COLÈRE DE M. BRIDAULT. — MA NAISSANCE
Une douleur aiguë réveilla M. Bridault, qui jeta un cri perçant, et sonna à casser sa sonnette. Le père Jean-Franrois et mademoiselle Suzon rentrent subitement, et se mettent en devoir de soulager le malade.
— Suzon, ma fille, que signifie cette indécence? dit M. Bridault; où est donc votre fichu?
La pauvre fille rougit, balbutie et sort. pour l'aller prendre.
— En voici bien d'une autre! continua M. Bridault; qu'avez-vous au derrière?
C'étaient les débris de randouille, et un plat
d'épinards, destiné pour le souper de monsieur, qui, par malheur, s'étaient trouvés sur la table de la cuisine, et qui, plus malheureusement encore, s'étaient attachés et étendus sur la jupe blanche de la pauvre Suzon, qui, n'ayant pas l'habitude de pécher, avait négligé toutes les précautions d'usage.
— Répondez donc, reprend avec force M. Bridault; qu'est-ce que cela veut dire?
Suzon pâlit, chancelle, et tombe sans connaissance sur une chaise. Le père Jean- François était resté debout devant M. Bridault, les yeux baissés, les lèvres décolorées, dans l'attitude d'un criminel qui attend son arrêt.
— Corbleu ! s'écria M. Bridault, qui, bien que dévot, s'échauffait quelquefois, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire. Voyez, père Jean-François, voyez le devant de votre robe.
C'étaient encore les traîtres d'épinards qui avaient coulé partout. L'infortuné capucin, qui s'exprimait difficilement quand il avait la tête à lui, ne put trouver un mot dans cette circonstance épineuse ; il ne pensa pas même à chercher de ces mensonges si simples et si utiles en pareil cas, et il ne répondit à M. Bridault qu'en se jetant à ses pieds, et en les lui serrant de toutes ses forces.
— Aïe ! aïe ! aïe ! cria M. Bridault d'une voix de Stentor; que le diable emporte tous les capucins du monde! Celui-ci vient de forniquer avec ma servante, et, sans pitié pour mon état, il me serre la jambe de manière à faire remonter ma goutte jusque dans mon estomac. Aïe! aïe! aïe!...
Suzon, à ces cris redoublés, sort de sa léthargie, voit son malheureux complice
aux genoux de M. Bridault, s'y précipite avec lui, et se jette sur une autre jambe, qu'elle presse dans ses bras, et qu'elle arrose de ses larmes. Les douleurs de M. Bridault se multiplient et deviennent insup- {•ortables. Il tempête, il jure, il blasphème; es clameurs des deux coupables, serrant toujours plus fort, et implorant sa miséricorde, se mêlent à ses cris. La rage s'em- Eare enfin de M. Bridault ; il saisit une équille qui se trouva près de son grand fauteuil, et frappant alternativement et sans relâche sur la moelle épinière de Suzon et du père Jean-François, il les obligea à lâcher prise, et à s'aller réfugier à l'autre bout de la salle.
Ici la scène change. Les douleurs de M. Bridault s'apaisent peu à peu et il réfléchit avec confusion à la colère qui s'est emparée de lui. Le père Jean-François et mademoiselle Suzon, humiliés et repentants, lui inspirèrent un sentiment de commisération ; il sentit se ranimer la charité chrétienne, et il leur tint ce discours :
— Si la loi nouvelle proscrit sévèrement la fornication, on ne peut se dissimuler qu'elle n'ait été tolérée et même permise par la loi ancienne. Abraham ne forniqua-t-il point avec Agar, Buth avec Booz, Judith avec Holopherne et Salomon avec toutes les catins de la Judée? Si notre mère, la sainte Eglise, a jugé à propos d'interdire la fornication aux fidèles, qui n'en forniquent pas moins, elle a eu sans doute des raisons que nous ne connaissons point, et qu'il ne nous convient pas de vouloir pénétrer. Forniquons le moins possible, et soumettonsnous, enfants respectueux, aux lois de cette bonne mère, qui exige beaucoup, sans doute, de notre faiblesse, mais qui nous
pardonne Vont, moyennant des pénitences mentales ou pécuniaires, selon l'exigence du cas. Mes enfants, je vois, à votre air contrit et embarrassé, que vous n'êtes pas coutumiers du fait; d'ailleurs vous n'avez souillé le lit de personne, et le ciel vous pardonnera bien plus facilement qu'aux vieillards qui convoitèrent Suzanne, qui était mariée, et qui, au lieu de faire la renchérie, n'avait qu'à les mettre au pied du mur pour s'en débarrasser. Il vous pardonnera bien plus aisément qu'au roi David, qui, de sa pleine puissance, cocufia le bon homme Urie, qui ne s'en plaignit point, et qui ne fut pas cause si 1 Eternel mit son bonnet de travers, et fit crever de la peste une foule d'honnêtes gens, qui n'étaient pas responsables des sottises du monarque israélite. Cependant comme le repentir pur et simple ne suffit pas toujours pour désarmer la justice divine, nous y joindrons une réparation proportionnée à l'offense. Nous sommes tous trois également coupables : vous, d'être tombés dans la luxure, moi, de m'être laissé surprendre par la colère, péchés mortels qui tuent infailliblement l'âme sans rien déranger à la santé du corps. Employons donc, tous trois, des moyens expiatoires, et Dieu lui-même nous les a indiqués. Il a voulu que les épinards passassent de la casserole au derrière de Suzon ; ainsi on ne les servira point sur ma table, et on ne soupera pas aujourd'hui. On se contentera d'un biscuit trempé dans un verre de vin de Bordeaux, et le père Jean- François se retirera dans son couvent, où il priera saint François d'Assise de me pardonner les coups de béquille dont je lui ai meurtri l'omoplate, et Notre-Dame de Bon- Secours, de ne pas permettre que sa faute
nit des suites déshonorantes pour lui et
\ embarrassantes pour Suzon.
Par l'intercession de Notre-Dame de Bon-
! Secours, mademoiselle Suzon fut attaquée, quelques jours après, de nausées fréquentes, d'un dégoût continuel, et, par-ci, par-là, de quelques envies de vomir, pour lesquelles M. Vital, apothicaire érudit, se mêlant comme tant d'autres d'exercer la médecin'', jugea à propos de lui faire prendre cinq à six grains d'émétique, qui la secouèrent vigoureusement, sans me faire quitter mon poste; tant la grâce agissante avait agi avec efficacité. Les nausées, le dégoût et les envies de vomir allant toujours leur train, M. Vital doubla, tripla la dose, et émétisa tant et tant, que la pauvre Suzon, fatiguée, tourmentée , déchirée , fut obligée de se mettre au lit, envoya par delà les monts l'émétiseur et l'émétique, et se rétablit insensiblement, par la seule vertu du cordon de Saint-François, aux nausées, au dégoût et aux envies de vomir près, qui ne la quittaient plus un instant.
M. Bridault, très grand casuiste, mais très neuf dans le cas dont il s'agit, ne concevait rien à cette maladie, qui l'inquiétait, l'affligeait, et le privait des bons offfices de Suzon; et, quoiqu'il se fût bien promis de ne jamais prononcer son nom en présence du père Jean-François, par ménagement pour son extrême délicatesse, il ne put s'empêcher de débonder son cœur, dans un de ces moments d'épanchement où la sensibilité l'emporte sur toute autre considération.
Le père Jean-François, en confessant les Ailettes de Calais, qui ne sont pas toutes des vestales, s'était mis au courant de certaines peccadilles et des inconvénients qui en ré-
sultent. Aux premiers mots de nausées, de dégoût et d'envies de vomir, il s'écria :
— Je suis perdu, et saint François, avec toute sa puissance, ne me sauvera pas.
Suzon est grosse! elle est grosse! des œuvres d'un capucin! Suzon accouchera, le voisinage clabaudera, le père gardien le saura, m'enfermera, m'étrillera, me stigmatisera, et ceetera, et caetera... Monsieur Bridault, comment me tirer de là ?
— Si Suzon est grosse, répliqua M. Bridault, Suzon accouchera sans doute; mais qui diantre s'imaginera que Suzon se soit laissé faire un petit capucin? Si le bon Dieu, pour m'innocenter, ne fait naître l'enfant avec la barbe au menton et la couronne de cheveux sur le chef, tout Calais me désignera, me bernera, me vilipendera; et que ferai-je à tout cela?... Buvons un coup, père Jean-François.
... Je pense, reprit M. Bridault après un moment de silence qu'il a souvent plu à Dieu d'éprouver le juste même par de grandes tribulations ; témoin le saint homme Job, qui ne fit jamais d'enfants qu'à sa femme, et qui n'en mourut pas moins sur un fumier, d'une maladie qui ressemblait assez à la sœur aînée de la petite vérole. Mais Dieu laisse au pécheur comme au juste la patience et la résignation, qui font supporter des adversités passagères, et qui les font tourner au profit de l'âme. Vous avez fait un enfant, père François; ce qui est fait est fait; priez et résignez- vous. Cet enfant a résisté à l'émétique de M. Vital; la Providence, dans ses décrets éternels, le destine sans doute à des choses étonnantes. Soignons donc Suzon pendant sa grossesse, et quand son fruit paraîtra sur cette terre de calamités, prodiguons-lui nos secours
spirituels et temporels; le ciel fera le reste. \ Mais comme il faut surtout éviter le scandale, qui fait pécher le faible et qui donne à rire au méchant, et qu'il est écrit : Aidez-vous, et Dieu vous aidera, usons d'une ruse pieuse que saint Antoine, mon patron, me suggère en ce moment, laquelle mettra à couvert votre réputation, la mienne et celle de cette pauvre Suzon. A quelques lieues d'ici est la chapelle de Saint-Gandouffle, célèbre par les pèlerinages des goutteux duCalaisis. Je monterai dans mon cabriolet, je placerai Suzon à mon côté, et j'irai à Saint-Gandouftle; de Saint-Gandoufft'e, j'irai faire une neuvaine à Notre-Dame de Boulogne, ce qui me donnera le prétexte d'aller voir mon ami le curé de Samer dont la cure n'est pas éloignée de cette ville; et comme mon ami le curé de Samer est un homme craignant Dieu, charitable et discret, je lui conterai la piteuse aventure de ma servante, et moyennant quelques aumônes aux pauvres de la paroisse, il lui permettra de rendre chez lui en gros ce qu'elle a pris ici en détail.
— Très bon, très pieux et très adroit monsieur Bridault, s'écria le père Jean-François, béni soit à jamais le grand saint Antoine qui vous a soufflé cette pensée salutaire pour nous tous ! Grâces vous soient rendues pour votre charité vraiment chrétienne et le zèle ardent qui vous porte à secourir le pécheur! Vous êtes vraiment mon ami, mon protecteur, mon bon ange... Buvons un coup, monsieur Bridault.
Dès le lendemain de cet entretien, mademoiselle Suzon fut chargée de dire à Branlant de se tenir prêt pour le voyage de Saint-Gandouffle. Branlant était un charretier, bedeau de la paroisse de Calais, oui
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avait le privilège exclusif d'atteler une rosse dont il était propriétaire, à loutes les carrioles des béates et des confrères du Saint-Sacrement de la ville, et qui les traînait au petit pas où leurs affaires, leurs plaisirs ou leur dévotion les appelaient.
Branlant donc arrive, au jour et à l'heure indiqués, à la porte de M. Bridault, en faisant claquer son fouet, le seul que le char retier-bedeau eût jamais l'ait claquer de sa vie.
Aussitôt mademoiselle Suzon ouvre les deux battants de la grande porte, et Branlant met sa bête à une voiture d'osier, doublée de camelot gris, qui était remisée sous un bûcher, et qui servait de retraite à deux dindons qu'on se proposait de manger les lundi et mardi gras derniers, et qui devaient le sursis dont ils jouissaient à l'accident du père Jean-i'rani.ois et de mademoiselle Suzon.
Pendant que Branlant nettoie l'extérieur de la carriole, qu'il expulse les araignées qui s'étaient empar-ées de l'intérieur, et qu'il graisse les roues , mademoiselle Suzon descend, un petit panier à la main, garni de flacons de la liqueur de madame Anfoux, d'un cervelas de M. Bouvigny, d'un pain d'épice d'Angleterre, et portant sous un bras les bottes fourrées de monsieur, et le petit office de la Vierge sous l'autre.
On monte en voiture. Branlant enfourche sa jument, un pied sur chaque brancard, attitude usitée parmi les voituriers du pays, laquelle monte leurs genoux à hauteur de leur menton, et leur postérieur au niveau du nez des voitures. Heureusement, M. Branlant n'était pas d'un naturel venteux.
L'équipage sort de la porte cochère.
M. Bridault et mademoiselle Suzon font
leur signe de croix, selon l'usage des gens pieux de Caiais, qui, au moyen de cette précaution, ont souvent voyagé sans accident jusqu'à Coulogne ou Saint-Tricat, quoiqu'il y ait au moins une lieue et demie de la ville à ces deux villages.
A peine eut-on perdu de vue le clocher de Calais, que Branlant qui n'était pas un bedeau honoraire, mais qui possédait son lutrin, se mit à pousser un Pange lingua d'une manière tout à fait agréable, et M. Bridault et mademoiselle Suzon, qui: n'avaient rien de mieux à faire, chantèrent à l'unisson. Au Ponge lingua succéda le Slabai, mater; au Stabnt mater, le Salve regina, et comme on ne peut pas toujours chanter M. Bridault s'endormit de son côté, mademoiselle Suzon du sien, et l'infatigable Branlant commençait les-litanies des saints, les mains croisées sur la poitrine, et les yeux fixés vers le ciel, lorsque Branlant, son cheval, la voiture et tout ce qui était dedans , roulèrent au fond d'un fossé, que Branlant n'avait pu éviter, par la raison, infiniment simple, que celui qui tourne ses regards vers le ciel, ne voit plus ce qui se passe à ses pieds.
Mademoiselle Suzon, que M. Bridault accablait du poids de son corps, criait et se débattait comme un diable au fond d'un bénitier. A force de se débattre , elle dégage une jambe, puis l'autre, et se sentant la tête prise entre les cuisses de son bon maître, elle veut sortir à reculons : ses jupons s'accrochent à l'ardillon d'une boucle, qui tenait à une courroie qui attachait les rideaux de la carriole. Suzon pousse, avance les cuisses et toutes les dépendances des pays bas. Les jupons restent en arrière et trois dragons, qui passaient par hasard,
eurent le loisir et la méchanceté de faire de très longues et de très mauvaises plaisanteries sur des fesses qui, pour la première fois, étaient éclairées des rayons du soleil. Branlant qui s'était retiré de dessous sa rosse, les tança avec l'aigreur d'un soushomme d'église, accourut, mettre son chapeau sur la nudité de mademoiselle Suzon, et, s'aidant de l'autre main, il tira de la carriole la totalité du corps, qui tira après lui l'avant-train de M. Bridault, accroché par la tête de Suzon, laquelle faisait d'horribles grimaces, occasionnées par certaines exhalaisons que la peur et l'incommodité de la position avaient fait échapper du corps onctueux de M. Bridault.
Les dragons, qui sont d'assez bons diables quand on ne leur échauffe pas la bile , remirent sur pied nos voyageurs, aidèrent à Branlant à relever la carriole, et pour prix de leurs services, ils reçurent, de la main de mademoiselle Suzon, un petit verre de liqueur de madame Anfoux et une tranche de pain d'épice d'Angleterre. Ils furent si sensibles à ce procédé, qu'ils juchèrent dans la voiture M. Bridault et sa gouvernante, grimpèrent Branlant sur son cheval, et prirent congé d'eux aussi civilement que le peuvent des dragons.
A la prière de mademoiselle Suzon, Branlant ne chanta plus, et on arriva sans autre accident à Saint-Gandouflle, d'où on poussa jusqu'à Notre-Dame de Boulogne, et de là à Samer, où les choses s'arrangeant comme M. Bridault l'avait prévu, mademoiselle Suzon, malgré les incommodités de sa grossesse, accoucha heureusement d'un garçon bien conditionné, qui s'empresse, dès l'instant de sa naissance, de présenter ses très très humbles respects au lecteur bénévole
qui veut bien perdre son temps à lire ces aventures.