‹ L'enfant du carnaval (volume 2)Chapitre 8 sur 9 · DOUBLE MARIAGE. — ÉGAREMENT DU COEUR ET DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

DOUBLE MARIAGE. — ÉGAREMENT DU COEUR ET DE L'ESPRIT

Le concierge nous reçut comme des personnes pour qui on lui avait recommandé les plus grands égards. Il accourut avec sa femme et ses deux filles pour nous ouvrir la grille et nous présenter la main. Ces marques de déférence nous ilattèrent beaucoup moins que deux paquets qu'il nous remit. C'étaient des lettres de nos bons amis de Paris. L'une était d'Abell, et l'autre de Cervières. Nous ne primes pas le temps d'entrer dans le château: les cachets fu brisés dans la cour. Mademoiselle d Hérou-

ville lut de son côté et nous du nôtre. Dès la première ligne, je sautai de joie : la lettre de cachet était révoquée.

« Oh! poursuis, poursuis! me dit Juliette, les yeux mouillés des larmes du plaisir. » Ahell avait cité à l'officialité le curé de Saint-Eiienne-du-Mont. On avait entendu comme témoin la mère Jacquot et le commis des diligences, qui m'avait si charitablement averti. Après une heure de débats, le curé avait été convaincu d'être un homme sans mœurs, sans principes et sans probité. Abell s'éleva avec tant de force contre lui, il avait donné tant de publicité à cette affaire, que l'archevêque ne put se dispenser d'envoyer le curé à Saint-Lazare. C'était beaucoup pour notre digne ami de nous avoir vengés de notre oppresseur; mais cela ne pouvait suffire à son zèle, ni à son attachement : il ne savait pas faire les choses à demi. Il avait porté au lieutenant de police le jugement de l'officialité, et il s'était déclaré mon défenseur. Il nia que je fusse entré dans le couvent. Il soutint que cette inculpation était évidemment l'effet de la haine du curé, et qu'il était absurde de me poursuivre sur le seul témoignage d'un homme dont les intentions perverses n'étaient que trop connues. Sa défense était appuyée par une lettre pressante de l'ambassadeur d'Angleterre. Enfin le lieutenant de police avait été persuadé, ou il avait feint de l'être, et mon affaire était assoupie. Ma belle, ma bonne, ma sensible Juliette me jeta ses deux bras au cou en me disant :

— C'est à présent que nous sommes inséparables; c'est à présent que le sceau des lois confirmera les serments de l'amour.

Mademoiselle d'Hérouville continuait de lire, et je ne voyais sur son visage aucune marque de satisfaction.

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— La lettre n'est-elle pas de Cervières? lui dis- je.

— Oui, me répondit-elle.

— Et vous ne riez pas?

— Mon frère est mort.

Jamais homme n'est mort plus à propos, pas même dans un roman. Nous nous approchâmes d'elle, et elle nous donna sa lettre. Son frère s'était fait nommer maréchal de camp, et quelques colonels de dragons, plus anciens que lui, avaient trouvé mauvais qu'on leur fit un passe-droit en sa faveur. Un d'eux, plus brutal que les autres, lui avait passé son épée au travers du corps, et l'avait envoyé joindre les preux chevaliers de sa race. Cervières ne doutait pas que cet événement ne changeât les dispositions de M. d'Hérouville. Il allait se rap- E rocher de lui, et tâcher de se concilier ses onnes grâces par toutes sortes de prévenances et d'honnêtetés.

— Voilà qui va bien, dis-je à mademoiselle d'Hérouville, vous serez infailliblement madame de Cervières.

— Croyez- vous, mon ami?

— Autant votre père a marqué d'éloignement pour vous établir, autant il y va mettre d'empressement, et il me semble que le père de votre fils mérite la préférence. Elle avait l'air de douter encore, pour avoir le plaisir d'être rassurée. Nous la rassurâmes et nous fîmes notre entrée dans le château.

Il est situé à mi-côte, entre Saumur et Angers. La Loire baigne le pied de la colline, et un bois touffu en couvre le sommet. Le bâtiment est gothique, et cependant agréable à la vue.

— L'œil se repose avec plaisir sur les anciens édifices, dit Juliette. L'imagination aime à se reporter aux siècles reculés. Je rêverai tendrement en regardant ces tou-

relies. Elles me rappelleront la chevalerie, et la chevalerie rappelle les amours.

— Vous avez votre chevalier, lui dit mademoiselle d'Hérouville, et le mien est à Paris.

— Il viendra, lui dis-je. Si Tancrcde a sa Clorinde, Angélique aura son Médor. Viennent après cela les Argant, les Roland, les Géants, et tous les êtres malfaisants qui riment en an; nous les pourfendrons à Y instant.

Le concierge nous fit voir les appartements. Il avait tout ouvert, tout nettoyé. Rien n'avait dépéri, quoique le château n'eût pas été hahité depuis longtemps. Nous louâmes beaucoup son exactitude, et nous organisâmes notre maison. Le concierge fut établi valet de chambre, pourvoyeur et maître d'hôtel; sa femme, cuisinière, et ses filles, femmes de chambre le matin, et demoiselles de compagnie l'après-midi. Tout le monde entra aussitôt en fonctions avec cette bonne volonté qui double le prix d'un service.

Nous nous retirâmes dans un joli cabinet qui donne sur la rivière, et d'où l'œil s'égarait sur des coteaux riants qui s'étendent à perte de vue de l'autre côté de la Loire. Là, nous commençâmes notre courrier. Juliette écrivit à AbeU; mademoiselle d'Hérouville, on se doute bien à qui, et moi, j'écrivis à Calais. Il y avait à peu près dix ans que je n'y avais pas pensé du tout. Une réflexion toute simple venait de m'y ramener. Il fallait, pour m'unir a Juliette par des nœuds indissolubles, présenter au moins un acte de baptême. J'écrivis donc à mademoiselle Suzon, et je lui contai en gros ce qui m'était arrivé depuis notre séparation. Je me rappelais en écrivant les tendres soins dont elle m'avait comblé pendant mon enfance, et ma lettre prit insensiblement une

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tournure aussi tendre que si j'eusse prévu la réponse. Je la montrai à Juliette. Jamais je ne lui avais parlé de ma naissance; jamais elle ne m'avait interrogé là-dessus : elle savait que j'avais reçu un cœur de la nature, le reste lui était indifférent. Elle me fixa.

— Je suis contente de toi, me dit-elle. Un sot aurait rougi. J'aime que tu ne sois pas plus humilié de ta naissance, que je ne suis fière d'être la fille d'un lord.

Le lendemain notre équipage arriva. Nous n'avions plus de raisons pour nous cacher, et dès que les chevaux furent reposés, nous partîmes pour Angers. Il fallait, avant de faire connaissance avec nos voisins, que mademoiselle d'Hérouville fût mise décemment. Elle se fit en deux jours une très jolie garde-robe. Cervières lui avait donné deux cents louis ; elle en laissa la moitié à Angers.

Nous demandâmes au concierge un état des personnes à voir. Il y en avait peu, et, d'après les portraits qu'on nous fit, le nombre se réduisait à presque rien. Mais nous nous suffisions à nous-mêmes et nous résolûmes de nous en tenir à une simple visite de politesse envers ceux qui ne nous conviendraient pas.

L'un était un gentilhomme en habit brodé, en épée, en chapeau gris et en sabots. Il ne connaissait que ses titres, ses vignobles et sa basse-cour : ce n'était pas l'homme qu'il nous fallait.

Un autre était un riche marchand qui singeait la noblesse, et qui n'en avait que les ridicules. Il aimait singulièrement à dire : Mon château , mes chevaux , mes chiens, mes laquais. Il n'osait pas dire encore mes vassaux, mais il se disposait à acheter une charge de secrétaire du roi. Du

reste, l'avidité du gain avait glacé son âme, et de sa vie il n'avait su que son barème. Nous nous promimes bien de ne plus revoir le secrétaire du roi.

Nous trouvâmes un peu plus loin une comtesse qui avait, à quarante ans. la manie de passer pour une adolescente, qui parlait très bien procès, qui ne trempait jamais son vin, et qui se consolait de son veuvage avec son chapelain. Nous dîmes adieu à madame la comtesse.

Nous entrâmes ensuite dans une petite maison où tout était attachant. Nous fûmes reçus avec cordialité par un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure intéressante. M. Lysi nous présenta à sa femme, très jeune et très jolie personne, qui donnait à téter à un enfant aussi beau que sa mère, pendant qu'un petit aîné, qui se soutenait à peine, jouait avec une de ses mains et la carressait. La conversation de ces aimables campagnards nous intéressa ; ils s"aimaient comme nous nous aimions. Nos c cour s trouvèrent auprès d'eux l'aliment qui leur convenait. Personne ne chercha à avoir de l'esprit et tout le monde en eut. Ils nous gèrent 1 miement à dîner avec

eux. et nous acceptâmes de même.

Os avaient pour voisin le grand vicaire d'Angers, que nous étions décidés à ne pas voir." Le bien qu'ils nous en dirent nous détermina ;i lui faire nous ac-

cueillit avec cette noble aisance qui annonce un homme bien né et une éducation soignée. Il était jeune encore, aimable, enjoué, galant auprès du sexe, sans avoir l'air d'un homme à passions. Il avait trouva un moyen tout simple pour modérer les siennes. Les canons lui prescrivaient d'avoir une gouvernante de quarante ans : il lavait prise en deux volumes. A cette faiblesse près,

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c'était un prêtre fort estimable. Il observait strictement les bienséances de son état, il était doux, tolérant, faisait du bien sans ostentation, et était aimé de tout le monde. Il était un peu musicien, et quand il sut que nous cultivions la musique avec quelque succès il nous demanda la permission de se mêler à nos petits concerts. Elle lui fut accordée d'aussi bonne grâce qu'il l'avait sollicitée.

Quelques jours après, mademoiselle d'Hérouville proposa de réunir chez nous la jolie nourrice, son mari et le grand vicaire. Le concierge reçut nos ordres en qualité de pourvoyeur, et il les exécuta en maître d'hôtel habile. Il nous servit un dîner somptueux, qui n'eut pourtant pas l'air de la cérémonie. Nous avions tous à peu près les mêmes goûts, la même tournure d'esprit, et, cette fois, le faste n'exclut pas le plaisir. Le grand vicaire fut charmant. Il gagnait à être connu. Il avait des connaissances très étendues, qu'il laissait pénétrer, et qu'il ne cherchait pas à faire paraître; c'est la bonne manière d'être savant. Lysi faisait l'amour à sa jolie petite mère, qui s'y prêtait avec la naïveté et les grâces de la nature. Je me souvins de la mercuriale que Juliette m'avait faite dans le bateau, et je fus aussi sage que je pouvais l'être.

Après le dîner, on fit de la musique, et on dansa quelques allemandes, que le grand vicaire voulut bien nous jouer. Nous étions très gais, très échauffés et très disposés à continuer, lorsqu'un carosse et quelques domestiques à cheval arrêtèrent à la grille. Mademoiselle d'Hérouville reconnut sa livrée, et jeta un cri affreux-. Nos convives, qui ne se doutaient de rien, restèrent stupéfaits. Juliette courut à Mademoiselle d'Hérouville, et moi à la croisée.

— Cervières est avec eux, m'écriai-je.

Et mademoiselle d'Hérouville se remit. Un officier général descendit de voiture.

— C'est mon père, dit mademoiselle d'Hérouville tremblante comme la feuille.

La nourrice et l'enfant descendirent ensuite, et j'allai au-devant d'eux. M. d'Hérouville avait un extérieur imposant et un air sévère, qui justifiaient les craintes de sa fille. Elle se jette à ses pieds : il la relève et l'embrasse.

— Nous avons eu des torts, lui dit-il; mais qui n'en a pas quelquefois en sa vie? oubliez les miens; je ne me souviens plus des vôtres : voilà le gage qui nous réconcilie, et il lui mit son enfant dans les bras. Voilà votre époux, et il la mit dans les bras de Cervières.

La scène changea totalement, et on passa de la terreur à la joie. M. d'Hérouville, sa fille et Cervières se retirèrent dans une chambre voisine pour y parler librement de leurs affaires; et je ne pus éviter de la part de nos convives certaines questions très naturelles après ce qui venait de se passer. Je crus que le parti le plus simple était de prévenir les interprétations et les fausses conjectures. Je racontai l'histoire des amours de mademoiselle d'Hérouville et M. de Cervières. On commença par s'attendrir, et on finit par applaudir au dénouement. Juliette devint pensive. Elle partageait sincèrement la satisfaction de son amie ; mais le sort de mademoiselle d'Hérouville allait être fixé, le sien ne l'était pas. Ses couches étaient prochaines, et le mystère allait se dévoiler aux fonts de baptême. Pour la première fois elle se sentit humiliée. Je tirai le grand vicaire à l'écart, et je l'instruisis de notre situation.

— Vous avez ]>ion fait, me dit-il, de me

donner votre confiance et de ne pas vous adresser au curé des Rosiers : le bas clergé est minutieux. On vous eût demandé un extrait de baptême, un certificat de catholicité pour madame ; on vous eût soumis à mille formalités désagréables: on vous eût fait éprouver des longueurs assommantes, et je vous dispenserai de tout cela. Cervières rentra et m'appela.

— J'ai pensé à tout, me dit-il. J'ai fait publier un ban à Paris pour vous comme pour moi: j'ai pris dispense des autres, et nous en ferons autant ici. ?Sous avons souffert ensemble, nous serons heureux le même jour.

Le grand vicaire prit les pièces, se chargea d'écrire à Angers, de voir le curé des Rosiers, et demanda pour récompense de ses démarches, le plaisir de nous marier tous les quatre. Cervières se chargea, lui, de la rédaction des contrats civils : Juliette et moi nous n'eûmes d'autre peine que d'attendre le moment de r à l'autel un serment que nous nous étions fait mille fois.

M. d'Hérouville tenait à la haute noblesse : il en avait les vertus et les travers, n était au désespoir d'avoir perdu son fils, et il ne pouvait vaincre la nature qui le ramenait à sa fille. Il gémissait de voir son nom éteint, et il caressait le petit Cervières; il méprisait la roture, et il m'accorda son estime; il louait la simplicité des du Guesclin et des Bayard, et il faisait pour la noce de sa fille des préparatifs dignes d'un prince du sang.

Le grand jour parut enfin. On avait convoqué la noblesse des environs, les corps civils et militaires de Saumur et d'Angers; on avait rassemblé les ménétriers , les gardes-chasse et les habitants du canton.

M. 'd'Hérouville, en grand uniforme, donnait la main à sa fille, et prit la tête du cortège. Cervières conduisit Juliette ; je donnai le bras à madame Lysi, et on se rendit à l'église au bruit des cloches, des violons, des hautbois et des boîtes. Le grand vicaire nous attendait. Homme aimable dans le monde, il avait à l'autel la dignité de son ministère. Quelques regards malins se tournèrent sur Juliette : elle dédaigna de s'en apercevoir. Elle conserva, pendant l'auguste cérémonie, le calme de l'innocence et la sérénité qui sied à la vertu.

On se quitta, comme on se quitte toujours à la fin de ces sortes de fêtes, fatigué du bruit, de soi-même et des autres. Cervières retrouva son épouse, je retrouvai ma Juliette, et M. d*Hérouville nous souhaita une bonne nuit. Il est des souhaits qui manquent rarement leur effet : c'est une remarque que nous fîmes, Cervières et moi, le lendemain matin.

M. d'Hérouville déclara à son gendre qu'il fallait penser à retourner à Paris. Une des clauses du contrat de mariage était que Cervières achèterait tout de suite une charge de président à mortier, et M. d'Hérouville tenait beaucoup à cette clause-là. Il fallut s'occuper de la remplir sans le moindre délai. Madame de Cervières nous quittait avec peine. Elle nous pressait de nous fixer chez elle jusqu'au temps où nous aurions placé nos fonds; mais Juliette était trop avancée pour entreprendre encore un voyage. D'ailleurs elle raisonnait déjà en mère de famille.

— Notre fortune est très bornée, disaitelle; mais ce pays-ci est agréable, abondant; on y vit à bon compte, et nous y serons plus riches qu'ailleurs. Nous y avons trouvé quelques personnes qui nous con-

viennent; et dont j'espère faire de vrais amis. Si Happy le trouve bon, nous nous établirons ici.

— Un désert et Juliette ! lui répondis-je.

C'est ce qu'elle m'avait répondu elle-même dans d'autres circonstances. Nous n'avions qu'un cœur, qu'un esprit, qu'une âme.

L'impitoyable M. d'Hérouville pressa tellement son départ que nous n'eûmes pas le temps de nous préparer à cette triste séparation. Nos jeunes femmes pleurèrent en s'embrassant. Cervières et moi nous nous serrâmes la main et nous nous promîmes, du fond du cœur, de nous aimer toute la vie. Lysi, son aimable petite femme, et le grand vicaire nous dédommagèrent un peu de la perte que nous venions de faire, ils parvinrent ensuite à nous en consoler. Juliette se lia intimement avec madame Lysi. Même âge, même amour pour son époux, même fortune, mêmes vues économiques; moins de charmes, sans doute, un esprit moins cultivé; mais toutes les qualités estimables qui pouvaient intéresser Juliette, telles furent les bases sur lesquelles s'établit leur amitié.

Je reçus de mademoiselle Suzon un paquet volumineux. Elle m'instruisait des détails de ma naissance; elle m'apprenait que M. Bridault était mort d'une goutte remontée, et le père Jean-François d'une indigestion. Elle vivait d'une petite pension que son maître lui avait laissée; elle était infirme, et il lui eût été bien doux d'avoir son fils auprès d'elle; enfin elle faisait des vœux pour mon bonheur, elle m'envoyait les papiers que je lui avais demandés, et dont je n'avais plus besoin. Sa lettre, très longue, était très mal écrite, on le croira aisément; mais le sentiment perçait à chaque ligne, il passait dans mon cœur, il le pénétrait.

Juliette était allée voir madame Lysi; elle rentra, et me trouva attendri. Elle m'en demanda la raison, et je lui donnai ma lettre.

— Que comptes-tu faire pour ta mère?

me dit-elle après l'avoir lue.

— Je n'ai rien, lui répondis-je; ce n'est pas à moi à donner.

— Tu n'as rien ! s'écria-t-elle ; eh ! ce que je possède n'est-il pas à toi? Donne, mon ami, donne à ta mère; c'est à elle que je te dois. Un mouvement d'admiration me fit tomber à ses pieds. Je les serrai, je les baisai, je les mouillai des larmes de la reconnaissance.

— Que fais-tu? me disait-elle en me relevant; c'est ta Juliette, c'est ta femme.

— C'est l'image de la Divinité, laisse-moi l'adorer dans son plus bel ouvrage.

Elle écrivit. Elle p*arla en fille tendre et respectueuse. Elle offrit, elle promit tout, elle aurait tout tenu : ma mère et moi, nous ne devions plus nous revoir. Elle s'éteignait au moment où elle reçut la lettre de Juliette. Elle se la fit lire, et elle mourut en paix.

La nature me rendit bientôt autant qu'elle venait de m'ôter. Juliette avait honoré ma mère, elle méritait de l'être à son tour. Je souffrais de ses douleurs.

— Elles sont douces, me disait-elle, puisqu'elles vont te rendre père.

Les premiers cris de mon enfant retentirent jusqu'à mon cœur; ils doublèrent mes sensations, mon bonheur et mon être : ce sentiment délicieux ne s'éprouve qu'une fois. Que j'aimais aie voir chercher, prendre, presser ce sein blanc comme l'albâtre, imprimer ses lèvres incertaines et vermeilles sur ce bouton qui avait la fraîcheur de la rose ! Sollicitude, soins, prévoyance, amour, Juliette lui prodiguait tout. Qu'elle était

grande, qu'elle était touchante, cette Juliette qui faisait ses plaisirs les plus doux du plus saint des devoirs ! O mères! la couche nuptiale est le trône de votre gloire!

Nous nous occupâmes enfin de notre établissement. Nous étions encore chez l'ami de Cervières, et nous désirions être chez nous. Le marchand secrétaire du roi avait fait manger son magasin par ses chevaux, ses chiens et ses laquais. Lysi traita en notre nom d'un très joli domaine. Juliette le vit, observa, calcula tout.

— Qu'en penses-tu? me dit-elle.

— Ordonne, lui répondis-je, et nous signâmes le contrat.

Elle se mit à la tête de sa maison. Lysi lui donnait des leçons d'agriculture ; elle les exécutait. Elle dirigeait les travaux, récoltait les moissons, encourageait ses domestiques et s'en faisait aimer. Sa fille commençait à lui sourire, et répondait à ses cares.- -. rétais toujours son amant. Lysi et sa femme étaient fiers de son amitié : elle rassemblait sur elle tous les sentiments consolateurs qui font supporter la vie, et elle répandait autour d'elle l'aisance et le bonheur : elle avait dix-neuf ans.

Cinq années s'écoulèrent comme un jour sans orage. On nous avait parlé d'une révolution. Le sang avait coulé à Paris. Nous avions déploré les malheurs qui menaçaient la Frani - soupçonner qu'ils pussent

jamais nous atteindref Nous n'avions rien qui pût tenter la cupidité ou l'ambition : nous n'étions riches que de notre bonheur. Un événement imprévu nous rejeta dans le monde, et nous conduisit par des routes inconnues au dernier terme de la misère humaine.

Depuis quelque temps, madame Lysi était atteinte d'une mélancolie profonde. Elle

avait perdu sa fraîcheur : elle languissait, elle dépérissait. Elle supportait la tendresse de son époux: elle n'y répondait plus. Elle repoussait les soins obligeants de Juliette; mon amitié l'embarrassait: elle ne se souvenait qu'elle était mère que pour en remplir les devoirs les plus indispensables. Une amertume secrète empoisonnait jusqu'aux caresses de ses enfants.

Son mari l'adorait, et son état l'af figeait sensiblement. Il souffrait d'autant plus, "qu'il n'avait fait que de vains efforts pour en découvrir la cause.

— J'ai perdu la confiance de ma femme, nous disait-il quelquefois, et je ne me connais pas l'ombre d'un tort à son égard. Si j'en ai. qu'elle le dise, que je puisse au moins les réparer.

Juliette et moi nous la pressions de parler. Nous lui représentions que son silence faisait le malheur de son époux et devait ajouter au sien.

— Il a partagé vos plaisirs, lui disait Juliette, il a droit à partager vos chagrins. On n'aime plus l'objet auquel on cache quelque chose Cette triste vérité, Lysi la sent,

L'afflige, elle l'humilie. Ma bonne amie, faites quelque chose pour votre époux: soulagez son cœur : peines d'amour sont si cruelles ! La vérité de ce langage la frappait; elle devenait plus triste, et ne répondait rien. Nous nous apercevions que nos instances lui étaient à charge, et. par une contradiction singulière, inexplicable, elle nous cherchait plus souvent; elle passait les journées entières avec nous, et le soir elle regrettait d'être obligée de nous quitter.

Juliette était allée à Angers pour habiller sa fille, et Lysi fut obligé de faire un voyage à Tours pour la vente de ses vins. Il partit avec peine, et me pria instamment de ne

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pas quitter sa femme. J'étais seul chez moi; elle m'offrit un lit : je crus devoir l'accepter.

J'avais passé deux jours avec elle sans m'en éloigner un moment. Elle aimait la promenade; elle s'appuyait sur mon bras, pâle, abattue, et toujours intéressante. Je lui parlais, elle m'écoutait avec plaisir; un sourire presque imperceptible effleurait ses lèvres; elle ne répondait que des mots, mais ils n'avaient rien de pénible. A la fin du second jour elle se livra davantage; ces traces d'une longue tristesse commençaient à s'évanouir. Elle me marquait plus de confiance, et je voulus en profiter. Je la priai, je la conjurai de me dévoiler la cause de sa peine. Je lui parlai avec la chaleur, l'intérêt pressant d'une vive amitié. Ses joues se colorèrent; deux fois elle ouvrit la bouche, deux fois elle se tut. J'insistai : je pris sa main dans les miennes; je la caressai, je la grondai, je la suppliai de nouveau.

— Que d'efforts, me dit-elle, pour devenir peut-être aussi à plaindre que moi !

— Vous en avez trop dit pour ne pas achever.

— Est-il besoin de vous en dire davantage?

— Non, madame, je crains de vous trop entendre.

— Ne me reprochez rien, c'est vous qui l'avez voulu.

— Vous reprocher quelque chose ! N'attendez de moi que des soins et des consolations.

— Et c'est là tout ce que vous m'offrez!... Jamais je n'avais souillé le lit de personne.

La femme de Lysi surtout devait être sacrée pour moi. Ces réflexions devaient prévenir la faute, et ce fut la faute qui les fit naître. Madame Lysi fondit en larmes.

— J'allais mourir, dit-elle, de ne vous point avoir, et je mourrai de vous avoir eu. Je me croyais malheureuse et j'avais encore mon estime. Lysi ne pouvait me reprocher que ma froideur, et je l'ai déshonoré. Votre femme vous adore, et ma faiblesse l'outrage. Que d'infortunés à la fois!... Mon ami, reprenait-elle en sanglotant, ah! mon ami, ne me méprisez pas. J'étais née pour être toujours vertueuse. Une passion cruelle, insurmontable, me conduisait à pas lents au tombeau. J'allais y descendre : vous ne l'avez pas voulu. Vous m'avez arraché mon secret; vous avez arrêté sur mes lèvres mon âme prête à me quitter... Achevez votre ouvrage. Surmontez, étouffez mes remords. Je n'avais pas l'habitude du crime : celui-ci m'effraya. J'étais dans un état qui différait peu de celui de madame Lysi.

— Tu t'échappes de mes bras, tu t'éloignes de moi!... s'écria-t-elle. Happy, trop séduisant Happy, ah! reviens. Aime-moi, dismoi que tu m'aimes. Trompe-moi, s'il le faut, je bénirai mon erreur.

Huit jours se passèrent dans ces alternatives de repentir et de faiblesse : on n'a qu'un moment pour revenir à soi. Le laisset-on échapper, on s'engage plus avant; on ne peut plus rétrograder. Sans y avoir pensé, sans l'avoir cherché, sans l'avoir voulu, je me trouvai en commerce réglé avec madame Lysi. Ce n'était pas précisément de l'amour que je sentais pour elle; c'était un mélange de compassion, d'amitié, et peut-être d'amour-propre. Elle était heureuse, elle me le disait, et quelquefois je croyais l'être, quand la présence de Juliette ne me reprochait pas ma conduite.

Madame Lysi recouvra bientôt sa santé et ses charmes. Elle devint folâtre, enjouée même. Lysi et Juliette, parfaitement tran-

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quilles, applaudissaient à l'heureux changement qu'ils remarquaient chaque jour, et nous poussions l'oubli nous-mêmes jusqu'à insulter à leur sécurité. Nous ne pensions plus que cette sécurité nous supposait des vertus que nous avions perdues. Lorsqu'on est parvenu à ce degré de dépravation, on ne peut plus même entrevoir le terme où l'on s'arrêtera. Madame Lysi cessa bientôt de se contraindre. Elle devint exigeante, altière, méprisante envers son mari. Elle me cherchait, elle me suivait partout. Elle se permettait des indiscrétions qui eussent éclairé Lysi, s'il eût pu soupçonner sa femme et son ami. De mon côté, je négligeai Juliette. Elle était trop tendre pour ne pas s'en apercevoir et trop délicate pour se plaindre. Cependant elle m'observait de très près sans que je m'en doutasse. Point de démarches directes, point de questions, pas un mot qui décelât ses chagrins. C'est dans mon cœur qu'elle m'étudiait. C'est là qu'elle acquit la funeste conviction de mon infidélité.

Il fallait un miracle pour me ramener de mon égarement. Juliette seule pouvait l'entreprendre; elle seule pouvait l'opérer. Un matin elle s'enferma avec moi. Elle se recueillit, et se disposa à parler d'un air calme et réservé.

— Je ne vous ferai point de reproches, me dit-elle, vous m'avez trop appris qu'on n'est pas maître de son cœur. Il est affreux pour moi d'avoir perdu le vôtre...

Je voulus l'interrompre.

— - Point de mots, reprit-elle; écoutez-moi. Si vous n'aviez eu qu'un de ces moments d'oubli si ordinaires aux hommes, et si douloureux pour nous, je ne désespérerais de rien. Mais depuis plusieurs mois vous vivez avec une mère de famille, avec l'épouse de

votre meilleur ami. Vous vous êtes soumis à des détours, à la feinte, au mensonge; vous êtes réduit à tromper sans cesse ce qui vous environne et ce qui vous fut longtemps cher. Ces circonstances aggravantes annoncent un amour violent ou une âme dépravée, et, dans l'un ou l'autre cas. il faut nous séparer.

A ce terrible mot, dont je n'avais même pas conçu l'idée, le voile se déchira. Jebaissai les yeux, et je n'osai les relever sur Juliette. Je comparai ces jours sereins et purs que j'avais coulés auprès d'elle à ce bonheur idéal et mensonger que je goûtais dans les bras de madame Lysi. Je ne pus me dissimuler que je m'étais attaché à une femme qui avait été à plaindre sans doute, mais qui était devenue méprisable. Combien Juliette gagnait à la comparaison rapide que je faisais d'elle à madame Lysi! Si jamais la vertu habita sur la terre, c'est sous les traits de Juliette qu'elle a daigné se communiquer aux mortels. C'est à Juliette que je devais des talents, quelques qualités estimables, et surtout mon bonheur passé qu'elle avait payés par tous les sacrifices qu'une femme sensible peut faire à l'amour; et la plus noire ingratitude était sa récompense ! Mon cœur se gonfla; deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent.

— Nous séparer ! nous séparer ! m'écriaije d'une voix entrecoupée...

— Ne le sommes-nous pas déjà? Exigerez-vous que je sois plus longtemps témoin du triomphe d'une rivale?...

— Une rivale ! madame Lysi la rivale de Juliette !

— Et ma rivale heureuse : il ne m'est plus permis d'en douter. Je me retire chez madame de Cervières.

— Je t'y suis. Je quitte, j'abandonne tout

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pour m attacher irrévocablement à toi. Si Juliette peut vivre sans moi, je sens que je ne peux vivre sans elle. Une âme comme la tienne sera-t-elle inaccessible à mes regrets? Serais-je à tes pieds si j'étais un homme vicieux? Les mouillerais-je de mes larmes si tu avais perdu tes droits sur mon cœur? C'est le père de ta fille, c'est ton époux, c'est ton amant qui te demande grâce !... Pardonne-moi, pardonne-moi !

Laisse-moi respirer encore le souflle de la vertu !

Elle me releva, et me fit asseoir auprès d'elle.

— Voilà mes conditions, me dit-elle. Je vous crois vrai en ce moment; mais vous êtes faible, et je sais quelle impression vous avez dû faire sur le cœur de madame Lysi Elle ne négligera rien pour vous attirer à elle, et je ne veux pas, je ne dois pas être le jouet de la passion que vous lui avez inspirée. Je persiste dans mon dessein. Je vais chez madame de Cervières, et vous Testerez quelques jours ici. Vous consulterez votre penchant et vos forces ; vous choisirez librement entre madame Lysi et moi.

— Mon choix est fait. Juliette, toujours Juliette, rien que Juliette !

— Eh bien ! si après l'avoir revue, si après lui avoir annoncé que vous la quittez pour toujours, vous résistez à ses prières, à ses pleurs; si vous revenez à moi sans être soutenu, encouragé par ma présence, vous retrouverez votre épouse. Vous la retrouverez telle qu'elle fut toujours.

Je voulus prendre sa main; elle la retira et sortit.

Incapable de manquer à ses résolutions, elle disposa tout pour son départ. Elle plaignait sincèrement Lysi; elle prit congé de

lui de la manière la plus affectueuse. Elle reçut les feintes caresses de sa femme avec une dignité froide. Elle me quitta sans marques apparentes de satisfaction ni de douleur. Je la suivis jusqu'à sa voiture. J'étais suppliant, souffrant, inanimé. Je pris sa main, elle me la laissa; je la pressai, et sa main fut muette. J'embrassai ma fille et je la lui remis. Elle l'embrassa à l'endroit même où j'avais touché sa joue: ce baiser adoucit ma blessure. Elle partit, et je rentrai chez moi. Je trouvai sur ma table un billet de Juliette. Il ne contenait que ces mots : « Si vous avez la force de rompre, que ce soit sans aigreur. N'oubliez pas ce qu'un homme doit d'égards aux femmes, même à celles qui en méritent le moins. »

Madame Lysi entra, et me félicita de l'absence de ma femme.

— Cette absence ne sera pas longue, lui dis-je.

— Elle reviendra?

— Je vais la rejoindre.

— Je vous le défends.

— Je ne suis resté que pour déplorer avec vous l'aveuglement qui nous a trop longtemps égarés, pour vous rendre à votre époux, à vous-même, à vos enfants ; pour réparer, autant qu'il est en moi, le désordre que j'ai mis dans votre maison.

— Vous ne me direz rien que je ne me sois déjà dit à moi-même. Il est inutile de vous étendre en raisonnements et en maximes. Rien ne peut me ramener au point d'où je suis partie, et il y a longtemps que

i'e ferme les yeux sur la profondeur de l'arôme qui m'a d'abord effrayée.

— Les miens se sont ouverts, madame; il m'en coûte de vous affliger: mais il faut nous quitter absolument, il le faut.

Je m'attendais à une scène orageuse, dé-

chirante. Madame Lysi ne tenait paa plus à son amant qu'à son époux. Cette femme, autrefois si douce, si décente, s'était familiarisée avec le vice; elle en avait les expressions ; elle ne savait plus rougir. O femmes, femmes, qui n'avez qu'un pied dans le sentier du crime, qui pouvez, par intervalles, entendre encore le cri d'une conscience alarmée, gardez-vous de l'étouffer! Fuyez l'objet séducteur, entourez votre cœur d'un triple airain : vous ignorez à quel point de dégradation une femme pudique peut descendre.

Soumis aux ordres de Juliette, je restai deux jours encore. Madame Lysi m'invita. Son infortuné mari me donna des preuves d'amitié qui m'affligèrent pour la première fois : je n'en étais pas digne. Il voulut bien se charger d'affermer notre petite terre. Je lui laissai ma procuration, et je pris à pied la route de Tours pour ménager un faible revenu, dont je ne me croyais pas le droit de disposer.

A mesure que je m'éloignais des Rosiers, je me sentais soulagé ; je respirais avec plus de facilité ; je m'applaudissais de ma victoire; je me promettais encore de beaux jours. Je ne suis plus, me disais-je, je ne suis plus un être immoral, isolé; je vais me réunir à ma femme, à mon enfant. Je courais, je volais, la vigueur de mes membres ne secondait pas mon impatience. Je marchai sans m'arrêter, des Rosiers jusqu'à Tours : il y a dix-neuf lieues. J'avais pris un morceau de pain avec moi, et quand ma langue desséchée s'attachait à mon palais, je descendais la levée, je me désaltérais dans la Loire, et je poursuivais mon chemin. Je n'espérais joindre Juliette qu'à Paris; mais je fus forcé de m'arrêter à Tours pour prendre un neu de repos. J'entrai dans cette

même auberge où, quelques années auparavant, j'avais passé une nuit si douce et si tranquille. Ma fille était dans la cour; elle jouait avec les enfants de la maison. Dès qu'elle me vit, elle accourut à moi.

— Où est ta mère?

— Oh! elle est bien malade.

— Elle ne lest plus, s'écria Juliette en se précipitant dans mes bras. Elle a retrouvé Happy et le bonheur.

Elle me serra sur son sein ; elle me combla des plus tendres caresses ; l'impression de la joie ajoutait à sa beauté. Je ne parlais pas, je n'en avais pas la force. Il ne m'en restait que pour sentir une félicité nouvelle. Elle me fit entrer dans sa chambre, je retombai à ses genoux.

— C'est au coupable à s'humilier, s'écriat-elle en me relevant. L'homme qui renaît à la vertu a recouvré mon estime; et si mon amour, si cet amour brûlant, qui ne se démentira jamais, est de quelque prix à ses yeux, qu'il en jouisse, qu'il le savoure, qu'il en épuise la source dans des torrents de volupté.

Les combats qu'elle s'était livrés pour me cacher le mal que lui faisaient mes désordres, l'insensibilité qu'elle avait marquée en me quittant, et qui était si loin de son cœur, la crainte de m'avoir perdu sans retour, toutes ces choses réunies l'avaient vivement affectée, et elle était arrivée à Tours avec une fièvre violente.

— La paix de l'âme est le premier médecin, me dit-elle en souriant.

Et, en effet, la fièvre ne revint plus.

Nous continuâmes notre route, et nous arrivâmes à Paris plus empressés, plus amoureux que jamais. Cervières et sa femme nous reçurent comme nous nous y étions attendus ; mais la tristesse était peinte sur

leurs visages. Cette maison, autrefois si brillante, n'avait plus rien de sa splendeur passée. Cervières avait perdu sa charge. M. d'Hérouville était émigré. On avait séquestré ses biens, et il ne restait à sa fille que le cœur de son mari.

— Nous sommes réduits à l'exact nécessaire, nie dit Cervières; mais nous le partagerons avec vous, jusqu'à ce qu'un emploi lucratif supplée à la modicité de votre revenu. Vous n'êtes pas né, comme moi, dans une caste proscrite; vous êtes dans l'âge où l'on intéresse, et vous êtes propre à tout. Le mérite n'est pas persécuté encore. Montrez-vous, sollicitez, et si ceux qui sont maintenant à la tête des affaires veulent vraiment le bien public, ils se hâteront de vous employer.

Juliette pensa comme M. de Cervières.

Fière de son époux, elle désirait qu'il se distinguât de la foule commune, qu'il fixât l'attention, qu'il acquit des droits à la considération et à la reconnaissance publique. L'occasion était favorable : elle me conseilla de la saisir.

Mon inclination s'accordait assez avec les vues de Juliette et de Cervières. Je n'étais pas ambitieux; mais j'avais cette noble émulation inséparable de quelque mérite, et je résolus de m'occuper de mon avancement.

J'avais rempli successivement plusieurs emplois avec la probité sévère de l'homme qui connaît ses devoirs et qui sait les respecter : ma probité m'avait fait perdre mes emplois. Elle gênait certains hommes, dont elle était la satire muette. J'avais des ennemis par cela seul que j'avais servi mon pays avec courage et franchise. On avait contracté l'habitude des meurtres juridiques, et on ne pensa point à m'assas-

siner. La haine se contenta de ma destitution.

Juliette voyait les nuages se grossir, s'amonceler. Elle prévit 1 explosion. Ses instances me déterminèrent à rentrer dans cette classe ignorée qui n'a dû son salut qu'à son obscurité. Cependant, le discrédit du papier réduisait notre revenu à rien; les talents étaient délaissés, et les miens m'étaient à peu près inutiles. Le besoin allait se faire sentir. Mon âme, trop sensible, éprouvait d'avance ce qu'il a d'affreux, et je ne regardais plus Juliette et ma fille sans gémir intérieurement sur le triste sort qui leur était réservé.

Pendant que j'occupais des places lucratives, j'avais soulagé Cervières et sa famille, dont la situation n'était rien moins qu'heureuse, et ces vrais amis avaient eu la générosité d'appuyer les instances de Juliette : ma sûreté leur paraissait préférable à tout. Nous souffrions ensemble, lorsque Cervières fut attaqué d'une tristesse profonde, que j'attribuai d'abord à des privations auxquelles il n'était pas accoutumé. Je m'en expliquai avec lui. Son âme était audessus des coups de la fortune; mais elle n'était pas inaccessible à la crainte. Il avait vu périr ses meilleurs amis; il tremblait pour sa vie, et ce n'était pas sans sujet. Un soir, nous étions tous réunis, selon notre usage. Nous soupions, et nous trouvions quelque soulagement à nos peines, entre nos femmes et nos enfants : on frappa à la porte. L'aîné des enfants de Cervières fut ouvrir : c'étaient des sbires qui venaient arrêter son père. Ils se répandirent dans la chambre avant que nous pussions nous mettre en défense. L'extrême danger où se trouvait Cervières lui rendit toute son énergie : il se montra grand, calme, et fort

de son innocence. Il suivit ses gardes et nous laissa sa femme à consoler. On mit les scellés partout, on les mit jusque sur les effets de madame de Cervières, et elle resta sans ressources. Elle avait deux enfants, et elle n'avait plus de pain à leur donner. Je voulus solliciter l'appui de quelques hommes vertueux, demander de l'occupation, être utile, et gagner de quoi soutenir ma femme, ma fille et la famille de mon ami. Juliette s'y opposa constamment. Elle comptait les dignités pour rien, et l'opulence pour peu de chose. Elle ne respirait que pour aimer : sa passion était sa vie, toute son âme était de 1 amour.

— Non. dit-elle, non, tu n'exposeras pas ta tète: je peux tout perdre, hors toi. Vendons notre bien; nous le remplacerons peutêtre un jour. Les extrêmes se touchent : un nouvel ordre de choses peut naître du sein même du chaos.

Je fis passer ma procuration à Lysi. II vendit, et nous reçûmes un million en assignats. Je respirai im moment, et je me partageai tout entier entre Juliette, son amie et nos enfants. Je fis passer des secours à Cervières. A'force de peines et de ruses, je l'approchais quelquefois; je lui donnais des motifs de consolation auxquels je ne croyais pas moi-même. Je l'assurais que sa femme était tranquille, qu'elle sollicitait, qu'elle espérait sa liberté, et toutes ses démarches étaient infructueuses. Le chagrin la consumait, elle s'éteignait dans nos bras. Juliette passait les jours et les nuits auprès d'elle. Elle cherchait à ranimer son courage; il n'en restait pas dans son cœur la plus faible étincelle. Juliette, malheureuse par l'amitié, n'était pas sans alarmes pour l'objet de son amour. Elle cachait soigneusement les sentiments pénibles qui l'agitaient tour

à tour; je renfermais ma douleur. Nos enfants étaient encore sans prévoyance, et du moins ils ne connaissaient pas le malheur.

Un jour, jour funeste, jour déplorable, qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, un marchand de journaux cria sous nos fenêtres la mise en jugement de tous les membres du Parlement de Paris. Madame de Cervières s'élança de son lit. s'habilla malgré nos remontrances, sortit malgré nos efforts, et courut au tribunal.

— Suis-la, me dit Juliette, suis-la, elle va se perdre.

.le la joignis, je voulus la ramener chez elle: elle n'entendait rien, et je me décidai à l'accompagner. Nous entrâmes dans la salle où siégeait le tribunal, et nous aperçûmes Cervières au milieu de ses confrères, taient entourés d'une garde nombreuse, taient commencés. Madame de Cervières . pâle, défaite, portait alternativement son œil égaré sur son mari et sur ses juges. Un mot en faveur de l'accusé la rappelait à la vie, et elle respirait comme quelqu'un qu'on vient de soulager d'un pesant fardeau. Un mot défavorable la replongeait dans un morne accablement ; les muscles de son visage s'allongeaient et s'agitaient de mouvements convulsifs. Pour moi. je ne m'abusais pas sur le sort qui attendait le malheureux Cervières. A la première interpellation qui lui fut faite, à la manière dont on reçut sa réponse, je jugeai qu'il était condamné d'avance.

On sortit enfin pour aller aux opinions. Qu'on se figure les angoisses d'une épouse sensible, en proie, pendant une heure, à ce que l'incertitude la plus horrible a de plus déchirant. Hélas ! elle fut trop tôt certaine de son malheur. On prononça l'arrêt fatal, et le désespoir s'empara de son âme. Elle jeta

des cris perçants, et tous les yeux se tournèrent sur elle. Elle maudit la perversité des juges, l'imbécillité d'un peuple qui applaudissait lâchement à des assassinats et on la saisit. Je la retins une seconde; mais, je l'avoue, la crainte d'être perdu pour Juliette m'empêcha de rien entreprendre ; que pouvais-je d'ailleurs? On la traîna au banc de mort, et son époux reparut pour être condamné à mourir doublement, en mourant aux yeux de sa femme, ou en la voyant mourir la première.

Je sortis saisi d'horreur et d'indignation. Je rentrai chez moi dans un état de stupeur qui absorbait toutes mes facultés. Je pris les deux orphelins, je les mis sur mes genoux et je pleurai sur eux.

— Ils n'ont plus que nous, dis-je à Juliette; nous ne les repousserons pas.

— Les repousser? s'écria-t-elle ; ils partageront avec ma Cécile son pain, mes soins et mon amour.

Le jour même on les chassa de la maison de leur père, et nous en sortîmes avec eux. Nous nous réfugiâmes sous un toit, et nous cachâmes notre chagrin et nos craintes de l'avenir sous les livrées de la misère ; elle allait nous assaillir. De jour en jour nos assignats avaient perdu de leur valeur, et dans deux mois il n'en pouvait plus rester un. Quelles réflexions terribles fit naître cette situation désespérante ! Sans mon fol attachement pour madame Lysi, nous aurions vécu tranquilles aux Rosiers. Ce petit bien suffisait à tout quand Juliette le faisait valoir. J'avais détruit son repos, j'avais dissipé sa fortune; je la livrais aux horreurs de l'indigence ; un malheur plus grand l'attendait encore, et il devait être la suite de mes désordres. J'étais tourmenté, bourrelé, je ne vivais plus. Une nuit, fatigué par des

songes affreux, je me réveillai en sursaut, en m'écriant :

— Il ne lui reste que mon amour !

— Et cet amour est tout, répondit-elle aussitôt en me serrant dans ses bras. Sans lui point de bonheur ! avec lui plus de misère.

— Tu ne dormais donc pas ?

— Non, mais je pensais à toi.

— Péniblement?

— Ton image est toujours riante.

C'est ainsi qu'elle me reprochait ses malheurs.

Il fallut travailler. Juliette, la fille d'un pair d'Angleterre, trouva de l'ouvrage chez une lingère, et le reçut comme une faveur du ciel. J'essayai des gouaches ; je ne trouvai point à les vendre, et j'achetai des crochets. Oh ! combien nous nous repentîmes alors de n'avoir pas suivi les conseils d'Abell ! L'Angleterre nous offrait un asile, et bientôt nous n'en devions plus avoir au sein même de ma patrie ; mais il était trop tard pour revenir à ce projet : Abell avait obtenu l'ambassade de Suisse. Irions-nous à Londres sans appui, sans ressources, sans autre recommandation que notre indigence, implorer l'assistance de parents éloignés, que nous ne connaissions pas? D'ailleurs, la guerre était allumée dans toute l'Europe, les passeports impossibles à obtenir, et la surveillance sur les routes inquisitoriale.

— Travaillons, me disait Juliette, toujours forte et résignée; travaillons, ce produit est sûr: sachons nous y borner, et laissons les chimères.

Je m'établis dans la cour des diligences. J'étais dans la force de l'âge; les fardeaux les plus lourds étaient ceux que je préférais : ils rapportaient davantage. Je passais les iours entiers dans les travaux les plus

durs; la sueur ruisselait de tout mon corps ; j'étais quelquefois excédé, mais je pensais à Juliette, et je retrouvais des forces. J'avais tant de plaisir à lui rapporter le produit de ma journée! Elle trouvait si bon le pain que je lui gagnais! les mets qu'elle m'apprêtait étaient si savoureux! Quand nous étions rassemblés le soir, les caresses de ma Cécile, la reconnaissance des pauvres petits enfants de Cervières, l'amour de Juliette, le mien, formaient un tableau touchant qui rendait la paix à l'âme et la volupté au cœur.

Cependant je n'étais pas habitué aux exercices violents, et les efforts soutenus auxquels je m'étais soumis altérèrent ma santé.. J'avais besoin de repos; mais Juliette avait besoin de mes bras, et je continuai à travailler avec ardeur. Elle voyait que je lissais, elle me conjurait de me ménager, je le lui promettais, je n'en faisais rien, et je rentrai enfin avec une fièvre violente. Juliette, ma bonne, ma précieuse Juliette, me soignait, me consolait, et trouvait encore la force de me sourire. Elle dépensa bientôt le peu que nous avions d'épargnes; elle attendait alors le moment où je reposais, et elle allait vendre ses chemises pour me procurer des secours. Je serais mort si je l'avais su. Je guéris, et je lui dus la vie : que ne lui devais-je pas?

Mes inquiétudes revinrent avec ma santé. Quallais-je faire? Qu'allions-nous devenir! Juliette ne voulait plus que je reprisse mes premiers travaux, absolument elle ne le voulait plus. J'insistai; elle jeta mes crochets au feu.

— Il faut donc demander l'aumône? lui dis-je avec un profond soupir: tendre la main après avoir donné ! Oh ! cette idée est insupportable.

— Nous avons encore de quoi vivre quatre jours.

— Et après?

— Qui sait le changement quils peuvent amener?

Le facteur de la poste m appela de la rue. Je descendis ; il me remit une lettre. Je reconnus récriture, et je remontai précipitamment en criant :

— Voilà une lettre d'Abell.

— Il a répondu à ma confiance : tu es sauve, me dit Juliette en nïembrassant.

Elle avait calculé le moment où nous devions périr d'inanition, et elle avait voulu le prévenir. Trop fière pour demander pour elle, elle n'avait pas rougi de demander pour moi. Abell nous restait seul : c'est à lui quelle s'était adressée, et sa lettre lui parvenue sous une enveloppe à l'adresse d'un des premiers magistrat- de Bâle.

Abell allait beaucoup au delà de ce que nous pouvions raisonnablement espérer. Il nous donnait quatre mille livres, espèces, à prendre chez un banquier qui faisait des affaires avec la Suisse, et il nous pressait de l'aller joindre pour ne plus nous quitter. u J'ai fait un mariage de raison, nous disait-il; j'ai épousé une femme estimable, je l'ai perdue, et elle m'a laissé un fils! ii sera l'époux de Cécile. Si je n'ai pu faire lé bonheur de Juliette, que je la rende au moins heureuse dans son enfant. » Quels procédés délicats ! quelle manière de déguiser le bienfait! Il avait tout prévu ; il nous facilitait les moyens d'obtenir un passeport en joignant à son paquet des lettres de différents négociants de Bâle, qui m'invitaient à aller sur les lieux traiter d'une partie considérable de comestibles : ces bons Su taient prêtés, sans nous connaître, à nous tirer de l'oooression. Juliette ne m'avait pas

dit qu'elle eût écrit à Abell. Elle ne savait pas si sa lettre lui parviendrait, et elle n'avait pas voulu me donner une fausse joie. Quelle fut la sienne, quelle fut la nôtre en lisant la réponse! Quel homme que cet Abell ! je ne pouvais le comparer qu'à Juliette.

Je courus chez le banquier; il me compta ma somme, et je la rapportai chez nous. J'allai ensuite à ma section demander un passeport. Je produisis pour titres les lettres des négociants suisses. On les examina longtemps; on me fit des questions; j'y répondis d'une manière générale et satisfaisante pour les gens à qui j'avais affaire. On loua le zèle qui me portait à m'occuper des besoins publics, on m'expédia mon passeport, et on me dit de l'aller faire viser à la commune. Je m'y rendis; j'entrai au bureau des passeports. Un homme en bonnet rouge était assis à une table; je lui présentai mes papiers. Il les prit sans daigner lever la tête, et sans me dire un mot. Il lut et relut les lettres de Suisse; il en tira d'autres d'un tiroir, et parut comparer les différentes écritures; il prit enfin le passeport; je croyais qu'il allait le signer : « Jean Happy ! » s'écria-t-il en se tournant vivement de mon côté. C'était le curé de Saint-Etienne-du- Mont. Je frémis en le reconnaissant : ma tête n'était plus à moi.

Il avait renoncé publiquement ce Dieu que sa conduite avait si longtemps blasphémé. Il se faisait appeler Brut us; il dénonçait, il persécutait la vertu. Il avait voulu être l'homme de Robespierre; il l'était devenu à force de forfaits. « Que vastu faire en Suisse? me dit-il, sans penser même à me cacher sa fureur. — Mes papiers ne l'indiquent-ils pas? —Tu m'es suspect. — Je le crois. — Ta femme est-elle ici? — Que t'importe ? —Réponds, je te l'or-

donne au nom de la loi. — Des lois ! il n'en est plus si tu es leur organe. » Deux de ses dignes confrères parurent, et il se modéra. « Repasse demain, me dit-il, je te remettrai ton passeport. »

Je sortis effrayé, incertain de ce que j allais faire. Lorsque les Brutus disposent arbitrairement de la vie des citoyens, leur autorité est déjà chancelante; elle tombe avec la popularité qui Ta produite; le peuple voit clair enfin, et ce moment ne devait pas être éloigné. Je pouvais sortir à l'instant même de Paris, à la faveur de ma carte de sûreté. Seul, je pouvais me cacher dans les bois, dans les carrières, et attendre le jour de la vengeance publique. Mais où aller, sans passeport, avec une femme et un enfant incapables de supporter cette vie errante, et qui n'avaient déjà que trop souffert? Trois personnes sans domicile sont bientôt remarquées, et pour être arrêté il ne fallait qu'être vu. Après avoir réfléchi quelque temps, je pensai que je me livrais peutêtre à des craintes exagérées. Sans doute Brutus voulait me perdre, sans doute il en avait le pouvoir; mais il ne pouvait pas signer seul un mandat d'arrêt, et je ne croyais pas les hommes assez dépravés encore pour supposer que ses collègues signassent celui-ci uniquement pour satisfaire ses passions. Je ne présumais pas qu'il pensât à me faire arrêter à la commune même. Je pouvais le faire connaître à ses collègues, et il suffisait qu'un seul d'entre eux eût conservé quelque chose d'humain pour que je n'eusse rien à craindre de lui. Je n'avais alors à redouter que ces pièges adroits qui ne produisent pas leur effet en vingt-quatre heures, et je résolus de retourner à la commune : c'était, d'après ma manière de voir, le parti le moins dangereux.

Je rentrai chez moi. Je ne dis rien à Juliette de ce qui venait de m'arriver, je chargeai mes pistolets, je les mis dans ma poche, et je continuai de vaquer à mes affaires. Le lendemain, je me présentai à la commune. Brutus n'y était pas, et j'en augurai bien. Celui qui était au bureau me parla avec assez de douceur, et je pris quelque confiance. Mes pistolets repoussaient les poches de mon gilet : il me demanda ce que j'en voulais faire. Je répondis que je les avais achetés pour ma route. Il d> les voir : j'eus l'imprudence de les lui remettre. «« Ils sont chargés, me dit-il, pourquoi cela? »Je ne sus que répondre. «Brutus nous a dit vrai, reprit-il, tu es un scélérat. » L'espoir est le dernier sentiment qui s gne dans le cœur de l'homme. J'espérai ramener celui-ci à force de patience et de docilité. Je lui racontai tout le mal que Brutus m'avait fait. Je lui peignis mes malheui sa ba les vertus de Juliette et sa tur-

pitude. Un rire amer fut sa seule r il déchira mon passeport, et sonna. Furieux d'être joué aussi indignement, je voulus me jeter sur lui. il m'arrêta avec mes pr<> armes. La garde entra, il lui remit un e dat d'arrêt. Désespéré d'avoir livré mes pistolets, certain de ma perte, je voulus au moins revoir Juliette avant que de mourir, respirer son haleine pour la dernière fois. Je renversai à droite et à gauche ceux qui voulaient m'arrèter: je me fis jour, et j'arrivai aux degrés qui descendent sur la place de Grève, ils me poursuivirent mais je jes gagnai de vitesse. Ils crièrent: Arrête, arrête V aristocrate ! et le poste de la Grève sortit, et me barra le passage. Je me retournai, et je courus d'un autre côté. Aux cris multipliés arrête, arrête, quelques hommes s'attroupèrent et voulurent me saisir. Je ra-

massai un pavé, je frappai sans relâche sur tout ce qui osait m'approcher, je répandais l'épouvante autour de moi; j "allais m'échapper encore. Un boucher me jeta son bâton dans les jambes et je tombai. Dix hommes se jetèrent sur moi: la garde eut l'infamie de me frapper à coups de crosse. On criait de toutes parts : .4 m rt l'aristocrate ! Brutus avait besoin que je vécusse encore : son confrère me fit épargner. On me traîna au Luxembourg.

Les malheureux sont compatissants. Un prisonnier bassina mes plaies; il me présenta des aliments; je les refusai. J'appelais à grands cris ma Juliette et ma Cécile. Je bravais, je méprisais la mort; mais j'étais déchiré par l'idée de les abandonner à la misère et à l'infamie. La jalousie s'alluma dans mon sein, et vint ajouter à mes maux. J'arrachai mes habits, mes cheveux. Je n'avais qu'un cri, c'était Juliette; je ne souffrais que pour Juliette, je ne regrettais qu'elle, et je sentais que je l'aimais avec fureur au moment où je la perdais pour jamais. Mon désespoir, mes sanglots rassemblèrent tous les prisonniers. Des femmes jeunes, belles, sensibles, compatirent à ma douleur : les cœurs tendres s'attirent, s'entendent et se répondent. Elles ne me donnèrent point d'espoir : elles savaient que les tigres ne pardonnent jamais. Elles m'engageaient à me résigner; elles l'étaient ellesmêmes, et cependant elles aimaient aussi. Ce sexe nous égale en vertu, nous surpasse quelquefois en courage, nous fait aimer la vie, et nous aide à mourir.

Je rougis de ma faiblesse; je redevins homme, et me promis de l'être jusqu'à la fin. Je ne m'occupai que de mes derniers moments.

On avait des moyens pour faire sortir des

lettres : j'écrivis à Abell. Je lui recommandai sa Juliette, qui allait cesser d'être la mienne: je le suppliai de réparer envers cette infortunée les outrages de la fortune. Je ne lui prescrivais rien, je m'en rapportais à son cœur. Je lui conseillais seulement de la faire réclamer par le résident suisse à Paris, et de l'envoyer prendre par un homme de confiance. Je finissais en le remerciant de ce qu'il avait fait pour moi. « Je vais mourir à vingt-huit ans, lui disais-je. Mon dernier soupir sera pour l'amour ; lavantdernier sera pour vous. »

J'écrivis ensuite à Juliette. Je lui apprenais ma détention, ce qui l'avait occasionnée, et la fin que j'attendais.

« Pleure, lui disais-je, mais sois assez forte pour te consoler. Vis pour ta fille, vis pour toi. Pardonne-moi l'amour que je t'ai inspiré et que je ne méritais pas; pardonnemoi des faiblesses qui t'ont affligée, et dont le souvenir me suivra au tombeau; pardonne-moi tes malheurs, et hâte-toi de les réparer. Un homme vertueux t'adore; je te remets entre ses mains. Accorde-lui le prix de dix ans de constance ; donne un père à ta Cécile, et si en effet quelque chose de nous doit survivre à nous-mêmes, le spectacle de ton bonheur ajoutera au bienfait de l'immortalité. Je veillerai sur toi, sur ta fille, sur ton nouvel époux. Mon ombre ne vous quittera point, elle errera sans cesse autour de Juliette ; elle lui ouvrira les portes de l'éternité. »

En écrivant ces mots, ma constance m'abandonnait; je buvais à longs traits la coupe d'amertume. Je remis nies lettres à une jeune dame, qui me regardait écrire, et qui daignait essuyer mes larmes. Son air était serein, j'en marquai de l'étonnement.

« Mon amant était beau comme vous,

me dit-elle. Il est mort hier; j'ai reçu mon acte d'accusation aujourd'hui; je le 'rejoindrai demain. »

Le lendemain, à dix heures, on vint prendre cette femme intéressante, on la mit dans un fourgon avec quinze autres victimes. Elle m'aperçut et me dit adieu de la main. Son œil se tourna doucement vers le ciel, et ses lèvres sourirent.

Un prisonnier vint me dire qu'une femme, dans l'éclat de la beauté, était assise au pied d'un arbre avec une petite fille; qu'elle était accablée de douleur, et que ses yeux étaient constamment fixés sur les murs de notre prison.

« C'est Juliette, lui dis-je aussitôt. » Et je courus sur les plombs. C était elle en effet. Elle me reconnut: elle étendit ses bras vers moi; ma petite Cécile tomba à genoux, et invoqua le ciel. Le ciel fut sourd au vœu de l'innocence : il nous réservait d'autres épreuves. Des infortunées, qui passaient les jours sous ces murs de proscription, pour entrevoir un moment l'objet de leur tendresse, et qui se croyaient heureuses de respirer le même air, ces malheureuses entourèrent Juliette et caressèrent ma fille. Je ne pouvais pas les remercier; je les bénis.

Deux heures après je reçus un billet dans un pain; il était de Juliette.

« Un cœur comme le mien ne se donne qu'une fois. Il peut souffrir beaucoup, et ne saura pas survivre à ce qu'il aime. Madame de Cervières m'a laissé un grand exemple : nous nous rejoindrons tous. Je lègue ma fille à Abell. »>

Je conclus de ce billet que Juliette ellemême était sans espoir. Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et je passai plusieurs heures dans un profond accablement.

Je restai tout le iour sur les plombs, et

150 PIGAULT-LEBBUN

Juliette ne parut pas. J'y retournai le lendemain, dès que nos chambres furent ouvertes. Elle passa, elle s'arrêta un moment, et continua de marcher. Elle allait très vite, et je jugeai qu'elle travaillait à ma délivrance. Le soir je reçus un second billet :

« Depuis ce matin je marche, et je n'ai pas trouvé un cœur sensible : ils sont tous d'acier. Je vais chez Brutus lui-même, le m'abaisserai, je pleurerai devant lui. Il aura pitié de moi, puisqu'il m'aime. »

Malheureuse! où vas-tu? Je serais mort en paix: tu vas empoisonner mes derniers moments? Je passai une nuit cruelle. Je m'étais consolé en pensant qu'Abell me remplacerait auprès d'elle; je ne pus supporter l'idée de la savoir en proie à la lubricité d'un monstre. Je me réveillai vingt fois, tantôt glacé, tantôt trempé de sueur.

Le matin, je reçus un troisième billet : « Je peux te sauver la vie ; mais on la met à un prix... Je ne peux m'y résoudre, et tu meurs si je me défends. »

Oui, je mourrai ! m'écriai-je : et je mourrai avant que le crime soit commis. J'arracherai à ce lâche le prix de ses forfaits. Tu pourras te défendre quand je ne serai plus, et je montai sur les plombs pour me précipiter. Un jeune homme de seize à dix-sept ans s'était attaché à moi, et me quittait peu. Il monta après moi, et me prit sous le bras.

— Laissez-moi, lui dis-je, vous me gênez.

— Quel ton ! reprit-il. Que venez-vous faire sur les plombs?

— Laissez-moi. laissez-moi.

— Vous voulez mourir, et nous pouvons nous sauver.

— Nous sauver! quand?

— Dans une heure.

— Ah ! parle, parle, parle. Je te devrai plus que la vie.

— Mon projet est sûr. Il me fallait un homme de tête pour me seconder; je vous ai trouvé. Suivez-moi; je vais m'expliquer.

Je le suivis, il descendit et me conduisit dans sa chambre.

Nous y étions à peine, que les guichetiers vinrent nous saisir. Il y avait parmi nous des espions de ce qu'on appelait alors gouvernement. Un de ces misérables nous avait entendus sur les plombs, et avait couru avertir. On m'ôta mes boucles, mes jarretières, mon col et mon mouchoir, et on m'enferma seul dans une chambre dont la croisée était murée. Je m'étendis sur le pavé, je le frappai à coups redoublés avec ma tète; je me sentais l'affreux courage de m'achever ainsi. On rentra dans ma chambre, on me jeta sur des matelas, et on m'attacha les bras et les jambes à des anneaux de fer. Je fis des efforts inouïs : je ne pus pas me détacher. J'essayai d'avaler ma langue; cela me fut impossible. J'appelai la mort à grands cris; la voûte répondait seule à ma voix. Vers le soir on vint me prendre, on me mit les fers aux mains, et on me fit descendre dans la cour : une voiture m'attendait. Je provoquai les gendarmes, je les attaquai avec mes fers. J'espérais qu'un d'eux me passerait son sabre au travers du corps : on se contenta de me lier les coudes derrière le dos, et on me mit dans la voiture.

En sortant la dernière porte, j'aperçus Juliette. Elle était debout contre un mùr; ses traits étaient renversés, ses vêtements en désordre; elle ne pleurait pas; elle étouffait. Elle me vit passer.

— C'est donc ma dernière ressource, ditelle à demi-voix, il faut se soumettre.

La voiture partit; on me descendit à la Conciergerie, et on me jeta dans un cachot.

Croirait-on que j'éprouvai, en y rentrant, un sentiment de joie? Elle a résisté, disais-je, puisqu'on me met en jugement.

Demain je meurs, et l'infâme Brutus ne dégradera pas le plus bel ouvrage de la nature. Je passai une nuit tranquille. J'entendais l'horloge, je comptais les heures; je ressemblais au voyageur haletant, qui aperçoit le terme d'un long et pénible voyage. A huit heures la porte de mon cachot s'ouvrit. On y poussa une femme, et les verrous se refermèrent. Elle vint tomber près de moi : c'était Juliette. Oh ! que la mort me parut amère, quand je vis que je ne mourrais pas seul ! Je lui parlai, elle ne me répondit que des mots entrecoupés ; une horreur secrète l'agitait. Je crus que ces caresses, jadis si puissantes, la rendraient à elle-même ; elle s'y déroba avec précipitation.

— Je suis indigne de toi, s'écria-t-elle, le crime m'a souillée.

Je tombai anéanti, je ne proférai pas un mot ; la mort était dans mon sein. Juliette sanglotait dans un coin du cachot, j'étais sourd à sa douleur, j'étais tout entier à la mienne? Elle se traîna à mes genoux, et elle me demanda pardon :

— Ma vertu, me dit-elle, m'était plus chère que ma vie; mais tu m'es plus cher que ma vertu. Le monstre m'a juré qu'il te laisserait vivre... Je me suis prostituée...

— Dieu!

— Le lâche', je l'ai reçu dans mes bras. Il me faisait horreur, et il crut jouir.

— Qui donc t'a fait descendre ici?

— C'est lui-même.

— Ah!... ah!...

— Va,m'a-t-il dit, je te rends à ton époux. Dis-lui que tu sors du lit de cet homme que tu as si longtemps méprisé. Va, meurs

avec lui et que ton infamie ajoute à son supplice.

Un long et affreux silence succéda à cette horrible explication. Enfin je rassemblai ce que j'avais de force, et je rappelai ma raison. La laisserai-je mourir sans consolation? me dis-je à moi-même; n'est-ce pas pour racheter ma tête qu'elle s'est... Une femme est-elle déshonorée, quand son âme reste pure? Je m'approchai d'elle, je l'encourageai, je la ramenai à l'estime d'elle-même. Elle répondit d'abord d'un air timide à mes caresses ; bientôt elle se livra davantage, bientôt nous oubliâmes que nous avions épuisé ce que la scélératesse humaine a de plus atroce ; nous oubliâmes que le cercueil était ouvert à nos pieds; elle me délia les bras et, dans le fond d'un cachot infect, étendus sur la paille humide, nous retrouvâmes les délices de l'amour et ses plus vives jouissances... Il me semblait que je la purifiais.

Ces moments où nous rêvâmes le bonheur furent bientôt interrompus. On nous fit monter, et nous parûmes avec cinquante autres malheureux devant cette horde d'assassins. Brutus était parmi les témoins; Juliette détourna la tête, et le monstre rit du rire affreux du crime. J'entrai en fureur; je me levai, on me retint; je voulus parler, on me mit hors des débats, on me fit descendre dans la chambre où les condamnés attendent leur dernière heure.

Vers midi, on y entassa mes compagnons d'infortune. Je cherchai Juliette, et nous nous assîmes l'un à côté de l'autre dans le fond de la chambre. Je la fixai : elle était calme. Elle me prit la main :

« Du courage, me dit-elle, on ne meurt qu'un moment et, après ce qui m'est arrivé, la vie serait un long supplice. »

Elle fit appeler l'épouse du concierge, et la pria de lui faire voir sa fille pour la dernière fois. Cette femme n'était pas née pour son état : elle avait un cœur. Elle alla nous chercher notre enfant et ceux de Cervières. Ces trois petits malheureux avaient passé la nuit seuls dans un galetas, et ils n'avaient cessé de pleurer. Leurs pleurs redoublèrent en nous voyant; ils nous serraient dans leurs bras : ils sentaient ce qu'ils allaient perdre. Nos larmes se mêlèrent longtemps aux leurs. « Eloignez-les, dit Juliette à la femme du concierge; je m'affaiblis auprès d'eux, et j'ai besoin de toute ma constance.» Elle donna à cette femme tout ce qu'elle avait d'argent; elle lui fit prendre l'adresse d'Aboli: elle lui fit promettre de lui écrire quand nous ne serions plus, et de prendre soin de ces enfants jusqu'à ce qu'elle ait reçu sa réponse. Ces pauvres enfants ne voulaient pas nous quitter. Il fallut les arracher de ce lieu de désolation.

L'exécuteur entra... Des cheveux coupés... Des mains liées... Ah!

On chargea les charrettes des premiers qui se présentèrent. On les prenait au hasard, comme des agneaux dans une bergerie. Juliette et moi nous n'avions pas quitté notre place; nous étions toujours dans lé fond de la chambre. Ntd s mains ne pouvaient plus se toucher; nos lèvres se joignirent encore, et nous attendions notre tour.

— Les charrettes sont pleines, dit l'exécuteur au concierge; rentrez ces quatre-là, ils passeront demain avec les autres.

— Faites venir une voiture, dis-jeà l'exécuteur; au nom de Dieu, ne nous laissez pas vingt-quatre heures dans cette intolérable situation.

— On se gênera pour toi ! répondit un homme en bonnet rouge : allons, marche !

Nous rentrâmes en prison et nous entendîmes partir les charrettes qui menaient les autres à la mort.

Vers les six heures, je dis à Juliette: « Ils sont heureux, ils ont cessé de souffrir, et nous... » Tout à coup un mélange confus de voix, le galop des chevaux, le bruit des roues des affûts nous tirèrent de l'espèce de léthargie dans laquelle nous étions plon- ■outàmes sans pouvoir rien dis- 1er, et le tumulte allait toujours croissant. On battit la générale, on sonna le tocsin. « Est-ce encore un 2 septembre ? dit Juliette en cachant sa tête dans mon sein; oh! cette mort serait affreuse!... Te voir massacrer devant moi!... » On ouvrit la porte de notre chambre... Juliette se jeta dans mes bras, je l'enveloppai dans les miens, nous fermâmes les yeux et nous attendîmes les coups.

— Ne craignez rien, me dit-on, peut-être êtes-vous sauvés.

Je me retournai, je vis la femme du concierge.

— Robespierre, poursuivit-elle, le conseil de la Commune, les membres du tribunal sont mis hors de la loi. Ils pensent à se défendre, ils succomberont peut-être, le sang Innocent cessera de couler.

— Courez, lui dis-je, courez, informezvous, rassurez-nous, rendez-nous à la vie.

Deux jours après, on apporta l'ordre de rétablir dans leurs différentes maisons d'arrêt ceux qui étaient à la Conciergerie pour des faits révolutionnaires. La femme du concierge nous rendit exactement notre argent. Nous la comblâmes de bénédictions.

Nous prîmes avec nous les enfants: on eut l'humanité de nous les laisser, et nous rentrâmes au Luxembourg. Mes anciens compagnons furent frappés d"étonnement en

me voyant : ils me croyaient exécuté de la veille. Ils prirent la part la plus touchante à l'événement qui m'avait conservé, et qui les rassurait sur leur propre existence. Bientôt, en effet, nous fûmes tous libres.

Juliette changeait sensiblement. L'âme la plus forte tient toujours à la vie, et pendant quelques jours elle n'avait été émue que par le plaisir d'être encore. Elle avait fait depuis un retour sur elle-même, et le souvenir de Brutus la poursuivait sans relâche. Je redoublai auprès d'elle de soins, d'égards et d'amour. Si je ne lui fis pas oublier le monstre, je la convainquis par tous les moyens que me suggéra ma tendresse, par tous les raisonnements que me fournit la raison, que, loin de se croire coupable, elle devait avoir d'elle-même cette haute estime que donne la vertu portée au dernier terme où l'humanité puisse atteindre. Quand elle fut certaine que je la respectais, que je la chérissais plus que jamais, elle s'étourdit sur ce souvenir fâcheux, elle surmonta sa mélancolie, elle redevint la plus belle comme la plus aimable des femmes.

Abell ne cessait point de nous écrire. Il nous priait, il nous ordonnait, au nom de l'amitié, de nous réunir à lui. J'aimais mon pays. Il allait renaître de ses ruines; un gouvernement doux et sage devait succéder bientôt aux fureurs de l'anarchie; je désirais ne devoir mon existence qu'à moimême : il m'en coûtait d'être à charge à mon ami. Mais Juliette craignait une réaction ; elle pria : ses moindres désirs étaient des ordres sacrés pour moi.

Je retournai à ma section. Je racontai comment j'avais perdu mes papiers, et on se rappela mon affaire. Je demandai un second passeport, et on me l'accorda après Queloues difficultés. Il fut visé le même

jour et nous partîmes enfin. Nous arrivâmes heureusement à Bâle. Abell, que j'avais prévenu de notre arrivée, vint au-devant de nous et nous reçut comme si sa vie eût dépendu de la nôtre. Il nous logea chez lui, et ne nous laissa pas le temps de désirer. Il ne mit point de bornes à sa générosité.

Son fils était à peu près de rage de notre Cécile. Ces deux enfants s'aimèrent d'abord. L'amitié que Cécile avait pour les petits Cervières ne ressemblait pas à celle que lui inspirait le jeune Abell. Le père de celui-ci souriait aux marques d'attachement que ces enfants se donnaient, il applaudissait au sentiment secret qui les attirait l'un vers l'autre. « Voilà, me disait Juliette, comme nos amours ont commencé. Puissent-ils s'aimer de même et être plus heureux! »>

Nous résolûmes, Juliette et moi, de ne pas abuser plus longtemps des bontés d'Abell. Je le priai d'observer que l'oisiveté ne convenait ni à mon caractère, ni à mon âge, ni à ma situation.

— Donnez-moi les moyens de travailler, lui dis-je et vous ajouterez, s'il est possible, aux sentiments qui m'attachent à vous.

C'était la dixième fois au moins que je réitérais mes instances.

— Puisque absolument vous le voulez, me répondit-il, il faut vous satisfaire. Je vois pour vous deux partis à prendre. Le plus court, et le moins avantageux, c'est d'être secrétaire de légation, et je me charge de vous procurer un brevet ; mais vous n'êtes pas Anglais, et vous ne serez jamais autre chose que secrétaire. Le second parti c'est de passer à Londres, d'apprendre le commerce ; je vous prêterai des fonds, et avec votre intelligence et votre activité, vous ferez sans doute une bonne maison. Choisissez.

158 PIOAULT -LEBRUN

Juliette et moi nous nous décidâmes pour le commerce. Nous donnâmes encore quelques jours à l'amitié, et nous pensâmes à nous séparer d'Abell. Il nous faisait partir pour Hambourg, où nous devions nous embarquer pour Londres.

La veille du départ, il entra dans n chambre. Il nous présenta plusieurs le de recommandation, et des billets au ^H teur pour des sommes très fortes sur différentes maisons de Londres. Jerefusai constamment ces derniers. Leur valeur m'effrayait:» Je vais vous mettre à la raison, me dit Abell: vous verrez que vous ne me devez rien. » Il tira un contrat de sa poche, et pria tte de le lire. C'était une donation de vingt mille livres sterling à son fils, que nous lui rendrions le jour de son mariage avec Cécile, dont, jusqu'à cette époque, nous serions dépositaires, sans intérêts. Quelle manière de donner ! Nous nous attendrîmes, nous ne pûmes le remercier ; mais il nous entendit.

Nous arrivâmes à Hambourg, et le trajet de cette ville à Londres fut court et heureux: la fortune s'était lassée enfin de nous persécuter. Les correspondants d'Abel répondirent parfaitement à ses vues. Ils nous comblèrent d'égards et de complaisance.

L'un d'eux, riche marchand établi à Cheapside, m'offrit de me montrer les éléments du commerce. J'acceptai sa proposition avec empressement. Je répondis à ses soins avec une telle exactitude, je profitai si bien de ses leçons qu'au bout de quelques mois je me trouvai en état de travailler pour mon compte.

A notre arrivée à Londres, nous avions vu les parents de Juliette: ses pressentiments n'étaient que trop fondés. C'étaient des gens riches et titrés qu'une mésalliance ré-

voltait, et qui me firent sentir que je n'avais pas le bonheur de leur plaire. C'était .dire à Juliette : « Ne nous revoyez plus. » Aussi rompit-elle absolument avec eux. et elle me pria de les abandonner à leurs orgueilleuses chimères. Juliette ne pouvait souffrir qu'on voulût m'humilier; mais je pouvais souffrir tout pour Juliette. Je voulus tout tenter pour la rétablir dans l'esprit de sa famille, et je retournai secrètement chez ses parents. L'accueil repoussant que je recevais quelquefois ne me rebuta point. Milady Fenton, cousine germaine de milord Tillmouth, était immensément riche et Juliette était son unique héritière. Cependant, quand elle sut que mon commerce s'étendait, et qu'il était souvent question de moi à la Bourse, elle me traita mieux. Elle voulut bien causer familièrement avec moi, et mon esprit lui plut. Bientôt j "acquis parmi les négociants de Londres une réputation de probité qui me concilia enfin son estime. Elle m'appela son cousin et me demanda des nouvelles de ma femme : « Elle souffre beaucoup, lui dis-je. d'avoir encouru votre disgrâce, et elle vous verrait avec un respectueux empressement, si elle osait compter sur votre indulgence. — Quelle vienne. Il y a quelque temps que je m'aperçois qu'il est difficile de ne pas vous aimer, "et votre bonne conduite justifie le choix de ma cousine. »

Milady donna un grand repas, où les parents de tous les degrés furent invités. Juliette y parut avec ses charmes, cette teinte de sensibilité qu'on ne trouve guère qu'à Londres, et qui étaient embellis, s'il est possible, par ces grâces qu'on n'acquiert qu'à Paris. La réconciliation fut sincère, et bientôt les parents de Juliette sentirent tout ce Qu'elle valait. Elle devint l'idole de sa fa-

mille, et je partageai l'intérêt qu'elle inspira. Quelques-unes de mes cousines parurent même me trouver fort à leur gré. Mais l'expérience m'avait rendu sage, lé restai fidèle à ma Julien par raison, par principes, et surtout par amour.

Ma fortune s'accrut au delà de mes espérances. Les jeunes Cervières, que i'élevais dans le commerce, avaient ramabilité et le jugement solide de leur malheureux père. Ils répondirent à ma tendresse; ils s'occupèrent de leur bien-être : c'est tout ce qut je désirais. Abell, de retour de son ambassade, se fixa à Londres. Milady Fenton mourut, et Juliette se trouva immensément riche. Je récompensai la bonne conduite des jeunes Cervières en leur passant ma maison de commerce. J'unis ma Cécile au fils d' Abell. Elle était belle comme sa mère, elle avait son âme et son cœur. Je la dotai richement, et c'est une satisfaction pour un père. Juliette, avec le temps, perdit sa beauté; elle ne perdit que cela : le parfum de la rose survit toujours à sa fraîcheur:

J'attends la vieillesse sans la craindre. J'ai fait des fautes : qui n'en fait pas? mais j'ai fait aussi quelque bien. Je me propose d'en faire encore, et d'embellir ainsi mes derniers jours.

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