ELLE EST A MOI
— Mes petits enfants, nous dit la mère Jacquot quant nous fûmes réveillés, vous avez dormi quatre bonnes heures, et vous êtes, grâce au ciel, en état de m'entendre. Je vous dirai d'abord, et d'un, que je viens de courir les alentours de votre hôtel. Tout le quartier est encore en l'air. On n'y parle <ïue du combat que ce pauvre milord a soutenu contre toute la pousse. J'ai demandé
ce qu'était devenu ce cher homme : on n'en sait rien. Ce qui paraît certain, c'est qu'en ce moment le commissaire du quartier met les scellés partout, car tout le monde le dit. J'ai voulu entrer à l'hôtel pour voir par mes yeux et entendre par mes oreilles. Un factionnaire malhonnête m'a jetée d'un coup de bourrade sur le tonneau d'une ravaudeuse, et la ravaudeuse, le tonneau et moi nous avons roulé au beau milieu de la rue. Je me suis relevée, j'ai aidé à la ravaudeuse à en faire autant, et je l'ai fait entrer chez le premier marchand de vin, là je l'ai interrogée en buvant chopine. On se trahit toujours quand on parle de quelqu'un qui intéresse. Aussi la petite ravaudeuse, qui, ma foi, est jolie, m'a-t-elle dit que j'avais l'air d'en savoir plus qu'elle.
« Au reste, m'a-t-elle dit, il est toujours bon de vous prévenir que toute la pousse a tenu conseil sous la porte cochère, il y a environ deux heures. Ces messieurs ont nommé quelques amis du milord, et se sont séparés en plusieurs bandes pour aller espionner ces différentes maisons où ils comptent sans doute trouver miss Juliette, qui s'est évadée, dit-on, avec un beau jeune homme que vous connaissez peut-être aussi bien que moi. Si, comme je le crois, vous savez où ils sont, recommandez-leur bien de se tenir cachés. Dites à M. Happy que ce conseil lui vient de la petite Fanchon, et il vous croira. »
De là, j'ai passé aux piliers des halles. J'avais dans ma poche vos deux louis et trois vieux écus de six livres que je gardais comme la prunelle de mes yeux, mais que je ne pouvais pas employer dans une meilleure occasion. Je vous ai acheté de quoi vous changer tous les deux. Ce que je
vous apporte n'est pas beau; mais il est des cas où il vaut mieux avoir l'air d'un Savoyard que d'un duc et pair. J ai ici dessus une mansarde dont je peux me passer.
Nous l'arrangerons du mieux que nous pourrons et nous y logerons cette belle demoiselle. Vous, monsieur, vous coucherez ailleurs, et pour cause. Je ferai une histoire à mes voisins; nous dérouterons la curiosité ; nous nous moquerons de la pousse, et nous serons tranquilles. Nous travaillerons tous les trois, et nous ne manquerons de rien : Dieu et le temps sont deux grands maîtres.
— Passez derrière cette armoire, me ditelle en me mettant un paquet à la main; allez et déguisez-vous.
Je trouvai dans le paquet une veste, une culotte et des guêtres de bure, un gilet d'indienne mouchetée, et deux chemises de toile écrue. Pendant que je passais ce costume, qui me rappelait mon enfance, la mère Jacquot aidait Juliette à s'habiller; et quand je sortis de derrière l'armoire, je la trouvai en souliers plats, en jupon de calemande rayée, et en tablier de cotonnade rouge. Ses grands cheveux noirs étaient à demi cachés sous un petit bonnet rond bien simple, mais bien blanc. Elle était jolie! oh! elle était jolie!... et elle ne devait rien à l'art.
— Maintenant, nous dit la mère Jacquot, il faut penser au dîner. Je mange fort bien du pain; mais vous êtes accoutumés à un autre ordinaire. Donnez-moi de l'argent, car je suis à sec. J'irai faire un tour au marché et je vous apporterai quelque chose de bon.
Je cherchai dans les habits que je venais de quitter. Le rouleau que milord m'avait envoyé s'était crevé dans ma poche ; et il
l'esfant dd CARNAVAL, . I. 6
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ny restait que dix-neuf louis; le surplus s'était perdu. Juliette avait laissé sur sa commode sa bourse et ses bijoux. Ces dixneuf louis et ma montre qui en valait huit ou dix, c'était là toute notre fortune. Je rendis à la mère Jacquot ce quelle nous avait avancé; je lui donnai un louis pour les premiers frais du ménage. Je pris mon chapeau et un gros bâton.
— Ne vous exposez pas, me dit Juliette ; songez que je suis séparée de mon père et que je n'ai plus que vous au monde.
Je lui promis d'être circonspect, et je sortis.
Il n'était pas probable que les gens de la police eussent remarqué ma figure, et j'étais travesti de manière à les mettre en défaut, si j'avais été connu. Je fus droit chez l'ambassadeur d'Angleterre. Je feignis une commission pour M. Abell le père, et je demandai à le voir. On me fit monter : il était seul. Je me nommai; il se leva et vint m'cmbrasser d'un air sombre, dont je n'augurai rien de bon.
— Milord n'est plus, me dit-il, et je jetai un cri. Vous avez perdu votre père, et moi un ami. Il a été contraint de céder au nombre. On l'a garrotté; on allaitle jeter dans un fiacre. La fatigue, l'émotion, suite d'un tel événement, la rage de se voir traiter ainsi, lui ont causé une révolution qui a été suivie d'une attaque d'apoplexie. Il est mort vers les trois heures du matin. Ses lettres de naturalisation n'étaient pas encore expédiées : toute sa fortune passe au trésor royal. Juliette est ruinée sans ressources. Mais je sais ce que je dois à la mémoire de son père, et mon fils n'oublie pas ce qu'il doit à la délicatesse et à l'amour. Le maître de votre hôtel, qui est venu m'instruire
de ces détails, m'a assuré que Juliette s'était échappée, et il présume que vous avez facilité son évasion. Hâtez-vous donc de me faire connaître le lieu de sa retraite. Je trouverai les moyens de la faire passer à Londres, et mon fils s'y rendra peu de jours après elle.
Ce procédé me toucha; mais je ne voulus pas que Juliette fût exposée à des sollicitations tout au moins importunes; et, je l'avoue en rougissant, je craignis que les approches de l'indigence ne la décidassent en faveur de M. Abell. Que je la connaissais mal ! Je répondis à M. Abell que je ne m'étais élo;gné de milord que lorsqu'il me fut impossible de le défendre plus longtemps, et que j'ignorais où sa fille s'était retirée.
— Vous devez beaucoup à son père, reprit M. Abell, et vous n'avez pas de raison pour me cacher la vérité. Je vous crois, et votre ignorance m'afflige. J'espérais que vous me rendriez cette infortunée. J'ai envoyé chez madame d'Aile ville et chez nos autres amis. Personne ne l'a vue, personne n'a reçu de ses nouvelles, et cela me paraît extraordinaire. Au reste, mon fils la fera chercher partout. Joignez vos soins à ses démarches, et comptez sur toute ma reconnaissance si vous pouvez m'instruire de son sort.
M. Abell finit en me demandant mon adresse. Je lui répondis que je n'avais pas encore de domicile, et que j'aurais l'honneur de le voir le lendemain. Il m'offrit de l'argent; je le refusai, et je lui dis que j'avais du courage, quelques talents, et que je ne craignais pas le besoin.
Les desseins de MM. Abell sur Juliette m'inquiétaient cruellement. Mon intérêt
m'ordonnait de me taire; ma délicatesse me prescrivait de parler. Depuis quelques
i'ours, j'étais sans cesse exposé à ces terriiles combats. Je réfléchissais en prenant un long détour, et en regardant souvent si je n'étais pas suivi par quelqu'un des gens de M. Abell. Tantôt l'amour parlait en maître ; tantôt ma probité s'élevait contre lui et lui imposait silence. En effet, pouvais-je cacher à Juliette qu'on se disposait à réparer envers elle les torts de la fortune! Elle n'avait jamais connu l'indigence: aurait-elle la force de la supporter? Me pardonnerait-elle un jour de l'y avoir exposée? Devais-je balancer à l'en tirer? Cette lutte terrible se termina comme les précédentes. Je rentrai chez la mère Jacquot, déterminé à faire encore mon devoir et pénétré de la fin tragique de milord.
Juliette me fixa. Je me taisais : je ne savais comment lui apprendre la fatale nouvelle. Ses yeux semblaient m'interroger ; les miens craignaient de lui répondre.
— Vous ne dites rien? me dit-elle enfin.
— Hélas! lui répondis-je, je ne parlerai que trop tôt.
— Mon père est mort ?
— Et votre fortune est perdue !
— Eh ! que m'importe ma fortune ! ce n'est pas elle que vous aimiez... Maismon père!... mon père!...
Et elle fondit en larmes.
— Vous me l'avez ôté, ô mon Dieu ! s'écria-t-elle tout à coup, les yeux et les mains élevées vers le ciel. Un seul homme m'attache encore à la vie; que je meure à l'instant si vous devez m'en séparer!
Un cœur ulcéré ne raisonne point, et ne veut pas de consolations. Il cherche à nourrir sa douleur; il se plaît à s'identifier avec
«lie, à l'exhaler sur tout ce qui l'entoure. Les larmes sont amères, et le malheureux aime à pleurer. Juliette exigea que j'entrasse dans les moindres détails de la mort de son père, et sa peine croissait à chaque mot. J'espérai la calmer en attirant son attention sur d'autres objets. Je lui parlai des vues de MM. Abell; je louai leur désintéressement ; je crois même que je la pressai de se rendre à leurs vœux.
— Cessez, me dit-elle, cessez de me tourmenter. J'ai pu m'immoler à mon père, il n'est plus, et je ne dépends que de moi. Je bénis ma misère, elle me rapproche de vous. Il ne me reste que mon cœur, il suffira à ma félicité.
Je n'insistai pas, on le croira aisément. Je venais de me conduire en honnête homme, c'est tout ce que je pouvais.
Une partie du jour s'écoula dans les regrets et dans les pleurs. Vers le soir, la bonne mère Jacquot lui fit prendre quelque chose. Cette digne femme exigea qu'elle se couchât dans son lit. Nous soupâmes auprès d'elle, et nous la veillâmes toute la nuit. Je repassais dans ma mémoire les malheurs qui s'étaient succédé avec tant de rapidité. Je les aurais crus des songes si Juliette n'avait pas été près de moi. Cette Juliette, quelques heures auparavant fêtée, adorée et servie ; cette Juliette dont l'or et les diamants relevaient l'éclat naturel, que le faste entourait, à qui une fortune considérable assurait les jouissances qui font aimer la vie, cette Juliette avait tout perdu en un instant. Elle était reléguée à un sixième étage, logée entre quatre murs, couchée sur un grabat, incertaine du lendemain, et elle ne se plaignait pas ! Quel spectacle ! quel tourment pour l'homme qui
n'avait que son cœur à lui offrir et des privations à lui faire partager ! Je pensais ensuite à son père infortuné. Un mot hasardé lui avait coûté la vie, parce qu'un gouvernement sans énergie suppléait aux ressorts usés des lois par l'espionnage et des bastilles. Une fille innocente était dépouillée parce que les déprédations des gens en place nécessitaient le brigandage et la rapine.
« Quel pays ! m'écriai-je, quel pays que celui où l'enfant n'hérite pas de son père, où il est enveloppé dans sa proscription, où on veut tyranniser jusqu'à sa conscience ! Fuyons, fuyons... mais où se retirer sans argent et sans moyens d'existence ? D'ailleurs où ne serions-nous pas victimes de quelques abus ? Si j'ouvre l'histoire du monde, je vois partout le faible opprimé par le fort. Partout les gouvernés sont des dupes, et les gouvernants des fripons. »
Au point du jour, Juliette parut sortir d'un long accablement.
— Mon ami, me dit-elle, il n'est qu'un remède pour les maladies de l'âme, c'est le temps. La raison fait supporter la douleur; mais le temps la dissipe. Je renfermerai la mienne; je ferai des efforts pour la surmonter, et je ne vous affligerai plus du spectacle de ma peine.
Elle se leva et fut s'asseoir auprès de la mère Jacquot. Elle lui prit les mains, elle la regarda avec intérêt, et un sourire presque imperceptible vint effleurer ses lèvres.
— Vous avez, lui dit-elle, un coin dont vous pouvez vous passer. Mon ami y mettra un ameublement conforme à notre humble fortune. Vous avez beaucoup fait pour moi, ma bonne mère; je ne souffrirai pas que vous vous gêniez plus longtemps : à votre âge on a besoin de son lit.
La mère Jacquot me donna la clef de la mansarde. J'y montai, et je descendis le cœur serré.
— Je vous entends, mon ami, me dit Juliette, cela n'est pas beau, mais qu'importe ! vous y serez avec moi, et je n'y verrai que vous.
Jamais elle ne m'avait paru si grande; jamais elle ne m'avait été si chère.
Je courus le faubourg Saint-Antoine, et j'achetai quelques rouleaux d'un petit papier gris de lin, parsemé de bouquets. Je nettoyai les croisées, et la mère Jacquot faisait de la colle. Juliette coupait le papier; je l'appliquais sur le mur, et la mère Jacquot appuyait son pied sur les barres de ma chaise. Un lit de sangle, une table et un secrétaire en bois de noyer, six chaises de paille, un petit miroir, formèrent notre mobilier.
— Eh bien, disait Juliette, qu'en pensezvous? Ne voilà-t-il pas l'exact nécessaire ? C'est bien, c'est très bien. Que de femmes sont plus mal, et n'ont pas leur ami avec elles !
C'est là que nous passions des journées, qui s'écoulaient comme des minutes. Nos voisins, occupés de leur travail, ne s'inquiétaient pas de nous. Notre univers était dans la mansarde : nous ne désirions rien au delà. Juliette brodait. Je faisais quelques gouaches, la mère Jacquot vendait tout cela, et nous vivions. La bonne femme nous servait un repas frugal, se mettait en tiers avec nous, et nous égayait quelquefois par ses saillies naïves. Après le souper, Juliette m'embrassait au front, la mère Jacquot prenait la clef de la mansarde, et j'allais me coucher chez un logeur, plein de l'image de Juliette, et consolé par la certitude de la revoir le lendemain.
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Six semaines s'étaient écoulées. Milord n'était pas oublié; mais les larmes étaient taries. Nous conservions de lui ce tendre souvenir qui remue l'âme sans la déchirer. La guerre était déclarée entre la France et l'Angleterre. Cette dernière puissance avait rappelé son ambassadeur, et nous présumions, avec toutes sortes de vraisemblances, que MM. Abell avaient repassé la mer avec lui. Je proposai à Juliette de prendre l'air pour sa santé, et d'aller tous les jours de grand matin faire quelques tours au Jardin du Roi. La mère Jacquot appuya ma proposition, et Juliette l'accepta.
Un jour que nous nous promenions avec une sécurité parfaite, j'aperçus un homme qui venait droit à nous. Il était enveloppé dans une redingote, un chapeau rond était enfoncé sur ses yeux. Je ne cherchai pas à démêler ses traits, que je croyais indifférents. Juliette était appuyée sur mon bras, sa main était dans la mienne, et nous nous entretenions avec cette douce chaleur, si difficile à décrire et si bien sentie par ceux qui savent aimer. L'homme au chapeau rond s'arrêta devant nous. Je levai la tête, je reconnus Abell fils et j'avoue que je fus interdit.
— Je suis à Paris pour vous seule, mademoiselle, dit-il à Juliette, et je vois avec douleur que vous ne méritez pas mes soins. Je ne m'abaisserai pas à me plaindre ; mais je vengerai sur votre séducteur l'outrage qu'il fait à la mémoire de votre père.
Il me marcha sur le pied. Je l'entendis parfaitement: mais Juliette était là. Elle nous devina l'un et l'autre et répondit avec fierté à Abell qu'elle ne lui avait rien promis et qu'elle trouvait étrange qu'il osât lui reprocher sa conduite.
— Une femme comme moi, ajouta-t-elle, se donne et n'est jamais séduite. L'homme que vous accusez n'est coupable que d'avoir su me plaire. Si vous m'avez jamais aimée, prouvez-le-moi en renonçant à des projets de vengeance qui détruiraient mon bonheur sans vous rendre plus heureux.
Aboli parut étonné un moment.
— Non, s'écria-t-il, la fille la plus modeste ne s'est pas oubliée jusque-la. Si vous étiez à cet homme, vous n'auriez pas l'impudeur de le dire.
— Cet homme est tout pour moi, répliqua Juliette. Je suis à lui, irrévocablement à lui ! J'en fais ma félicité et ma gloire.
— Vous voulez, reprit Abell, que je vous méprise et que je vous oublie : je serais trop malheureux si je pouvais vous croire.
— Finissons, monsieur, interrompis-je brusquement.
Et je le tirai à l'écart.
— Elle est toujours vertueuse, lui dis-je; elle mérite toujours les hommages de l'univers. Nous l'adorons l'un et l'autre, c'en est assez pour nous haïr. Demain, à cinq heures du matin, je serai au bois de Boulogne avec des pistolets. Je vous connais assez pour croire que vous ne nous suivrez point et que vous ne prendrez pas de seconds à la police.
— Je sais que vous êtes brave, me dit Abell. A demain.
Il se jeta dans une contre-allée, et je rejoignis Juliette.
— Quand vous battez-vous? me demandât-elle d'un air parfaitement tranquille.
Je voulus dissimuler.
— Il est inutile de feindre, continua-t-elle, Abell m'a insultée, vous y avez été sensible, vous lui avez donné un rendez-vous. Je ne vois rien là que de très naturel.
Je crus qu'elle cherchait à me pénétrer : je me taisais.
— Je -vous laisserai maître absolu de vos actions, me dit-elle; je vous en donne ma parole d'honneur; mais je veux savoir la vérité.
Sa parole était sacrée, il ne m'était pas permis d'en douter, et je lui avouai tout.
— Ce n'est que demain? reprit-elle. Allez acheter des armes, remettez-les-moi; je vous les rendrai quand le moment sera venu.
Ce sang-froid m'étonna, et, en effet, il était inexplicable. Je m'éloignais; elle me rappela.
— Souvenez-vous, Happy, que vous me devez la journée. J'exige que vous la passiez avec moi.
Ce pouvait être la dernière, je le sentais; je lui jurai de la donner tout entière à l'amour, et elle me quitta avec ce sourire aimable qui annonce la paix de l'âme. Je croyais qu'il aurait fallu la tromper, user d'adresse pour m'échapper, et elle me donnait des facilités que je n'eusse pas obtenues d'un ami de deux jours. Je ne savais que penser, je me perdais dans mes conjectures, et je résolus de me défier de tout, même de sa parole.
Je rentrai une heure après. Elle s'entretenait à voix basse avec la mère Jacquot, et elles avaient l'air de s'entendre parfaitement. Elle prit mes pistolets, les examina, les mit dans le secrétaire et serra la clef dans sa poche. Je commençai à concevoir des soupçons. Ces pistolets ine coûtaient à peu près tout notre avoir et il m'était impossible de m'en procurer d'autres.
« Rassurez-vous, me dit Juliette, qui avait l'habitude de pénétrer jusqu'à ma
pensée : je suis incapable de manquer à ma parole. Je tiendrai celle que je vous ai donnée; mais la journée est à moi. N'en troublons pas les douceurs par des inquiétudes prématurées. Demain, à cinq heures, je vous remettrai la clef. » Elle fit un signe a la mère Jacquot, qui prit un panier et sortit. Juliette vint s'asseoir près de moi. Jamais elle n'avait été si tendre, si caressante; jamais je n'avais été aussi sensible au plaisir d'être aimé. Mon engagement avec Abell semblait m'attacher de plus près à ma félicité présente. Nous épuisâmes ce que l'amour le plus vif peut dire de plus tendre. Nous nous redisions ce que nous nous étions dit mille fois, et nous trouvions un charme toujours nouveau à le redire. Toutes les langues sont pauvres pour l'amour : les mots manquent à qui sent beaucoup. Nous nous regardions alors, et nos yeux achevaient la pensée... Ce silence avait une expression !... Il nous pénétrait d'une ivresse si douce ! J'aurais passé ma vie mes yeux fixés sur les siens... mais aussi, comme elle me regardait! c'était la volupté parée encore par l'innocence.
La mère Jacquot rentra et son panier était amplement fourni. Ce n'était pas l'ordinaire de tous les jours : j'en marquai mon étonnement.
— Je donne une fête ce soir, me dit Juliette en souriant.
— Et à qui donc? lui demandai-je.
— A vous, mon ami.
Et elle commença avec la mère Jacquot les apprêts d'un assez joli souper. Je marchais par la chambre, je les regardais faire, je n'y entendais rien.
La mère Jacquot avait son genre de saillies. Elle les prodiguait. Juliette applaudis-
sait, et je riais quelquefois. Cependant Abell me revenait à l'esprit, et des réflexions tristes et sombres répandaient sur mon visage une teinte de mélancolie qui n'échappa point à Juliette; rien ne lui échappait. Elle me prit la main, me regarda tendrement, me baisa sur la joue. L'idée du lendemain s'évanouit, mon cœur se ranima, le sourire reparut sur mes lèvres.
A huit heures tout était prêt. La mère Jacquot servit et nous nous mîmes à table. Juliette avait été enjouée, folâtre même. Elle prit tout à coup un maintien calme, réservé et imposant. Elle paraissait occupée d'un grand dessein ; elle était recueillie; la mère Jacquot imitait son silence, et j'attendais la fin de tout cela. Juliette se leva enfin et parla.
— Ma position ne me permet pas, dit-elle, d'observer les formalités prescrites par les lois; mais la pureté de mes intentions et votre probité me rassurent. Je n'aurai pas à gémir sur les suites d'un dessein que je mûris depuis quelque temps, et dont les circonstances ne me permettent pas de différer l'exécution. Des serments qui n'auront pour témoins que le ciel et cette digne femme, n'en seront ni moins sacrés ni moins inviolables pour vous. Happy, levez-vous.
Je me levai.
— O mon Dieu, continua-t-elle d'un ton religieux et pénétrant, voilà l'époux que votre Providence me désigne; je le reçois de votre main. Je jure de l'aimer toute ma vie et de ne m'occuper que de sa félicité. O mon Dieu, entendez mes promesses et bénissez-nous.
Avec quel transport je répétai les mêmes paroles! Avec quel transport je jurai de ne vivre que pour elle! Vous l'avez éprouvé.
\combien ces serments sont doux, vous qui ttes avez faits à l'objet de votre tendresse!... (La mère Jacquot nous embrassa l'un et l'autre et nous laissa entre le mystère et l'amour.
O quel moment que celui où l'on possède enfin ce qu'on adore ! Quelle plume de feu pourrait esquisser cette ivresse de l'âme, cette soif de jouir qui se rallume par la jouissance, ce torrent de délices que l'on peut à peine supporter, ce&s tendre langueur qui suit la satiété des plaisirs ! O nature! c'est là que tu masifestes ta puissance, que tu réunis, que tu épuises tes efforts. Moments divins, qui portez l'homme au plus haut degré de bonheur où ses vœux mêmes puissent atteindre, pourquoi êtes vous si courts? Pourquoi ne renaissez-vous jamais? On retrouve des maîtresses : retrouve-t-on son cœur?
Juliette dormait entre mes bras. Son sommeil était doux comme les plaisirs qu'elle avait goûtés; son haleine était fraîche comme la rosée du matin. Son sein rougi par mes baisers, mille charmes secrets recevaient tour à tour mes hommages et mes caresses. L'amour osa la réveiller; elle ne s'en plaignit point.
Je tombai enfin sur les myrtes dont j'avais jonché le lit nuptial, et Juliette fit succéd' r le langage de la raison aux transports brû lants de l'amour.
— Je connais, me dit-elle, la violence de votre caractère. Mes représentations, mes prières mêmes eussent été impuissantes hier. Vous retenir, c'était précipiter le mo ment du danger; et, pour vous empêcher de prodiguer votre vie, il fallait vous y attacher par des nœuds que vous ne puissiez rompre... O mon ami, combien une telle
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nuit doit te faire chérir ton existence. Sera-ce la seule que je te devrai? Préféreras-tu au bonheur que jeté réserve encore le barbare et stérile honneur d'exposer tes jours pour verser le sang d'un homme que tu dois plaindre, puisqu'il m'aime et que tu es heureux! Que t'importe l'opinion qu'il aura de toi? (Jue te fait celle de tous les nommes? Seule je te suffirai comme tu me suffiras. J'ai regretté ma fortune : je ne pouvais plus la partager avec toi. Il ne me t restait que ma réputation, je te l'ai sacrifiée. Ne feras-tu rien pour moi? O mon ami, peut-être suis-je mère... et tu ne verrais pas ton enfant! ses petits bras ne s'ouvriraient jamais pour recevoir tes caresses!... Tu n'iras pas. mon ami, n'est-il pas vrai, tu n'iras pas?
Je voyais, je pensais comme Juliette; mais j'étais engagé et l'ombre même du mépris m'était insupportable.
—Tu m'as promis, lui répondis-je en soupirant, de me laisser maître de mes actions
— Voilà la clef, me dit-elle. Allez massacrer l'ami de mon père, ou faire mourir du même coup trois personnes à la fois.
Je la regardai, je balançai. Elle me pressa sur son sein et me combla des plus tendres caresses.
— C'en est trop, m'écriai-je, on ne renonce pas volontairement à tant de biens !
Et j'oubliai dans ses bras le point d'honneur, Abell, le bois de Boulogne et tout l'univers.
— Je l'emporte donc! me dit-elle. Combien ta condescendance me flatte! qu'elle est d'un heureux augure pour l'avenir!
Mais je n'en ai pas besoin; mes mesures étaient prises; tu ne te serais pas battu.
Elle frappa, la mère Jacquot ouvrit et in-
troduisit M. Abell. Jamais surprise ne fut égale à la mienne.
— Monsieur, lui dit Juliette, je sens tout ce que vous valez; mais on ne commande pas à son cœur. Je vous ai trompé au Jardin du Roi; je vous ai dit la vérité dans ma lettre, vous le voyez. Happy est mon époux; il a passé la nuit avec moi et il ne vous reste plus d"espoir. J'en conserve un bien doux; j'aime à croire que vous ne le détruirez pas. Oubliez que ce jeune homme vous a provoqué, comme j'ai oublié ce que vos propos ont eu d'injurieux. A cette condition je vous offre mon amitié, qui peut être de quelque prix à vos yeux.
— Madame, lui répondit Abell, je vous étais tendrement attaché, et le dépit m'a arraché des expressions que la réflexion m'a fait aussitôt désavouer. Je ne suis pas un homme féroce. Votre lettre, dictée par le courage et la vertu, m'a rendu ma raison en m'inspirant le respect. Je ne vous ai bien connue qu'au moment où je vous perds. Oui, madame, j'accepte votre amitié et j'espère que monsieur ne me refusera pas la sienne.
De quel poids mon cœur était soulagé!
Avec quelle satisfaction je répondis à des avances aussi flatteuses! J'embrassai Abell avec la plus franche cordialité, et il me dit :
— Vous avez la plus respectable des femmes : qu'elle soit heureuse, et j'oublierai que j'aurais pu l'être sans vous.
11 reprocha obligeamment à Juliette de n'avoir pas été assez confiante pour lui écrire plus tôt. Il ne nous eût pas laissés dans une situation qui ne paraissait pas aisée. Il nous eût priés d'accepter quelques avances sur les fonds que milord avait en
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Angleterre, et qui se montaient à peu près à cent mille livres, argent de France.
— Ce n'est pas une fortune, ajouta-t-il; mais cela peut suffire à qui ne connaît que le besoin d'aimer.
Il nous rassura sur la liberté de Juliette.
Je ne crois pas, dit-il, qu'on ait fait des recherches bien sérieuses. Le gouvernement a "hérité de milord, et il lui est indifférent que madame soit au couvent ou ailleurs. Cependant il sera prudent de vous tenir cachés jusqu'à ce que j'aie pris des informations positives. Je partirai ensuite pour Londres, et je me chargerai volontiers de mettre ordre à vos affaires.
Il finit en nous forçant de prendre cent louis pour les besoins les plus pressants.
Nous passâmes la journée ensemble. Je ne craignais plus Abell et j'étais pénétré de ses bonnes qualités et de ses procédés délicats. Je lui souhaitai intérieurement un autre amour et des succès plus heureux.
Le lendemain, je louai trois jolies petites pièces à l'Estrapade. J'y mis des meubles simples, mais propres, et nous nous y établîmes le surlendemain. Nous engageâmes la mère Jacquot à ne pas nous quitter : nous lui devions tant, et nous étions si satisfaits de pouvoir nous acquitter envers elle.