II
MarÌ3 Ferrés était restée fidèle à l'habitude juvénile de noter quotidiennement dans son Journal intime les pensées, les joies, les tristesses, les rêves, les agitations, les aspirations, les regrets, les espérances, toutes les vicissitudes de sa vie intérieure, tous les épisodes de sa vie extérieure, composant ainsi une sorte d'Itinéraire de TAme qu'elle aimait parfois à relire pour en tirer des indications sur la route à suivre et pour y retrouver la trace des choses mortes depuis longtemps.
Contrainte par les circonstances à se replier continuellement sur elle-même, toujours close en sa pureté comme en une tour d'ivoire incorruptible et inaccessble, elle trouvait un soulagement et un réconfort dans cette espèce de confession quotidienne confiée à là page blanche du livre secret. Là, eile se lamentait de ses peines, s'abandonnait aux larmes, cherchait à
pénétrer les énigmes de son cœur, interrogeait sa conscience, repr^înait courage par la prière, se retrempait dans la méditation, éloignait d'elle toute faiblesse et toute vaine image, remettait son esprit entre les mains du Seigneur. Et toutes les pages resplendissaient de la même lumière, d'une lumière de Vérité.
i5 SEPTEMBRE (sc HiF ANOi a). — Gomme je me sens lasse ! Le voyage m'a un peu fatiguée ; l'air de la mer et de la campagne m'a un peu étourdie. J'ai besoin de repos , et déjà il me semble que je savoure d'avance la bonté du sommeil et la douceur du réveil de demain. Je m'éveillerai dans la maison amie et hospitalière de Françoise, dans cette Schilanoia qui a des roses si belles et des cyprès si grands ; et je m'éveillerai avec plusieurs semaines de paix devant moi, vingt jours d'existence spirituelle, davantage peut-être. Je suis très reconnaissante à Françoise de son invitation. En la revoyant, c'est une sœur que j'ai revue. Que de changements en moi, et combien pro^ fonds, depuis les belles années florentines !
Aujourd'hui, à propos de mes cheveux, Françoise rappelait les passions et les mélancolies de ce temps-là, et Charlotte Fiordehse, et Gabrielle Vanni, et toute cette lointaine histoire qu'il me semble maintenant, non pas avoir vécue, mais lue dans un vieux hvre oublié, ou vue en rêve. Mes cheveux ne sont pas tombés, mais il est tombé de moi bien d'autres choses plus vivantes. Autant de cheveux sur ma tête, autant de gerbes de douleur dans ma destinée.
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Mais pourquoi la tristesse me reprend-elle ? Pourquoi les souvenirs me font-ils si mal? Pourquoi, de temps à autre, ma résignation est-elle ébranlée? Il ne sert à rien de se lamenter sur une tombe, et le passé est comme une tombe qui ne rend plus ses morts. Mon Dieu ! faites que je me le rappelle une fois pour toujours î
Françoise est jeune encore ; et elle conserve cette belle et franche gaieté qui, chez les religieuses de r Annonciation, fascinait si étrangement mon esprit un peu sombre. Elle a une grande et rare vertu : elle est enjouée, mais elle sait comprendre les douleurs d'autrui, et elle sait aussi les adoucir par sa pitié sympathique. Elle est surtout une femme d'intelligence, de goûts élevés, une parfaite maîtresse de maison, une amie qui n'est jamais à charge. Peutêtre se complaît-elle un peu trop à lancer des mots et des phrases acérées ; mais ses floches ont toujours une pointe d'or et sont décochées avec une grâce inimitable. Certes, de toutes les grandes mondaines que j'ai connues, c'est la plus fine ; et, de toutes mes amies, c'est la préférée.
Ses enfants ne lui ressemblent guère; ils ne sont pas beaux. Mais la fillette. Murielle, est très gentille: elle a un rire limpide et les yeux de sa mère. Elle a fait à Delphine les honneurs de la maison avec une amabilité accomplie de petite dame. Elle héritera certainement des nobles manières maternelles.
Delphine semble heureuse. Elle a déjà exploré la plus grande partie du jardin ; elle est descendue jusqu'à la mer, elle a dévalé par tous les escaliers ; et elle est venue me raconter des merveilles, haletante, dévorant les mots, avec une sorte d'éblouissement dans les
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yeux. Elle répétait souvent le nom de sa nouvelle amie, Murielle. C'est un nom gracieux qui, sur sa bouche, de\ient plus gracieux encore. "
Elle dort, et profondément. Quand ses yeux sont fermés, les cils lui font au haut des joues une ombre longue, longue. Ce soir, le cousin de Françoise s'en émerveillait, et il répétait un vers de Shakespeare dans la Tempête, un très beau vers sur les cils de Miranda.
Le parfum est trop fort dans cette chambre. Avant de s'endormir, Delphine a voulu garder près de son lit le bouquet de roses. Mais, à présent qu'elle dort, je vais l'enlever et le mettre au frais dans la loggia.
Je suis lasse ; et j'ai pourtant écrit trois ou quatre pages. J'ai sommeil; et je voudrais pourtant prolonger encore cette langueur indéfinie de mon âme ondoyant en je ne sais quelle tendresse diffuse hors de moi et autour de moi. Depuis si longtemps, si longtemps, je ne m'étais pas sentie entourée d'un peu de bienveillance !
Françoise est très bonne, et je lui suis très reconnaissante.
Je viens de porter le vase de roses dans la loggia ; et j'y suis restée quelques minutes à écouter la nuit, retenue par le regret de perdre dans l'aveuglement du sommeil des heures qui s'écoulent sous un si beau ciel. La voix des fontaines et la voix de la mer font un accord étrange. Les cyprès, devant moi, semblaient être les colonnes du firmament ; les étoiles brillaient juste sur leurs cimes et y mettaient une flamme.
Pourquoi, la nuit, l'onde des parfums a-t-elle quelque chose qui parle, a-t-elle une signification, un langage ?
Non ; la nuit, les fleurs ne dorment pas.
ig^ L'ENFANT DE VOLUPTÉ
i6 SEPTEMBRE. — Après-midi délicieuse, passée presque toute en conversations avec Françoise, dans la loo:2:ia, sur les terrasses, le lono^ des avenues, en tous