‹ L'enfant du carnaval (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · JE L'AI PERDUE · texte numérisé non relu

JE L'AI PERDUE

Parfaitement guéri de la manie d'écrire, bien décidé à me livrer à des occupations moins périlleuses et peut-être plus utiles, je réglai avec Juliette l'emploi des fonds que j'allais toucher et de ceux que nous attendions. Nous devions acheter une maison et une cinquantaine d'arpents à dix ou douze lieues de Paris. Nous ne craindrions là ni la police, ni le couvent, ni le parterre, ni les journalistes. A la fin de l'année, nous nous confierions au curé du lieu, s'il était vieux, et surtout raisonnable. Nous nous soumettrions à ce qu'il nous prescrirait pour assurer la fortune de Juliette à l'enfant chéri qu'elle

allait me donner, et à ceux qui très probablement suivraient celui-ci La maison devait être petite, mais d'une extrême propreté. Une cuisine, une salle manger et un salon d'été en bas, trois ou quatre chambres en haut, voilà tout ce que nous voulions, voilà tout ce qu'il nous fallait. Des papiers agréables et frais, des meubles simples, mais d'une forme élégante, la gaieté, la paix et le bonheur devaient en décorer jusqu'au moindre réduit. Dans la partie la plus reculée du haut serait une chambre où personne au monde n'entrerait que Juliette et moi. Des jalousies et des doubles rideaux; un enfoncement, fermé par une draperie, qui cacherait un lit de repos : au plafond, des Amours, à qui la Constance couperait les ailes ; entre les deux croisées, des gradins chargés des fleurs les plus odoriférantes de chaque saison; sur un guéridon, ÏArt d'aimer de Bernard, les Saisons de Saint-Lambert, la Nouvelle Héloîse, les Lettres sur la mythologie, tel devait être l'ameublement du temple du mystère. C'est moi qui arrangeais tout cela, et Juliette m'écoutait avec un intérêt!... Elle me souriait avec une complaisance !... Non, jamais on n'aima comme Juliette; jamais on ne fut aimé comme elle.

Le jardin devait réunir l'utile à l'agréable, sans arrangement symétrique. Des allées sinueuses, bordées indifféremment de lilas, de pommiers, de chèvrefeuilles, d'acacias roses, de pruniers, de pampres, de peupliers, devaient conduire d'un plant de légumes à un parterre. Du parterre, on arriverait à une salle verte, formée par les branches entrelacées de quelques tilleuls, sous lesquels on trouverait des bancs de gazon. Plus loin des légumes encore. Après les légumes, un boulingrin fermé par une

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haie de rosiers. Au bout du boulingrin, la balançoire et le jeu de boules; puis une prairie, où l'œil s'arrêterait sur un ruisseau qui tourne, retourne, et s'éloigne à regret du gazon que Juliette a foulé. C'est là qu'une vache et une chèvre paissent tranquillement le lait qui se convertit en fromage sous les doigts délicats de mon amie. C'est là que la mère Jacquot portera notre enfant, qu'il se roulera, que ses petits membres s'étendront; c'est là que nous sourirons au premier pas de l'enfance. D'aimables voisins partageront nos loisirs: d'honnêtes gens dans la médiocrité partageront notre aisance; l'infortuné respirera chez nous l'oubli de ses malheurs.

Quand nous eûmes fini notre petit roman, je sortis pour aller présenter mes lettres de change à l'acceptation. J'étais tellement occupé de nos futures possessions, que j'avais oublié nos effets dans le secrétaire, et je ne m'en aperçus que lorsque je fus arrivé à la porte du banquier. Je retournai; et le curé, qui vraisemblablement épiait mes moments d'absence, était déjà chez nous.

— Monsieur le curé, lui dis- je d'un ton très ferme, nous n'avons besoin ni d'aumônes, ni de consolations, ni de conseils. Vos fréquentes visites sont au moins indiscrètes. J'espère que celle-ci sera la dernière, et que vous ne me forcerez pas à vous parler un langage qui répugnerait à ma délicatesse, autant que vous souffririez à l'entendre.

Il sortit sans répondre un mot, et il me lança un regard furieux.

— Je ne doute pas, dis- je à Juliette, que cet homme ne soit venu souvent ici pendant que je suivais mes répétitions.— Trop souvent, me répondit-elle. Je connais votre vivacité, je sais combien ces gens-là sont à craindre, et je me suis tue. — Et de quoi

vous parlait-il? — De moi. — Il vous aime! — Je le crains. — Le scélérat! il payera cher son audace. — Modérez-vous. — Que je me modère! — Il le faut. — Je ne le puis. — Nous avons des ménagements à garder. — Avec le vice ! — Avec l'homme vicieux. — Il n'est que méprisable. — Le clergé est puissant. — Je retourne chez notre banquier. Je payerai l'escompte qu'il voudra pour toucher sur-le-champ le montant de tes effets. Nous sortirons de Paris demain, ce soir, à l'instant même. Nous nous enterrerons dans un déserf, et nous éviterons les hommes. Ils îe voient tous avec mes yeux. Ta beauté les séduit, ta douceur les attire, ta vertu les irrite. Fuis, fuis avec moi, ou je ne réponds pas des excès où je pourrais me porter.— Ordonne, me répondit-elle avec ce ton pénétrant qui ne la quittait jamais, Juliette est toute à toi : elle se plaira partout où tu seras avec elle.

L'honnête banquier, à qui je laissai entrevoir des besoins, m'escompta ma somme à un demi pour cent. Je fis porter notre argent chez le correspondant dont Abell m'avait garanti la probité. Ce fut une inspiration.

Je revenais. J'étais au haut de la rue de la Harpe, lorsque j'aperçus le curé et la mère Jacquot qui causaient avec beaucoup d'action. Ils étaient à demi cachés par les voitures de louage qui couvrent en partie la place Saint-Michel. Je me glissai moi-même entre ces voitures pour entendre une conversation à laquelle était peut-être attaché le sort de ma vie entière. Je ne pus approcher sans être découvert. Un cocher voulait me conduire au Bourg-la-Reine, un autre à Villejuif. Le curé tourna la tète, me reconnut, et s'éloigna. J'interrogeai la mère Jacquot. Elle était allée au marché, et le

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curé l'avait suivie. Il lui avait fait cent questions différentes. A la vérité , elle n'avait pas osé précisément mentir; mais elle croyait aussi n'avoir pas répondu un mot qui pût nous compromettre. D'ailleurs, je devais être tranquille : le curé était un excellent homme, qui ne voulait que notre bien, car il l'avait dit. Je conclus de cet exposé que la mère Jacquot avait parlé sans s'en douter; que le curé savait tout, et que je n'avais pas de temps à perdre. Je r;ourus aux diligences. Je lus : Bureau pour les vilks de Lyon, etc., et j'arrêtai deux places à la voiture qui partait pour Lyon le surlendemain. Je résolus de laisser la mère Jacquot à Paris, pour n'être plus exposé aux effets de son indiscrétion, et je retournai près de Juliette, bien décidé à ne pas la quitter d'un moment.

Dans le courant de l'après-midi, je reçus une lettre dont l'écriture m'était inconnue, et qui me parut même contrefaite. Elle était signée d'un autre banquier, qui demeurait, disait-il, à la Ghaussée-d'Antin. Il était en correspondance avec M. Abell. Il avait su par lui que la fille de milordTillmouth était mariée à Paris; il s'était empressé de demander son adresse à Londres pour lui remettre deux cent mille livres que milord n'avait pas touchées encore lors de sa catastrophe, et qui, par conséquent, n'avaient pu être saisies par le gouvernement. On ajoutait que, de peur de se compromettre, on ne remettrait cette somme qu'à Juliette ou à moi en personne; qu'il suffirait pour nous faire connaître de présenter une des lettres de M. Abell, et qu'on nous attendait l'un ou l'autre, le lendemain, à dix heures du matin.

Nous trouvâmes extraordinaire et même invraisemblable qu' Abell eût commencé par

faire mention de nous dans des lettres d'affaires, qu'il eût ensuite donné notre adresse aussi légèrement. Il nous parut étonnant que sa dernière lettre ne dît rien d'un objet au^si intéressant. Nous pensâmes que si cette somme était effectivement demeurée tntre les mains du banquier, la lettre de change avait dû être trouvée dans les papiers de milord à la levée des scellés. Nous ne concevions pas que ce banquier ne parlât point de cet effet, qui pouvait seul lui servir de décharge. D'ailleurs, il ne paraissait pas probable qu'un homme qui agissait contre les intérêts du gouvernement entrât dans ces détails dans une première lettre, qui pouvait, à la rigueur, tomber dans des mains étrangères. Il eût été plus naturel et plus simple de se borner à m'inviter de me rendre chez lui pour y prendre communication d'un objet important. Nous soupçonnâmes qu'on nous tendait un piège, et nous résolûmes de ne sortir de chez nous que pour monter dans la diligence.

Dans le courant de la journée nous fîmes de nouvelles réflexions. Il n'était pas impossible que l'homme chargé d'aller recevoir les fonds de milord fût, au moment de sa mort, porteur de cette lettre de change, et que ne sachant à qui la remettre à Paris ni à qui la renvoyer à Londres, il l'eût déposée chez le banquier lui-même, que des correspondances étendues mettaient à portée de prendre des informations nécessaires. Il n'était pas impossible que ce banquier en m'écrivant eût oublié déparier de cette lettre de change. La somme était trop considérable pour être sacrifiée à un premier mouvement de défiance, qui pouvait n'être pas fondé. Enfin, nous arrêtâmes que nous prendrions au moins quelques éclaircissements préliminaires.

J'envoyai acheter un alnianach royal, et j'y trouvai en effet le nom et l'adresse portés sur la lettre que j'avais reçue. Cela me rassura un peu. Cependant, comme on pouvait avoir pris dans ce même almanach cette et ce nom. j'écrivis sur-le-champ au banquier, pour m'assurer que la lettre fût de lui et lui annoncer qu'alors je me rendrais le lendemain à son invitation. Juliette m'observa que le banquier avait des craintes, et que ne connaissant pas mon écriture, peut-être il ne répondrait pas. Elle ajouta que pour le convaincre il serait bien de mettre une des lettres d'Abell dans la mienne. Je suivis ce conseil, j'envoyai chercher un commissionnaire, et je lui recommandai de ne remettre mon paquet qu'au banquier luimême. Je ne voulu.-? pas me servir de la mère Jacquot. Je connaissais son bon cœur; mais on pouvait la suivre encore, la faire parler et j'avais tout à craindre de sa simplicité et des desseins de son curé.

Une heure et demie après le commissionnaire revint et me rapporta mon paquet. Le banquier était sorti, et on lui avait dit que le cabinet fermait tous les jours à quatre heures. Le lendemain à huit heures du matin, je reçus une seconde lettre dans laquelle on m'engageait à ne pas manquer l'heure indiquée, parce qu'on avait reçu la veille la nouvelle d'une faillite considérable à Bordeaux, qu'on montait en chaise à midi, et qu'on ne reviendrait à Paris qu'après l'arrangement de cette affaire qui pouvait traîner en longueur. Pendant que je lisais, une bonne femme, qui demeurait dans notre ancienne maison de la rue Saint- Victor, vint prier la mère Jacquot à déjeuner avec elle. Je la pressai moi-même d'accepter : j'étais sûr qu'elle y passerait la matinée et que le curé ne profiterait pas de mon absence pour

tirer d'elle de nouveaux éclaircissements, dans le cas où il lui serait resté quelque chose à apprendre. Je priai Juliette de fermer la porte à double tour, et de n'ouvrir à personne avant mon retour.

Je courus à la Chaussée-d'Antin. Je me présentai chez le banquier, je lui fis part de l'objet qui m'amenait chez lui; je me nommai, je lui mis sous les yeux toutes les lettres d'Abell : il m'écoutait d'un air étonné. Il me répondit que jamais il n'avait eu de fonds à milord, quil ne connaissait pas M. Abell, et qu'il ne m'avait point écrit.

Je sortis précipitamment, je me jetai dans un fiacre, je donnai six francs au cocher .et je le conjurai d'aller à toutes jambes, hn moins d'un quart d'heure je fus chez moi. Tout était parfaitement tranquille dans le quartîer. Je demandai à un boulanger, qui demeurait au rez-de-chaussée, s'il n'y avait rien de nouveau. >< Pas ia moindre chose », me dit-il, et je montai. J'entendis la voix de Juliette : je m'arrêtai, je prêtai l'oreille. « Il est affreux, disait-elle, qu'un homme de votre ministère abuse de son crédit pour persécuter des malheureux qui ne l'ont point offensé. »

« Finissons, reprit le lâche curé. Je ne suis pas venu ici pour discuter. Je vous ai déclaré mes vues, prêtez-vous-y. Je suis maître de votre secret, et je vous punirais d'oser me résister. » Ma fureur n'eut plus de bornes: je cherchai la clef, elle était en dedans. D'un violent coup de pied j'enfonçai la porte, je saisis une bûche, je tombai sur le traitre et je le conduisis à grands coups jusqu'au bas de l'escalier. Je remontai, je mis la tête à la fenêtre, et je vis ce malheureux marchant difficilement, mais d'un air parfaitement calme. Son regard composé se portait partout. Il avait ces manières affec-

tueuses et douces que ces gens-là affectent avec tant de vérité, et qui ont fait tant de victimes! « Sortons d'ici à l'instant, dis-je à Juliette, sortons. Peut-être dans une heure il ne sera plus temps... C'est moi qui t'ai perdue; sans mon coupable amour, tu te serais rendue aux vœux de ton père ; il ne serait pas entré dans ce fatal café. Il vivrait riche, considéré, heureux; tu partagerais sa félicité, tu ferais celle de l'homme estimable dont j'ai peut-être empoisonné la vie. Tu ne serais pas en butte aux persécutions d'un infâme; tu ne serais pas réduite à chercher un asile, que tu ne trouveras peut-être pas. Je suis un malheureux... J'ai manqué à ton père : le ciel est juste, il me punit.

— Et toi aussi tu me tourmentes? Que deviendrai-je, si tu te joins à nos persécuteurs?

Et cent baisers, mille baisers me fermèrent la bouche, et me rafraîchirent le sang. Je l'avais affligée; je lui demandai pardon. Mes larmes coulèrent; elle ne pensait qu'à les essuyer.

— Sortons, répétai-je, sortons.

— Sortons, répondit Juliette.

Je pris un papier. Nous signâmes une donation de nos effets à notre gouvernante, en reconnaissance des services qu'elle nous avait rendus. Nous prîmes un peu de linge, et nous descendîmes. Je remis la clef de la porte au boulanger, je le priai de la rendre à la mère Jacquot, et de lui dire qu'elle trouverait sur la table un papier qui la concernait.

Nous marchâmes par des rues détournées jusqu'au bord de l'eau. Nous la passâmes vis-à-vis le Jardin du Roi, nous traversâmes l'Arsenal, nous prîmes le boulevard, et nous allâmes sans nous arrêter jusqu'à la porte Saint-Martin. Juliette était fatiguée. Nous

entrâmes dans un café; nous nous mîmes à une table écartée, et nous parlâmes à voix basse du péril nouveau auquel nous étions exposés. Je lui reprochai doucement d'avoir ouvert sa porte. Elle avait balancé; mais le curé avait, dirait-il, un avis important à lui donner. Il venait lui prouver que son affection était pure et vraie, et elle l'avait reçu. L'innocence a tant de peine à soupçonner le crime! Juliette voulait que nous allassions passer dix ou douze heures, qui devaient s'écouler encore avant notre départ pour Lyon, chez le correspondant d'Abell. Je lui observai qu'il ne savait absolument rien de nos affaires, que nous ne pourrions pas nous dispenser de lui tout avouer, et nous venions d'éprouver le danger des confidences.

— Ne nous fions qu'à nous de notre sûreté, ajoutai-je, cherchons une chambre garnie; arrêtons-la, et restons-y jusqu'au moment où nous monterons en voiture.

Notre correspondant nous fera tenir nos fonds à Lyon, à l'adresse que nous lui indiquerons. Si nous jugeons nécessaire de quitter enfin la France, nous nous retirerons en Hollande ou en Suisse, et nous y exécuterons le projet d'établissement que nous avions formé pour les environs de Paris.

— Oui, me disait Juliette, nous passerons en Suisse. Nous achèterons un petit bien près du lac de Genève, vers Lausanne ou Vevey. Nous verrons les rochers de Meillerie : cela doit être doux à voir.

Nous sortîmes du café. A l'entrée du faubourg Saint-Honoré, je vis un écriteau.

Nous demandâmes le propriétaire de la maison. Je lui dis que nous arrivions de Calais par la voiture publique, que nous allions nous fixer à Versailles; mais que nous voulions avoir un pied-à-terre à Paris, où

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nos affaires et la curiosité nous amèneraient quelquefois. Il nous fit voir ses chambres. Nous eûmes l'air de les examiner. Nous en trouvâmes une charmante et nous payâmes la quinzaine. Notre hôte nous demanda notre nom pour l'inscrire sur livre; je lui donnai le premier qui me passa par la tête. Il me demanda où nous avions notre sac de nuit; je répondis qu'il était chez un ami qui nous donnait à souper ce même soir; que je le rapporterais avec moi. et que le lendemain j'irais retirer mes malles. Il nous crut, nous salua et son.

Mon premier soin, quand nous fûmes seuls, fut de déchirer les lettres d'Abell. Elles désignaient le lieu où j'avais déposé notre petite fortune. Si, par un malheur que cependant je ne prévoyais pas, nous as arrêtés, on ne manquerait pas de nous dépouiller de cette dernière ressource: il était bon de penser à tout.

J'envoyai chercher quelque chose chez le traiteur. Nous dînâmes très tranquillement. Dans six heures nous devions quitter Paris; nous étions dans une sécurité parfaite.

Sept heures sonnèrent.

— Bientôt, dis-je à Juliette, la nuit sera close et nous sortirons. C'est une voiture désagréable qu'une diligence. On y entend souvent ce qu'on ne voudrait pas écouter, on ne peut pas s'y dire ce qu'on aurait tant de plaisir à entendre. Ajoutons à cela le désagrément de quatre jours de route, sans un moment de tête-à-tête... Oh! c'est bien long! c'est bien dur!... Ce temple du mystère, que je dois arranger un jour, n'est-il pas partout où nous sommes? Est-il un coin de l'univers où le Dieu que nous servons ne sourit à notre hommage? Est-il un coin de l'univers où on ne puisse trou-

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ver le bonheur? Nous le trouvâmes dans cette chambre où nous ne faisions que passer. Hélas ! c'était la dernière fois : nous étions loin de le prévoir.

Nous arrivâmes aux diligences. Déjà les voyageurs qui devaient partir avec nous étaient rassemblés; déjà chacun présentait le reçu de sa place; déjà les chevaux étaient dans la cour : on allait les mettre à la voiture. Un jeune commis passa près de moi et me donna un coup de coude en me jetant un coup d'œil expressif. Je le suivis dans le magasin.

— N'est-ce pas vous, me dit-il, qui vous nommez Happy?

— C'est moi-même.

— Sauvez-vous, vous allez être arrêté.

Un inspecteur de police accompagné d'un piètre, est venu cette après-midi demander communication des feuilles d'enregistrement : il s'est arrêté à votre nom avec un rire malin qui ne m'est point échappé.

Je rentrai dans le bureau; je tirai Juliette par sa robe.

— Vite, lui dis- je à l'oreille, vite, éloignons-nous.

A l'instant, le curé, suivi d'une vingtaine de misérables aussi vils que lui, entra, et s'écria en montrant Juliette :

— La voilà celle qui veut se soustraire aux ordres respectables du gouvernement.

Le voilà celui qui l'a plongée dans le libertinage et qui maltraite les ecclésiastiques qui veulent la remettre dans la bonne voie.

Je le pris à la gorge, je 1 étouffais : on se jeta sur moi et on me saisit. J'étais extrêmement vigoureux : je renversai deux ou trois de ces drôles et je gagnai la cour. On mettait Juliette dans un fiacre; je précipitai le cocher de dessus son siège et je sautai à

la portière. Je tenais la main de Juliette, ses cris multipliaient mes forces, et, malgré la supériorité du nombre, je croyais la sauver une seconde fois. On me prit par les cheveux, et on me renversa sur le pavé. Deux hommes serraient chacun de mes membres et pouvaient à peine me contenir. Le fiacre, qui recelait tout ce qui me faisait aimer la vie, tout ce qui m'y avait jusqu'alors attaché, ce fiacre s'éloigna. Je tombai dans un accès de fureur qui m'ôta enfin la connaissance, et je me trouvai, en revenant à moi, à la merci de mes oppresseurs. J'étais dans un corps de garde, observé de très près, parce qu'on avait ouvert la croisée pour me donner de l'air.

Je fis aussitôt une réflexion qui me décida à paraître résigné. Juliette n'a plus d'espoir qu'en moi, me dis-je en moi-même. On ne peut l'avoir conduite qu'aux Dames anglaises, et je la délivrerai. Mais il faut me posséder et ne pas prolonger ma détention par des violences inutiles. J'affectai une modération bien éloignée de mon caractère; je parlai à mes gardes avec une douceur qui ne diminua rien de leur vigilance, mais qui les détermina à quelques égards. Je cherchai dans ma poche une tabatière que je n'avais jamais eue. Je me plaignis de l'avoir perdue, et je priai un soldatde m'aller chercher du tabac et une autre boîte.

L'inspecteur n'avait pas d'ordre contre moi. Il ne voulait pas me remettre en liberté; il craignait de se compromettre en m'envoyant en prison, et il était allé prendre des instructions dans les bureaux de la police, lorsque le soldat revint avec une tabatière et du tabac. J'étais en face de la croisée, assis entre deux hommes du guet, qui observaient jusqu'à mes moindres mouvements. Je prenais quelques prises en dé-

roulant le cornet. Tout en causant, j'avais l'air de vider le tabac dans la tabatière, et je le versais dans mes mains. Tout à coup je me levai et j'aveuglai à la fois mes deux gardes. Ils crièrent, trépignèrent; on accourut du fond du corps de garde; j'étais déjà sauté par la fenêtre. Le factionnaire voulut m'arrèter. Je lui arrachai son fusil, je le jetai à terre d'un coup de crosse, je jetai le fusil après lui, et, en deux sauts, je fus à la place de la Victoire. Je courus toute la rue Neuve-des-Petits-Champs: je m'arrêtai près la barrière des Sergents, et je suivis la rue Saint-Honoré au petit pas. J'arrivai à la chambre garnie que j'avais arrêtée, et je m'y renfermai. C'est là que je pensai à mon malheur; c'est là que je le sentis dans toute son étendue.

Je regardai autour de moi... j'étais seul. Ce lit, où quelques heures auparavant... J'étendais les bras, l'œil fixe, la poitrine gonflée; j'appelais Juliette; elle ne répondait plus au cri de ma douleur. Je la voyais au milieu d'une troupe de femmes, prévenues par la calomnie, qui allait haïr, condamner, persécuter la vertu. J'entendais crier les verrous, les gonds rouilles des portes, je les entendais se fermer sur Juliette; j'entendais ses sanglots ; je la voyais invoquer le ciel, la nature, son amant. Des murs glacés, des cœurs de bronze repoussaient ses accents : les portes ne devaient plus s'ouvrir. C'est là qu'on allait la punir d'avoir aimé; c'est là qu'elle cesserait d'être mère avant d'avoir embrassé son enfant ; c'est là qu'un prêtre sacrilège mentirait à la probité, à lui-même, à son Dieu; qu'il emploierait la ruse, la séduction, peut-être la violence...

« O mon Dieu! comme on te blasphème, comme on t'avilit ! Et tu peux le permettre !

Ah! tu n'existes pas, ou tu n'es que le Dieu du crim.

Je ne pus rester plus longtemps en proie aux idées qui me torturaient. Je ressortis, armé d'un bâton, et je marchai droit au couvent des Anglaises. Je voulais sauteries murailles du jardin, chercher, appeler, trouver Juliette, la saisir, l'entraîner, l'arracher à sa prison. Je vouais à la vengeance et à la mort quiconque s'opposerait à moi. Je marchais à grands pas, j'approchais du couvent : mes dents se serraient, mes bras se raidissaient; mes veines, tendues comme des cordes, étaient prêtes à se rompre ; j'étais furieux de haine, d'amour, de désespoir. Le mur avait à peu près douze pieds de haut. Je le franchis à l'aide de mon bâton et je sautai dans le clos. Un chien terrible s élança sur moi. J'enfonçai mon bras dans son corps et je lui arrachai les entrailles. Je parcourus le jardin : ie fis le tour de la maison, je ne vis, je n entendis rien. Je m'assis sur un banc de pierre pour reprendre mes sens et penser à ce que j'allais faire. Je n'étais pas certain que Juliette fût dans ce couvent. Si elle y était, j'ignorais l'endroit où on l'avait renfermée, si je pénétrais jusqu'à elle, pourrait-elle me suivre et passer par dessus des murailles élevées, dans l'état où elle était? Sa grossesse était très avancée ; j'allais tuer mon enfant et peut-être sa mère. Je frémis, et je me levai. Je marchai tristement vers l'endroit par où j'étais entré. Je montai le long des espaliers, je me laissai aller suspendu par un bras, et je me retrouvai dans la rue. Deux hommes qui passaient et qui me virent, crièrent à la garde. Je leur ordonnai de se taire d'un ton... ils se turent. Ils paraissaient vouloir me suivre: je leur ordonnai de prendre une rue qui était à ma

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droite. Ils balançaient ; je levai mon bâton, ils m'obéirent. Je retournai au faubourg Saint-Honoré sans rencontrer personne , que quelques misérables patrouilles du guet. Il était quatre heures du matin. Je rentrai dans ma chambre, je me jetai sur le carreau, et j "attendis le jour.

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