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L'enfant du carnaval

Je suis né dans vos murs, et si l'on se choisissait une patrie, je n'en choisirais pas d'autre. Liés presque tous par le sang ou l'amitié, étrangers aux vices d'une grande ville et ne connaissant que l'émulation des vertus, vous avez servi la chose publique sans trahir l'honneur, sans outrager la nature. Calais est du très petit nombre des villes que n'ont point ensanglantées l'ambition, l'intérêt et les haines personnelles.

Je remplis un devoir bien doux en vous offrant l'hommage d'un opuscule nouveau que vous accueillerez peut-être avec votre indulgence ordinaire. Si je me suis un peu égayé sur des ridicules, qui sont l'unique patrimoine des auteurs, je n'en respecte pas moins la mémoire de certains hommes que j'ai connus dans mon enfance. On peut avoir été de la confrérie du Saint-Sacrement et de celle des Frères-Gigot (1), et

(1) La société des Frères-Gigot se composait d« tous les gourmands de Calais. Hour être admis, il fallait faire ses preuves, et manger, seul, un gigot de six livres. Tous les membres de cette confrérie sont morts d'indigestion

la vigne du Seigneur; mais il se fût éternellement reproché d'avoir remué le bout du doigt pour procréer son semblable :

aussi vécut-il vierge, à ce qu'assurent les hommes de Calais, qui n'en savent rien; ■mais quelques douairières, consœurs du Saint-Sacrement, baissent les yeux quand on parle devant elles de la virginité de M. Bridault, cequirend la leur un peu équivoque aux yeux de certaines gens qui ne •manquent pas de voir le mal où il est, de le supposer où il n'est pas, de se mêler de tout, hors de leurs affaires.

Mademoiselle Suzon, le dimanche gras de l'an mil sept cent soixante-quatre, dit à M. Bridault, qui souffrait comme un damné ou un martyr, la jambe douillettement étendue sur un oreiller d'édredon, et qui, de peur de jurer, chantait, en grinçant les dents, une complainte du cantique de Marseille, ouvrage excellent pour l'édification des fidèles, où l'esprit n'a point de part, et •où l'intention fait tout, mademoiselle Suzon dit donc à M. Bridault :

— Dans deux jours, monsieur Bridault, nous entrons dans un saint temps d'abstinence, qui vous guérira de la goutte, si, par un excès de mortification, vous voulez substituer la tisane au vin de Bordeaux. •Cependant je suis d'avis que le carême ne •commence chez vous, comme ailleurs, que le mercredi des cendres, et je vous conseille d'envoyer prier le père Jean-François, qui a presque autant d'esprit que vous, à venir faire ici les jours gras. Si quelque douleur un peu vive vous contraint à chanter, le père Jean-François, qui chante à merveille, quoique un peu du nez, selon l'usage de son ordre, entonnera avec vous la complainte de Judith, celles de Joseph, du mauvais riche.

et de sainte Geneviève de Brabant. Je mêlerai ma voix aux vôtres, et ce concert mystique sera sans doute très agréable aux voisins et au ciel. A la fin de chaque complainte on prendra un doigt de vin, accompagné d'un beignet que je fais au mieux, dont le père Jean-François se farcit l'estomac avec délices, et dont il se graisse séraphiquement la barbe et les moustaches.

— Fais, mon enfant, fais, répondit M. Bridault en tournant sur Suzon un œil bleu, qui avait perdu de sa vivacité, mais qui n'était pas encore dépourvu d'expression.

Aussitôt Suzon dépèche à la capucinière un polisson de dix ans, qui faisait chez M. Bridault les fonctions de commissionnaire et de marmiton, et qui mettait bas, en entrant dans la cuisine, la casaque rouge et la calotte d'enfant de chœur, dont le curé de Calais l'avait décoré à la prière de son patron, à qui l'église prodiguait ses plus précieuses faveurs.

Le père Jean-François reçut l'invitation avec cordialité et. modestie. Il sourit au marmiton, lui donna de ses deux doigts sur. la joue, et lui dit qu'il se rendrait chez M. Bridault dès qu'il serait débarrassé de deux dévotes qui l'attendaient au confessionnal.

Le père Jean-François était un capucin indigne dans toute l'étendue du mot. Ignorant comme son saint fondateur, crasseux comme lui, gourmand comme tous les capur cins du monde chrétien réunis, égoïste et insouciant comme eux, du reste assez honnête pour un moine.

A midi précis, Sa Révérence sonne à la porte de M. Bridault. Mademoiselle Cuzon l'introduit; les deux hommes de Dieu sera-

brassent affectueusement, parlent un moment du relâchement de la foi, des plaisanteries irréligieuses de quelques jeunes gens de Calais qui prétendent avoir de l'esprit, on ne sait pourquoi; de l'indulgence criminelle des pères et mères, qui leur permettent de lire des livres dictés par le démon, et qu'on devrait brûler jusqu'au dernier, comme les ouvrages de Voltaire, de Jean-Jacques et de leurs disciples; et pendant cet entretien, très utile sans doute au progrès de la raison humaine et à la splendeur de l'Etat, mademoiselle Suzon servait un potage succulent, qui fut relevé par une excellente pièce de bœuf, que M. Détailleur, fameux boucher de Calais, et confrère de Saint-Roch, avait réservé pour la bouche de M. Bridault. Ladite pièce de bœuf fut flanquée d'un plat de petits pâtés de la façon de M. Darquère, et de deux andouilles grillées, préparées par M. Bouvigny, pâtissier et charcutier, tel qu'on n'en trouve pas de semblable à vingt lieues à la ronde.

La conversation tomba pendant que ces messieurs fétoyèrent le premier service, et qu'ils se montèrent l'imagination à l'aide de quelques flacons d'un vin vieux que M. Bridault réservait pour les grandes occasions. Mais, tandis que Suzon enlevait ces plats à demi dévorés, le père Jean-François qui se piquait d'être plaisant quand il avait bu, s'égaya sur le compte des dames de Calais, qui vont, à la vérité au sermon, mais qui le soir mettent des mouches, et fréquentent le spectacle pour le seul plaisir de pécher, car la salle est vilaine, mal éclairée, les acteurs détestables, et les pièces qu'ils jouent antichrétiennes et assez mauvaises pour la plupart.

— Allons, allons, reprit M. Bridault, moins

de fiel, père Jean-François. Si nos dames vont au spectacle, elles sont sédentaires dans leurs ménages, économes, très attachées à leurs maris...

— Ah! interrompit le père Jean-François, je vois bien que vous ne les confessez point.

Le révérend allait sans doute, et le plus innocemment du monde, révéler les secrets de la confession, lorsque Suzon parut portant une poularde grasse à lard, élève de madame Guche, fermière très experte dans l'art d'engraisser la volaille. Une salade de passe-pierre et une pyramide de beignets fermèrent la bouche au bon père, ou plutôt la lui firent ouvrir de manière qu'il ne fut plus question du prochain, et qu'il ne s'occupa que de lui.

Vers la fin du repas, M. Bridault, que, très heureusement pour moi, la goutte ne tourmentait pas, s'endormit insensiblement en écoutant les contes bleus de son convive, qui, voyant cela, prit le parti de se taire et de boire tout seul.

L'estomac du père Jean-François, quoique d'une énorme capacité, s'emplit à la fin, et s'emplit de manière que Sa Révérence s'aperçut que les voies urinaires seraient insuffisantes. Un hoquet annonça les suites connues de l'intempérance. Il sortit précipitamment de la salle où M. Bridault ronflait comme quatre, et au lieu de prendre la porte de la cour, il enfila, très heureusement pour moi, celle de la cuisine.

Le marmiton-musicien, après avoir dîné légèrement, avait quitté le tablier, avait repris sa jaquette et sa calotte rouges, et était allé aider M. le curé à mâchonner ses vêpres. Mademoiselle Suzon finissait de se restaurer, et était passablement enluminée. Elle vit le révérend dans un état qui lui fit

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compassion : les yeux lui roulaient dans la tête, ses joues étaient pourpres, ses ïambes chancelaient; il allait enfin écraser le pavé de toute la pesanteur de son corps, lorsque mademoiselle Suzon lui tendit une main secourable, et lui fit reprendre l'équilibre. Le bon père voulut marmoner deux mots d'excuses et de civilités; mais à peine eut-il desserré les dents que la nature, contrainte jusqu'alors, se soulagea d'une manière effrayante. L'éruption fut terrible, et très heureusement pour moi, le superflu du dîner du père Jean -François inonda un double fichu de mousseline," qui enveloppait mademoiselle Suzon depuis le menton jusqu'à la ceinture. La partie liquide pénétra bientôt à travers le fichu. Mademoiselle Suzon cria comme un possédé qu'on exorcise, et très heureusement pour moi, M. Bridault ne s'éveilla point.

Le père Jean-François, qu'une aussi copieuse évacuation avait remis dans son état naturel, se saisit d'un torchon, et se mit à torchonner le fichu de mademoiselle Suzon, qui de son côté frottait de toutes ses forces. L'épingle se détache, le fichu s'entrouvre, et le bon père trouve encore à frotter.

— Vous me salissez, vous me faites mal, lui criait Suzon; ce torchon est d'un dur...

Le père Jean-François tire de sa manche un mouchoir des Indes, le lui passe sur le cou; puis plus bas, plus bas encore, sa main s'arrête involontairement sur des formes qui lui étaient inconnues, et qui étaient encore d'un embonpoint supportable. La grâce suffisante ne suffit plus, la grâce agissante agissait comme tous les diables; Suzon, de son côté, qui n'avait jamais senti la main d'un homme errante sur ses charmes, et qui avait copieusement

dîné, se trouva toute en feu; le révérend la> poussa. Suzon, qui n'avait pas prévu l'attaque, ne songea pas à la défense; et le dimanche gras de l'an de grâce mil sept cent soixante-quatre, je fus fait sur la table de cuisine de M. Bridault, précisément comme les enfants se font par tous les habitants de Calais et de la banlieue, à la gêne de la situation près, à laquelle se résignent aisément les dévots, qui savent bien que nous ne sommes pas dans ce monde pour y avoir toutes nos aises.

Après l'acte de ma fabrication, mon père et ma mère restèrent confus l'un vis-à-vis de l'autre, se regardèrent enfin du coin de l'œil, tombèrent à genoux de concert, dirent ensemble leur Con/iteor, psalmodièrent le Miserere, se donnèrent le baiser de paix en se relevant, et dirent avec un soupir :

— Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, mais le démon de la chair nous a surpris, et nous sommes innocents du fait.

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