‹ L'enfant du carnaval (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · AVENTURES DE NUIT ET DE JOUR · texte numérisé non relu

AVENTURES DE NUIT ET DE JOUR

Je rne dispenserai de faire la description d'Etampes. Cette ville serait ignorée de tout l'univers, si elle était seulement à cent pas de la grande route. Nous y fîmes assez maigre chère, nous fûmes mal couchés, et

nous en partîmes cependant d'assez bonne humeur.

Je m'avisai de faire une perquisition générale dans la voiture, et je fus fâché, d'après mes découvertes, de ne pas m'en être avisé la veille. Le souper en eût été meilleur. Le prévoyant Cervières avait rempli les coffres de viandes froides et d'excellents vins. Cette attention nous fit plaisir. Nous marchions à petites journées-, et nous pouvions tomber dans des auberges où nos provisions nous seraient encore plus nécessaires qu'à Etampës. En effet, dès le premier village où on arrêta pour faire rafraîchir les chevaux, nous ne trouvâmes rien, pas même du pain passable. M. Célestin décoiffa un pâté, et en fit fort bien les honneurs. Nous invitâmes notre cocher à en prendre sa part. Il se rendit à l'invitation^ il vida sa bouteille, et les chevaux en marchèrent beaucoup mieux.

Il faisait le plus beau temps du monde. Nous baissâmes toutes les glaces; et notre cocher, qui était un espèce de maître Jacques, se mêla à la conversation, et en fit bientôt tous les frais. Il nous conta l'histoire de tous ses maîtres, et finit par nous conter la nôtre sans savoir qu'il parlait au héros de l'aventure. Cette histoire s'était prodigieusement augmentée avant d'arriver jusqu'à lui. J'avais traité sept à huit religieuses comme les Bulgares avaient traité Cunégonde ; j'en avais enterré d'autres toutes vives et j'avais emporté la caisse de la communauté. J'osai donner un démenti au cocher. Il prit fort bien la chose; mais il m'assura qu'il savait beaucoup mieux que moi ce qui s était passé, parce que la tourière était la cousine germaine du beau-frère de la tante du père de sa femme, qui lui avait, conté tout cela. Je lui jurai que la fille du

96 PIOAULT-LEBRUN

neveu de la belle-sœur du cousin-germain de la tourière ne lui avait pas dit un mot de vrai. Il me donna une preuve du contraire, à laquelle je ne m'attendais pas : il tira de sa poche une complainte en soixante-quatre couplets, que le poète Fardeau avait déjà composée sur cette aventure lamentable et remarquable. Le moyen de rien opposer à une complainte du poète Fardeau? Le cocher la chanta d'un ton de vérité qui nous en imposa presque à nous-mêmes, et de couplets en couplets nous arrivâmes à la dînée.

Nous descendîmes à une auberge passable et nous fûmes dispensés d'avoir recours à nos provisions. M. Célestin trouva dans la chambre où nous étions une vieille guitare qui avait à peu près toutes ses cordes; il l'acheta et la fit porter dans la voiture. Nous payâmes, et nous repartîmes.

Le cocher nous avait mis en goût de chanter. M. Célestin prit sa guitare, il en pinçait fort bien; Juliette avait une très jolie voix, je chantais agréablement, et nous commençâmes un petit concert. Les passants étaient émerveillés, le cocher applaudissait, et nous avions à peu près épuisé les duos et les trios que nous fournit notre mémoire, lorsqu'un accompagnement de contrebasse interrompit tout à coup les concertants : c'était le tonnerre. Mademoiselle d'Hérouville en avait une peur épouvantable. Sa guitare lui tomba des mains, et elle s'enveloppa la tête dans la robe de Juliette. Je levai les glaces, je baissai les stores, et les éclairs n'en pénétraient pas moins jusqu'au grand œil bleu de mademoiselle d'Hérouville. La pluie se mêla à tout cela. Je passai mon manteau au cocher, et je le pressai d'avancer. Il survint un coup très violent. Mademoiselle d'Hé-

' rouville se jeta dans le fond de la voiture. Les chevaux se cabrèrent et refusèrent d'avaneer. Juliette parut intimidée : cela pouvait devenir sérieux. Je fis dételer les chevaux; le cocher les attacha à un arbre, et il vint se réfugier dans la voiture.

Cet orage finit, comme tous les autres, par amener le beau temps. Mademoiselle d'Hérouville se releva, et fut la première à rire de sa frayeur. Nous avions perdu deux grandes heures, et il fallut marcher de nuit pour arriver au gîte où nous nous étions proposé de coucher. Mademoiselle d'Hérouville craignait autant les voleurs que le tonnerre; Juliette avait froid; son état exigeait des ménagements : je dis au cocher d'arrêter au premier cabaret.

— Voilà une méchante auberge, nous dit-il au bout d'une demi-heure; mais vous ne logerez pas là.

Pourquoi? reprit mademoiselle d'Hérouville; une nuit est bientôt passée. Qu'il y ait seulement un lit pour ma sœur, et nous nous arrangerons comme nous pourrons. Je descendis et je me chargeai des fonctions de maréchal des logis. Je n'eus pas plus tôt mis le pied dans la maison que j'aurais voulu en être à vingt lieues : c'était à faire reculer. Je demandai à quelle distance nous étions du prochain village. On me répondit qu'il était à deux mortelles lieues de là : il fallait se résigner.

On me fit monter un escalier à clairesvoies, qui conduisait à une chambre où il y avait un lit. Quel lit! On me montra un cabinet qui n'était séparé de la chambre que

fiar le corridor. J'y trouvai un second lit : e meilleur des deux était détestable.

Le reste répondait parfaitement à ce que je venais de voir. Des vitres cassées, des chaises boiteuses, des tables vermoulues,

l'exfajit ou camayal, t. il. 4

98 PIGAULT-LEBRUX

des poulets étiques qui couraient partout et qui laissaient sur tous les meubles des traces de leur passage, une hôtelière à prendre avec des pincettes, et un hôtelier de fort mauvaise humeur; tel était le lieu de plaisance où nous devions passer la nuit. Je demandai ce qu'on me servirait. On nous répondit qu'on nous donnerait une excellente fricassée de poulets.

— Faite avec ces poulets-ci? repris-je en montrant ceux qui trottaient autour de nous.

— Oui, monsieur, oui, me dit le seigneur châtelain en fronçant le sourcil, et vous serez sûr qu'ils né seront pas morts de la pépie. » Je lui promis très honnêtement de lui payer ses poulets, mais je l'engageai à les garder. <« Mettez-nous des drap- blancs, si vous en avez, lui dis-je, et faites-nous vite un bon feu. » Je retournai à la berline, je présentai la main à mes deux campagnes de voyage, et je les introduisis. Elles me regardèrent et firent une mine! Le parti le plus sage était de s'amuser de tout cela, et c'est celui que nous prîmes. Nous nous assîmes autour du foyer. Juliette se chauffa, mademoiselle d'Hérouville pinça de la guitare, je fis sécher mon manteau, et le cocher nous monta de la voiture certains moyens de consolation qui manquent rarement leur effet.

A peine avions-nous commencé à souper, que sept à huit poulets sautèrent dans les plats et becquetèrent le pain, le pâté et jusqu'aux viandes froides. Je crois qu'ils n'avaient pas mangé de deux jours. Je les chassai, je fermai la porte; ils rentrèrent par la chatière. L'un sauta sur le dos de ma chaise, un autre sur l'épaule de Juliette; un troisième s'accrocha les pattes aux cheveux de mademoiselle d'Hérouville. Nous

nous levâmes, nous courions par la chambre notre assiette à la main, et les poulets nous suivaient partout. Le cocher prit un vieux pot, l'emplit à moitié de mies de pain et de pâté, leur mit cela dans un coin. Ils se jetèrent dessus, et nous laissèrent tranquilles. Une scène d'un autre genre succéda à oelle-ci. Notre hôtesse, qui, de sa vie, n'avait tenté que son mari, était pourtant ac-

:ble à la tentation. Elle trouva M. Célestin fort à son gré, et elle lui fit des agaceries qui n'étaient pas équivoques.

M. Célestin. qui était monté sur le ton plaisant, répondait aux mines de l'hôtesse. Le mari, qui était jaloux, Dieu sait de quoi, appelait sa femme à chaque minute: elle

endait et remontait aussitôt : elle ne manquait jamais de prétextes. Elle se plantait vis-à-vis de Célestin. et le mangeait des yeux. Celui-ci lui renvoyait des œillades ! la petite femme n'y tenait plus. Juliette et moi, nous jouissions de tout cela, sans avoir l'air de prendre garde à rien. Le mari, homme brutal et mal élevé, entra dans la chambre au moment où sa moitié donnait toute son attention à des choses fort tendres que lui débitait M. Célestin. Il la prit par une oreille, et lui fit descendre

dier en deux sauts. Célestin voulut soutenir son rôle, il persifla le mari; le mari envoya promener Célestin, et le cocher mit le mari à la porte. Deux rouliers, qui venaient d'arriver, prirent parti pour le cabaretier.Je fus obligé d'intervenir dans cette affaire. Ces messieurs parlèrent très haut: je parlai plus haut qu'eux. L'hôtesse n'osait pas remonter; mais elle criait en bas à tue-tète; le cocher jurait: on ne s'entendait plus. Juliette se déclara médiatrice entre Célestin et le cabaretier. Celui-ci, tout grossier qu'il était, se laissa persuader par

100 PIOAULT-LEDRUN

une jolie bouche. Il convint qu'il n'était qu'un impertinent; mais il nous jura qu'il avait de bonnes raisons pour se défier de sa femme et pour l'observer de très près. Juliette engagea les partis à boire ensemble. Elle emplit les verres d'un vieux vin qui concilia tout. Célestin, le mari, les rouliers trinquèrent deux ou trois fois avec beaucoup de cordialité, et ils se quittèrent les meilleurs amis du monde. Mademoiselle d'Hérouville convint qu'elle avait poussé la plaisantent» trop loin, et elle se promit bien d'être plus circonspecte à l'avenir.

Nous nous amusâmes quelque temps de la bizarrerie de ce quiproquo, et on vint couvrir nos lits. L'hôtesse ne cessait de regarder Célestin du coin de l'œil en déployant ses draps; mais Célestin était revenu des intrigues; il fut parfaitement sage.

— Comment allons-nous nous arranger?

dis-je à Juliette.

— Comme tu voudras, répondit-elle.

— Eh bien ! repris-je , nous coucherons ici. Le lit du cabinet est étroit, nous le donnerons à ton frère.

— Oui, poursuivit l'hôtesse; je vais lui mettre un matelas de plus. Il est délicat, il faut qu'il soit bien. »> Mademoiselle d'Hérouville ne lui répondit rien, et la laissa faire.

Nous nous disposâmes enfin à nous coucher. Mademoiselle d'Hérouville nous souhaita le bonsoir, et passa dans son appartement. Nous commencions à nous déshabiller quand elle vint frappera notre porte: je lui ouvris.

— Je ne coucherai pas là, nous dit-elle; j'ai peur, et la porte ne ferme point. Je passerai la nuit auprès du feu.

— Nous ne le souffrirons pas, lui répondit Juliette. Vous coucherez avec moi, et Happy prendra le lit du cabinet.

— Non, ma bonne amie, répondis- je; cet arrangement-là ne me plaît pas du tout, je vous le déclare net.

— Allons, reprit Juliette, un peu de complaisance; ne serais-tu pas bien aise que Cervières en fît autant pour moi?

Elles m'embrassèrent, l'une bien tendrement, l'autre bien amicalement, et je me laissai mettre à la porte.

J'étais enseveli dans un profond sommeil, quand je sentis quelque chose de lourd qui se plaçait directement sur moi. Je me réveillaf à demi, et je m'aperçus que ce quelque chose était sous la couverture. Je me réveillai tout à fait, et j'eus peur à mon tour. J'avançai la main: j'en rencontrai une très dure et très alerte. J'avançai davantage, et je saisis des formes qui n'avaient rien d'engageant : c'était une femme. « Que le diable t'emporte, m'écriai-je en sautant en bas du lit. — Mon cher petit... mon cher petit...

— Ton cher petit est couché avec ma femme; va te remettre auprès de ton mari.

— Couché avec sa sœur! Oh! le petit scélérat! Et vous leur passez cela! Mon homme ne serait pas si complaisant.

Et ses mains recommencèrent à jouer avec tant de vivacité que je fus obligé de lui appliquer cinq à six claques sur le derrière pour lui faire lâcher prise.

« Marguerite ! Marguerite ! »> cria une voix de Stentor, qui fit trembler la maison jusque dans ses fondements. Marguerite s enfuit je ne sais par où. Bientôt le cabaretier parut en chemise, une lanterne dans une main et un gourdin dans l'autre. Il continuait ses clameurs, et le nom de Marguerite retentissait de la cave au grenier. Les rouliers, qui ne sont pas endurants, et qui n'aiment pas qu'on trouble leur sommeil,

102 PIOAULT-LEBRUN

tombèrent à grands coups de fouet sur le cal iretier; le cabaretier joignit sa femme aui'out du corridor, et tomba sur eue grai'ds coups de bâton; le cocher, qui accourut au bruit, s'embarrassa dans les ïambes de Marguerite, et ils roulèrent au Le l'escalier.

J'entrai dans la chambre de Juliette. Je les trouvai l'une et l'autre interdites du carillon infernal qu'elles avaient entendu : elles ne savaient à quoi l'attribuer. Je leur contai ce qui venait de m'arriver, et nous rîmes aux larmes de la mésaventure de la cabatétière. Je me rhabillai, je ranimai le feu. je rallumai la chandelle, je m'enveloppai dans mon manteau, et je me couchai par terre.

— Vous allez passer là le reste de la nuit! me dit mademoiselle d'Hérouville.

— Croyez-vous, lui répondis-je. que je veuille rii'exposer à une seconde irruption de votre Dulcinée ? Je ne retournerais pas dans le cabinet pour tout l'or du Pérou.

Nous recommençâmes àrire de plus belle, et nous nous endormîmes en riant.

Il était écrit que la nuit finirait comme elle avait commencé. Je fus réveillé une seconde fois par une voix tremblante. On m'appelait.

— Qu'est-ce que c'est? répondis-je en me frottant les yeux.

— Il y a des revenants ici.

— Et où sont-ils ces revenants ?

— Venez ici, regardez donc.

C'était mademoiselle d'Hérouville qui . montrait de la main quelque chose qui était dans le fond de la chambre. Je regardai.

— Eh! c'est un pot. lui dis-je.

— Oui. mais ce pot marche.

— Comment, il marche !

— Eh ! sans doute. Il marche. Et elle se

serrait contre Juliette, qui dormait profondément. Je regardai plus attentivement : le pot marchait en effet.

— Que pensez-vous de cela ? me dit-elle.

— C'est fort extraordinaire.

— Ah! mon Dieu! que j'ai peur!

— Et de quoi? après tout, ce n'est qu'un pot.

— Un pot! Avez- vous jamais vu un pot marcher?

— J*avoue que cela n'arrive pas communément.

Pendant que nous discourions, le pot avançait sensiblement. La chandelle était au pied du lit: il allait la renverser. L'impatience me prit.

— Fût-ce le diahle, dis-je, je saurai ce que c'est.

Je donnai un violent coup de pied au pot. Un poulet qui était dessous s'envola sur le lit et réveilla Juliette. Je recommençai à rire. Mademoiselle d'Hérouville suivit 'mon exemple; et Juliette en fit autant quand elle sut de quoi il était question.

Nous nous creusâmes la tête pour deviner comment le poulet avait pu glisser sous le pot. Juliette pénétra le mystère. Ce pot était le môme dans lequel le cocher avait donné à manger à la volaille. Les poulets, en sautant sur les bords du pot, l'avaient renversé, et l'un d'eux s'était trouvé pris. Il avait vu la lumière à travers les crevasses, et il avait cherché à se débarrasser.

— Je prends mon parti, dis-je à ces dames, je ne dors plus.

— Ni moi, ni moi, répondirent-elles. « Elles se levèrent, et nous passâmes le reste delà nuit à lire, à nous chauffer et à faire réveillon. Au point du jour j'appelai le cocher. Je lui dis de mettre les chevaux; je le chargeai de payer la dépense, pour être dis-

104 PIOAULT-LEBRUN

pensé de toute espèce d'explication avec le cabaretier ou sa femme. Nous montâmes en voiture et nous partîmes. Les événements de la nuit firent le sujet de la conversation pendant toute la route, et nous arrivâmes à Orléans en riant du pot ambulant et de la conquête de M. Célestin.

Juliette se sentit fatiguée, et je proposai à mademoiselle d'Hérouville de passer la journée à Orléans. Elle nous était trop tendrement attachée pour nous rien refuser.

Cette ville mérite l'attention du voyageur. Elle est arrosée par la Loire. La largeur de son lit, le commerce qu'elle alimente, les bateaux de toute espèce dont elle est continuellement chargée, le mouvement et la vie qui se communiquent de ses bords riants aux quartiers les plus éloignés, nous offrirent un tableau aussi varié qu'intéressant, il me fit naître une idée que je communiquai à Juliette et a mademoiselle d'Hérouville. C'était d'arrêter un de ces bateaux couverts qu'on appelle dans le pays des cabanes, de l'arranger commodément et de descendre la Loire jusqu'à Saumur.

— Vous serez plus à votre aise, leur disje, nous irons plus vite et nous voyagerons d'une manière plus agréable.

Ma proposition fut acceptée, et nous nous occupâmes à l'instant même de son exécution. Nous choisîmes la cabane la plus jolie et la plus grande, et nous convînmes du

Erix. Je ramenai mes compagnes à l'auerge, et je procédai à l'équipement de ma frégate. J'y fis porter des provisions de bouche, des lignes pour pêcher, si la fantaisie nous en venait, un fusil à deux coups pour tirer des oiseaux aquatiques, s'il s'en présentait. Enfin j'achetai des matelas et des couvertures. Juliette riait de l'immensité de mes préparatifs : mademoiselle d'Hérouville

me demandait si nous nous embarquions pour un voyage de long cours.

— Je ne veux pas, leur dis-je, que nous soyons exposés davantage aux incursions des poulets, aux entreprises des cabaretières, ni à la crainte des revenants. Laissons courir ces grandes aventures aux successeurs de Don Quichotte, et tâchons de nous procurer les commodités de la vie.

L'après-midi, je fis laver l'intérieur de la cabane, j'y fis coller un petit papier fort gai et ie donnai à notre bâtiment la tournure et la propreté d'une barque hollandaise. Je terminais mes dispositions, lorsque des crocheteurs parurent avec un piano et une ample collection de musique. Je reconnus là Juliette.

— Bravo ! m'écriai-je, nous réunirons tous les plaisirs, la chasse, la pêche, la musique, la bonne chère, l'amitié et l'amour. La jolie manière de voyager! Oh! la bonne idée qui m'est venue là!

Notre pilote, qui était un grand garçon d'une vingtaine d'années, coucha à bord pour veiller à la conservation de nos propriétés. Le lendemain matin, je donnai à notre cocher les renseignements qui devaient le conduire droit à notre destination. Je lui dis de ménager ses chevaux, d'arriver quand il pourrait , et nous nous embarquâmes.

Nous avions un temps à souhait. On ne voyait pas un nuage; l'azur du ciel se réfléchissait sur une nappe d'eau limpide, et la teignait d'un vert léger : un vent doux enflait notre petite voile sans nous incommoder. Nous démarrâmes, enchantés du parti que nous avions pris, et regardant avec complaisance les moyens de jouissance que nous nous étions procurés.

Il y avait au moins un an que nous n'avions touché de piano, et la musique obtint

la préférence sur les autres amusements. Mademoiselle cTHérouville prit sa guitare, et improvisa sa partie. Une pile fVariettes et de concertos nous suffit à peine tant nous étions affamés d'harmonie. Juliette rne présenta une sonate... « La reconnais-tu, mon ami?... •> Je l'embrassai avec un transport!... C'était cette sonate à quatre mains à qui j'avais dû le premier baiser de l'amour. Nous l'exécutâmes avec un plaisir indicible. Nous y mîmes l'expression et la chaleur que des souvenirs délicieux avaient fait passer dans nos âmes. Le pilote oubliait sa rame, mademoiselle cTHérouville laissait échapper sa guitare; ils retenaient leur haleine: ils craignaient de perdre un son. A la fin du morceau, mademoiselle cTHérouville pasl'arrière du bâtiment, et rentra avec une humeur terrible, mais qui n'était que trop fondée.

— Que sont devenus, dit-elle, heureux des Amphions et des Orphée.' Je ne vois autour de nous ni dauphins, ni Bymphes, ni Amphitrite. pas une pauvre

— Moi, je vois le pont de Beaugency,nous dit le batelier.

1/ sortîmes de la cabane.

lugency n'est pas une ville considérable; mais son aspect est extrêmement pittoresque. Elle s'élève en amphithéâtre sur les deux rives de la Loire. Ses environs sont délicieux. Des maisons a épai • t là, des vignobles, des terres

labourables, des prairies, des rochers couronnés par des bouquets d'arbres, des sources abondantes, qui s'échappent des cavités pour tomber en cascades, et qui viennent en bouillonnant grossir le lit de la rivière, tout semblait s'être réuni pour nous offrir un coup d'œil enchanteur. Ces dames en

furent si fortement, si agréablement frappées qu'elles s'aperçurent à peine que le courant nous emportait avec violence.

Le vent continuait à nous favoriser, et nous courions cinq à six nœuds par heure. Nous arrivâmes à un banc de sable, où notre pilote nous dit avoir quelquefois pris du poisson. Je fis carguer la voile, on jeta l'ancre, et nous tendîmes nos lignes.

— En attendant, nous dit mademoiselle d'Herouville. qu'il plaise à quelque dorade ou à quelque cachalot de mordre à l'hameçon, je suis d'avis de déjeuner. » Juliette appuya la proposition; le pilote ne disait rien; mais je vis qu'il n'en pensait pas moins. J'étendis une serviette en dehors de la-'cabane. je la chargeai de différents mets, chacun prit ce qui lui plut, et on déjeuna un œil à sa ligne, et l'autre à sa fourchette. Mademoiselle d'Hérouville, qui n'avait pas une grande habitude de la pêche, ne prenait pas garde que la plume de sa ligne était sous l'eau, et que la verge recevait des secousses assez fortes.

— Tirez donc, monsieur, lui dit le batelier. Il était trop tard; la verge était à l'eau. Cé-

lestin se désespère, et saute après; je tremblai pour Célestin, et je sautai après lui; Juliette allait sauter après moi : le batelier la retint.

— Ne craignez rien, lui dit-il, madame, il n'y a pas deux pieds d'eau. » Je rattrapai la verge, je tirai à moi. Un monstre marin tirait de son côté, et tirait bien. Célestin, qu'échauffait l'amour de la gloire, oublia la fraîcheur de l'eau : il voulut partager avec moi l'honneur de la conquête; nous tirâmes ensemble et, après la plus belle défense, une superbe alose fut conduite à bord.

Nous éprouvâmes un petit embarras. Il fallait changer M. Célestin, et il n'avait

qu'un habit d'homme. Je lui en offris un des miens.

— Vous êtes plus grand que moi de toute la tête, me dit-il, voyez donc la jolie tournure que j'aurai là- dedans. L' amour-propre ne perd jamais ses droits.

— Venez, lui dit Juliette, je vous habillerai en fille, et vos habits sécheront.

Elles passèrent dans la cabane, et lorsqu'elles en ressortirent , le batelier jura que M. Gélestin ressemblait si fort à une demoiselle, que le plus fin pourrait s'y méprendre.

C'est un grand plaisir que de prendre une alose! mais pour qu'il soit complet, il faut l'apprêter soi-même. Il n'est pas de Française qui ne se mêle un peu de cuisine. Juliette, tout à fait francisée, se joignit à mademoiselle d'Hérouville; elles saisirent le poisson d'une main hardie. Sans égards pour leurs jobs doigts, pour leurs bras arrondis, il leur allongea force coups de queue, et leur échappa lorsqu'elles s'y attendaient le moins. Elles jetèrent deux ou trois cris, selon l'usage, plongèrent leurs bras dans la rivière, les frottèrent, les replongèrent; toute l'eau de la Loire suffit à peine à cette absolution. Je leur baisai les mains à toutes deux, pour les convaincre qu'il ne restait pas la moindre odeur, et je pris le poisson à mon tour. Bientôt il ne fut plus question que de savoir à quelle sauce on le mettrait, et ce fut le sujet d'une longue et profonde dissertation. Ces dames citèrent tous les auteurs qui ont écrit sur cette importante matière, depuis Lucullus jusqu'à la Cuisinière bourgeoise. Elles firent une récapitulation générale de toutes les sauces possibles : la ravigote, Vit ail nne, la marmade. la galantine, la matetote, la béchamel, etc., etc. Parfaitement ignorant en

cuisine, j'étais d'avis de faire comme on voudrait. Je désirais seulement qu'on voulût bien vouloir quelque chose.

— Eh ! parbleu, dit le batelier, faut-il tant de façons? Mettez là-dessus une bouteille de vin et un morceau de beurre frais, et vous m'en direz des nouvelles.

On s'en tint là, et on fit bien; on n'eût jamais fini. La discussion eut cependant son utilité. Nous avions passé le pont de Blois sans nous en apercevoir.

Nous découvrîmes une petite île située par je ne sais quel degré de latitude. Elle était couverte de peupliers et de tilleuls, et l'herbe verdoyante était courte et fine.

« C'est là, dit Juliette, qu'il faut manger l'alose. — Tope, répondis-je. »>

Et nous virâmes de bord. Nous ne trouvâmes ni p rt ni baie, et nous échouâmes sur le sable. Nous descendîmes, et le pilote remit sa frégate à flot d'un coup de genou. Il traversa, en un clin d'œil, le détroit qui nous séparait d'un assez joli village, et il revint avec les ustensiles indispensables pour la confection d'un courtbouillon. Pendant que je creusais un foyer avec mon couteau, ces dames ramassèrent des branches. La ilamrne pétilla, le poisson cuisit, et nous commençâmes un des plus agréables repas que j'aie fait de ma vie. Les saillies, la chansonnette, quelques baisers volés à Juliette et repris aussitôt, la gaieté franche de mademoiselle d'Hérouville, les historiettes du batelier, tout contribua à le rendre charmant.

L'homme est vraiment heureux, quand il veut se rapprocher de la nature.

Après le dîner, on courut, on joua, on se roula sur l'herbe. Le chant des oiseaux nous jeta enfin dans une douce rêverie, qui

nous rappela ce vers si heureux de Saint- Lambert :

Souvent j'écoute encor quand le chant a cessé.

Mademoiselle d'Hérouville, qui avait le nez en l'air, cria qu'elle avait découvert un nid de colibris, et le batelier lui protesta que c'étaient des chardonnerets. On pense bien que le nid fut convoité: il fallut l'avoir à quelque prix que ce fut. Je m'accrochai à à l'arbre, j'y grimpai, et je .image à

ces dames de cinq petits captifs fort jolis. Ce fut à qui les caresserait. On courut à la cabane, on arracha la ouate d'une pelisse pour les loger plus chaudement: on broya de la mie de pain dans un verre, on fit une brochette, on leur donna à manger, et pendant que tout cela se faisait, nous arrivions à Amboise.

Il nous restait encore quelques heures de soleil, et nous résolûmes de descendre jusqu'à Tours. Je pris la rame, et je me chargeai de la manœuvre. Le pil te, excédé, s'endormit aux pieds de M. Célestin, qui lui plaisait beaucoup, quoique ce ne fût cm'un garçon.

Je voguai très heureusement pendant une heure ou deux. J'évitai très adroitement les bas- fonds, les eounants et les récifs. Mais enfin je tombai dans un archipel composé de quatre ou cinq iles. grandes au moins comme le bassin du Palais-Royal, et je ne pus jamais m'en tirer. On rit, et je me piquai : on se moqua de moi ouvertement, et j'en rageai. Juliette me chanta ce joli morceau des mille et un charmants ouvrages de Grétry :

Le pilote interdit, Lans sa bcossole Cherche le- pôle, Et n'y voit goutte en plein midi.

On ne se tire pas d'un péril imminent avec

des chansons, pas même avec des canti-

3, car j'entonnai celui de Ndtre^Dam du

bout du pont, et je n'en menai pas mieux ma

barque. J'échouais sur une île, je me remet-

■ /. et je m'engravais sur une autre.

Mademoiselle d'Hérouville étendit les bras,

oix et dit avec l'emphase d'une

sybille sans écumer pourtant :

« Chacun son métier, les vaches sont bien gardées. »

Cet oracle était clair; aussi le compris-je à merveille. J'éveillai le batelier, et je lui remis son uviron.

Nous mes vent arrière dans le port de

Tours, et nous trouvâmes dans la grande rue une auberge où l'on paye très cher, mais où on est très bien. Nous mîmes tous les gens de la maison en l'air, et nous ; dédommageâmes amplement des privations de la nuit précédente. On nous servit un joli souper, c'i tait déjà quelaue chose, on nous donna d'excellents lits, c'était mieux encore. Je parta-'-<jai celui de Juliette, c'était tout.

Au point du jour nous nous rembarquâmes frais, gaillards et dispos. La matinée était fraîche, et nous nous enfermâmes dans la cabane. L'amour fait son profit de tout : je pris Juliette sur mes genoux, et je m'enveloppai avec elle dans mon manteau. Cette; un offre mille avantages que

nous n'avions pas encore éprouvés . c'est une behH chose que l'expérience! Célestîri se mit à rire : il prit mon fusil et passa à lavant, disposé à -'amuser aux dépens de qui il appartiendrait.

— Vous n'êtes pas raisonnable, me dit Juliette, dès que Célestin fut sorti. Vous oubliez que la décence fait le charme de l'amour: vous cesserez de m'aimer quand vous cesserez d'être délicat.

Je méritais la mercuriale, je demandai pardon, je l'obtins, et Juliette le scella... Nous étions seuls.

Célestin nous cria qu'il voyait un troupeau de gazeUes, et pan ! il lâcha ses deux coups à la fois en détournant la tête et en fermant les yeux.

— Que faites-vous donc, monsieur Célestin? lui dit le batelier; ce sont des chèvres.

— Ce sont des gazelles.

— Ce sont des chèvres, vous dis-je.

Je fus pris pour arbitre, et je donnai gain de cause au batelier, malgré le sentiment de prédilection qui me faisait pencher en faveur de Célestin. Fort heureusement il n'avait rien tué. Je rechargeai le fusil, et je lui recommandai de ne pas prendre un buffle, ni un âne pour un zèbre. A peine étais-je rentré dans la cabane, que Célestin me héla :

— Lacherai-je ma bordée, ou attendrai-je ïabordage ?

Je lui demandai quel ennemi le menaçait.

* — C'est un flibustier, me répondit-il, qui fait force voiles sur nous.

— C'est la patache, reprit le batelier. Gardez-vous bien de tirer sur les commis de la ferme ; ils dresseraient un procès-verbal de rébellion.

Célestin était très capable de tuer un chevreau qui se met à la broche; il n'avait pas envie de tuer un commis qui n'est bon à rien. Aussi la patache nous amarina sans éprouver de résistance. Ces messieurs, qui exercent une police très active sur la rivière, voulaient savoir quels étaient les téméraires qui déclaraient la guerre au bétail. Je leur protestai que nous étions des êtres très pacifiques, qu'on avait simplement déchargé un fusil en l'air, et j'en donnai une preuve

sans réplique : c'est qu'on n'avait rien tué à quinze pas de distance. Ces messieurs irofltèrent de l'occasion pour s'informer si nous n'avions rien contre les ordonnances du roi: je leur répondis que j'avais le malheur.de ne pas connaître les ordonnances. Là dessus ils firent une visite fort exacte, et mirent la main sur quelques bouteilles de vin de Beaune. Ils me demandèrent mon permis. Je leur répondis que je n'avais besoin de l'agrément de personne pour boire quand j'avais soif. Ils m'apprirent qu'il était défendu d'avoir soif à ceux qui ne portaient pas en poche la signature d'un directeur des aides, et le vin de Beaune passa de notre bord à bord de la patache. J'avais quelque envie de rosser les alguazils du directeur des aides; mais ma Minerve était là : Juliette m'arrêta avec ce vers de Regnard : »

Que ferez-vous, monsieur, du nez d'un marguillier.

La citation me fit rire, et quand je ris, je ne peux pas me fâcher : la patache s'éloigna aussi tranquillement qu'elle nous avait abordés.

— Eh bien ! s'écria Célestin, quand je vous ai dit que c'étaient des flibustiers, avais-je tort?

— Encore, continuai-je, s'ils avaient remis leur visite après le déjeuner! Nous avons à manger, mais on ne mange pas sans boire. » On décida qu'il serait sursis au déjeuner, jusqu'à ce que j'eusse remplacé le vin qu'on venait de nous escroquer au nom du roi, et le pilote reçut l'ordre de relâcher à Langeais, petite ville entre Tours et Saumur.

Le vin de Langeais n'est pas merveilleux. Nous en bûmes peu; mais nous parlâmes beaucoup. Nous touchions au terme de notre voyage et il était temps de nous oc-

cuper un peu du château que nous allions habiter, de sa situation, de tout ce que noug pourrions nous y procurer. Nous n avions pas pris sur tout cela des renseignements bien étendus : Cervières et mademoisefli d'Hérouville avaient eu tant d'autres choses à se dire ! Nous donnâmes carrière à notre imagination, chacun de nous fit son roman, et rien de ce que nous avions prévu n'arriva, comme c'est assez l'ordinaire. Au reste, les châteaux en Espagne ont cela de bon, qu'ils amusent sans faire de mal à personne.

Nous arrivâmes enfin à Saumur. Je fis emballer le piano, nous dînâmes et nous montâmes dans une berline qui nous conduisit aux Rosiers : c'est le nom du village après lequel nous courions depuis cinq jours.

Ainsi finit ce voyage, qui n'aura jamais lébrité de ceux de Cook, mais que j'ai cru devoir publier pour l'utilité de ceux qui voyageront de Paris à Saumur.

Page 1