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les lieux découverts de ce château qui semble édifié par un prince poète pour oublier un chagrin. Le nom du palais de Ferrare est un nom qui lui convient à merveille.
Françoise m'a fait lire un sonnet du comte Sperelli écrit sm* vélin : un rien, d'une rare finesse. Ce Sperelli est un esprit d'élite, et très intense. A table, ce matin, il a dit deux ou trois choses très belles. Il est convalescent d'une terrible blessure reçue en duel, à Rome, au mois de mai dernier. Dans les actes, dans les paroles, dans le regard, il a cette espèce d'abandon a£jctueux et tendre qui est propre aux convalescents, à ceux qui sortent des mains de la mort. Il doit être fort jeune ; mais il doit avoir beaucoup vécu, et d'une vie inquiète. Il porte les marques de la lutte.
Soirée délicieuse, de conversation intime, de musique intime, après le dîner. Peut-être ai-je parlé trop ; ou, du moins, avec trop de chaleur. Mais Françoise m'écoutait, me secondait ; et aussi le comte Sperelli. Dans une conversation qui n'est pas vulgaire, un des plaisirs les plus hauts consiste justement à sentir que le même degré de chaleur anime toutes les intelhgences présentes. Alors seulement les paroles prennent un son de sincérité et donnent une jouissance suprême à qui les prononce et à qui les écoute.
En musique, le cousin de Françoise est un connais-
seur raffiné. Il aime beaucoup les maîtres du xvin^ siècle et spécialement, parmi les compositeurs pour clavecin, Dominique Scarlatti: Mais son plus ardent amour est Sébastien Bach. Chopin lui plaît peu ; Beethoven le pénètre trop profondément et le trouble trop. Pour la musique sacrée, après le Beethoven de la Missa solemnis y il ne trouve que Mozart qui puisse être comparé à Bach. « En aucune messe peut-être, a-t-il dit, la voix du surnaturel n'atteint à la religieuse terreur qui éclate dans le Tuba mirum et dans le Requiem. Non, ce n'était pas un Grec, un platonicien, un pur chercheur de la grâce, de la beauté et de la sérénité, celui qui eut du surnaturel un sentiment assez prolond pour créer musicalement le fantôme du Commandeur... »
Il a dit ces paroles et d'autres encore avec ce singulier accent que prennent en parlant d'art les hommes qui s'absorbent continuellement dans la recherche de choses élevées et difficiles.
Et puis, en m'écoutant, il avait une étrange expression, comme de stupeur et quelquelois d'anxiété. Presque toujours je m'adressais des yeux à Françoise ; et, cependant, je sentais qu'il avait le regard fixé sur moi avec une insistance qui me donnait de la gêne, mais qui ne m'oflensait point. Il doit encore être malade, faible, en proie à sa sensibilité. Enfin il m'a demandé : « Vous chantez? » du même ton dont il m'aurait demandé : u Vous m'aimez ? »
J'ai chanté un air de Paisiello et un autre de Salieri. J'ai joué un peu de musique du xvm^ siècle. J'avais la voix chaude et la main heureuse.
Il ne m'a lait aucun éloge. Il est resté silencieux. Pourquoi ?
Delphine dormait déjà, en haut, dans sa chambre.
Lorsque je suis monlée pour la voir, je l'ai trouvée endormie, mais avec les cils humides comme si elle eût pleuré. Pauvre amour ! Dorothy m'a dit que ma voix arrivait distinctement jusqu'ici, et que Delphine s'est réveillée de son premier sommeil, et qu'elle s'est mise à sangloter, et qu'elle voulait descendre.
Toujours, quand je chante, elle pleure.
Maintenant, elle dort. Mais, de temps à autre, sa respiration devient plus rapide, ressemble à un sanglot contenu et met dans ma propre respiration une oppression vague, comme un besoin de répondre à ce sanglot inconscient, à ce chagrin que le sommeil n'a pas apaisé. Pauvre amour !
Qui joue du piano en bas? Quelqu'un, avec la sourdine, cherche la gavotte de Rameau, une gavotte pleine de fascinante mélancolie, celle que je jouais tout à l'heure. Qui cela peut-il bien être? Françoise est remontée avec moi ; il est tard.
Je me suis accoudée dans la loggia. Le vestibule est obscur ; il ne reste de lumière que dans la saUe voisine, celle où le marquis et Manuel jouent encore.
La gavotte cesse. Quelqu'un descend au jardin par le perron.
Mon Dieu ! pourquoi suis-je si attentive, si vigilante, si curieuse ? Pourquoi, cette nuit, les bruits me donnent-ils une secousse intérieure ?
Delphine s'éveiUe, m'appelle.
17 SEPTEMBRE. — Mauuel est parti ce matin. Nous l'avons accompagné jusqu'à la station de Rovigliano. Il reviendra me prendre vers le 10 octobre,
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et nous irons à Sienne, chez ma mère. Je resterai probablement à Sienne avec Delphine jusqu'au nouvel an : deux ou trois mois. Je reverrai la Loge du Pape, et la Fontaine Gaie, et mon beau Dôme blanc et noir, cette chère demeure de la Sainte Vierge où une partie de mon âme est encore à prier, près de la chapelle Chigi, en un endroit que connaissent bien mes genoux.
J'ai toujours l'image de cet endroit claire dans la mémoire. A mon retour, je m'agenouillerai au point précis où j'avais coutume de le faire, exactement, mieux que s'il y était resté deux trous profonds. Et là, je retrouverai cette partie de mon âme occupée encore à prier, sous l'azur constellé de la voûte qui se mire dans le marbre comme un ciel nocturne dans une eau tranquille.
Certainement, rien n'est changé. Dans la chapelle précieuse, pleine d'une ombre palpitante, d'une obscurité animée par les reflets des pierres fmes, les lampes brûlaient ; et la lumière semblait se recueillir toute dans l'étroit cercle d'huile où se nourrissait leur petite flamme, comme dans une limpide topaze. Peu à peu, so'v^.s mon regard attentif, le marbre historié prenait une pâleur moins froide et comme une tiédeur d'ivoire blond ; peu à peu entrait dans le marbre la vie pâle des créatures célestes et se répandait dans les formes marmoréennes la vague transparence d'une chair angélique.
Combien ardente et spontanée était ma prière ! Si je lisais la Philothce de saint François, il me semblait que les mots descendaient sur mon cœur comme des larmes de miel, comme des gouttes de lait. Si je me mettais en méditation, il me semblait que je cheminais dans
les voies secrètes de mon âme comme dans un jardin de délice où les rossignols auraient chanté sur les arbres en fleurs et où les colombes auraient roucoulé au bord des ruisseaux de la Grâce divine. La dévotion versait en moi un calme plein de fraîcheur et de parfums, m'épanouissait dans l'âme les saintes primevères des Fioretti, m'enguirlandait de roses mystiques et de lis surnaturels. Et, dans ma vieille Sienne, dans la vieille cité de la Vierge, ce que j'entendais par-dessus toutes les voix, c'étaient les appels des cloches.
i8 SEPTEMBRE. — Hcure d'indéfmissable torture. Il me semble que je suis condamnée à rassembler, à rapprocher, à rajuster, à recomposer les fragments d'un rêve dont une partie serait sur le point de se réaliser confusément hors de moi, tandis que l'autre partie s'agiterait confusément au fond de mon cœur. Et je peine, je peine, sans réussir jamais à le recomposer tout entier.
19 SEPTEMBRE. — Autrc torturc. Il y a bien longtemps, quelqu'un m'a chanté une chanson, mais sans la finir. Aujourd'hui, quelqu'un reprend cette chanson au point où elle avait été interrompue; mais, depuis bien longtemps, j'ai oublié le commencement. Et, tandis que je cherche à m'en souvenir pour le rattacher à ce qui suit, mon âme s'égare : elle ne retrouve pas les anciens accents et ne jouit pas des nouveaux.
20 SEPTEMBRE. — Après déjeuner, André Sperelli nous a invitées, Françoise et moi, à venir voir dans son appartement les dessins qui lui sont arrivés hier de Ronte.
On peut dire que, cet après-midi, un art tout entier nous a passé sous les yeux, un art étudié et analysé par le crayon d'un dessinateur. J'ai eu une des jouissances les plus fortes de ma vie.
Ces dessins, tous de la main de Sperelli, sont ses études, ses croquis, ses notes, les souvenirs qu'il a recueillis ça et là dans toutes les galeries de l'Europe; c'est, pourrais-je dire, son bréviaire, un merveilleux bréviaire où chaque vieux maître a sa page suprême, la page qui résume sa manière, qui met en é\-idence les beautés les plus hautes et les plus originales de son œuvre.
Il me semble que je suis enivrée d'art ; j'ai le cerveau plein de lignes et de figures ; et, dans la confusion de ce tumulte, ce que je vois toujours, ce sont les femmes créées par les Primitifs, les inoubliables têtes de Saintes et de Vierges, celles qui, dans la vieille Sienne, souriaient à mon enfance religieuse du haut des fresques de Taddeo et de Simone. Toutes ces attitudes nobles et graves pour recevoir une fleur offerte par un ange, pour poser les doigts sur un livre ouvert, pour se pencher vers l'Enfant, pour soutenir sur les genoux le corps de Jésus, pour bénir, pour agoniser, pour monter au Paradis, toutes ces choses pures, sincères et profondes attendrissent et apitoient jusqu'au fond de l'âme ; et elles s'impriment pour toujours dans la mémoire,
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comme un spectacle d'humaine tristesse vu dans la réalité de la vie, dans la réalité de la mort.
Aujourd'hui, une à une, les femmes des Primitifs défilaient devant nos yeux. Françoise et moi, nous étions assises sur un divan bas, avec un grand pupitre en lace de nous, et, sur le pupitre, le portefeuille de cuir contenant les dessins que l'auteur, assis du côté opposé, passait en revue lentement et commentait au fur et à mesure. Chaque fois, je voyais sa main prendre le feuillet et le remettre sur l'autre plat du portefeuille avec une délicatesse singulière; et, chaque fois, je sentais en moi-même un commencement de frisson, comme si cette main allait me toucher. Pourquoi?
A un certain moment, son siège lui parut sans doute incommode, et il s'agenouilla sur le tapis, en continuant de tourner les feuillets. Lorsqu'il parlait, il s'adressait presque toujours à moi, et il avait l'air, non pas de me donner une leçon, mais de raisonner avec une personne qui s'y connaîtrait aussi bien que lui-même ; et, au fond de mon être, je sentais un contentement mêlé de reconnaissance. Lorsque je poussais un cri d'admiration, il me regardait avec un sourire que j'ai encore présent, mais que je ne sais pas définir. Deux ou trois fois, Françoise appuya familièrement le bras sur son épaule, sans faire attention. En voyant la tête du premier-né de Moïse copiée sur la fresque de Sandro Botticelli, à la chapelle Sixtine, elle dit :
— Cette tête a un peu de ton expression, quand tu es mélancolique.
En voyant la tête de l'archange Michel, un morceau de la Madone de Pavie peinte par le Pérugin, elle dit :
— Julie Moceto lui ressemble, n'est-ce pas?
Au lieu de répondre, il a tourné le feuillet un peu plus vite. Alors elle a reprit en riant :
— Loin d'ici les images du péché 1
Cette Julie Moceto ne serait-elle pas une femme qu'il aurait aimée autrefois? Le feuillet tourné, un désir incompréhensible m'a prise de revoir l'archange Michel, de l'examiner avec plus d'attention. N'était-ce que de la curiosité?
Je ne sais. Je n'ose regarder dans le secret de mon cœur. J'aime mieux temporiser, me tromper moimême. Le courage me manque pour affronter la lutte. Je suis pusillanime.
Cependant, l'heure est douce. J'ai une excitation d'esprit, une ardeur d'imagination, comme si j'avais bu beaucoup de tasses de thé très fort. Je n'ai aucune envie de me coucher. La nuit est tiède comme en août; le ciel est clair mais voilé, pareil à un tissu de perles; la mer a une respiration lente et basse, mais les fontaines rempHssent les pauses. La loggia m'attire. Rêvons un peu. A quoi rêver?
Non, sois prudente. Prie, couche-toi et dors.
21 SEPTEMBRE. — Hélas lilfaut donc recommcncer toujours le pénible labeur et remonter la pente déjà gravie I
^fr *
22 SEPTEMBRE. — îl m'a donné un volume de ses poésies, la Fable d'Hermaprodite : le vingt et unième des vingt-cinq exemplaires, imprimé sur vélin, avec deux épreuves du liontispice avant la lettre.
C'est une œmTe singulière où se cache un sens mystérieux et proiond, bien que l'élément musical y prédomine, emportant l'âme dans une magie de sons inouïe, et enveloppant les pensées qui scintillent comme une poudre d'or et de diamant dans un fleuve limpide.
Les chœurs des Centaures, des Sirènes et des Sphinx causent un trouble indéfinissable, éveillent dans l'oreille et dans l'esprit une inquiétude et une curiosité non satisldites, qui résultent du continuel contraste d'un sentiment double, d'une aspiration double, d'une nature double, humaine et bestiale. Mais avec quelle pureté, pour ainsi dire visible, la forme idéale de l'Androgyne se dessine parmi les chœurs tumultueux des monstres ! NuUe musique ne m'a eniwée comme ce poème, nulle statue ne m'a donné de la beauté une impression plus harmonique. Certains vers me poursuivent sans trêve, et me poursuivront très longtemps peut-être. Ils sont si intenses !
De jour en jour, d'heure en heure, sans trêve, il conquiert davantage mon intelligence et mon âme, en dépit de ma volonté, en dépit de ma résistance. Ses paroles, ses regards, ses gestes, ses moindres mouvements m'entrent dans le cœur.
23 SEPTEMBRE. — LoFsquc uous causous ensemble, je sens parfois que sa parole est comme un écho de mon esprit.
Parfois, il m'arrive de sentir qu'une subite fascination, une attraction aveugle, une violence déraisonnable, me poussent à dire une phrase, à prononcer un
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mot qui pourrait révéler ma faiblesse. Je ne me sauve que par miracle ; et alors succède un intervalle de silence pendant lequel je suis agitée d'un terrible tremblement intérieur. Lorsque je reprends la parole, je dis une chose frivole et insignifiante, sur un ton léger; mais il me semble qu'une flamme court sous la peau de mon visage, comme si j'allais rougir. S'il saisissait cette seconde pour me regarder résolument dans les yeux, je serais perdue.
Ce soir, j'ai fait beaucoup de musique, du Bach et du Schumann. Gomme l'autre soir, il était assis à ma droite, un peu en arrière, dans le fauteuil de cuir. De temps en temps, à la fin de chaque morceau, il se levait et, penché sur mon épaule, feuilletait le livre pour m'indiquer une autre Fugue, un autre Intermezzo, une autre Improvisation. Ensuite il se rasseyait et il écoutait, immobile, profondément absorbé, les yeux fixés sur moi, me faisant sentir sa présence.
Comprenait-il combien de moi-même, de ma pensée, de ma tristesse, de mon être intime, passait dans cette musique d'autrui ì
(( Musique, clef d'argent qui ouvre la fontaine des pleurs où l'esprit boit jusqu'à ce que la raison s'égare; délicieux tombeau de tant d'alarmes où leur mère, l'Inquiétude, pareille à un enfant qui dort, repose assoupie parmi les fleurs... » (shelley).
La nuit est menaçante. Un vent chaud et humide souffle dans le jardin, et ses sombres gémissements se prolongent dans l'obscurité, puis tombent, puis recommencent plus forts. Les cimes des cyprès oscillent
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sous un ciel presque noir, où les étoiles semblent h demi éteintes. Une bande de nuages traverse l'espace de l'un à l'autre horizon, tailladée, contournée, plus noire que le ciel, semblable à la chevelure tragique d'une Méduse. Dans l'obscurité, la mer est invisible; mais elle sanglote comme une immense et inconsolable douleur, seule.
Quelle est donc cette épouvante ? Il me semble que la nuit me présage un malheur prochain, et qu'à ce présage répond dans le fond de moi-même un remords indéfini. Le Prélude de Bach m'obsède encore ; il se mêle dans mon âme au frémissement du vent et au sanglot de la mer.
N'était-ce pas quelque chose de moi-même qui, tout à l'heure, pleurait dans la nuit?
Une âme pleurait et gémissait, oppressée par l'anfroisse ; une âme pleurait, gémissait, appelait Dieu, demandait son pardon, implorait un secours, poussait une prière qui montait vers le ciel comme une flamme. Elle appelait et elle était écoutée; elle priait et elle était exaucée ; elle recevait la lumière d'en haut, jetait des cris d'allégresse, saisissait enfin la Paix et la Vérité, se reposait dans la clémence du Seigneur.
Toujours ma fille me réconforte. Elle me guérit de mes fièvres comme un baume sublime .
Elle dort, dans l'ombre éclaircie par la lampe aussi douce que la lune. Sa figure, blanche de la blanche fraîcheur d'une rose blanche, semble s'abîmer dans l'abondance des cheveux bruns. On dirait qu'à peine le fin tissu de ses paupières réussit à voiler la lumière de ses yeux. Je me penche sur elle, je la regarde ; et toutes les voix de la nuit meurent pour moi ; et, pour
moi, le silence n'est plus mesuré que par la respiration rythmique de sa vie.
Elle sent le voisinage de sa mère. Elle soulève un bras, et le laisse retomber ; elle sourit d'une bouche qui s'épanouit comme une fleur perlière; et, pendant un instant, apparaît entre ses cils une splendeui pareille à l'humide splendeur argentée de la pulpe d'un asphodèle. Plus je la contemple et plus elle prend à mes yeux l'aspect d'une créature inimatérielle, d'un être formé de l'élément as dreams are made on.
D'où vient que, pour donner une idée de sa beauté et de sa spiritualité, ce qui monte spontanément à la mémoire, ce sont des images et des expressions de Shakespeare, de ce poète puissant, sauvage et atroce, dont les lèvres versent un miel si doux .^
Elle grandira, nourrie et enveloppée de la flamme de mon amour, de mon grand, de mon unique amour...
0 Desdémone, OphéUe, Cordelia, Juliette ! 0 ïitania 1 0 Miranda !
24 SEPTEMBRE. — Jc ne sais pas prendre une résolution ; je ne sais pas arrêter un projet. Je m'abandonne un peu à ce sentiment si nouveau, les yeux fermés sur le péril lointain, les oreilles fermées aux sages avertissements de la conscience, avec la témérité palpitante de celui qui, pour cueillir des \iolettes, s'aventure sur le bord d'un gouffre au fond duquel rugit un torrent vorace.
Il ne saura rien de ma bouche ; je ne saurai rien de la sienne. Pendant un court moment, nos âmes
monteront ensemble sur les collines de l'Idéal, boiront ensemble aux intarissables fontaines ; puis chacune reprendra sa voie avec plus de confiance, avec une soif moins ardente.
Comme l'air est tranquille, cet après-midi ! La mer a la blancheur bleuâtre et laiteuse d'une opale, d'un verre de Murano ; et, çà et là, elle est comme un cristal terni par une haleine.
Je lis Shelley, un poète qu'il aime, le divin Ariel qui se nourrit de lumière et parle la langue des esprits. Il est nuit. Cette allégorie se dresse devant moi, visible :
« Une porte de sombre diamant s'ouvre sur le grand chemin de la vie, que nous suivons tous : un souterrain immense et ravagé. Autour de nous fait furie ime perpétuelle mêlée d'ombres semblables aux nuages inquiets qui se pressent dans une crevasse de quelque montagne escarpée, se perdant au sommet dans les tourbillons du ciel supérieur. Et beaucoup de gens passent d'un pas insoucieux devant ce portique, sans savoir qu'une ombre suit les traces de chaque passant jusqu'au lieu où les morts attendent en paix leur nouveau compagnon. Mais d'autres, que pousse une pensée plus curieuse, s'arrêtent pour regarder. Ces derniers sont en très petit nombre ; et ils apprennent là bien peu de chose, sinon que des ombres les suivent partout où ils vont. »
L'Ombre est derrière moi, si près qu'elle me touche presque. Je la sens qui me regarde... C'est comme hier, en faisant de la musique : je sentais son regard, mais je ne le voyais pas.
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25 SEPTEMBRE. — Mon Dleu, mon Dieu I Avec quelle voix il m'a appelée, avec quel tremblement ! J'ai cru que mon cœur se brisait dans ma poitrine et que j'allais m'évanouir.
— Vous ne saurez jamais, m'a-t-il dit, vous ne «aurez jamais à quel point mon âme est vôtre.
Nous étions dans l'allée des Fontaines. J'écoutais les eaux. Je n'ai plus rien vu, rien entendu ; il m'a semblé que les choses s'éloignaient, que le sol s'enfonçait et que ma vie se dissipait avec tout le reste. J'ai fait un effort surhumain ; et le nom de Delphine m'est venu aux lèvres, et une envie folle m'a prise de courir vers elle, de fuir, de me sauver. Ce nom, je l'ai crié trois fois. Dans les intervalles, mon cœur ne palpitait plus, mes poignets ne battaient plus, ma bouche n'avait plus d'haleine...
26 SEPTEMBRE. — Est-cc vtrì ? N'est-ce pas une illusion de mon esprit dévoyé ? Mais pourqpoi l'heure d'hier me paraît-elle si lointaine, si irréelle ?
H m'a parlé une seconde fois, longuement, à mon côté pendant que je cheminais sous les arbres, prise de vertige. Sous quels arbres ? C'était comme si j'eusse cheminé dans les chemins secrets de mon âme, parmi les fleurs nées de mon âme, en écoutant les paroles d'un esprit invisible qui se serait autrefois nourri de mon âme.
J'entends encore les paroles délicieuses et terribles.
Il disait :
— Je renoncerais à toutes les promesses de la vie pour vi\Te dans un petit coin de votre cœur...
Il disait :
— ... Hors du monde, entièrement perdu dans votre être, pour toujours, jusqu'à la mort...
Il disait :
— La pitié qui me viendrait de vous me serait plus chère que la passion de toute autre femme... Votre seule présence suffisait pour me donner l'ivresse. Je la sentais couler comme du sang dans mes veines, envahir mon esprit com.me un sentiment surhumain...
27 SEPTEMBRE. — A la lisièie du bois, quand il a cueilli cette fleur et me l'a offerte, ne l'ai-je pas appelé Vie de ma vie ?
Quand nous avons repassé par l'allée des Fontaines, devant cette fontaine où il m'avait parlé d'abord, ne l'ai-je pas appelé Vie de ma vie?
Quand il a enlevé la couronne de l'Hermès et l'a rendue à ma fille, ne m'a-t-il pas fait entendre que la femme exaltée dans ces vers était déjà déchue, et que moi, moi seule, j'étais son espérance? Et alors, ne l'ai-je pas appelé Vie de ma vie?
28 SEPTEMBRE. — Gomme le recueillement a été long à venir!... Depuis cette heure-là, que d'heures j'ai employées à lutter et à peiner pour rentrer dans ma vraie conscience, pour voir les choses sous leur vrai
jour, pour juger l'événement avec un jugement ferme et calme, pour démêler, pour décider, pour reconnaître mon devoir ! Je m'échappais à moi-même ; mon esprit se perdait ; ma volonté se dérobait ; tous mes cHorts étaient vains. Par une sorte d'instinct, j'évitais de rester seule avec lui ; je me tenais toujours près de Françoise et de ma fille, ou je restais dans cette chambre comme dans un refuge. Lorsque mes yeux rencontraient les siens, il me semblait lire dans les siens une profonde et suppliante tristesse. Ne sait-il pas combien, combien, combien je l'aime.^
Il ne le sait pas ; il ne le saura jamais. Telle est ma volonté. Tel est mon devoir. Courage !
Mon Dieu, venez-moi en aide !
29 SEPTEMBRE. — Pourquoi a-t-iì parlé .^ Pourquoi a-t-il voulu rompre le silencieux enchantement où mon âme se berçait, presque sans remords, presque sans peur? Pourquoi a-t-il voulu déchirer les voiles flottants de l'incertitude et me mettre en face de son amour dévoilé? Désormais, je ne puis plus temporiser, je ne puis plus ni me faire illusion, ni me permettre une faiblesse, ni m'abandonner à une langueur. Le péril est là, certain, découvert, manifeste; et il m'attire, me donne le vertige comme un abîme. Une seconde de langueur, de faiblesse, et je suis perdue.
Je me demande : — Est-ce une douleur sincère, est-ce un regret sincère que me cause cette révélation inattendue? D'où vient que je pense toujours à ces paroles? D'où vient que, si je me les répète à moi-
la.
même, un flot ineffable de volupté me traverse l'âme? Pourquoi un frisson me court-il dans les moelles, quand j'imagine que je pourrais entendre d'autres paroles, d'autres paroles encore?
Un vers de Shakespeare dans As y ou like it : Who ever lov'd, that lov'd not at first sighÛ
Nuit. — Les mouvements de mon âme prennent une forme d'interrogations, d'énigmes. Je m'interroge sans cesse, et je ne réponds jamais. Je n'ai pas eu le courage de me regarder jusqu'au fond, de reconnaître exactement mon état, de prendre une résolution vraiment forte et loyale. Je suis pusillanime, je suis lâche; j'ai peur de la douleur ; je veux souffrir le moins possible. Je veux ondoyer encore, temporiser, déguiser, chercher mon salut dans des subterfuges, me cacher, au lieu d'affronter à visage découvert la bataille décisive.
Yoici le fait: je crains de rester seule avec lui, d'avoir avec lui un entretien grave ; et ma vie à Schifanoia n'est plus qu'une suite de petites ruses, de petits détours, de petits prétextes pour éviter sa compagnie. Il faut que je choisisse : ou bien je renoncerai absolument à cet amour, et il entendra ma parole triste mais ferme ; ou bien je l'accepterai en ce qu'il a de pur, et il recevra mon consentement spirituel.
A cette heure, je me demande : « Qu'est-ce que je veux.^ De ces deux routes, laquelle choisir? Le renoncement? Le consentement? »
Mon Dieu, mon Dieu ! répondez pour moi, illuminezmoi !
Renoncer, c'est maintenant comme arracher avec
mes ongles une partie vive de mon cœur. Mon angoisse sera immense, mon supplice dépassera les limites de toute torture. Mais, avec la grû-cede Dieu, cet héroïsme sera couronné par la résignation, sera récompensé par la divine douceur qui suit chaque énergique essor, chaque relèvement moral, chaque triomphe de l'âme sur la peur de souffrir.
Je renoncerai. Ma fille gardera la possession de tout, tout mon être, de toute, toute ma vie. Là est le devoir.
Laboure avec des larmes, Ame douloureuse, — pour moissonner avec des chants d'allégresse 1
3o SEPTEMBRE. — En écrivaut ces pages, je me sens un peu plus calme ; je reconquiers, momentanément du moins, un peu d'équilihre; j'envisage avec plus de lucidité mon infortune, et il me semble que mon cœur s'allège comme après une confession.
Oh ! si je pouvais me conlesser ! Si je pouvais demander conseil et aide à mon vieil ami, à mon ^ieux consolateur !
Dans mes tribulations, ce qui me soutient plus que tout le reste, c'est la pensée que je reverrai bientôt Dom Louis, que je lui parlerai, qi-e je lui montrerai toutes mes blessures, que je lui découvrirai toutes mes terreurs, que je lui demanderai un baume pour tous mes maux, comme autrefois, comme au temps où sa parole clémente et profonde appelait des larmes de tendresse dans mes yeux qui ne connaissaient pas encore l'amertume d'autres larmes ni la brûlure bien plus terrible de la sécheresse.
Me comprendra-t-il encore? Comprendra-t-il Ics obscures angoisses de la femme aussi bien qu'il comprenait les mélancolies vagues et fugitives de la jeune fille? Reverrai-je se pencher vers moi, dans l'attitude de la miséricorde et de la compassion, ce beau dont couronné de cheveux blancs, illuminé de sainteté, pur comme l'hostie dans le ciboire, béni par la main du Seigneur ?
Dans la chapelle, après la messe, j'ai joué sur l'orgue de la musique de Bach et de Cherubini. J'ai joué le même prélude que l'autre soir.
Une âme pleurait et gémissait, oppressée par l'angoisse; une âme pleurait, gémissait, appelait Dieu, demandait son pardon, implorait un secours, poussait une prière qui montait vers le ciel comme une flamme. Elle appelait et elle était écoutée ; elle priait et elle était exaucée ; elle recevait la lumière d'en haut, jetait des cris d'allégresse, saisissait enfin la Paix et la Vérité, se reposait dans la clémence du Seigneur.
L'orgue n'est pas grand ; la chapelle n'est pas grande ; et, néanmoins, mon âme s'est dilatée comme dans une basilique, s'est élevée comme dans une immense coupole, a touché le sommet idéal où resplendit le signe des signes, dans l'azur paradisiaque, dans le subhme éther.
Nuit. — Hélas î hélas ! Rien ne me calme ; rien ne me donne une heure, une minute, une seconde d'oubli. Rien ne pourra me guérir ; nul rêve de mon intelhgence n'efi'acera le rêve de mon cœur. Hélas !
Mon angoisse est mortelle. Je sens que ma blessure est incurable ; le cœur me fait mal comme si on me le serrait, me le comprimait, me le déchirait pour
L'ENFANT DE VOLUPTÉ 9.lZ
toujours. Ma douleur morale est si forte qu'elle se change en une douleur physique, en une torture atroce, intolérable. Je sais bien que je suis exaltée, que je suis en proie à une sorte de folie ; mais je ne peux pas me vaincre, je ne peux pas me contenir, je ne peux pas reprendre ma raison. Non, je ne peux pas, je ne peux pas !
C'est donc cela, l'amour?
Il est parti ce matin à cheval, 'accompagné d'un domestique, sans que je l'aie vu. J'ai passé toute ma matinée dans la chapelle. A l'heure du déjeuner, il n'était pas encore revenu. Son absence me faisait souffrir à tel point que j'étais stupéfaite de l'acuité de ma souffrance. Je suis rentrée dans ma chambre ; pour adoucir ma peine, j'ai écrit une page de mon Journal, une page religieuse, en me réchauffant au souvenir de ma foi déjeune fille ; ensuite j'ai lu quelques passages de V Epipsychidion de Shelley ; ensuite je suis descendue dans le parc pour chercher Delphine. En faisant tout cela, je pensais à lui ; et cette pensée maîtresse me dominait, me tyrannisait, me tourmentait sans trêve.
Quand j'ai de nouveau entendu sa voix, je me trouvais sur la première terrasse. Il parlait avec Françoise dans le vestibule. Françoise s'était avancée sur le seuil pour m'appeler d'en haut :
— Viens donc !
En remontant l'escalier, je sentais mes genoux fléchir, n m'a saluée, m'a tendu la main ; et peut-être a-t-il remarqué le tremblement de la mienne, car j'ai \u quelque chose qui passait dans ses yeux, rapidement. Nous nous sommes assis sur les chaises-longues de paille, dans le vestibule, en face de la mer. Il a dit
qu'il était très fatigué, et il s'est mis à fumer en racontant sa promenade.
Il était allé jusqu'à Vicomile, où il avait fait une halte.
— Vicomile, a-t-il dit, possède trois merveilles : un bois de pins, une tour et un ostensoir du xv® siècle. Figurez-vous, entre la mer et la colline, un bois de pins tout plein d'étangs qui multiplient les arbres à l'infini ; et un campanile de vieux style lombard qui remonte certainement au xi® siècle, un tronc de pierre chargé de sirènes, de paons, de serpents, de chimères, d'hippogriffes, de mille monstres et de mille fleurs ; et un ostensoir d'argent doré, émaillé, gravé et ciselé, de form.e gothico-byzantine, avec un pressentiment de la Renaissance, une œuvre de Gallucci, cet artiste presque ignoré qui est un grand précurseur de Benvenuto...
En parlant, il s'adiessait à moi. C'est étrange, comme je me rappelle avec exactitude toutes ses paroles. Je pourrais transcrire sa conversation d'un bout à l'autre, avec les menues particularités les plus insignifiantes ; s'il y avait un moyen, je pourrais reproduire chaque modulation de sa voix.
Il nous a montré deux ou trois petits dessins au crayon, sur son carnet. Puis il s'est remis à parler des merveilles de Vicomile, avec cette chaleur qu'il a lorsqu'il parle de choses belles, avec cet enthousiasme pour l'art qui est une de ses plus puissantes séductions.
— J'ai promis au chanoine de revenir demain. Nous irons, n'est-ce pas, Françoise ? Il faut que Donna Marie connaisse Vicomile.
Oh ! mon nom sur sa bouche ! S'il y avait un moyen, je pourrais reproduire le mouvement exacr.
L'ENFA>'T DE VOLUPTÉ 2l5
Touverlure de ses lèvres, lorsqu'il a proféré chaque syllabe des deux mots : « Donna Marie ». Mais, ce que je ne pourrais jamais exprimer, c'est ma propre émotion ; ce que je ne pourrais jamais redire, c'est le foisonnement de choses inconnues, inopinées, insoupçonnées que réveille en mon être la présence de cet homme.
Nous sommes restés assis jusqu'à l'heure du dîner. Françoise, contre son habitude, avait l'air un peu mélancolique. A un certain moment, le silence est tombé sur nous, très lourd. Mais, entre lui et moi, s'est engagé un de ces colloques de silence où l'âme exhale l'Indicible et entend le murmure des pensées. Il me disait des choses qui me faisaient languir de douceur sur le coussin, des choses que jamais plus sa bouche ne pourra me répéter, que jamais plus ne pourront ouïr mes oreilles.
Devant nous, les cyprès immobiles, légers à la vue, comme sublimés dans un bain d'éther, incendiés par le soleil, semblaient porter une flamme à leur sommet, ainsi que des cierges votifs. La mer avait la couleur verte d'une feuille d'aloès, et, par endroits, la couleur bleu clair d'une turquoise liquéfiée : c'était une indescriptible déhcatesse de pâleurs, une diflusion de lumière angélique, où chaque voile offrait l'image d'un ange qui aurait nagé. Et l'harmonie des parfums alanguis par l'Automne était l'âme de ce jour déclinant.
Oh ! la mort sereine de septembre !
Encore un mois fmi, perdu, tombé dans l'abîme. Adieu !
Une tristesse immense m'accable. Elle est si grande, la partie de moi-même qu'emporte avec soi cette partie du temps ! J'ai vécu plus en quinze jours qu'en quinze
2l6 L'E>FA>T DE VOLUPTÉ
années ; et il me semble que jamais une de mes longues semaines de douleur n'a égalé en torture poignante cette courte semaine de passion. Le cœur me fait mal ; ma tête s'égare ; je sens au fond de moi une chose obscure et brûlante, une chose qui s'est révélée soudain comme une infection morbide et qui commence à me corrompre le sang et l'âme, malgré toute volonté, malgré tout remède : le Désir.
J'en ai honte et horreur, comme d'une ignominie, comme d'un sacrilège, comme d'une profanation ; j'en ai une frayeur folle et désespérée, comme d'un ennemi perfide qui, pour pénétrer dans la citadelle, connaîtrait des voies inconnues de moi-même.
Et voici que je veille dans la nuit ; et, en écrivant cette page avec la fièvre qu'ont les amants lorsqu'ils écrivent leurs lettres d'amour, je n'entends point la respiration de ma fille qui dort. Elle dort en paix ; elle ne sait pas combien l'âme de sa mère est loin d'elle...
i^f OCTOBRE. — Mes yeux voient en lui ce qu'ils ne voyaient pas auparavant. Lorsqu'il parle, je regarde sa bouche ; et le jeu, la couleur de ses lèvres m'occupent plus que le son et le sens de ses paroles.
2 OCTOBRE. — C'est aujourd'hui samedi ; c'est aujourd'hui le huitième jour depuis le jour inoubhable : 20 septembre 188G.
Par un hasard singulier, quoique je n'évite plus de
me trouver seule avec lui, quoique je désire même la venue du moment redoutable et héroïque, ce moment, par un hasard singulier, n'est pas venu encore.
Aujourd'hui, Françoise ne m'a pas quittée un instant. Nous avons fait le matin une promenade à cheval sur la route de Rovigliano ; et nous avons passé au piano presque tout l'après-midi. Elle a voulu que je lui joue des danses du xvi^ siècle, puis la Sonate enjfa dièse mineur et la célèbre Toccata de Muzio Clementi, puis deux ou trois Caprices de Dominique Scarlatti ; et elle a voulu que je lui chante certains morceaux des Frauenliebe de Schumann. Quels contrastes !
Françoise n'est plus gaie comme autrefois, comme elle l'était encore aux jours qui ont suivi mon arrivée. Souvent elle devient pensive ; et quand elle rit, quand elle plaisante, sa gaieté me paraît artificielle. Je lui ai demandé:
— As-tu quelque préoccupation qui te tourmente? Elle m'a répondu, en affectant la surprise :
— Pourquoi ?
J'ai ajouté:
— Je te vois un peu triste.
Et elle :
— Triste? Oh ! non. Tu te trompes.
Puis elle s'est mise à rire, mais d'un rire involontairement amer.
Gela m'afflige et me donne ime inquiétude vague.
Nous irons à Vicomile demain, dans l'après-midi. D m'a demandé :
— Auriez-vous la force de venir à cheval ? A cheval, nous pourrions traverser tout le bois de pins...
2lS L'ENFANT DE VOLUPTÉ
Puis il m'a dit encore :
— Relisez, dans les Odes de Shelley à Jane, la Recollection.
Nous irons donc à cheval ; et c'est à cheval aussi que viendra Françoise. Les autres, y compris Delphine, A-iendront en mail-coach.
Dans quelle étrange disposition d'esprit je me trouve ce soir ! J'ai comme une colère sourde et âpre au fond du cœur, sans savoir pourquoi ; j'ai comme une impatience de moi-même, de ma vie, de tout. Mon irritation nerveuse est si forte que, de temps à autre, je suis prise d'une folle envie de crier, de m'enfoncer les ongles dans la chair, de me briser les doigts contre la muraille, de provoquer une souffrance matérielle quelconque pour me soustraire à cet insupportable malaise intérieur, à cette insupportable détresse. Il me semble que j'ai le haut de la poitrine serré par un nœud de feu, la gorge étranglée par un sanglot qui ne veut pas sortir, la tête vide, tour à tour glacée et brûlante ; et, de temps à autre, je sens passer en moi une sorte d'angoisse subite, une terreur irréfléchie que je ne parviens ni à repousser ni à dominer. Et, quelquefois, à travers mon cerveau, jaillissent des images et des pensées involontaires qui montent de je nt ^ais quelles profondeurs de mon être : des images et ài^ pensées indignes. Et je languis, je défaille, comme une femme plongée dans un amour enlaçant. Et néanmoins, non, non ! ce n'est pas une volupté.
3 OCTOBRE. — Comme notre âme est faible et misérable ! Gomme elle est sans défense contre les réveils et
L'EiVFANT DE VOLUPTE 219
les assauts de tous les instincts les moins nobles et les moins purs assoupis dans l'obscurité de notre \ie inconsciente, dans l'abîme inexploré où les rêves aveugles naissent des aveugles sensations !
Un rêve peut empoisonner une âme; une seule pensée involontaire peut corrompre une volonté.
Nous partons pour Vicomile. Delphine est dans la joie. C'est un jour religieux : c'est la fête de Notre- Dame du Rosaire. Courage, mon cœur !
4 OCTOBRE. — Aucun courage.
Ma journée d'hier a été si pleine de petits incidents et de grandes émotions, si joyeuse et si triste, si étrangement agitée que je me perds quand j'essaie de m'en souvenir. Et déjà, devant im seul souvenir, tous les autres pâhssent et se dissipent. Tous !
Après avoir visité la tour et admiré l'ostensoir, nous nous préparâmes à repartir de Vicomile vers cinq heures et demie. Françoise était fatiguée; et, plutôt que de remonter à cheval, elle préféra revenir avec le mailcoach. Nous suivîmes le mail un bout de chemin, tantôt derrière et tantôt à côté. Du haut de la voiture, Delphine et Murielle agitaient vers nous de longs roseaux fleuris et riaient en nous menaçant avec leurs beaux panaches violâtres.
C'était une soirée très tranquille, sans brise. Le soleil allait descendre derrière la colline de Rovigliano, dans un ciel aussi rosé qu'un ciel de l'extrême Orient. D pleuvait partout des roses, des roses, des roses, si lentes, si épaisses, si molles qu'on aurait dit une tombée de
neige dans une aurore. Lorsque le soleil disparut, les roses, plus abondantes, se répandirent jusqu'à l'horizon opposé, se dispersant, s'efTeuillant dans un azur très clair, argentin, indéfinissable, pareil à celui qui s'arrondit sur les sommets des montagnes couvertes de glace. Il me disait de temps à autre :
— Regardez la tour de Yicomile... Regardez la coupole de Saint-Gonzalve...
Quand les pins furent en vue, il me demanda :
— Traversons-nous?
La grande route côtoyait le bois en décrivant une large courbe et en se rapprochant de la mer, de sorte qu'au sommet de l'arc elle atteignait presque le rivage. Déjà le bois était sombre, d'un vert ténébreux, comme si l'ombre se fût amassée sur les cimes des arbres sans obscurcir encore la limpidité de l'air supérieur. Mais, sous bois, les étangs resplendissaient d'ime lumière intense et profonde, comme des lambeaux d'un ciel beaucoup plus pur que le ciel déployé sur nos têtes.
Sans attendre ma réponse, il dit à Françoise :
— Nous allons traverser le bois. Nous vous retrouverons surla route, de l'autre côté, au pont de l'Evêque.
Et il retint son cheval.
Pourquoi ai-je consenti ? Pourquoi l'ai-je suivi ? J'avais dans les yeux une sorte d'éblouissement ; il me semblait que j'étais sous l'influence d'une fascination confuse ; il me semblait que ce paysage, cette lumière, cet incident, tout ce concours de circonstances étaient pour moi, non pas des choses nouvelles, mais des choses qui déjà me seraient arrivées jadis, dans une autre existence, et qui maintenant m'arriveraient pour la seconde fois... Cette impression ne peut se traduire. Il me semblait donc que cette heure, que ces instants déjà vécus
L'ENFANT DE VOLUPTE 'i'21
n'étaient point indépendants de moi, mais qu'ils appartenaient à mon être et qu'ils avaient avec ma personne un lien si naturel et si indissoluble que je n'aurais pas pu m'empêcher de les revivre précisément de cette façon et que c'était pour moi une nécessité de les revivre ainsi. Cette nécessité, j'en avais la sensation très claire. L'inertie de mon vouloir était absolue. C'était comme lorsqu'un fait de la vie reparaît en songe avec des détails qui s'ajoutent à la vérité et qui diffèrent de la vérité. Je ne réussis pas à décrire même une faible partie de ce phénomène étrange.
Entre mon âme et le paysage, il y avait une secrète correspondance, ime affinité mystérieuse. Il semblait que l'image du bois dans l'eau des étangs fût viaiment l'image rêvée de la scène réelle. Comme dans le poème de Shelley, chaque étang paraissait un ciel étroit qui se serait enfoncé dans un monde souterrain, un firmament de lumière rosée étendu sur la terre obscure, plus profond que la nuit profonde, plus pur que le jour, et où les arbres se seraient développé de la même façon que dans l'air supérieur, mais avec des formes et des teintes plus parfaites que tous ceux qui ondoyaient en cet endroit. Et des vues délicieuses, comme on n'en vit jamais à la surface de notre monde, y étaient peintes par l'amour de l'eau pour la belle forêt; et, dans toute leur profondeur, elles étaient pénétrées d'une clarté élyséenne, d'une atmosphère sans variations, d'un crépuscule plus doux que le nôtre.
De quel lointain des âges nous revenait cette heure-là ?
Nous allions au pas, silencieusement. Les cris rares des pies, l'allure et le souffle des chevaux ne troublaient point la paix environnante qui, de minute en minute, semblait devenir plus large et plus magique.
223 L'EÎJFANT DE VOLUPTÉ
Pourquoi voulut-il rompre cette magie dont nous étions les créateurs?
Il parla ; il versa sur mon âme un flot de paroles ardentes, folles, presque insensées, qui dans le silence de ces arbres me faisaient peur, parce qu'elles y prenaient quelque chose de surhumain, quelque chose d'indéfìnissablement étrange et lascinant. Il ne fut pas humble et soumis comme dans le parc; il ne me dit pas ses espérances timides et découragées, ses aspirations presque mystiques, ses incurables tristesses ; il ne supplia pas, il n'implora pas. Il avait la voix de la passion, audacieuse et forte : une voix que je ne lui connaissais point.
— Vous m'aimez, vous m'aimez ! Vous ne pouvez pas ne pas m'aimer ! Dites-moi que vous m'aimez !
Son cheval marchait tout près du mien. Et je le sentais m' effleurer ; et je croyais aussi sentir sur ma joue son haleine, l'ardeur de ses paroles ; et je craignais de défaillir d'angoisse et de tomber dans ses bras.
— Dites-moi que vous m'aimez, répétait-il obstinément, impitoyablement. Dites-moi que vous m'aimez !
Dans l'exaspération terrible que me donnait sa voix pressante, je crois que je lui dis (fut-ce dans un cri ou dans un sanglot ?) éperdue :
— Je vous aime ! je vous aime ! je vous aime !
Et je lançai mon cheval à bride abattue, dans le chemin à peine frayé, parmi le fourré des pins, sans savoir ce que je faisais.
Il me suivait en criant :
— Marie ! Marie ! arrêtez-vous ! Vous vous ferez du mal...
Je ne m'arrêtai pas. Je ne sais comment mon cheval
évita les troncs ; je ne sais comment je ne tombai point. Je suis incapable de redire l'impression que me donnait pendant cette course la forêt sombre entrecoupée par les larges flaques luisantes des étangs. Lorsque enfin je débouchai sur la route, du côté opposé, près du pont, il me sembla que je sortais d'une hallucination.
n me dit, avec une sorte de violence :
— Vous vouliez donc vous tuer ?
Nous entendîmes le bruit de la voiture qui s'approchait, et nous allâmes au-devant d'elle. Il voulait me parler encore.
— Taisez-vous, je vous en supplie, par pitié ! implorai-je, car je sentais mes forces défaillir.
Il se tut. Puis, avec une assurance qui me stupéfia, il dit à Françoise :
— Quel malheur que tu ne sois pas venue ! C'était un enchantement...
Et il continua de parler, sans embarras, d'une façon naturelle, comme s'il n'était rien survenu; même, avec une certaine gaieté. Et je lui étais reconnaissante de cette dissimulation qui me sauvait, sans doute : car, si j'avais dû parler moi-même, je me serais certainement trahie ; at, si nous avions gardé le silence tous les deux, cela aurait probablement éveillé les soupçons de Françoise.
Un peu plus loin commença la montée vers Schifanoia. Oh ! l'immense mélancolie du soir ! Le premier quartier de la lune brillait dans un ciel tendre, un peu vert, où mes yeux, mes yeux seulement peutêtre, distinguaient encore une légère nuance de rose, de ce rose qui éclairait les étangs, là-bas, dans h torêt.
5 OCTOBRE. — Il sait maintenant que je l'aime; il le sait de ma bouche. Je n'ai plus d'autre ressource que la fuite. Voilà où j'en suis arrivée !
Lorsqu'il me regarde, il a au fond des yeux une lueur singulière qu'il n'avait pas d'abord. Aujourd'hui, pendant une courte absence de Françoise, il m'a pris la main en faisant le geste de la baiser. J'ai réussi à la retirer, et j'ai surpris sur ses lèvres émues un petit tremblement, comme l'image du baiser non donné ; et ce geste m'est resté dans la mémoire, et il m'obsède, il m'obsède!
6 ocTOBPtE. — Le 25 septembre, sur le banc de marbre, dans le bois d'arbousiers, il m'a dit : « Je sais que vous ne m'aimez pas et que vous ne pouvez pas m' aimer. » Le 3 octobre, il m'a dit : « Vous m'aimez, vous m'aimez, vous ne pouvez pas ne pas m' aimer. »
En présence de Françoise, il m'a demandé si je lui permettrais de faire une étude de mes mains. J'ai consenti. Il commencera aujourd'hui.
Et je suis palpitante et anxieuse, comme si je devais prêter mes mains à une torture inconnue.
Nuit. — Elle a commencé, la lente, la suave, l'indéfinissable torture.
n dessinait au crayon et à la sanguine. Ma main
droite était posée sur un morceau de velours. Il y avait sur la table un vase de Cotée, jaunâtre et tacheté comme une peau de python ; et, dans le vase, il y avait un bouquet d'orchidées, de ces plantes grotesques et multiformes pour lesquelles Françoise a un goût curieux. Les unes, vertes de ce vert animal qu'ont certaines sauterelles, pendaient en forme de petites urnes étrusques, le couvercle un peu soulevé. D'autres, au bout d'une tige d'argent, portaient une fleur à cinq pétales, avec un petit calice jaune dedans et blanc dehors. D'autres portaient une petite ampoule violacée, et, sur les flancs de l'ampoule, deux longs filaments; et elles faisaient penser à quelque minuscule roi des contes de fées, très goitreux, avec une barbe partagée en deux tresses selon la mode orientale. D'autres enfin portaient une quantité de fleurs jaunes, pareilles à des angelets en robe longue qui planeraient les bras levés et l'auréole derrière la tête.
Lorsqu'il me semblait impossible de supporter plus longtemps mon suppHce, je les regardais; et leurs formes rares m'occupaient un instant, éveillaient en moi un souvenir fugitif de leur pays d'origine, me mettaient dans l'esprit je ne sais quel égarement passager. Il dessinait, sans rien dire ; ses yeux allaient continuellement du papier âmes mains ; deux ou trois fois, ils se sont détournés vers le vase. A un certain moment, il s'est levé et a dit :
— Pardon !
Et il a pris le vase, l'a porté sur une autre table. Pourquoi? Je l'ignore. Ensuite, il s'est remis à dessiner plus franchement, comme débarrassé d'une chose gênante.
Je ne saurais dire ce que ses yeux me faisaient
éprouver. Il me semblait que j'offrais à son exploration, non pas ma main nue, mais une partie nue de mon âme ; et que son regard la pénétrait jusqu'au fond, qu'il en découviait les recoins les plus secrets. Jamais ma main ne m'avait donné une pareille sensation; jamais elle ne m'avait paru aussi vivante, aussi expressive, aussi intimement liée à mon cœur, aussi dépendante de mon existence interne, aussi révélatrice. Sous l'influence de son regard, je la sentais agitée d'une vibration imperceptible mais continue; et cette \dbration se propageait jusqu'au centre de mon être. Pariois, ce frisson devenait plus tort et plus visible; et, si son regard était trop intense, une envie instinctive me prenait de retirer ma main ; et cette envie, c'était de la pudeur.
Parfois, il restait les yeux fixes, longuement, sans dessiner; et j'avais l'impression qu'il buvait par les pupilles quelque chose de moi, ou qu'il me faisait une caresse plus molle que le velours où reposait ma main. De temps à autre, tandis qu'il se tenait penché sur la feuille, peut-être pour transfuser dans la ligne ce qu'il avait bu de moi, un sourire léger lui passait sur la bouche, mais si léger que je pouvais à peine le surprendre. Et, je ne sais pourquoi, ce sourire me donnait au haut de la poitrine un tremblement déplaisir. Deux ou trois fois encore, j'ai vu reparaître sur ses lèvres l'image d'un baiser.
De temps à autre, la curiosité prenait le dessus, et je lui demandais :
— Eh bien P
Françoise était assise au piano, nous tournant les épaules ; et elle promenait les doigts sur les touches, cherchant à retrouver la gavotte de Rameau, la Gavotte
des Dames jaunes, celle que j'ai tant jouée et qui demeurera le souvenir musical de ma villégiature à Schilanoia. Elle étouffait les notes avec la pédale et s'interrompait souvent. Et ces interruptions de l'air et de la cadence, dont mon oreille habituée comblait par avance les lacunes, me donnaient une autre inquiétude. Brusquement, elle a frappé une touche très tort, à plusieurs reprises, comme sous l*e heurt d'une impatience nerveuse ; et elle s'est levée, elle est allée se pencher sur le dessin.
Je l'ai regardée. J'ai compris.
Il me manquait encore cette amertume. Dieu me réservait cette dernière épreuve, la plus cruelle. Que sa volonté soit laite !
7 OCTOBRE. — Je n'ai qu'une seule pensée, qu'un seul désir, qu'un seul projet : partir, partir, partir.
Je suis à bout de forces. Je languis, je meurs de mon amour ; et cette découverte inattendue multiplie mes atlreuses tristesses. Que pense- 1- elle de moi.^ Que croit-elle? Elle l'aime donc? Et depuis quand? Et le sait-il? Ou bien au contraire n'en a-t-il aucun soupçon ?. . .
Mon Dieu, mon Dieu ! Ma raison s'égare, mes forces m'abandonnent; le sentiment de la réalité me fuit. Par intervalles, ma douleur a une pause, comme la tempête lorsque les furies des ouragans s'équilibrent en une immobilité muette, pour se déchaîner ensuite avec plus de violence. Je reste dans une sorte de stupeur, la tête lourde, les membres las et rompus comme si l'on m'eût rouée de coups ; et, tandis que
ma douleur se recueille pour me donner un nouvel assaut, je ne parviens pas à recueillir ma volonté.
Que pense-t-elle de moi? Que pense-t-elle ? Que croit-elle ?
Oh ! être méconnue par elle, par ma meilleure amie, par celle qui m'est la plus chère, par celle à qui j'ai toujours ouvert mon cœur ! C'est la suprême amertume ; c'est l'épreuve la plus cruelle que Dieu puisse réserver à qui a fait du sacrifice la loi de sa vie.
Il faut que je lui parle avant mon départ. Il faut qu'elle sache tout de moi et que je sache tout d'elle. C'est le devoir.
Nuit. — Vers cinq heures, elle m'a proposé une promenade en voiture sur la route de Rovigliano. Nous sommes allées seules, en voiture découverte. Je pensais, toute tremblante : « Je vais lui parler. » Mais mon tremblement intérieur m'ôtait tout courage. S'attendait-elle à recevoir mes confidences? Je n'en sais rien.
Nous sommes restées longtemps muettes, écoutant le trot égal des deux chevaux, regardant les arbres et les haies qui bordaient la route. De temps à autre, par une phrase brève ou par un signe, elle me faisait remarquer une particularité du paysage automnal.
Cette heure était imprégnée de tous les enchantements humains de l'automne. Sur la colhne, les rayons obliques du crépuscule embrasaient la sourde et harmonieuse richesse des feuillages près de mourir. Sous le souffle persistant du vent grec pendant la nouvelle lune, une agonie précoce envahit les arbres des régions côtières. Et l'or, l'ambre, le safran, l'amaranthe, le mauve, le pourpre, les teintes les plus passées, les
L'enfa:ìt de VOLUPTE 229
touches les plus violentes et les plus délicates se mêlaient en un accord profond dont aucune mélodie de printemps ne surpassera jamais la douceur. Elle m'indiqua des acacias en disant :
— Regarde! Ne diraitnDn pas qu'ils sont fleuris? Déjà secs, les acacias, s'argentaient d'un blanc un
peu rose, comme les amandiers en mars, sur un ciel turquoise qui se rapprochait du. cendré.
Pour commencer, après un intervalle de silence, je dis :
— Manuel arrivera sûrement samedi. J'attends demain sa dépêche. Et nous partirons dimanche par le train du matin. Tu as été très bonne pour moi, pendant mon séjour; je te suis très reconnaissante...
Ma voix tremblait un peu ; une immense tendresse me gonflait le cœur. Elle m'a pris une main et l'a conservée dans la sienne, sans me parler, sans me regarder. Et nous sommes restées un long moment taciturnes, nous tenant par la main.
Puis elle m'a demandé :
— Combien de temps comptes-tu rester chez ta mère ? Je lui ai répondu :
— Jusqu'au nouvel an, j'espère, et peut-être davantage.
— Si longtemps ?
Nous avons recommencé à nous taire. Je sentais déjà que je n'aurais point le courage d'afî'ronter l'explication, et je sentais aussi que cette explication était moins nécessaire maintenant. Il me semblait qu'enfin Françoise se rapprochait, me comprenait, me reconnaissait, redevenait pour moi une bonne sœur. Ma tristesse attirait sa tristesse, comme la lune attire les eaux de la mer.
230 L'ENrA>'T DE VOLUPTÉ
— Écoute ! me dit-elle.
Un chant venait jusqu'à nous, un chant de paysannes, large, déployé, religieux comme un chant grégorien.
Plus loin, nous avons vu les chanteuses. Elles sortaient d'un champ de tournesols desséchés, cheminant à la file comme une théorie religieuse. Et les tournesols, au sommet des longues tiges soufrées et dégarnies de feuilles, portaient leurs grands disques sans couronnes de pétales et sans charge de graine, mais pareils dans leur nudité à des emblèmes liturgiques, à de pâles ostensoirs d'or.
Mon émotion s'est accrue. Derrière nous, le chant s'affaiblissait dans le crépuscule. Nous avons traversé Rovigliano, où s'allumaient déjà les lumières ; puis nous sommes revenues sur la grande route. Le son des cloches se perdait derrière nous. Un vent humide courait dans les cimes des arbres, qui répandaient sur la route blanche une ombre bleuâtre et dans l'air une ombre liquide comme de l'eau.
— Tu n'as pas froid ? m'a-t-elle demandé.
Et elle a ordonné au valet de pied d'étendre un plaid et au cocher de retourner vers la maison.
Dans le campanile de Rovigliano, une cloche tintait encore, à larges tintements, comme pour une solennité rehgieuse ; et il semblait que l'onde des sons propageât dans le vent une onde de froid. Un même sentiment fit que nous nous serrâmes l'une contre l'autre, en remontant la couverture sur nos genoux et en nous communiquant l'une à l'autre un frisson. La voiture entrait dans le bourg, au pas.
— Que signifie cette cloche ? a-t-elle murmuré d'une voix qui ne paraissait plus être la sienne.
J'ai répondu :
L'E>'FANT DE VOLUPTÉ 23l
— C'est, si je ne me trompe, pour le Viatique... En effet, un peu plus loin, nous avons vu le prêtre
entrer par une porte, tandis qu'un clerc tenait l'ombrelle haute et que deux autres clercs tenaient les lanternes allumées, droits contre les chambranles, sur le seuil. Dans cette maison, une seule fenêtre était éclairée, celle du chrétien qui agonisait en attendant les Saintes Huiles. Des ombres ténues apparaissaient sur la clarté ; dans le rectangle jaune, comme agrandi par le silence, se dessinait légèrement tout le drame mystérieux de la mort.
Le valet de pied, se penchant un peu du haut du siège, a demandé tout bas :
— Qui va mourir?
L'interpellé a répondu un nom de femme, dans son dialecte.
J'aurais voulu étouffer le bruit des roues sur les pierres, j'aurais voulu rendre muet notre passage en ce lieu où allait passer le souffle d'un esprit. Certainement, Françoise éprouvait la même émotion.
La voiture rejoignit la route de Schifanoia et reprit le trot. La lune, cerclée d'un halo, resplendissait comme une opale dans un lait diaphane. Une tramée de nuages montait de la mer et se développait peu à peu en forme de spirale, comme une fumée qui s'enroule. La mer agitée couvrait de son grondement tous les autres bruits. Non, jamais, je crois, tristesse plus lourde n'étreignit deux âmes.
J'ai senti sur mes joues froides une tiédeur, et je me suis retournée vers Françoise pour voir si elle s'était aperçue que je pleurais. J'ai rencontré ses yeux pleins de larmes. Et nous sommes restées muettes, l'une près de l'autre, la bouche serrée, les
mains enlacées, sachant que nous pleurions pour lui : et nos larmes descendaient goutte à goutte, silencieusement.
En approchant de Schifanoia, j'ai essuyé les miennes, elle a essuyé les siennes. Chacune de nous cachait sa propre faihlesse.
D était à nous attendre dans le vestibule avec Delphine, Murielle et Ferdinand. Pourquoi, dans le fond de mon cœur, ai-je éprouvé contre lui un sentiment vague de méfiance, comme si un instinct m'eût avertie d'un obscur danger .^ Quelles douleurs me réserve l'avenir ? Pourrai-je me soustraire à la passion qui m'attire et m'aveugle ?
Pourtant, que de bien m'ont fait ces quelques larmes ! Je me sens moins accablée, moins embrasée, plus confiante. Et j'éprouve un attendrissement indicible à repasser pour moi seule la dernière promenade, tandis que Delphine dort heureuse des baisers fous dont je lui ai couvert le visage, et tandis que sourient sur les vitres les mélancolies de la lune qui tout à l'heure m'a vue pleurer.
8 OCTOBRE. — Ai-je dormi, cette nuit? Ai-je veillé ? Je ne saurais le dire.
Obscurément, à travers mon cerveau, pareilles à des ombres épaisses, des pensées terrifiantes passaient, d'insupportables images de supplices ; et mon cœur avait des heurts et des sursauts imprévus, et je me retrouvais avec les yeux grands ouverts dans les ténèbres, sans savoir si je sortais d'un rêve, ou si jusqu'alors j'étais restée sans dormir, à penser et à imaginer.
Et cette sorte de demi-sommeil, beaucoup plus torturant que l'insomnie, se prolongeait, se prolongeait.
Néanmoins, lorsque j'ai entendu l'appel matinal de ma fille, je n'ai pas répondu ; j'ai fait semblant de dormir profondément, pour ne pas me lever, pour rester quelques minutes de plus dans mon lit, pour gagner du temps, pour retarder un peu l'inexorable certitude des réalités nécessaires. Les tortures de la pensée et de l'imagination me paraissaient encore moins cruelles que les tortures impossibles à prévoir qui m'attendent en ces deux dernières journées.
Peu après, Delphine est venue sur la pointe des pieds, retenant sa respiration ; elle m'a regardée, et elle a dit à Dorothy, d'une voix qui tremblait de gentille émotion :
— Gomme elle dort ! Ne la réveillons pas.
Nuit. — Je crois que je n'ai plus une goutte de sang dans les veines. En montant l'escalier, il me semblait qu'à chaque effort pour gravir une marche mon sang et ma vie s'enfayaient par toutes mes veines ouvertes. Je suis aussi faible qu'une mourante...
Courage, courage ! Encore quelques heures à passer. Manuel arrivera demain matin ; nous partirons dimanche; lundi, nous serons chez ma mère.
Je lui ai rendu tout à l'heure deux ou trois livres qu'il m'avait prêtés. Dans le volume de Shelley, à la fin d'une strophe, i'ai marqué deux vers d'un trait d'ongle, et j'ai mis à la page un signet visible. Les vers disent :
And forget me, for \ can never Be thine !
«Et oublie-moi : car je ne pourrai jamais être tienne. »
204 L'E>FANT DE VOIITTE
9 OCTOBRE, nuit. — Tout le jour, tout le jour, il a cherché une occasion de me parler. Sa souil'rance était manileste. Et moi, tout le jour, j'ai cherché à lui échapper, par crainte qu'il ne me jetât dans l'âme d'autres semences de douleur, de désir, de regret, de remords. J'ai triomphé; j'ai été forte et héroïque. Je vous en remercie, mon Dieu !
Cette nuit est la dernière. Demain matin, nous partirons. Tout sera fini.
Tout sera fini ? Une voix me parle, tout au fond ; et je ne la comprends pas, mais je sais qu'elle me parle de désastres lointains, inconnus mais inévitables, mystérieux mais inéluctables comme la mort. L'avenir est aussi lugubre qu'un cimetière plein de fosses déjà creusées et prêtes à recevoir des cadavres ; et sur ce cimetière, çà et là, brûlent des fanaux pâles que je distingue à peine ; et j'ignore s'ils brûlent pour m'attirer vers le péril ou pour m'indiquer une voie de salut.
J'ai relu mon Journal attentivement, lentement, depuis le i5 septembre, jour de mon arrivée. Quelle différence entre cette première nuit et cette dernière!
J'écrivais : « Je m'éveillerai dans la maison amie et hospitalière de Françoise, dans cette Schifanoia qui a des roses si belles et des cyprès si grands ; et je m'éveillerai avec plusieurs semaines de paix devant moi, vingt jours d'existence spirituelle, davantage peutêtre... » Hélas! Où la paix s'en est-elle allée .^ Et ces roses si belles, pourquoi ont-elles été si perfides ? Peutêtre, à partir de cette nuit-là, dans la loggia, ai-je trop ouvert mon cœur aux parfums, tandis que Delphine
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dormait. Maintenant la lune d'octobre inonde le ciel ; et je \ois à travers les vitres, noires et immuables, les pointes des cyprès qui, cette nuit-là, touchaient les étoiles.
De ce prélude, je ne puis répéter qu'une seule phrase en cette triste fm : « Autant de cheveux sur ma tête, autant de gerbes de douleur dans ma destinée. » Les gerbes se multiplient, grandissent, ondoient comme une mer ; et il n'est pas "encore extrait de la mine, le fer dont on forgera la faux pour les faucher.
Je pars. Qu'adviendra-t-il de lui quand je serai absente ? Qu'adviendra-t-il de Françoise ?
Le changement de Françoise reste toujours incompréhensible, inexplicable. C'est une énigme qui me torture et me confond. Elle l'aime ! Et depuis quand} Et le sait-il ?
Conlésse, ô mon âme, ta nouvelle misère. Une autre infection t'empoisonne : tu es jalouse.
Mais je suis prête aux plus atroces souffrances ; je sais le martyre qui m'attend ; je sais que les supplices d'aujourd'hui ne sont rien en comparaison des supplices prochains, de la terrible croix où mes pensées attacheront mon âme pour la dévorer. Je suis prête. Ce que je demande, ô mon Dieu, c'est seulement une trêve, une courte trêve pour les heures qui restent. Demain, j'aurai besoin de toute ma force.
Avec quelle étrangeté, parfois, dans les vicissitudes de la vie, les circonstances extérieures se ressemblent, se reproduisent 1 Ce soir, dans le salon, il me semblait que j'étais revenue à la soirée du i6 septembre, lorsque j'ai joué et chanté, lorsque j'ai commencé à me préoccuper de lui. Ce soir encore, j'étais assise au piano ; et la même lumière sombre éclairait le salon ;
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et Manuel et le marquis étalent au jeu dans la chambre contigue ; et j'ai joué la Gavotte des Dames jaunes, celle qui plaît tant à Françoise et que cherchait quelqu'un, le i6 septembre, tandis que je veillais dans mes premières inquiétudes nocturnes.
Des dames blondes, qui ne sont plus tout à fait jeunes mais qui sortent à peine de la jeunesse, vêtues d'une soie passée couleur de chrysanthème jaune, la dansent avec des cavaliers adolescents vêtus de rose, un peu ennuyés, qui portent dans leur cœur l'image d'autres femmes plus belles, la flamme d'un désir nouveau. Et elles la dansent en un salon trop vaste, dont tous les murs sont couverts de miroirs ; elles la dansent sur un plancher marqueté d'amarante et de cèdre, sous un grand lustre de cristal dont les bougies sont près de se consumer et ne se consument jamais. Et, sur leurs bouches un peu fanées, les dames ont un sourire faible mais inextinguible ; et les cavaliers ont dans les yeux un immense ennui. Et une horloge à pendule marque toujours la même heure ; et les miroirs répètent, répètent toujours les mêmes attitudes ; et la gavotte continue, continue, toujours douce, toujours lente, toujours égale, éternellement, comme un supplice d'amour.
Cette mélancolie m'attire.
Je ne sais pourquoi, mon âme se porte vers ce genre de souffrance ; elle est séduite par la perpétuité, pal l'uniformité, par la monotonie d'une douleur unique. Elle accepterait volontiers pour la vie entière un fardeau énorme, mais défini et immuable, au lieu de l'instabilité, des vicissitudes imprévues, des alternatives imprévues. Tout habituée qu'elle est à souffrir, elle s'effiaie de l'incertain, elle redoute les surprises, elle redoute
les heurts brusques. Cette nuit, sans une seconde d'hésitation, elle accepterait d'être condamnée à la plus atroce douleur, sous condition d'être garantie contre les embûches inconnues de l'avenir.
Mon Dieu, mon Dieu, d'où me vient cette aveugle terreur? Prenez-moi sous votre garde ! Je remets mon âme entre vos mains.
Mais c'est assez. Ce triste et vain bavardage, au lieu d'alléger mon angoisse, la rend plus écrasante. Les yeux me font mal ; et je sais bien pourtant que je ne les fermerai pas.
Je suis sûre qu'il ne dort point, lui. Lorsque je suis remontée dans ma chambre, il allait prendre la place du marquis à la table de jeu, en lace de mon mari. Jouent-ils encore ? Sans doute, en jouant, il pense et il souffre. Quelles peuvent être ses pensées? Quelle peut être sa souffrance?
Non, je n'ai pas sommeil. Je vais dans la loggia. Je veux savoir s'ils jouent encore ou s'il est rentré dans son appartement. Ses fenêtres sont à l'angle du second étage.
La nuit est claire et humide. La salle où l'on joue est illuminée. Je suis restée dans la loggia, longtemps, les yeux fixés sur cette clarté qui se reflétait contre un cyprès en se mêlant à la clarté de la lune. Je tremble toute. Je ne saurais redire l'impression presque tragique que me font ces fenêtres illuminées, derrière lesquelles ces deux hommes jouent, l'un en face de l'autre, dans le grand silence de la nuit à peine interrompu par les sanglots étouffés de la mer. Et ils joueront peut-être jusqu'à l'aube, s'il veut être complaisant pour la terrible passion de mon mari. Jusqu'à l'aube, nous
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serons trois à veiller, sans repos, en proie à notre passion.
Mais que pense-t-il? Qaelle est sa torture? Je ne sais ce que je donnerais en ce moment pour le voir, pour pouvoir le regarder jusqu'à l'aube, même à travers les vitres, dans l'humidité de la nuit, tremblant comme je tremble. Les pensées les plus loUes passent en moi comme des éclairs et m'éblouissent, rapides, confuses. J'ai un commencement de mauvaise ivresse ; j'éprouve comme une incitation sourde à faire quelque chose d'audacieux et d'irréparable ; je sens le vertige de la perdition. Oui, je sens que je m'ôterais du cœur ce poids énorme, que je c? 'arracherais de la gorge ce nœud qui m'étouffe, si mamtenant, dans la nuit, dans le silence, je me mettais à crier de toutes les forces de mon âme : a Je t'aime ! je t'aime ! je t'aime ! »