L'enfant du carnaval
On était trop occupé pour trouver le moment de me répondre : aussi ne me réponditon pas. et je passai plus loin. Une demoiselle qui n. avait ni blanc ni rouge, et qui aurait paru extrêmement jolie à quelqu'un qui n'aurait pas connu Juliette, était assise sur une banquette. D'autres jeunes gens étaient groupes autour d'elle, ne parlaient pas, et avaient peut-être raison, écoutaient la demoiselle et faisaient bien, car elle parlait avec facilité et avec grâce. Elle ne disait que des riens; mais ces riens, en passant par sa bouche, avaient l'air de quelque chose. J'osai l'interrompre et lui demander où je trouverais M. le semainier. Elle me répondit fort obligeamment que le spectacle allait commencer: que le semainier était très occupé en ce moment; mais qu'il ne tarderait pas à se rendre au foyer. J'entendis en effet le coup de sifflet qui fait monter le rideau. Toute cette jeunesse disparut à l'instant. Je restai seul avec la jolie demoiselle, et elle continua la conversation avec autant d'aisance que si nous nous fussions connus depuis six mois. Elle me demanda ce qui m'amenait au théâtre; je le lui dis. Elle me pria de ne pas m'offenser du silence du semainier.
« ... Nous ne sommes pas, continua-t-elle, dans l'usage de répondre aux auteurs que nous ne connaissons pas. Tant de gens se mêlent à présent d'écrire, que, si on leur répondait, il faudrait un secrétaire uniquement pour la correspondance. Quand on est fait comme vous, on n'écrit pas au semainier, on se montre ; cela lève toutes les difficultés. Venez demain dîner avec moi, nous parlerons de votre affaire ». Je la remerciai, j'acceptai, et je pris son adresse. Un monsieur tout court, tout rond, tout chamarré d'or, entra de la manière la plus bruyante, s'avança les bras ouverts vers ma jolie demoiselle, lui dit cent platitudes, plus lourdes les unes que les autres, riait tout seul de ses balourdises, et finit par lui demander à demi-voix si on pouvait lui proposer un souper et cent louis. « Venez demain chez moi avec cette figure-là, répondit-elle en me montrant, et je vous en donnerai deux cents. — Ce jeune homme vous intéresse, poursuivit le gros monsieur, on lui fera avoir de l'emploi. A propos, on dit votre nouvelle loge charmante ; faitesmoi donc voir cela. »Et il la prit par la main, et elle le suivit, et me laissa là. Je sortis étonné de ce que j'avais vu et entendu. C'étaient des usages, des mœurs, un jargon, des gestes qu'on ne trouve que dans un foyer.
M. le curé, qui probablement avait trouvé Juliette de son goût, était encore en tête-àtête avec elle quand je rentrai. Sa physionomie était très animée : cela me déplut. Je ne le saluai pas, je ne répondis pas à ce qu'il me dit, il s'en alla, et fit bien, j'allais le mettre dehors par les épaules. Je grondai la mère Jacquot ; elle protesta que cette fois-ci le curé s'était introduit lui-même. Juliette me dit la même chose en ajoutant
que ces visites commençaient à lui déplaire autant qu'à moi. J'en conclus que le curé s'était écarté des fonctions de son ministère, et je me promis bien d'éclater s'il reparaissait encore.
Le lendemain je me disposai à me rendre chez ma jolie demoiselle. Je prenais mon manuscrit, et Juliette me disait adieu avec une tristesse qui ne lui était pas ordinaire.
— Qu'as-tu, ma bonne amie?
— Rien, Happy.
— Pourquoi me tromper?
— Je pense, puisque tu veux que je te le dise, que ces aames-là sont quelquefois plus dangereuses que les Muses pour une femme sensible.
— Tu te rends bien peu de justice! Quand on a aimé Juliette, on ne peut plus aimer personne.
Je l'embrassai, et je partis.
Je fus reçu comme quelqu'un qu'on attendait avec impatience. On me dit qu'on avait arrangé ma lecture pour le surlendemain. Là-dessus je tirai mon manuscrit.
« Il est inutile que je vous entende, me dit-on. Un joli homme ne peut faire que de jolies choses. D'ailleurs je serai à la lecture générale. Asseyons-nous, et parlons de vous. •> Je m'aperçus bientôt que tout son esprit était en mémoire et en mines, et je la trouvai moins jolie. Elle voulut jouer l'ingénuité et le sentiment, et je ne vis plus que des grimaces, une gorge qui cherchait à se produire, un œil qui voulait être tendre, et qui n'était que libertin. L'illusion se dissipa à l'instant. Ma jolie demoiselle ne fut plus qu'une femme très ordinaire. Elle avait cessé de m'intéresser, et je parlai peu; je l'intéressais beaucoup, et elle ne tarissait pas. Elle avait les mains très remuantes; elle en était à mon jabot, et ne paraissait
pas disposée à s'arrêter en si beau chemin. On me tira d'embarras en annonçant qu'on avait servi. Nous passâmes dans' la salle à manger, et pour me désennuyer je goûtai de tous les plats. « Je suis au désespoir de vous traiter aussi mal; mais ma cuisinière est en couches; ma femme de chambre, qui me coiffe, ne peut pas se salir les mains; mon cocher, qui cuisine assez bien, n'aime pas à se mêler de cela, et mon jockey n'y entend rien. J'ai fait venir de chez le restaurateur, et on le voit aisément : tout est mauvais et nous sommes servis en terre d'Angleterre. Je ne mange avec plaisir que dans la vaisselle plate. » Dix ans après elle allait de théâtre en théâtre quêter des représentations à son bénéfice. Il faut pour consoler un peu les femmes honnêtes du luxe impertinent de ces demoiselles et des petits sacrifices qu'elles font à la vertu.
Après le dîner, elle me fit passer dans son boudoir, qui était d'une élégance, d'une fraîcheur!... cela lui coûtait si peu! Elle renouvela l'attaque avec une chaleur qui m'effraya. Je pensai à ma comédie, je ne voulus pas la brusquer; mais je ne savais plus comment me défendre. Je me défendais cependant, et elle s'en aperçut à la fin. Elle me repoussa tout à coup, et s'éloigna ellemême en criant : « Il faut avouer qu'il y a des hommes qui ont bien peu d'éducation, et des hommes bien stupides, bien maussades, bien... » L'apostrophe me piqua, et je lui dis en prenant mon chapeau : « J'ai une femme infiniment plus jolie que vous, infiniment plus sensible que vous, infiniment plus honnête que vous: et je ne veux pas de vous. »
Je me repentis, quand je fus dans la rue, de m'être exprimé aussi crûment. On pouvait se venger de mes rigueurs sur ma co-
médie. Mais ce qui était dit était dit : il n'y avait plus de remède.
Je racontai cette scène à Juliette. Elle commença par en rire, et, après un moment de réflexion, elle m'embrassa avec une tendresse inexprimable. Oh! je les lui rendis, ses caresses!... c'est auprès d'elle que je retrouvais mon cœur.
Je fus au théâtre à l'heure indiquée pour ma lecture. Une partie de mes juges était mblée. On voulut bien répondre à ma profonde révérence par une légère inclination de tête. On continua à parler de choses indifférentes, et on ne me fit pas l'honneur de m'adresser la parole. J'attendis une grande demi-heure, et je demandai d'une voix timide si on n'aurait pas la bonté de m'entendre. Un de ces messieurs me répondit, en se tournant à moitié, qu'on attendait quelqu'un, et je me tus. Après une autre demi-heure parut un autre monsieur, qui venait de déjeuner au bois de Boulogne. Il demanda pardon à ses camarades de les ir fait attendre, me regarda d'un air de
Î)rotection, et messieurs ses camarades et ui s'assirent autour d'un tapis vert. Monsieur le semainier m'invita de la main à m'approcher. Je cherchais des yeux la demoiselle de la veille. Elle avait fait dire qu'elle ne viendrait pas à la lecture. Je sentis que j'avais perdu ses bonnes grâces, je m'en moquai, et je lus. On m'écouta avec un imperturbable sang-froid; et quand j'eus fini, on me pria de passer dans la pièce voisine, où monsieur le garçon de théâtre en chef eut l'honnêteté de causer familièrement avec moi, pendant qu'on prononçait sur mon sort. Je rentrai enfin, et monsieur 'le semainier me lut les bulletins avec la gravité et l'importance d'un premier président qui prononce un arrêt. Il m'annonça pour ré-
g PIGAULT-LEBRl'N
sultat que j'étais reçu à corrections. Monsieur l'amoureux, qui n'aimait que les rôles légers, voulait que je retranchasse du sien tout ce qui était raisonnement. Mademoiselle l'amoureuse n'était bien que dans les détails, et son rôle était tout sentiment. Monsieur le comique ne se souciait pas des valets honnêtes gens, et le mien était d'une probité fatigante, etc., etc. Chacun demandait des changements différents; et pour contenter tout le monde, il aurait fallu refaire ma pièce. Je défendis mon ouvrage, je motivai ma défense, et monsieur le semainier m observa que les jugements du comité étaient sans appel. Il m'avertit même qu'en me soumettant aux corrections prescrites, je ne pouvais pas espérer d'être joué avant deux ou trois ans. Je me fâchai alors, bien que je ne fusse qu'un auteur; je remis mon manuscrit dans ma poche, et je quittai le co'niié comme il m'avait reçu, d'un air qui frisait l'impertinence. Je ne faisais au moins qu'user de représailles. Pauores talents, nomme on vous humilie! Et messieurs les comédiens se plaignent qu'on les sifile; et mesdemoiselles les comédiennes se plaignent quand messieurs les journalistes ne les flagornent pas! Oh! les drôles de gens que ces gens-là!
J'allai conter ma mésaventure a M. Cauleau. « Je vous l'avais prédit, me répondit-il. Vous ne m'avez pas cru, vous en portez la peine. Voyons cependant s'il n'y a pas quelque moyen de vous produire dans le monde littéraire. » Et il me conduisit chez Monvel.
Monvel venait d'entrer au théâtre du Palais-Royal, et le public, qui n'était pas encore très bête, savait apprécier Monvel. Il nous reçut parfaitement, et cela ne m'étonna point. Homme de lettres distingué, il n'avait
besoin d'humilier personne pour se faire valoir. Il parcourut mon manuscrit, et me dit :
« Il y a peut-être quelques petites choses à retoucher, mais vous avez du génie, et en travaillant vous irez loin. Repassez demain, et j'espère vous annoncer quelque chose de satisfaisant. » Je ne manquai pas au rendezvous. Monvel m'apprit que ma pièce était reçue, qu'on copiait les rôles, qu'on allait me mettre en répétition; il me présenta, au nom des entrepreneurs, un mandat de cinquante louis sur le caissier du théâtre. C'était bien peu si je réussissais, c'était beaucoup si je ne réussissais pas. Je signai l'abandon absolu de mon ouvrage, et je pris le mandat. Je priai Monvel de régler ma distribution, de diriger les répétitions. Il me le promit de la meilleure grâce du monde, et fit plus encore qu'il ne m'avait promis.
Déjà ma pièce était sur l'affiche : déjà je palpitais d'aise en lisant l'affiche; je courais de rue en rue pour le seul plaisir de lire l'affiche; si quelqu'un s'arrêtait à côté de moi, il me semblait qu'il voyait sur mon front que j'étais l'auteur de la pièce nouvelle, et je courais à un autre coin de rue lire encore une autre affiche.
La veille du grand jour, j 'extra vaguai tout à fait. Juliette, toujours maîtresse d'elle-même, n'éprouvait que de l'inquiétude. Cette nuit-là nous ne dormîmes point. Nous répétions les morceaux qui devaient exciter l'enthousiasme; nous glissions sur ceux dont nous étions moins sûrs, et nous nous flattions qu'ils passeraient à la faveur du talent des acteurs. Le jour parut enfin. Nous nous levâmes, parlant comédie; nous déjeunâmes, parlant comédie, et toute la journée nous ne rêvâmes que comédie. Dès deux heures, nous nous habillâmes aussi bien
que le permettaient nos moyens : il nous semblait hâter le temps en courant au-devant de lui. Nous arrivâmes au théâtre du Palais-Royal. Les portes n'étaient pas encore ouvertes, et nous entrâmes dans un café voisin. Les amateurs, les cabaleurs y étaient réunis. Les uns approuvaient l'émulation des acteurs de ce théâtre; les autres les blâmaient d'oser jouer des pièces en cinq actes (c'était la première). J'entendais tout cela, et j'étais sur les épines. Juliette prit mon bras, et me fit faire quelques tours de Palais-Royal. Deux fois je la ramenai à la porte du théâtre: deux fois nous la trouvâmes fermée. Cette malheureuse porte ne s'ouvrait pas-, les horloges ne marchaient pas; mon sang bouillonnait. On ouvrit enfin, et nous nous cachâmes aux quatrièmes loges. Tous ceux qui se plaçaient autour de nous ne parlaient que de la pièce nouvelle. « Une pièce en cinq actes ici ! disait l'un. — C'est trop plaisant, répondait l'autre. — Cela sera détestable, ajoutait un troisième. » Je sentais des mouvements de colère; je me levai pour imposer silence à ces messieurs: Juliette me regardait, me souriait, et je me calmais.
" Je comptais les minutes. On alluma le lustre; une heure après on monta la rampe; une demi-heure après les musiciens nous déchirèrent les oreilles en s'accordant; enfin on leva le rideau. Le cœur me battit... Je repoussais jusqu'à la main de Juliette. La pièce commença. Au plus léger murmure ma tête se perdait; le plus faible applaudissement me ramenait à l'espérance. Quelle situation! et on peut faire des vers, et on peut se faire iouer! Le premier acte finit. On se moucha beaucoup au commencement i'l. Une scène bien bien dé-
iicL^e, bien filée, fut unanimement applau-
die. La figure de Juliette s'épanouit, et mon cœur se dilata. La scène suivante était faible. Quelques mots de mauvais goût furent suivis de ah! ah! Juliette pâlit, et je tremblai. Le second acte passa encore. Au milieu du troisième, quelques coups de sifflets honteux partirent, de différents côtés du parterre. L'orage se formait, il grossissait, tout annonçait une explosion terrible. Un habitué du" théâtre eut la maladresse de crier à bas la cabale. Aussitôt on siffla de tous les coins de la salle, on siffla jusque dans mes oreilles. J'étais furieux; je tempêtais, je jurais, je voulais tomber sur les siffleurs.
— Phèdre est tombée, me dit Juliette, et tu ne sais pas prendre ton parti!
Je trouvai quelque consolation à partager les disgrâces d'un grand homme, et j'appelai à la postérité du jugement de mes contemporains. Cependant les sifflets allaient leur train, les acteurs ne s'entendaient plus. Monvel voulut bien dire au public que l'ouvrage était d'un jeune homme qui n*avait besoin que d'être encouragé. On applaudit Monvel, et on continua de siffler le jeune homme. Michot, qui ne gâte pas le public, lui lit la grimace; et le public, idolâtre de Michot, applaudit sa grimace, et se remit à siffler impitoyablement. Les paix là, les à bas le rideau, achevèrent de m'étourdir. Le rideau tomba enfin, et ce fut le coup de mort. Je ne vis, je n'entendis plus rien que ma bonne, ma sensible Juliette, qui m'entraînait en me disant :
— Si tu avais réussi, je ne t'aimerais pas davantage. Tu es tombé, et tu sais bien que je ne t'aimerai pas moins. Viens, mon ami, viens. Le vrai bonheur est chez toi; c'est là que tu vas le retrouver.
L'air me saisit, et je me trouvai mal. Elle
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me fit porter chez la personne à qui Abell adressait nos lettres, et qui demeurait à l'entrée de la rue Richelieu. On nous remit un paquet qui était arrivé depuis trois jours. Il renfermait des lettres de change
Sour cinquante mille livres et l'assurance 'une pareille somme dans le courant du mois.
— Tu n'auras plus besoin d'écrire, me dit Juliette en pleurant de joie.
— Tu ne craindras plus la misère, lui répondis-je en la serrant dans mes bras.
Nous fîmes venir un fiacre et nous retournâmes chez nous. Je jetai au feu mes brouillons, ce qui me restait de papier, et jusqu'à mes plumes. J'arrachai la vieille tapisserie, et je la jetai par la fenêtre. Je soupai assez gaiement pour un auteur tombé. Juliette m'avait fait oublier mon rendezvous au bois de Boulogne; elle me fit oublier ma chute : j'oubliais tout auprès d'elle, hors Juliette et mon amour.