JE SUIS AUTEUR ET JE TOMBE
Abell ne se démentit point. Respectueux avec Juliette, affectueux avec moi, il nous rendit toutes sortes de services, de la manière la plus désintéressée et la plus franche. Il avait appris que la lettre de cachet
qui menaçait Juliette n'était pas révoquée, et il en eût facilement obtenu la révocation si la guerre qui divisait les deux puissances n'eût ôté aux Anglais leur crédit auprès du ministre. Au reste, on ne faisait nulle espèce de perquisition, et moi, je pouvais être parfaitement tranquille. Dans le rapport fait à la police, j'avais été compris avec les gens de milord, et on ne s'était pas même informé de ce qu'ils étaient devenus. M. Abell avait pris les renseignements et les papiers nécessaires pour rassembler les débris de la fortune de Juliette. Il toucbeit au moment de son départ pour Londres, et il devait nous faire passer ces fonds sans délai, si Juliette persistait dans le dessein de rester en France. Il lui représentait cependant qu'il était plus prudent de passar en Angleterre. Il croyait facile d'obtenir un passeport sous un nom supposé. Quelques parents de milord, des amis sincères, s'empresseraient d'embellir notre existence, et ce n'était qu'à Londres que nous pourrions donner à notre mariage les formes légales qui assurent l'état des enfants et qui imposent silence aux préjugés.
Juliette refusait constamment de prendre ce parti. Elle comptait peu sur l'affection de parents éloignés ; elle redoutait leur improbation, leurs sollicitations, et même leurs démarches humiliantes pour moi et désagréables autant qu'inutiles pour elle. Elle croyait que l'amitié sincère et compatissante était extrêmement rare. Elle savait, au contraire, que les hommes, en général très indulgents pour leurs propres travers, sont sans pitié pour ce qu'ils appellent les faiblesses d'autrui ; elle ne prévoyait que des désagréments dans ces cercles nombreux où l'opinion l'emporte sur la sensi-
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bilite, et où. on n'a pas toujours la délicatesse de cacher son opinion, même à ceux à qui elle est défavorable. Son mariage était sacré pour elle et pour moi, et sa conscience était tranquille. Si elle devenait mère, il serait temps de sacrifier son repos à sa famille; mais à présent rien ne l'obligeait à passer la mer pour aller chercher à Londres des chagrins qu'elle ne connaissait pas à Paris. Elle y était ignorée et personne n'y troublait son bonheur. Elle y menait à là vérité une vie très retirée, mais cette retraite même était douce, puisqu'elle la partageait avec moi.
— Nous ne nous quittons pas, me disait-elle ensuite, et les journées nous semblent trop courtes. Mon ami. être avec toi, toujours avec toi, ne voir, ne désirer, n'aimer que toi, voilà la félicité suprême. Restons àParis, ne sortons pas de notre chambre. L'amour l'habite avec nous, et l'amour sait tout embellir.
Abell n'insista plus. Il prit congé de nous et partit, après m'avoir indiqué une adresse où j'irais prendre ses lettres.
Me voilà donc, à dix-huit ans, possesseur paisible d'une femme charmante et m'occupant uniquement du soin de la rendre heureuse. Juliette, tendre, délicate, caressante, n'existait que pour moi. Elle continuait de broder, je faisais toujours des gouaches, et ces petits travaux étaient pour nous des plaisirs. Nous étions l'un vis-a-vis de l'autre, séparés seulement par une table, sous laquelle nos genoux se cherchaient, se rencontraient, se pressaient. Souvent la table était trop grande. Juliette se levait pour voir mon ouvrage de plus près, et elle ne voyait bien que quand sa joue touchait à la mienne. Elle me donnait des distrac lions,
mais je ne m'en plaignais pas : j'avais soin de les lui rendre. Je m'avançais sur la pointe du pied, je lui volais un baiser, elle courait après moi pour le reprendre et son teint alors effaçait la rose qui venait de naître sous ses jolis doigts. A dîner, à souper, je m'asseyais à côté d'elle, ou je la prenais sur mes genoux. Nous mangions dans la même assiette, nous buvions dans le même verre, et tout en devenait meilleur. Le dimanche, elle passait son déshabillé blanc, je prenais mon frac de drap gris, et nous nous permettions une promenade hors des barrières. On se pressait autour de nous. Les hommes la regardaient avec un intérêt !... Les femmes me jetaient un coup d'œil, à travers les bâtons de l'éventail, et cela me rendait fier, et cela la faisait sourire. Bientôt on répétait de tous côtés : Oh! le joli couple! Nous allions nous cacher plus loin, et plus loin on répétait encore : Oh! le joli couple! Cela nous embarrassait quelquefois et ne nous déplaisait jamais. Le soir, chacun de nous redisait ce qu'il avait entendu d'obligeant pour l'autre. Juliette ajoutait : « Ce n'est que pour toi que je veux être jolie. »
Je répondais :
» Ce n'est qu'à toi que je veux paraître aimable. »
Et tout cela nous donnait envie de nous coucher. Ces petits jeux eurent enfin des suites qui ne sont pas difficiles à prévoir : sa taille s'arrondit insensiblement; je l'en aimai davantage et je lui trouvai une grâce de plus.
J'avais choisi jusqu'alors pour sujets de mes gouaches les événements les plus intéressants de notre vie, et le plaisir que je prenais à les tracer me rendait insensible a la modicité du prix que j'en tirais. Abell
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avait éprouvé des difficultés; il n'avait pas encore fait passer de fonds. Les nôtres commençaient à baisser, et il fallait sérieusement penser à l'avenir. Le bien-être de ma Juliette, une layette à faire, mille autres petits frais par lesquels on achète la douceur d'être père étaient des objets de la plus haute importance. Je sentais la nécessité de doubler au moins notre gain; j'en cherchais les moyens, et je n'en trouvais pas de bien satisfaisants. Juliette s'en occupait avec moi et n'était pas plus heureuse. D'ailleurs nous commencions par discuter, et nous finissions par arriver, sans nous en apercevoir, au chapitre des distractions.
l'n jour, la mère Jacquot nous donnait du meilleur de son cœur des conseils inexécutables. En pérorant, elle roulait dans ses doigts une feuille du Mercure de France, qui lui avait servi à envelopper du poivre. J avais pris le papier et je le roulais aussi en écoutant les contes bleus de la mère Jacquot. En le roulant et en le déroulant, j'y jetai machinalement les yeux, et je lus l'extrait d'une pièce nouvelle qu'on venait de jouer aux Français; c'était l'Inconstant. L'auteur donnait en débutant les plus heureuses espérances, et ne les a point démenties. Je me sentis inspiré tout à coup. Je me levai et je déclarai que j'étais homme de lettres. Juliette me demanda en souriant à quel genre je me destinais.
— Ma foi, je n'en sais rien, lui répondisse; mais je réussirai, car tu m'inspireras.
La mère Jacquot observa que les comédiens étaient excommuniés, et que les auteurs devaient l'être doublement; car enfin, ajouta-t-elle avec beaucoup de sagacité, s'il n'y avait pas d'auteurs, il n'y aurait pas
de comédiens. Je résolus d'aller mon train en dépit de l'excommunication, et je dis à Juliette avec toute l'emphase d'un poète :
— Mon génie t'invoque et t'attend. Sois Melpomène ouThalie. Prononce, et je produis.
— La tragédie, la comédie, reprenait Juliette, c'est bien beau; mais c'est bien long, et cela doit être bien difficile. Le Temple de Guide est si joli ! tout le monde l'a lu, tout le monde le relit encore. Nous avions le temple d* Gnide; je le pris, je le relus, et j'en réalisai certains tableaux qui valent bien des tableaux de tragédie.
— Finis donc, me dit Juliette, on ne peut pas te parler raison.
— Ne me regarde donc pas, si tu veux que je sois raisonnable.
Et je l'embrassai, et le livre lui tomba
des mains, et puis et puis La mère
Jacquot rentra, et me demanda si je venais de faire une tragédie ou une comédie.
Juliette rougissait, moi je riais, et la mère Jacquot hochait la tête.
— Tiens, dis-je à Juliette, je ne veux plus te consulter, je ne veux plus que tu me donnes d'avis. A force de nous entendre, nous ne savons ce que nous faisons que quand nous avons fini, et c'est le moyen de ne rien finir. J'ai connu, il y a quelques années, un imprimeur libraire, qui demeure rue Galande. C'est un homme qui ne se borne pas, comme ses confrères, à trafiquer de l'esprit d'autrui. Il a de l'érudition, il est considéré dans la littérature : je vais causer avec lui. Il ne me donnera pas de distractions, je ne lui en donnerai pas; il m'écoutera, il me répondra, et il décidera. Je serai, selon qu'il le jugera à propos, poète comique, tragique, épique, didactique, allégorique, bucolique, erotique, lyrique, et à
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quoi que je m'applique, je vais être l'homme
unique.
— Va, me dit Juliette, mais souviens-tc que je t'attends.
— Tu ne m'attendras pas longtemps, lui répondis-je en sortant; je ne suis bien qu'auprès de toi.
M. Cailleau parut fort aise de me revoir, et me reçut avec son affabilité ordinaire. Il aime à parler. C'est un défaut dans beaucoup de gens. Mais il parle bien, et on aime à l'entendre. Après m'avoir promené gaiement d'objets en objets pendant une heure, M. Cailleau me demanda enfin ce qui m'amenait chez lui. Je lui répondis que j'étais décidé à caresser les Muses, dussent-elles répondre à mes caresses par des égratignures, et que je venais le prier de m'indiquer celle des Neufs Sœurs à laquelle je me vouerais exclusivement.
— Voilà les jeunes gens, reprit-il; ils prennent le goût pour le talent d'écrire, et l'amour-propre ne leur permet pas de consulter leurs forces.
— Monsieur, répliquai-je, les plus grands hommes ont commencé, et jamais ils n'eussent fait un vers s'ils eussent été atteints de la crainte puérile que vous voulez m'inspirer. Je sens que la nature m'a fait poète, et je remplirai le vœu de la nature.
— Si vraiment, poursuivit M. Cailleau, vous éprouvez cette impulsion de la nature à laquelle on ne résiste pas, vous écrirez, et vous écrirez bien. Cependant, si vous êtes raisonnable, et que vous puissiez faire autre chose, vous vous garderez bien d'écrire : cette manie ne fait que des malheureux, et les Muses sont pauvres partout. Le Camoëns est mort à l'hôpital, Cervantes est mort de misère; Shakespeare écrivait une tragédie
l'enfant du carnaval 1S£
d'une main et attendait de l'autre, à l'affût, un chevreuil pour sa provision de la semaine; Fielding a enrichi des libraires et a vécu dans l'indigence; La Harpe et l'abbé Delille ne possèdent que leur réputation. Je doute que vous ayez le talent de ces genslà et il est incertain que la fortune vous traite mieux qu'eux. Passons aux jouissances de l'amour-propre, et voyons ce que vous pouvez • raisonnablement espérer. Racine a vu tomber presque toutes ses pièces, et il est mort de chagrin; J.-B. Rousseau a été banni; Destouches a été obligé de gâter son Glorieux pour complaire à monsieur Dufresne. Le manuscrit de la Métromanie a été livré six mois à la poussière et à l'oubli sur le ciel du lit de ce même acteur, et messieurs les successeurs de monsieur Dufresne, qui n'ont pas tous hérité de son talent, mais qui tiennent beaucoup aux traditions, se piquent, ainsi que lui, de morceler les pièces et d'humilier les auteurs. Le grand, l'inimitable Voltaire, a fait, à la vérité, sa foi'tune à force de travail et de génie; mais il fut ballotté par des princes qui se croyaient au-dessus de lui. et qui croyaient le prouver en le faisant embastiller. Il fut chassé par le roi de Prusse pour avoir trouvé aimable la princesse Amélie, qu'un regard de Voltaire n'avilissait pas. Il frissonnait en ouvrant toutes les feuilles périodiques qui parlaient de ses ouvrages, depuis celle de Fréron jusqu'aux rapsodies du petit Clément, qui me rappelle la fable du Serpent et l/i Lime. Le bon, l'honnête, l'aimable Collin d'Harleville, le seul auteur comique dont le théâtre puisse aujourd'hui s'honorer, voit sans se plaindre vieillir ses ouvrages dans les portefeuilles des comédiens, qui ont l'impudeur de négliger l'homme qui les a nour-
ris, les Français par paresse, les autres pour ne pas payer de part d'auteur. Je vous citerais mille autres exemples, si j'avais la manie des citations ; mais en voilà plus qu'il n'en faut pour dégoûter de la métromanie. Je me résume. Si vous avez un talent marquant, l'envie agitera ses serpents, et vous les entendrez sans cesse siffler à vos oreilles. Si vous n'êtes que médiocre, ce sera encore pis : tous les folliculaires s'élèveront contre vous. Incapables de rien faire de bien, ils vous contesteront jusqu'au bien que vous aurez fait; et comme les folliculaires sont en possession de se faire écouter des sots, ils les soulèveront contre vous; et comme les sots sont les plus forts, personne ne prendra votre défense. Si vous êtes au-dessous du médiocre, on ne parlera pas de vous ; mais aussi on ne vous lira point. N'écrivez pas, mon cher ami; n'écrivez pas à moins que vous n'ayez que cette ressource pour vous empêcher de mourir de faim.
— Eh! m'écriai-je, c'est là précisément l'origine de ma vocation.
— Alors vous écrirez vite, et vous n'écrirez que des sottises. Vos plans seront mal conçus; votre style sera lâche, diffus, incorrect, et vous serez bientôt réduit à faire des devises pour les marchands de bonbons de la rue des Lombards, ou à écrire dans un coin de rue placets, mémoires et lettres pour les cuisinières du quartier. Je finis par un mot qui me concerne. "Vos ouvrages, bons ou mauvais, resteront dans la boutique du libraire, qui aura payé vos manuscrits trop cher en vous donnant le quart de leur valeur, parce que mes confrères les contrefacteurs, qui prétendent gagner honnêtement leur vie en contrefaisant le tiers et le quart, et qui au fond ne sont que des
voleurs dignes du fouet et des galères; parce que, dis-je, mes confrères les contrefacteurs vous contreferont en papier gris, en caractères usés, vendront six sous de moins et feront fort bien leurs affaires, pendant que votre libraire et vous, vous ferez fort mal les vôtres. N'écrivez pas, mon cher ami, n'écrivez pas.
— Vous en parlez fort à votre aise, lui répondisse. Si j'étais imprimeur, je vivrais des sottises d'autrui, et malheureusement je suis forcé d'en faire. Vous avez oublié qu'il n'était pas question de savoir si j'écrirais ou si je n'écrirais pas. Mon parti est pris : quel genre adopterai-je? C'est là-dessus, seulement que je veux vous consulter.
— Ma réponse sera courte, dit M. Cailleau; avez-vous du génie, faites la comédie de caractère; n'avez-vous que la verve, faites de ces tragédies sans conséquence, comme on nous en donne tous les jours; n'avez-vous que de l'esprit, faites de ces petites comédies à la mode, où des détails frais et piquants tiennent lieu d'intérêt et d'action; n'avez-vous que de l'imagination, faites un roman; ne savez-vous que limer un vers, faites un poème didactique; n'avez ■ vous que des réminiscences, faites un opéra bouffon ; n'avez-vous rien du tout, faites un journal.
— Je serais assez d'avis de m'en tenir au journal, répliquai-je; ce serait-peut-être le parti le plus sage; mais mon destin l'emporte; et je ferai la comédie de caractère. Vous ne m'avez rien caché des désagréments de la profession : dites-moi du moins ce qu'elle peut avoir d'encourageant.
— Ma foi, pas grand'chose. répondit-il, l'estime d'une trentaine de personnes en état de prononcer, dIus auelques coups de
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mains de gens qui auront acheté trente sous le droit de vous juger, et qui à la lin de la pièce demanderont l'auteur comme on demande le tambour de basque chezNicolet. Cet honneur nouveau fut la juste récompense desmille et un succès de Voltaire. Il séduisait, entraînait, déchirait, et le public transporté voulut lui offrir son hommage : le parterre savait juger alors. Le parterre d'aujourd'hui, qui ressemble à celui-là, comme vous ressemblez à Voltaire, veut à toute force voir l'auteur. Il veut le voir s'il l'a fait rire ; il veut le voir s'il Ta fait pleurer; il veut le voir s'il l'a sifflé sans l'avoir entendu. Si par hasard il l'a sifflé avec connaissance de cause, il a encore la bassesse de le demander pour insulter à sa disgrâce. Vandales que vous êtes, voyez combien vous méprise l'homme de lettres qui se respecte un peu. Il dédaigne, du sommet de l'Hélicon, les croassements qui s'élèvent des basfonds du parterre; il rejette un honneur tellement prodigué qu'il n'est plus qu'un opprobre; il court se renfermer entre sa gloire et ses amis.
— Ce que vous me dites là n'est pas très encourageant, répondis-je à M. Cailleau.
Sont-ce là les seuls avantages que je puisse me promettre?
— Peut-être, me dit-il, quelqu'un de nos petits seigneurs s'avisera- t-il de vouloir jouer le Mécène. Il parlera de vous à quelque jeune fille entretenue, qui vous recevra avec dignité, et qui, au moyen d'une nuit ou deux, dont vous ne saurez que faire, vous recommandera à quelque galopin des bureaux du ministre, lequel, pour se débarrasser tout à fait de ladite fille, vous fera nommer censeur royal ou académicien.
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Je demandai à M. Cailleau des détails positifs sur la considération et les honoraires attachés au titre d'académicien.
— Les honoraires sont réduits à zéro, me répondit-il, et la considération ne s'étend pas beaucoup plus loin. Autrefois on briguait le fauteuil : maintenant on le jette à la tête de ceux qui refusent de s'y asseoir. Les gens de qualité même n'en veulent plus ; témoin cette lettre du maréchal de Saxe, que je ne rapporte pas pour donner un ridicule au vainqueur de Fontenoy : il est beau de cacher son ignorance sous ses lauriers. Mais enfin le maréchal de Saxe, pressé d'entrer à l'Académie, écrivait au duc de Noailles : Je réi>ondu que je ne cave pas seulement l'ûrlnç/rap-, et que st la miré comme une bage à un chat, pour coi nan aites vous pas? Je crains les ridi.gui.e<, et se lui si man paret un, etc. Si cela continue, messieurs de l'Académie justifieront le mot de Piron : Ils auront de £'■ snrit comme quatre.
— En voilà assez, dis-je à M. Cailleau. Qu'est-ce que c'est précisément qu'un censeur royal ?
— Ce serait, me répondit-il, quelque chose de moins, si on n'avait pas attaché à cet emploi des appointements passables et si le tour du bâton ne valait pas le principal. Demandez à un certain monsieur que je ne nommerai pas parce que tout le monde le connaît, demandez-lui ce qu'il a reçu du théâtre du Palais-Royal et de ceux du boulevard, pour ne pas rayer telle scène dont les Français demandaient la radiation, parce qu'elle avait le sens commun? Demandez-lui quelles sont les qualités exigibles et exigées pour parvenir à cette place lucrative? Aucune, vous répondra-t-il, s'il est de bonne foi. Un de ses confrères mit
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au bas dune traduction de l'Alcoran qu'il n'y avait rien trouvé de contraire aux mœurs, à la religion, ni au gouvernement de France, et on ne lui a pas ôté son emploi. Il vous apprendra, s'il est de bonne foi, comment (avec dispense de talent, ce qui ne laisse pas d'être agréable) on devient tout ensemble censeur royal et académicien, pour peu qu'on sache l'anglais et qu'on ait une femme jolie et complaisante. Il vous apprendra, s'il est de bonne foi, l'art d'écrire de basses platitudes aux gens en place. Il vous apprendra...
— Oh ! laissons cela, interrompis-je. je ne suis pas plus jaloux de la censure que du fauteuil : dites-moi maintenant ce que peut rapporter une comédie en cinq actes qui réussit passablement?
— Plus ou moins, me répondit-il. selon que vous serez bien ou mal avec M. le semainier, qui vous mettra dans l'abondance ou à la diète, selon son bon plaisir, et autant qu'il ne sera pas arrêté dans ses louables intentions par des migraines de commande, ou par de petits soupers, ou par des suites de soupers, ou qu'il ne voudra pas vous faire tomber dans les règles pour arrondir le patrimoine de sa compagnie ou pour faire jouer monsieur un tel, homme du foyer par excellence.
— Vous ne voyez pas les choses en beau, répliquai-je; mais le sort en est jeté: je n'en démordrai pas; je ferai la comédie de caractère, au risque de tout ce qui pourra m'en arriver.
Je pris congé de M. Cailleau, et je retournai chez moi en cherchant un sujet et un titre. Je trouvai Juliette assise en grande cérémonie vis-à-vis de M. le curé de Saint- Etienne-du-Mont, qui était venu visiter des
pauvres qui habitaient le haut de la maison, et qui profitait avec empressement de cette occaâion pour faire connaissance avec ses nouveaux paroissiens.
Il était temps que je rentrasse. Juliette était tellement embarrassée, que je men aperçus d'abord, et je jugeai que M. le curé lui avait fait quelques questions indiscrètes, auxquelles elle n'avait su que répondre. Je me hâtai de parler de choses indifférentes et générales, et j'affectai avec l'homme d'Eglise cette politesse froide qui veut dire précisément : J'ai trop d'usage pour vous mettre à la porte ; mais faites-moi le plaisir de ne plus revenir. Je crois que le curé m'entendit parfaitement : il se leva, et sortit après quelques compliments, dont je l'aurais très volontiers dispensé. Je demandai à Juliette s'il n'était entré dans aucun détail sur notre situation. Il avait débuté par des choses honnêtes, mais fortement senties pour un prêtre ; puis il s'était informé du lieu de notre naissance. Juliette avait répondu que nous étions de Calais. « — Et c'est là, madame, que vous vous êtes mariés? — Oui, monsieur le curé. — A quelle paroisse? — Je l'ai oublié, monsieur le curé.
— C'est étonnant. — En quoi, monsieur le curé ? — C'est qu'il n'y a qu'une paroisse à Calais. » J'étais sur les épines, et il a repris : « C'est une jolie ville que Calais? — Charmante, monsieur le curé. — Le sexe y est beau, sensible, sage surtout; les hommes y sont bien faits. — Mon mari est le plus bel homme que je connaisse. — Et vous l'aimez tendrement? — Je l'adore, monsieur le curé. — Il n'y a pas de mal à cela. — Je le sais bien, monsieur le curé. — Son sort sera envié par tous ceux qui vous verront.
— Ils n'y gagneront rien, monsieur le
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curé. » Et ie fus m'asseoir où tu m'as vue. parce que la chaise de M. le curé commençait à être trop près de la mienne.
' — Et par quel hasard, repris-je, a-t-il su que nous demeurions ici?
— C'est moi, répondit la mère Jacquot, qui l'ai prié d'entrer. C'est un homme selon Dieu que notre curé, et ses visites ne peuvent qu'attirer les bénédictions du ciel sur un ménage.
— Vous avez eu tort, dis-je à la mère Jacquot: vous savez que nous ne voulons voir personne.
— Mais notre curé...
— Moins encoi'e que tout autre. Ces genslà se mêlent de tout, sont toujours importuns, quelquefois dangereux, et on ne s'en défait pas comme on le voudrait bien.
— Se défaire de notre curé ! répliqua la mère Jacquot entre ses dents.
Je lui déclarai d'un ton ferme qu'elle me ferait beaucoup de peine si elle m'en parlait davantage. Je la priai, s'il se présentait une seconde fois, de répondre que nous étions sortis, et surtout de ne lui rien dire de nos affaires. Elle le promit, et je rendis compte à Juliette de ma conversation avec M. Gailleau.
— Il a raison, me dit-elle. N'écris pas, mon ami, n'écris pas.
— J'essayerai, lui répondis-je. Tu verras mes scènes, je les jetterai au feu si tu n'en es pas contente.
Je commençai. Ce genre de travail déplut bientôt à Juliette. Elle ne pouvait plus me parler. J'étais toujours préoccupé, toujours écrivant des vers, ou en cherchant de nouveaux; mécontent quand je n'en trouvais pas, plus mécontent encore quand je n'en trouvais que de mauvais. Plus d'appétit,
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plu* de gaieté; je n'étais amoureux que la ïg nuit, et Juliette trouvait les journées fongues.
— Les Muses sont des rivales dangereuses, me dit-elle enfin. J'espère que tu tomberas : il n'y a qu'une chute qui puisse te rendre à ta femme.
Je lui représentai lanécessité de me livrer à un travail lucratif; je la consolais, je la caressais; mais un maudit hémistiche me poussait dans mon cabinet, que j'avais fait dans un coin de notre chambre, avec une vieille tapisserie, derrière laquelle je me retranchais pour éviter les distractions. Juliette n'y entrait que lorsque je me reposais. Elle en sortait en boudant, quand elle avait lu quelque chose qui annonçait le succès; elle en sortait en riant quand elle avait lu quelque chose qui annonçait la chute. Je riais quand elle faisait la mine; je faisais la mine quand elle riait: nous ne nous entendions plus. Je finis enfin ma comédie, et je la lui lus tout entière. Je voulus, à l'exemple de Molière, que la mère Jacquot entendit ma lecture. Elle sendormit, et cela m'affecta peu : la comédie de caractère ne pouvait pas intéresser la mère Jacquot. Juliette fut très attentive, elle sourit souvent; elle applaudit à dés scènes d'amour, et je m'y attendais: j'avais peint ce sentiment comme il était dans mon cœur. Elle me félicita sincèrement et ce fut la plus précieuse recompense de mon travail.
J'avais la tête fatiguée, et je dis à ma tendre Juliette que je faisais divorce avec les Muses jusqu'à...
— Jusqu'au succès de ton premier essai, me répondit-elle: il est bon de savoir à quoi s'en tenir.
— Je ne doute pas du succès.
— Ni moi non plus ; mais enfin il lmt voir.
— Tu verras, petite incrédule.
Et j'écrivis pour demander lecture à M. le semainier du théâtre auquel je destinais ma pièce. En attendant sa réponse, nous v nous remîmes à la broderie et aux goua- ' ches. Je retrouvai avec un plaisir nouveau ma table,- les genoux de Juliette et surtout les distractions. Ils ramenèrent l'appétit, la gaieté et l'amour. Je n'étais plus un grand homme : mais je redevenais heureux, et Juliette ne manquait pas d'observer que l'ivresse du bonheur vaut bien les fumées du Parnasse.
Au bout de quinze jours je m'ennuyai de n'avoir pas de nouvelles de M. le semainier, et je crus que le parti le plus court était d'aller moi-même chercher sa réponse.
J'arrivai au théâtre, et le concierge me fit monter au foyer. J'y trouvai quelquesunes de ces dames qu'entouraient une vingtaine de jeunes gens fort aimables, à ce qu'ils s'imaginaient. Ces messieurs leur disaient les plus jolies niaiseries du monde, parlaient de leur beauté avec autant d'assurance que s'ils eussent pu en juger à travers le blanc et le rouge qui leur couvraient le visage; préconisaient leur talent comme s'ils y avaient cru; et ces dames, qui se piquent d'avoir beaucoup d'esprit, étaient complètement leurs dupes. Je les priai très honnêtement de m'indiquer M. le semainier.