dressée à la cime de son âme, plus désirable et plus

Le cœur palpitant, il vint au devant de son cheval comme au devant d'un ami qui lui aurait apporté la nouvelle attendue d'un bonheur. Il lui caressa doucement les naseaux; et l'œil de l'animal, cet œil où la noblesse de la race allumait une flamme inextinguible, l'enivra comme un magnétique regard de lemme.

— C'est une grande journée, Mallecho, murmurait-il en le flattant. Il faut vaincre!

Son entraîneur, un petit homme roux qui fixait au passage des regards aigus sur les autres chevaux tenus en main par les palefreniers, dit d'une voix rauque :

— No doubt.

Mallecho était un bai magnifique, provenant des écuries du baron de Schickler. Il unissait à l'élégance élancée des formes une extraordinaire puissance de reins. Son poil luisant et fin, sous lequel apparaissaient, au poitrail et aux flancs, les réseaux des veines, semblait exhaler du feu, tant était grande l'ardeur de sa vitalité. Très bon sauteur, il avait souvent porté son maître dans les chasses par-dessus tous les obstacles de la campagne romaine, sur n'importe quel terrain, sans se dérober jamais ni devant une triple barrière ni devant un mur, toujours à la queue de? chiens, intrépidement. Un « hop ! )) de son cavalier l'excitait plus qu'un coup d'éperon, et une caresse le faisait frémir.

Avant de monter h cheval, André examina soigneusement la bride et les étrivières, vérifia chaque boucle et chaque sangle; puis il sauta en selle, souriant. L'entraîneur témoigna sa confiance par un geste cxpressit, en regardant s'éloigner son maître.

Auprès des tableaux de la cote, la foule des parieur i* persistait. André sentit tous les yeux fixés sur sâ personne. Il se tourna vers la tribune de droite pour voir

Hîppolyta Albonico; mais, dans celle multitude de iemmes il ne put rien distinguer. Il salua au passage Liliane Theed, qui connaissait bien les galops de Mallecho derrière les renards et derrière les chimères. La marquise d'Atelela, informée de l'altercation, lui fit un signe de reproche.

— Quelle est la cote de Mallecho? demanda-t-il à Ludovic Barbarisi.

Tandis qu'il gagnait le poteau du départ, il réfléchissait froidement à la méthode qu'il suivrait pour vaincre ; et il considérait devant lui ses trois concurrents, calculait la force et la science de chacun. Paul Caligaro était un démon de malice, rompu comme un ockey à toutes les ruses du métier ; mais, si Carbonilla avait de la vitesse, elle avait peu de résistance. Le duc de BefB, cavalier de haute école qui avait gagné plus d'un match en Angleterre, montait un animal d'humeur difficile qui pouvait refuser l'obstacle. Jean Rùtolo montait au contraire une bête excellente et bien dressée; mais, s'il était vigoureux, il avait trop de fougue ; et puis, c'était la première fois qu'il prenait part à une course publique. De plus, il devait être dans un état de nervosité terrible, comme cela se voyait à de nombreux indices.

André pensait, en le regardant : « Sans doute, ma victoire d'aujourd'hui influera sur mon duel de demain. Ici et là, il perdra la tête. Il tant que je reste calme sur les deux terrains. » Puis il pensa encore : « Qu'est-ce qu'éprouvera dans l'âme Donna Hippolyta? » Il lui sembla qu'il y avait autour de lui un silence inaccoutumé. 11 mesura de l'œil la distance qui le séparait de la première haie ; il remarqua sur la piste un caillou luisant: jl s'aperçut que Rùtolo l'observait; il ei;t un irémîssftmeDt par tout le corps.

La cloche donna le signal ; mais Brummel avait pris son élan avant les autres et le départ fut jugé mauvais. La seconde fois, toujours par la faute de Brummel, il y eut encore faux départ. Sperelli et le duc de BelTi échangèrent un sourire furtif.

Le troisième départ fut bon. Immédiatement, Brummel se détacha du peloton, rasant la barrière. Les trois autres chevaux suivirent en Hgne pendant un moment; ils sautèrent bien la première haie, puis la seconde. Chacun des trois cavahers jouait un jeu diiîérent. Le duc de Beffi tâchait de se maintenir dans le peloton, pour que, devant les obstacles, Satirist fût excité par l'exemple. Caligaro modérait la fougue de Carbonilla, afin d'en ménager les forces pour les derniers cinq cents mètres. Sperelli augmentait graduellement sa vitesse, avec l'intention de rattraper son ennemi à proximité de l'obstacle le plus difficile. En effet, Mallecho prit bientôt l'avance sur ses deux compagnons et se mit à serrer Brummel de très près.

Rùtolo entendit derrière lui ce galop pressant, et il fut pris d'une telle anxiété que sa vue se brouilla. Tout se confondit à ses yeux, comme s'il eût été sur le point de perdre connaissance. Il faisait un immense effort pour tenir ses éperons piqués au ventre de sa monture, saisi de terreur à la pensée que ses forces pourraient le trahir. Il avait dans les oreilles un bourdonnement confus, et, parmi ce bourdonnement, il distinguait le cri bref et sec d'André Sperelli :

— Hop ! hop 1

Mallecho, plus sensible à la voix qu'à toute autre excitation, dévorait l'espace intermédiaire ; il n'était plus qu'à deux ou trois longueurs de Brummel ; il allait le rejoindre et le dépasser.

L'E^FAMT Dt; VOLUPTÉ 109

— IIop !

Une haute barrière traversait la piste. Comme Rùtolo avait perdu toute conscience et ne conservait qu'un furieux instinct de rester collé à son cheval et de le pousser en avant n'importe comment, il ne la vit point. Drummel sauta ; mais, mal secondé par son cavalier, il se heurta les jambes de derrière, et il retomba si mal de l'autre côté que son cavalier perdit les étriers, sans toutefois quitter la selle. Il n'en continua pas moins de courir. Maintenant, André Sperelli menait le train ; Jean Rùtolo, sans avoir repris les étriers, venait second, suivi de près par Caligaro ; le duc de Beffi, retardé par un refus de Satirist, venait dernier. Ils passèrent dans cet ordre sous les tribunes ; ils entendirent une clameur confuse, qui se dissipa.

Dans les tribunes, tous les esprits étaient en suspens. Quelques spectateurs signalaient à haute voix les péripéties de la course. A chaque changement dans l'ordre des chevaux, de nombreuses exclamations s'élevaient au milieu d'un long murmure ; et les dames en avaient le frisson. Donna Hippolyta Albonico, montée droite sur une banquette, appuyée aux épaules de son mari debout devant elle, regardait sans la moindre émotion apparente, avec iva merveilleux empire sur elle-même ; cependant, ses lèvres trop serrées et le plissement presque imperceptible de son front auraient pu révéler l'effort à un observateur. A un certain moment, elle retira ses mains de dessus les épaules de son mari : craignait de se trahir par quelque mouvement involontaire.

— Sperelli est tombé, annonça tout haut la comtesse de Lu coli.

En sautant, Mallecho avait posé le pied à faux dan»

no L'ENFANT DE VOLUPTE

l'herbe humide et fléchi sur les genoux ; mais il s'était immédiatement relevé. André lui avait glissé sur le cou, sans accident, et, avec une promptitude toadroyante, s'était remis en selle, pendant que Rùtolo et Caligaro le rejoignaient. Brummel, tout meurtri qu'il était aux membres postérieurs, faisait des prodiges et montrait sa générosité de pur sang. Carbonilla déployait enfin toute sa vitesse, conduite par son cavalier avec un art admirable. Il y avait encore huit cents mètres en\iron, avant le poteau d'arrivée.

Sperelli vit que la victoire allait lui échapper ; et, pour la ressaisir, il recueillit tous ses esprits. Dressé sur les étriers, courbé sur la crinière, il jetait d'instant en instant ce cri bref, sec, perçant, qui avait tant de pouvoir sur le noble animal. Tandis que Brummel et Carbonilla, fatigués par la lourdeur du terrain, perdaient de leur vigueur, Mallecho augmentait la véhémence de son élan, était sur le point de reconquérir sa place, efûeurait déjà la victoire du feu de ses naseaux. Le dernier obstacle franchi, il dépassait Brummel, atteignait de la tête l'épaule de Carbonilla. A cent mètres environ du but, il rasait la barrière, filait, filait, et laissait la jument noire de Caligaro à dix longueurs en arrière. La cloche sonna ; un applaudissement retentit dans toutes les tribunes comme une sourde crépitation de grêle ; une clameur se propagea dans la foule, sur la pelouse inondée de soleil.

En rentrant au pesage, André pensait : « Aujourd'hui, la fortune est pour moi. Sera-t-elle encore pour moi demain? )) Et, sentant \enir à lui le vent du triomphe, il eut contre l'obscur péril du lendemain un soulèvement de colère. Ce péril, c'était tout de suite qu'il aurait voulu l'affronter, le jour même, sur l'heiu-e.

sans aucan délai, pour jouir d'une double victoire et mordre ensuite au fruit que lui ofi'rirait la main d'Hippolyta. Tout son être s'enflammait d'un orgueil sauvage à la pensée de posséder par droit de conquête violente cette femme superbe. Son imagination iui représentait un bonheur nouveau pour lui, comme une volupté d'autres temps, alors que les chevaliers,dénouant les cheveux de leurs dames avec des mains homicides et caressantes, y plongeaient leur front encore mouillé par la fatigue du combat et leur bouche encore amère des injures proférées. Il était envahi de cette ivresse inexplicable que donnent à certains hommes intellectuels l'exercice de leur force physique, l'expérience de leur courage et la révélation de leur brutaUté. Ce qui subsiste de la férocité originelle au fond de notre être remonte parfois à la surface avec une véhémence étrange, et, même sous la mesquine élégance de l'habit moderne, notre cœur se gonfle parfois de je ne sais quelle fureur sanguinaire et rêve de carnage. André Sperelli aspirait l'exhalaison chaude et acre de son cheval, et, de tous les parfums déhcats préférés par lui jusqu'alors, nul n'avait jamais donné à ses sens un plaisir plus aigu.

A peine eut-il quitté la selle, il fut entouré d'amies et d'amis qui le félicitaient. Mallecho, essoiifilé, toutiumant et .écumant, s'ébrouait en allongeant le cou et en secouant la bride. Ses flancs s'abaissaient et se soulevaient par un mouvement continu, si fort qu'ils semblaient éclater ; ses muscles tremblaient sous la peau comme la corde d'un arc après la détente ; ses yeux dilatés et injectés de sang avaient la cruauté des yeux de fauves; son poil, tigré maintenant de larges taches plus sombres, s'ouvrait par endroits en épis sous les

112 L'E>FA>T DE VOLUPTlì

ruisseaux de sueur ; l'incessante vibration de tout son corps faisait pitié et attendrissait, comme la souffrance d'une créature humaine.

— Poor fellow ! murmura Liliane Theed.

André lui examina les genoux pour voir s'il s'était blessé dans sa chute. Les genoux étaient intacts. Alors, flattant lentement le cou de l'animal, il lui dit avec un indéfinissable accent de douceur :

— Va, Mallecho, va !

Et il le suivit des yeux pendant qu'il s'éloignait.

Puis, lorsqu'il eut changé de costume, il se mit en quête de Ludovic Barbarisi et du baron de Santa- Margherita.

Tous deux acceptèrent la mission de l'assister dans son affaire avec le marquis Rùtolo. Il les pria de hâter les choses.

— Réglez tout d'ici à ce soir : demain, à une heure de l'après-midi, il faut que je sois libre. Mais vous me laisserez dormir au moins jusqu'à neul heures. Je dînerai chez la princesse de Ferentino ; puis je passerai au palais Giustiniani ; puis j'irai au cercle, mais tard. Vous savez où me trouver. Merci, mes amis, et à bientôt.

Il monta dans la tribune, mais il évita de s'approcher immédiatement de Donna Hippolyta. Il souriait de se sentir enveloppé de regards féminins. Beaucoup de belles mains se tendaient vers lui ; beaucoup de belles voix l'appelaient « André », familièrement; quelques-unes, même, y mettaient une certaine affectation. Les femmes qui avaient parié pour son cheval lui disaient le chiffre de leur gain : dix louis, vingt louis. D'autres lui demandèrent avec curiosité :

— Vous vous bâtiez?

L'ENFANT DE VOL LI' TÉ Il3

Il lui semblait avoir atteint en un seul jour le sommet de la gloire mondaine. Il était sorli vainqueur d'une course héroïque ; il avait conquis une maîtresse nouvelle, magnifique et sereine comme une dogaresse ; il avait provoqué un homme en duel à mort ; et voici qu'il passait tranquille et courtois, ni plus ni moins que d'habitude, parmi les sourires de ces femmes dont il connaissait les grâces les plus secrètes. Ne voyait-il pas sur le flanc gauche d'Isotta Cellesi, à travers toute cette claire fraîcheur d'étoffes printanières, le signe blond, pareil à une petite pièce d'or ; et la poitrine incomparable de Julie Moceto, polie comme une double coupe d'ivoire, pure comme un torse antique? N'entendait-il pas dans la voix sonore de Barbarella Viti une autre voix indéfinissable, qui répétait sans cesse une parole enivrante; et dans le rire ingénu d'Aurore Seymour un autre son indéfinissable, rauque et guttural, qui rappelait un peu le ronronnement des chats près du foyer ou le roucoulement des tourterelles dans le bocage ? Ne savait-il pas les dépravations de la comtesse de Lucoli qui s'inspirait des livres galants et des pierres gravées ; et les invincibles pudeurs de Françoise Daddi qui, dans les pâmoisons suprêmes, pareille à une agonisante, invoquait le nom de Dieu ?. Elles étaient là, presque toutes les femmes qu'il avait trompées ou qui l'avaient trompé, et elles lui souriaient.

— Voici le héros ! dit le mari d'Hippolyta en lui tendant la main et en pressant la sienne d'une vigoureuse étreinte, avec une insolite amabilité.

— Oui, un vrai héros, ajouta Donna Hippolyta sur le ton insignifiant d'un compliment obligé, en aflectant de ne pas connaître le drame.

Il4 L'ENFANT DE VOLUPTE

Sperelli s'inclina et passa outre : il éprouvait je ne sais quel embarras devant cette étrange affabilité du mari. Il eut l'âme traversée du soupçon que ce mari lui était reconnaissant d'avoir cherché querelle à l'amant de sa femme, et la lâcheté de cet homme le fit sourire. Lorsqu'il se retourna, les regards d'Hippolyta se rencontrèrent, se mêlèrent avec les siens.

Au retour, monté sur le mail-coach du prince de Ferentino, il vit Rùtolo s'enfuir vers Rome dans une petite voiture à deux roues, au trot serré d'un grand cheval rouan qu'il conduisait penché en avant, la tête basse et le cigare aux dents, sans faire attention aux agents de police qui lui criaient de prendre la file. Dans le fond, Rome se dessinait en noir sur une bande de lumière jaune soufre ; et, par-dessus cette bande de lumière, au sommet de la basilique de Saint-Jean, les statues se dressaient dans un ciel violet, agrandies. Alors, André se rendit bien compte de tout le mal qu'il faisait souffrir à cette âme.

Le soir, au palais Giustiniani, André dit à Hippo lyta Albonico :

— Il est donc entendu que demain, de deux à cinq heures, je vous attendrai.

Elle aurait voulu lui demander :

— Gomment? Vous ne vous battez pas demain? Mais elle n'osa pas.

— C'est promis, répondit-elle.

Quelques instants après, le mari s'approcha d'André «t lui prit le bras, avec un empressement affectueux, pour lui demander des nouvelles de son duel. C'était un homme encore jeune, blond, élégant, aux cheveux très rares, à l'œil blanchâtre, avec deux canines en saillie hors des lèvres. Il avait un léger bégaiement.

— Eh bien ? Eh bien ? C'est pour demain ? André ne parvenait pas à vaincre sa répugnance ; et

llG L*ENFA>T DE VOLUPTE

il restait le bras pendant, pour signifier qu'il n'aimait pas celle familiarité. Lorsqu'il vit entrer le baron de Sanla-Margherita, il se dégagea et dit :

— Excusez-moi, monsieur. J'ai besoin de parler h Sanla-Margliciila.

Le baron l'accueillit par cette phrase :

— Tout est réglé.

— Bien. Pour quelle heure ?

— Pour dix heures et demie, à la villa Sciarra Épée et gant de salle. A outrance.

— Qui sont les deux autres témoins ?

— Robert Casteldieri et Charles de Souza. Nous avons vile expédié l'affaire, en évitant les formalités. Rùtolo avait déjà choisi ses témoins. Nous avons rédigé le procès-verbal au cercle, sans discussion. Tâche de ne pas te coucher trop tard, je t'en prie. Tu dois être fatigué.

Par insouciance, en sortant du palais Giustiniani, André alla au Cercle des Chasses et se mit à jouer avec les « sportsmen » napolitains. Vers deux heures du matin, Santa-Margherita vint le surprendre, le contraignit à quitter la salle de jeu et voulut le reconduire à pied jusqu'au palais Zuccari.

— Mon cher, lui remontrait-il en chemin, tu es trop téméraire. En ces occasions-là, une imprudence peut être fatale. Pour conserver sa vigueur intacte, un bon tireur doit prendre autant de soin de sa personne qu'en prend un bon ténor pour conserver sa voix. Le poignet est aussi délicat que le larynx ; les articulalions des jambes sont aus.i délicates que les cordes vocales. Le mécanisme se ressent du moindre désordre ; l'instrument se fausse et n'obéit plus. Après une nuit d'amour, de jeu ou de débauche, l'épée de Camille

Agrippa lui-même ne saurait plus aller droit au but, ses parades ne pourraient plus être exactes et rapides. Or, une erreur d'un millimàtre suffit pour qu'on reçoive trois pouces de fer dans le corps.

Ils étaient à l'entrée de la rue des Condotti et ils voyaient, dans le fond, la place d'Espagne illuminée par la pleine lune, l'escalier inondé de blancheur, la Trinité des Monts dressée dans l'azur ^ave.

— Sans doute, continua le baron, tu as beaucoup d'avantages sur ton adversaire : entre autres, le sangfroid et la pratiqne du terrain. Je t'ai vu à Paris contre Gavaudan. Tu te souviens? Un grand et beau duel! Tu t'es battu comme un dieu.

André se mit à rire de satisfaction. L'éloge donné par cet insigne duelliste lui gonflait le cœur d'orgueil, lui mettait dans les nerfs une surabondance de force. Instinctivement, il serrait sa canne entre ses doigts et esquissait la répétition du coup fameux qui avait transpercé le bras du marquis de Gavaudan, le 12 décembre i885.

— G'é-tait, dit-il, une riposte droite après parade de contre de tierce.

Le baron reprit :

— Sur la planche, Rùtolo est un tireur prudent; sur le terrain, i"l s'emballe. Il ne s'est battu qu'une seule fois, avec mon cousin Cassibile, et cela ne lui a pas réussi. En attaquant, il fait un grand abus de « une, deux », et de « une, deux, trois ». Les coups d'arrêt et les coups avec demi-volte* pourront te servir. Jus-

I. Inquartata, coup abandonné par l'escrime française et conservé par l'escrime italienne : on se jette de côté, en pivotant sur le pied droit, et on tend le fer.

Il8 L'FNFANT DE VOLUPTE

tement, c'est par un coup avec demi-volte qu'à la seconde reprise mon cousin l'a touché. Et c'est ton fort, ces coups-là. Aie donc l'œil toujours ouvert, et tâche de garder ta distance. Ti, feras bien de ne pas oublier que tu as en face de toi un homme à qui tu as pris, dit-on, sa maîtresse, et sur qui tu as levé la cravache.

Ils arrivaient à la place d'Espagne. La Barcaccia faisait un clapotiement rauque et étouffé, luisante sous la lune qui s'y reflétait du haut de la colonne chrétienne. Quatre ou cinq voitures publiques stationnaient à la file, avec leurs lanternes allumées. De la rue du Babuino venaient un tintement de clochettes et une sourde rumeur de pas, comme d'un troupeau qui chemine.

Au bas de l'escalier, le baron prit congé :

— Adieu. A demain. Je viendrai avec Ludovic quelques minutes avant neirf heures. Tu feras un petit assaut pour te dérouiller. Je me charge du médecin. Va ; dors un bon somme.

André se mit à monter l'escalier. Au premier terreplein, il s'arrêta pour écouter le tintement de clochettes qui s'approchait. A vrai dire, il se sentait un peu las et même un peu triste, au fond du coeur. Après la surexcitation que lui avaient mise dans le sang cette conversation d'escrime et ce rappel de sa bravoure, une sorte d'inquiétude l'envahissait, confuse encore, mêlée de doute et de mécontentement. Ses nerfs, trop tendus pendant celte journée violente et fiévreuse^ se relâchaient enfin sous la clémence de la nuit printanière. « Pourquoi, sans passion, par simple caprice, par pure vanité, par pure arrogance, avait-il pris plaisir à éveiller une haine et à meurtrir un cœur d'homme? » La pensée de l'horrible douleur qui

devait torturer son ennemi lui inspira une sorte de pitié, dans cette nuit si douce. L'image d'Hélène lui traversa l'âme comme un éclair; sa mémoire lui représenta les angoisses endurées un an auparavant, lorsqu'il l'avait perdue, et les jalousies, et les colères, et les découragements indicibles. — Alors aussi les nuits étaient limpides, tranquilles, sillonnées de parfums; et pourtant, comme elles lui pesaient ! — Il aspira l'air, où montaient les haleines des roses fleuries dans les petits jardins latéraux; et il regarda en bas, sur la place, le troupeau qui passait.

L'épaisse toison blanchâtre des brebis serrées s'avançait avec une fluctuaîion continue, en une seule masse mobile, pareille à une eau langeuse qui aurait inondé le pavé. Quelques bêlements grêles se mêlaient au tintement des clochettes; d'autres bêlement^ plus grêles, plus timides, leur répondaient; de temps à autre les bergers, chevauchant par derrière et sur les flancs, jetaient un cri et allongeaient leur gaule. Et la lune donnait à ce passage de moutons au miheu de la grande cité endormie un mystère de chose ^Tle en rêve.

André se rappela une nuit sereine de février, oii, en sortant d'un bal à l'ambassade d'Angleterre, Hélène et lui avaient rencontré, dans la rue du Vingt-Septembre, un troupeau qui avait obligé leur voiture à s'arrêter. Hélène, penchée à la glace, regardait les brebis passer contre les roues et montrait du doigt les petits agneaux, avec une allégresse enfimi ine ; et il tenait son visage à côté du visage d'Hélène, les yeux à demi fermés, attentif au piétinement, aux bêlements, au tintement des clochettes.

Pourquoi tous ces souvenirs d'Hélène lui revenaient ils maintenant à l'esprit? — Il se remit à monter

120 L'ENFA \T r>E VOT r PTE

lentement. La montée lui fit mieux sentir le poids de sa lassitude ; ses genoux pliaient sous lui. Soudain, l'idée de la mort jaillit dans son âme comme un éclair. « Si j'étais tué? Si je recevais une mauvaise blessure qui me rendrait infirme pour la vie.^ » Son avidité de vivre et de jouir s'insurgea contre cette pensée lugubre. Il se dit à lui-même: « Il faut vaincre. » Et il vit tous les avantages que lui procurerait cette seconde victoire : le prestige du succès, la gloire de la prouesse, les baisers d'Hippolyta, de nouvelles amours, de nouveaux plaisirs, de nouveaux caprices.

Alors, maîtrisant toute agitation, il se rappela ce que réclamait l'hygiène de sa force. Il dormit jusqu'au moment où il fut réveillé par l'arrivée de ses témoins ; il prit sa douche habituelle ; il fit étendre sur le plancher la bande de Hnoleum ; et il invita Santa-Margherita à lui serAÎr un moment de plastron, puis Barbarisi à faire un court assaut, pendant lequel il exécuta avec précision plusieurs coups d'arrêt.

— Excellent poignet, dit le baron en le félicitant. Après l'assaut, Sperelli prit deux tasses de thé et

quelques biscuits. Il choisit un pantalon très large, une paire de chaussures commodes à talons très bas, une chemise peu empesée ; il prépara son gant, le mouillant légèrement sur la paume et le parsemant de résine pulvérisée; il y adapta une courroie de cuir pour attacher la garde au poignet ; il examina la lame et la pointe des deux épées ; il n'oubha aucune précaution, aucune minutie.

Quand il fut prêt :

— Partons, dit-il. Il serait bon d'arriver au rendez- Yous avant les autres. Et le médecin ?

— Il nous attend là-bas.

Dans l'escalier, André rencontra lo duc de Grimili, venu de la part de la marquise d'Ateleta.

— Je vous suivrai jusqu'à la villa, dit le duc, et je rapporterai immédiatement les nouvelles à Françoise.

Ils descendirent tous ensemble. Le duc monta dans son buggy en saluant. Les autres montèrent dans une voiture fermée. André n'aiìectait pas la bonne humeur : • faire des mots avant un duel grave lui semblait d'un goût détestable; mais il était fort tranquille. Il fumait en écoutant Santa-Margherita et Barbarisi discuter, à propos d'un cas récent, s'il était licite ou non d'user de la main gauche contre l'adversaire. De temps à autre, il se penchait à la portière pour regarder dans la rue.

Rome, en cette matinée de mai, resplendissait sous la caresse du soleil. Le long du trajet, une fontaine illuminait de son rire argentin une petite place encore plongée dans l'ombre ; la grande porte d'un palais laissait voir le fond d'une cour ornée de portiques et de statues; aux architraves baroques d'une égUse en travertin pendaient les tentures du mois de Marie. Sur le pont, le Tibre apparut, miroitant, fuyant parmi les maisons verdàtres vers l'île de Saint-Bartholomée Après une montée courte, toute la ville se découvrit immense, auguste, radieuse, hérissée de campaniles de colonnes et d'obélisques, couronnée de coupoles el de rotondes, nettement gravée en plein azur comme une citadelle.

— Ave, Roma, moriturus te salutai ! fît André Sperelli, en jetant le bout de sa cigarette.

Et il ajouta :

— En vérité, mes chers amis, un coup d'épée m'ennuierait fort ce matin.

122 L'ENFANT DE VOLUTTE

Ils étaient dans la villa Sciarra, déjà déshonorée à demi par les constructeurs de maisons neuves ; et ilssuivaient une avenue de lauriers hauts et sveltes, entre deux haies de roses. Santa-Margherita, mettant la tête à la portière, vit une autre voiture arrêtée devant la villa, sur l'esplanade, et dit :

— Ils nous attendent.

D regarda sa montre. Ils étaient de dix minutes en avance sur l'heure fixée. Santa-Margherita fit arrêter la voiture et se dirigea vers les adversaires avec le second témoin et le chirurgien. André attendit dans l'avenue. Mentalement, il se mit à détailler certains moyens d'attaque et de défense dont il espérait le succès ; mais les merveilles errantes de la lumière et de l'ombre dans l'entrelacement des lauriers lui donnaient des distractions. Tandis que son âme méditait la blessure à faire, ses regards s'attachaient à l'aspect des rameaux agités par la brise matinale ; et les arbres, suaves comme dans les amoureuses allégories de Pétrarque, soupiraient sur cette tête préoccupée du coup mortel.

Barbarisi vint l'appeler en disant :

— Tout est préparé. Le gardien a ouvert la villa. Nous avons à notre disposition les chambres du rezde-chaussée ; ce sera très commode. Viens te déshabiller.

André le suivit. Pendant qu'il se déshabillait, les deux médecins ouvraient leurs trousses, où reluisaient les petits instruments d'acier. L'un, jeune encore, était pâle, chauve, avec des mains féminines, une bouche im peu dure, une contraction continuelle et très visible dans la mi^choire inférieure extraordinairement développée L'autre était un homme déjà

mûr, membru, avec une face tachetée de lentilles, une barbe roussâtre, un cou de taureau. Le premier semblait l'anlithè^se physique du second ; et cette diversité sollicitait l'attention curieuse de Sperelli. Ils préparaient sur une table les bandages et l'eau phéniquée pour désinfecter les lames. L'odeur de l'acide se répandait dans la chambre.

Quand Sperelli se fut apprêté, il sortit sur l'esplanade avec son témoin et les médecins. Encore une lois. Je spectacle de Rome à travers les lauriers attira ses regards et lui fit palpiter le cœur. L'impatience l'envahit. Il aurait voulu être déjà en garde et entendre le commandement de l'attaque. Il lui semblait avoir dans la main le coup décisif, la victoire.

— Tu es prêt ? lui demanda Santa-Margherita en venant à sa rencontre.

— Oui, prêt.

Le terrain choisi, sur le flanc de la villa, était à l'ombre, semé de sable fin et battu. Déjà Rùtolo se tenait à l'autre extrémité, avec Robert Gasteldieri et Charles de Souza. Chacun avait pris un air grave, presque solennel. Les deux adversaires furent placés en face l'un de l'autre. Ils se regardèrent. Santa-Margherita, qui avait la direction du combat, s'aperçut que la chemise de Rùtolo était fortement empesée, trop raide, avec un col trop haut ; et il en fit l'observation au témoin Casteldieri. Casteldieri échangea quelques mots avec son chent ; et SperelU vit soudain le feu monter au visage de Rùtolo, qui enleva sa chemise d'un geste résolu. Lui-même, avec une tranquillité froide, suivit cet exemple ; il releva son pantalon ; il prit des mains de Santa-Margherita le gant, la courroie et l'épée ; U s'arma très soigneusenent, puis agita

son arme pour s'assurer qu'il l'avait bien en main. Dans ce mouvement, son biceps saillit, très visible, dénotant un long exercice du bras et la vigueur acquise.

Quand les deux adversaires allongèrent leurs épées pour prendre la distance, celle de Rùtolo oscillait dans sa main convulsée. Après les paroles d'usage sur la loyauté du combat, le baron de Santa-Margherita commanda d'une voix vibrante et virile *

— Messieurs, en garde î

Les deux adversaires tombèrent en garde simultanément, Piutolo en battant du pied, Sperelli en fléchissant avec légèreté. Rùtolo était de stature moyenne, très fluet, tout nerfs, avec une figure olivâtre à laquelle donnaient de la hardiesse les moustaches relevées en croc et la petite mouche pointue sur le menton, à la manière de Charles P"" dans les portraits de Van Dyck. Sperelli était plus haut de taille, plus élancé, plus correct, très beau d'attitude, tranquille et bien d'aplomb dans un équilibre de grâce et de force ; et toute sa personne exprimait un dédain de grand seigneur. Ils se regardaient l'un l'autre dans les yeux ; et chacun éprouvait intérieurement un indéfinissable Irisson à la vue de cette chair nue contre laquelle il pointait sa lame fine. Dans le silence, on entendait le frais murmure de la fontaine mêlé au hôlement de la brise sur les rosiers grimpants, où tremblotaient d'innombrables roses blanches et jaunes.

— Allez ! commanda le baron.

André Sperelli attendait de Rùtolo une attaque impétueuse ; mais celui-ci ne bougea pas. Pendant une ?ninute, ils restèrent tous deux à s'étudier, sans prendre le contact du fer, presque immobiles. Sperelli,

fléchissant plus encore sur les jarrets, en garde basse, se découvrit tout à fait pour mettre l'épée en tierce, et provoqua son adversaire par l'insolence de ses yeux et par un appel du pied. Rùtolo fit un pas en avant, avec une feinte de coup droit qu'il accompagna d'un cri, à la manière de certains tireurs siciliens, et le combat commença.

Sperelli n'engageait aucune action décisive, se contentant presque toujours de parer, contraignant son adversaire à découvrir toutes ses intentions, à épuiser tous ses moyens, à déployer toutes les variétés de son jeu. Ses parades nettes et rapides, sans rompre, avaient une admirable précision, comme s'il eût été sur la planche, dans une séance d'escrime, en face d'un fleuret moucheté. Rùtolo attaquait au contraire avec ardeur, accompagnant chaque coup d'un cri étouffé semblable à celui des bûcherons qui manient la hache.

— Halte ! commanda Santa-Margherita, dont les yeux attentifs ne perdaient aucun mouvement des deux épées.

Et il s'approcha de Rùtolo.

— Vous êtes touché, dit-il, si je ne me trompe.

En effet, Rùtolo avait une éraflure à l'avant-bras, mais si légère qu'il n'y eut pas même besoin de taffetas. Cependant il haletait; et sa pâleur extrême, mate jusqu'à la lividité, manifestait sa colère contenue. Sperelli, souriant, dit tout bas à Barbarisi :

— Maintenant, je connais mon homme. Je lui mettrai un œillet sous le sein droit. Regarde bien la seconde reprise.

Sans y faire attention, il avait posé à terre la pointe de son épée. Le docteur chauve, l'homme à la grande mâchoire, s'approcha avec une éponge imbibée d'eau phéniquée et désinfecta de nouveau la lame.

— Par Dieu ! murmura André à Barbarisi. Il m'a tout l'air d'un jeteur de sorts. Ma lame va se casser.

Un merle siffla dans les arbres. Çà et là, sur les rosiers, une rose s'effeuillait et se dispersait à la brise. Quelques nuages bas montaient à la rencontre du soleil, légers, pareils à des toisons, et se dissolvaient en flocons, et se dissipaient doucement.

— En garde !

Rùtolo, conscient de son infériorité, résolut désespérément de gêner le jeu de son adversaire en l'attaquant de très près, en raccourcissant la distance jusqu'au corps-à-corps, et en lui coupant ainsi toute continuité d'action. Pour cela, il avait l'avantage de la petite taille, d'un corps agile, mince, flexible, qui offrait, très peu de cible aux coups.

— Allez !

Sperelli prévoyait déjà que Rùtolo avancerait de cette façon, avec ses feintes ordinaires. Il se tenait en garde, arqué comme une arbalète prête à la détente, guettant le moment.

— Halte! cria Santa-Margherita.

La poitrine de Rùtolo saignait un peu. L'épée avait pénétré sous le sein droit, presque jusqu'à la côte. Les médecins accoururent. Mais le blessé, d'une voix rude où l'on sentait un tremblement de colère, dit aussitôt à Gasteldieri :

— Ce n'est rien. Je veux continuer.

Il refusa d'entrer dans la villa pour le pansement. Ledocteur chauve, après avoir pressé le petit trou à peinesaignant et y avoir fait un lavage antiseptique, appliquai un simple morceau de sparadrap et dit :

^ Vous pouvez continuer.

Sur l'invitation de Casteldicii, le baron commanda sans tarder la troisième reprise.

— En garde !

Sperelli s'aperçut du péril. Devant lui son adversaire, tout ramassé sur les jarrets, pour ainsi dire masqué derrière la pointe de sa lame, paraissait résolu à un suprême effort. Ses yeux avaient un éclat singulier, et, par l'excessive tension des muscles, sa cuisse gauche tremblait fortement. Cette fois, pour éviter le choc, André se préparait à se jeter de côté et à répéter le coup décisif qui avait réussi à Cassibile ; le disque blanc de sparadrap sur la poitrine de son adversaire lui servait de cible. C'était là qu'il voulait toucher encore, mais pour rencontrer l'espace intercostal et non plus la côte. Aux alentours, le silence semblait plus profond ; tous les assistants comprenaient la volonté homicide qui animait ces deux hommes ; et ils étaient pris d'angoisse, ils avaient le cœur serré, à la pensée qu'il leur faudrait peut-être rapporter chez lui un mort ou un mourant. Le soleil, voilé parles nuages moutonnants, épanchait une lumière presque laiteuse ; tour à tour, les plantes bruissaient et cessaient de bruire ; le merle continuait à siffler, invisible.

—Allez !

Rùtolo chargea son adversaire, avec deux tours d'épée et un coup de seconde. Sperelli para et riposta, en rompant d'une semelle. Rùtolo, furieux, avançait avec des coups très rapides, presque tous dans la ligne basse, sans plus les accompagner de cris. Devant cette iurie, Sperelli ne se déconcertait point ; il tâchait d'éviter le corps-à-corps, parait vigoureusement et ripostait avec tant de rudesse qu'il aurait pu chaque fois traverser son ennemi de part en part. La cuisse de Rùtolo saignait près de l'aine.

— Halte ! cria Santa-Margherita, dès qu'il s'en aperçut.

Mais, au même instant, Sperelli parait en quarte basse, ne trouvait plus le fer de Rùtolo et recevait le coup en pleine poitrine. Il tomba défaillant dans les bras de Barbari?:.

— Plaie pénétrante de poitrine, au niveau du quatrième espace intercostal giache, intéressant superficiellement le poumon, annonça le chirurgien à cou de taureau, dans la chambre où l'on avait transporté le blessé ,

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