UN
D: L'ENFANT DeS RUES.
mais les petits, les pauvres petits ne savent pas
souffrir, ne savent pas jeûner... et voyez, à cha-
cun le père fait la part accoutumée.. sil reste
quelque chose, il l'offre à la mère: « Merci, dit-
elle, je viens de manger tantôt ! » Ah ! sublime
\ Done Elle ne veut pas que les enfants sachent
qu ‘elle a faim !
C'est un de ces Jours- de qu'elle s’est t dit : : « Moi aussi j'irai travailler : moi aussi je gagnerai leur vie! »
Vous le voyez, Messieurs, je ne fais pas de
théorie, je ne me perds pas dans des considérations
#, inutiles sur l'organisation du travail dansles sociétés
| Contemporaines, je prends le fait tel qu'il est, brutal, désolant, cruel, ma s vrai. Ce que je dis, il n'est pas un seul d'entre vous, qui n'ait pu le constater vingt fois dans ses visites aux pauvres.
Fatalement, nécessairement, ce fait-la conduit
au résultat que je signalais tantôt. Pour cet enfant
du pauvre et de l’ouvrier, la famille, c'est la rue! : 2 9
Cet enfant est l'enfant des rues. Et la rue, qu'est-ce ue c'est dans nos villes?
Faut-il vous le dépeindre ? Que de fois, nousmêmes, ne sentons-nous pas je ne sais quel dégoût triste et désolé, à la vue de tout ce qui s'étale
de dégradé et de honteux dans les rues d'une
grande ville. Et pourtant nous ne traversons .
d'habitude que ces artères plus solennelles, où le
dernier sentiment de respect qui reste à l'homme,
l'oblige encore à se couvrir d'un lambeau de
pudeur.
Mais allez donc dans ces rues étroites et popu-.
leuses, dans les rues de l’ouvrier et du pauvre. Un signe vous les fera connaître, un signe qui donne
singulièrement la preuve de tout ce que j'ai dit
jusqu’à présent : elles grouillent de petits enfants, d
jouant sur les trottoirs, grimpant sur les charrettes, faisant des digues à l’eau des égouts, caressant ou agaçant les chiens, pleurant, riant, criant, turbulents et malpropres. Eh bien, voyez ces rues, avec leurs cabarets ouverts, soufflant au-dehors des odeurs de tabac, de bière et d’eau-de-vie, d’où livrogne chancelant sort en éveillant toutes les huées de ce petit peuple. Voyez-la, avec ses échop-
pes débordant de fenêtres, où les femmes à voix
haute et avec des gestes révélateurs se racontent le
scandale des voisines... Plus loin, on se bat, hommes et femmes, avec des jurons retentissants et des injures, dont la crudité nue fait courir un
frisson dans les veines. Et que de choses je dois
rappeler ici! | Tout cela, devant ces petites âmes, sous leurs à yeux avides, à leurs oreilles attentives!.. Un ancien a dit qu'un suprême respect était dû à l'âme de * l'enfant?.. Où est-il ce respect-là ?.. Grand Dieul!..
Et comment pourriez-vous vous étonner qu’à
quinze ans, à vingt ans, le petit enfant des rues É devienne ce que je vous ai dépeint tantôt!.. Qui Le donc a formé ces âmes, qui donc leur a appris le Ë devoir, la vertu et l'honneur? Quand la passion
s'est éveillée dans leur cœur, qui donc a mis un
voile devant leurs yeux, pour leur cacher les
visions qui en excitent la flamme? Qui donc, d'un
geste et d’un regard, a arrêté sur des lèvres impru- 1 dentes, ces mots qui auraient fait frissonner leur
oreille encore chaste et pure? Qui donc, devant
eux, a tremblé dans la crainte de ternir leur can- deur?.. Qui donc a tenu loin de leur esprit cette
triste science du mal qui n'éclaire l’homme qu’en le
à déflorant.
Il faut une mère pour tout cela, et un père, et une famille, et cet enfant a été jeté à la rue!
;: Il y a un remède à ce mal et, pour ces petits __ abandonnés, un salut : l’école.
Si petit que soit l'enfant, quand le père et la
mère vont au travail, ils peuvent le confier à la crèche, plus tard, à l’école primaire. Plus tard encore, quand l'enfant, en âge de travailler luimême, reviendra du travail, il aura des cours du soir, des cours d'adultes qui lui ouvriront leurs portes. Car nous avons organisé sur l'éducation du peuple des théories complètes, et la série du mécanisme d'où elle doit sortir, n’a ni une lacuneniun vide : elle prend l'enfant presque au berceau et ne le lâche que devenu homme.
Voilà le salut, l'unique salut, pour cette pauvre petite créature que nous avons appelée l'enfant des rues; sans l'école, elle est perdue!
L'école donc. IL nous la faut voir de prés.
De nos jours, malgré la succession d'événements contraires, la question de l'école a gardé sur toutes les autres, dans notre pays, je pourrais dire en Europe, un intérêt prédominant et vital. Vous me permettrez de m'y arrêter davantage.
J'ai gardé des souvenirs de mon école primaire.
L'ENFANT DES RUES. 30e
C'était dans une ville des Flandres, au fond d'une rue assez déserte ; on y accédait par une grande : porte sombre, mais qui, à peine tournée, ouvrait des visées lointaines sur un beau jardin tout enso- D leillé, Je vois encore les religieuses, avec leurs robes grises et leurs grandes cornettes blanches ; sou- riantes et empressées, elles nous recevaient des mains ‘de nos bonnes et nous conduisaient . dans nos classes. Je vois encore les grands abécédaires pendus au mur, et les tableaux aux couleurs vives, où la création, le déluge, l’histoire de Joseph, le jugement de Salomon, toute l’ancienne bible se déroulait sous nos yeux. Un vieux prêtre, vénéré ne comme un saint, dirigeait cette école et lui avait donné son nom. Parmi les plus lointains souvenirs de ma. vie, après ceux de ma famille, je n’en ai pas de plus doux que celui de ce prêtre et deces bonnes religieuses, de l'une d'elles surtout qui m'aimait & É davantage. Maintes fois, depuis lors, en entendant jeter l'outrage à ces écoles, je me suis demandé
quel germe de fanatisme j'avais bien pu prendre la,
de quelles ignorances on y avait nourri ma petite intelligence, dans quelles voies détournées on y avait engagé ma volonté, et je ne trouve rien. Ah !
pardon! Quand nous avions ‘été bien sages, on
nous conduisait au jardin, et là, plus loin qu'un S pont branlant jeté sur un petit étang aux poissons : 4 d’or, dont on nous faisait grand peur, tout au bout, à gauche, on nous montrait une vieille grange où nous avions défense d'entrer, — pourquoi ? je l'ignore ! — mais pour mieux nous porter à obéir, on la disait hantée par des lutins rouges. Voilà le mal !.. Il est évident que si un homme, durant son enfance, a cru aux lutins rouges, cet homme est nécessairement un esprit de travers et un cœur manqué ! Tout va bien mieux en ce monde, depuis que l'on ne croit plus aux lutins rouges! Pauvres religieuses, quel crime elles ont commis là !
Mais, Messieurs, je passe sur ces souvenirs personnels et je veux prendre la question de plus haut. |
Qu'est-ce que l'école ? et quel est son rôle dans l'éducation morale de l'enfant ? Il y a dans toute
école deux choses : l’enseignement et le maître ; du
maître nous aurons à parler bientôt, ne touchons
our l'heure qu’à l’enseignement.
F Mrés restreint autrefois, l’enseignement de l'école
a pris de nos jours une extension souvent démesu-
rée ; c'est là un des très petits côtés de la question,
1 je n'ai garde de m'arrêter. On y apprend donci à l'enfant, à lire, à écrire, à calculer un peu ;
RE
on lui apprend sa langue maternelle, l'histoire de
sh :
son pays et sa géographie. Pour développer ses
nd 4-1) eu
+ muscles, on l’exerce à tous les mouvements, a tous les pas et à toutes les flexions de la gymnastique.
On lui enseigne même, et je ne le désapprouve pas
Fe 2
DDR, SES LE NL
* .en-règle générale, ces éléments des sciences naturelles que l'on ignore trop souvent dans des cercles plus cultivés. C'est fort bien.
Mais que font ces choses pour son élévation, pour sa formation morale? Rien! absolument rien !.. rien, vous dis-je.
. Tout cela incontestablement orne et enrichit : l'intelligence, mais orner et enrichir l'intelligence
. d’un enfant ce n'est pas élever un enfant, c'est
tout au plus l'instruire... ce qui en somme est fort
peu de chose.
Élever un enfant, c'est le former au devoir, à la justice et à l'honneur ; c’est lui apprendre à vaincre ‘ sa passion et son désir, à étouffer son égoisme, à se
dévouer au bien. C’est arracher une à une, du sein
de son cœur, toutes les racines immondes,que notre déchéance native et -les traditions accumulées du sang y font pousser, vivaces et envahissantes ; c’est semer dans son âme cette graine de vertu, si fine et si rare, qui seule fait les hommes BrANTEES et dignes. |
Voilà ce que c’est qu’élever un enfant.
Eh bien, je voudrais savoir ce que la grammaire,
l'histoire, la géographie, les mathématiques, même
les sciences naturelles ont affaire ici ?
J'en appelle à vous, Messieurs, vous qui dans
vos études avez poussé bien au delà de ces programmes.
Quand vous sentez en vous-mêmes la sollicitation fiévreuse du mal, est-ce la science que vous
appelez à votre aide ?.. Est-ce un théorème de
géométrie, un principe d'analyse, un système de
philosophie naturelle quelconque qui vous fait.
vaincre ? N'est-ce pas folie que de l'imaginer ?
Mon pauvre petit enfant des rues serait bien avancé
avec tout ce bagage-là !
Il faut donc autre chose pour élever l'enfant, car, en vérité, je ne le saurais trop dire, ceci n'est rien. |
si # ÿ
On a mis autre chose au programme de l'école,
On a enseigné autre. Roue aux por enfants : la
morale.
Qu'est-ce que c'est ?
La morale est précisément la science du devoir,
le code de la justice et de l'honneur, l'ensemble des lois qui régissent la conduite de l'homme. C'est :
donc fort bien. Mais qui concevra, Messieurs, une loi imposée à la volonté libre de l'homme, sans concevoir du même coup un Dieu législateur,
maître et souverain de l'homme?.. Qui concevra une loi imposée, toujours à la volonté libre de
l'homme, qui peut lui obéir ou l’enfreindre, sans
concevoir du même coup un Dieu qui la sanctionne et qui, dans sa justice, tôt ou tard, répartit
aux fidèles les récompenses, et les châtiments aux
1 coupables.
On a rêvé cependant re aux. petits
enfants des rues, aux enfants du peuple, une morale,
sans leur parler ni d'un Dieu souverain, ni d'un
Dieu rémunérateur. Vraie morale en l'air, dont
AL . © L'ENFANT DESCRUES, 2000
l'enfant lui-même, si jeune et si naïf qu'il fût, n'au- .
rait pas tardé à rire aux éclats. [1 faut ne pas con-
naître les enfants pour ignorer les profondeurs de …
logique cachées dans leur esprit. Voulez-vous me
permettre deux traits pris sur le vif?
Deux gamins se battent sur les quais, devant
l'Escaut; le plus grand des deux, après quelques
efforts, finit par coucher bas le petit, le serreentre
ses genoux et lui tire les oreilles. C'était affaire de
rire; je m'en étais aperçu, mais un aûtre promeneur,
en habit bleu, s'y méprit et interpellant le vainqueur : « Voulez-vous bien cesser », lui-fit-il avec un geste de menace. Le gamin, effrayé d'abord, leva la tête et lâcha les oreilles, mais aussitôt après,
dévisageant son homme et se rassurant à mesure,
avec une impudence particulière... « Qu'est-ce que cela vous regarde, vous, » lui cria-t-112.. « qu'avezvous à me dire? Passez votre chemin, l’homme à
l’habit bleu. » Je ne vous dirai pas le reste du dis-
cours. Ce fut très long, très pittoresque et d'une
couleur locale parfaite... Sur quoi l'homme à l’ha-
bit bleu, ne désirant ni se colleter, ni subir davantage le flot débordant de cette éloquence d'égout, :
passa son chemin; même je pense qu'il le continua
FRS ; Sr MAN PE
un pas plus rapide. Voilà la morale sans souverain légitime!
Quant à la morale sans sanction, vous en avez tous les jours des exemples. Voyez ces enfants, . occupés à jeter des pierres dans les carreaux d’un monument ou d’une maison abandonnée... Ils savent qu'ils font mal... mais ce n'est point cette connaissance théorique qui les arrête. Soudain paraît un officier de police, c'est la sanction, et tous aussitôt, ramassant leurs sabots dans leurs mains, 4 courent à toutes jambes, en grand silence, les yeux effarés et tout tremblants... jusqu'où? Pas fort + loin... à cent pas le plus hardi s'arrête, puis un second, puis un troisième, puis tous... ils jugent : que les voilà à l'abri de la sanction, et aussitôt, à p: grands cris, avec des huées grossières, ils la persi- . flent et la défient. Si la sanction se retourne et fait É minede les poursuivre, assitôt le silence reprend et la course, en attendant un nouvel arrêt et de nouvelles huées!..
; Et c’est à cet enfant-là que l’on prétend enseigner une loi morale sans un Dieu qui la commande et
qui la sanctionnel!
On a donc fait davantage et un pas de plus vers:
le bon sens. On a voulu enseigner à l'enfant une morale rationnelle appuyée sur Dieu, le souverain maître, comme sur son auteur, sur Dieu, la justice suprême, comme sur sa sanction, mais rien au dela !.. C'est ce que l’on a appelé la morale neutre,
la morale indépendante; neutre entre les religions
positives qui se disputent les croyances de l'huma- :
nité; neutre entre les dogmes révélés dont elles
imposent la foi à leurs fidèles.
Cette morale existe, et je n'ai garde de la traiter
avec dédain; nous-mêmes, prêtres de Jésus-Christ et gardiens de sa doctrine, nous l’étudions dans nos universités et dans nos séminaires ; c'est elle qui fait l'objet de nos cours de philosophie morale
et nous donnons le nom de loi naturelle à l'ensem-
ble de ses préceptes.
Mais, Messieurs, est-ce là la morale qu'il faut à l'enfant? Un de nos philosophes contemporains les plus célèbres, Jules Simon, a écrit un volume
magnifique, où il expose avec un grand charme de
QE Le
style, avec un souffle généreux toujours et souvent
chrétien, les données de la morale naturelle : Ze
Devoir. Lisez ce livre. Ajoutez-y les enseignements qui pourraient s’y rattacher encore, et que le même auteur a disséminés dans deux autres ouvrages :
Diop ligion naturelle et le Travail.
Certes, l'effort de son esprit a été sincère, il a été puissant. Le résultat... presque dérisoire et, . je n'hésite pas à le dire, désespérant. Dérisoire, en
effet.
A part quelques préceptes généraux, vagues,
mais dans leur fond incontestables : fu ne voleras
point, tu ne tueras point, que trouvez-vous là , ? 2
RS PE) Vol LL Een
sinon des lois incertaines et mal définies, abandonnées, qui plus est, à l’interprétation de celui-là même qui doit en porter le joug. Ne l'oublions
IS APR EE ere a AA
pas, c'est l’homme lui-même qui, en lui-même,
SRE EEE
Me ES
doit découvrir cette morale-là... Or, Messieurs,
TES AS ie
soyez tranquilles, si le précepte qu'il cherche doit