‹ L'enfant du divorceChapitre 30 sur 88 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

LA PETITE GASCONiNE

)CHiLLE Gradignan avait eu la force de dissimuler.

Quand il fut en présence de sa femme, qui déjà prenait place à table, en face de lui, rien ne se voyait sur son visage.

Pendant le repas, il eut une idée.

Si Marion le trompait, Rose pouvait savoir quelque chose.

C'était une fille de son pays, qu'il avait ramenée de Bordeaux, qui lui était attachée.

Par elle, peut-être, il apprendrait la vérité.

Et tout en causant, — l'esprit ailleurs, — le Bordelais combinait le plan qu'il venait de concevoir.

Oui, il savait comment s'y prendre.

Quand on était couché, Rose sortait quelquefois.

On le savait, M™' Gradignan l'avait grondée, car elle connaissait le motif de ses sorties, des rendez-vous avec un amoureux qui l'attendait du côté de l'asile national de Charenton.

On lui avait défendu de sortir le soir, mais on n'avait pu l'y contraindre.

Elle se cachait.

Il aurait fallu la renvoyer, mais l'on tenait à ses services.

Du reste, il en aurait été probablement de même avec une autre qui aurait en outre moins bien fait l'afifaire.

Ce soir-là, après le thé, le négociant bordelais dit qu'il avait à travailler ; il lui arrivait quelquefois de veiller.

Il passa dans son cabinet tandis que Marion montait à sa chambre.

Il ne reprit pas la lettre.

Il la savait par cœur.

Il attendit, enfoncé dans son fauteuil, réfléchissant, calculant ce qu'il allait faire, songeant à ce passé qui le torturait.

Vers dix heures, le mari de Marion sortit sans bruit, passant par le bureau de ses employés dont il avait une clef.

Éîle recnia elTarée. (P. 2S3.)

S6» LIT. — HBCTOR DR MONTPERREUX. — L'KNF.\NT DO DIVORCE. — J. ROUFF ET C'», ÉDÎT. 36« UV.

Rose ne le vit pas.

Marion ne pouvait l'entendre.

Elle devait lire quelque roman, comme elle faisait lorsqu'elle avait à l'attendre.

Il se dirigea du côté de l'Asile dont les grands murs bordent la route.

Bientôt, la jeune Gasconne parut.

Gradignan la laissa approcher et quand elle l'eut atteint, il se montra.

Elle recula effarée.

. — Oui, c'est moi!... fit-il.

Puis, dans ce patois bordelais qu'il connaissait et qu'il parlait aussi bien qu'elle, lorsqu'il était à Léognan et à Cestas, avec ses paysans et ses ouvriers, il lui dit :

— Je suis venu ici parce que j'ai à te parler sans que ma femme le sache.

Rose demeurait stupéfaite.

— Elle a un amant!... reprit le Bordelais. — Elle me trompe, tu le sais?

La fille protesta.

Elle ne savait rien,... elle ne le croyait pas.

Mais Gradignan insista.

— Je le sais, dit-il avec assurance. On me l'a écrit. Mais je veux savoir si c'est bien vrai. Je ne veux pas faire de malheur; tu n'as rien à craindre. Seulement je ne veux pas être ridicule. Tu me connais, Rose, tu connais ma famille?... Tu sais que les Gradignan sont fiers?... Je ne veux pas que l'on rie de moi... Dis-moi ce que tu sais, car il n'est pas possible que tu n'aies rien vu. Personne ne saura que c'est toi qui m'as renseigné. Je t'en donne ma parole d'honneur. Tu sais ce que vaut ma parole, à moi qui n'ai jamais manqué à un de mes engagements, qui n'ai jamais eu un seul protêt... Dis-moi, voyons!,., n'est-ce pas, tu as su ce qui se passait?,.. Tu as vu des lettres?,,, tu as connu des rendez-vous?... Elle est sortie quelquefois... quand je n'y étais pas?... ou bien on est venu la voir?,,. Voyons, parle!.,. Je t'en prie !... Je le veux!...

— Non, je n'ai rien vu,,, je ne sais rien, répéta Rose en son patois. Je vous le jure. Je n'ai jamais vu une lettre... Il n'est jamais venu que votre ami...

— Qui?

■ — Le baron.

— Loriol?

— Oui.

— Oh ! non, pas lui !... Il est trop bête pour ça.

— Personne autre.

— Cherche bien.

— Ah ! si... Madame a reçu une dépêche.

— Tu vois bien !

— Mais je ne sais pas ce qu'il y avait dedans.

— Quand est-elle venue?

— L'autre jour, pendant que vous étiez en voyage.

— Et à la suite de cette dépêche... que s'est-il passé?... demanda le Bordelais. — Madame est sortie, n'est-ce pas?

— Elle est repartie.

— Gomment?... repartie!...

— Elle revenait de voyage.

— Oui, je sais, elle est allée à Blois, chez une de ses amies. La Gasconne sourit.

— Tu ris!... s'écria aussitôt Gradignan. Alors tu sais quelque chose!... Dis-moi tout, je te donnerai ce que tu voudras!... Et puis, qu'as-tu à craindre?... Tu es avec moi, c'est moi qui t'ai amenée à Paris... Je te garderai toujours... Si tu te maries, je te ferai une dot et je prendrai ton mari... Voyons, que sais-tu?... oii crois-tu qu'elle est allée?,.. Mais parle donc, milledious!

Rose hésitait.

— Où est-elle allée?... demanda encore Gradignan.

— Je ne sais pas au juste; répondit enfin la Gasconne, mais c'est toujours sur la ligne d'Orléans.

Gradignan n'avait pas l'esprit assez libre en ce moment pour rechercher mentalement où sa femme avait pu aller en son absence en prenant le train à la gare d'Orléans, si elle ne s'était pas rendue à Blois.

Il interrogea encore, car avant tout il voulait faire avouer à Rose tout ce qu'elle pouvait savoir.

— Alors, après avoir reçu cette, dépêche, demanda-t-il, elle est repartie?

— Oui, tout de suite.

Mais la Gasconne, inquiète, dit :

— Oh! monsieur Achille, — elle avait l'habitude de l'appeler par son prénom, comme tous ceux de Léognan, — si madame vient à savoir que c'est moi qui vous ai dit tout cela ! . . .

— Ne crains rien!... Ça me regarde, répondit le Bordelais. — Je réponds de tout !

Elle est partie tout de suite?

— Oui.

— Le jour de mon arrivée... le dimanche matin, puisqu'elle est venue à ma rencontre?

— Non, la veille.

— Elle est partie la veille!... s'écria Gradignan.

— Oui, le soir.

— A quelle heure?

— A sept heures.

— Et quand la dépêche est-elle arrivée?

— A cinq heures.

— Tu ne sais pas de qui elle était?... tu ne l'as pas vue?

— Non, monsieur Achille.

— Bien vrai ?

— Je vous le jure !

— Et ces jours-ci, jeudi, vendredi, pendant que j'étais au Mans? demanda encore le propriétaire de Léognan. — Elle est sortie?

— Oui, répondit Rose.

— Elle a encore reçu une dépêche, peut-être?

— Non... mais madame est allée à la poste dès que vous avez été parti.

— Ah !... elle est allée à la poste !... C'est elle qui a télégraphié à son amant!... puis elle est allée le rejoindre?

— Je ne sais pas... Je ne l'ai pas suivie.

■ — Pardi! puisqu'elle est sortie... Quand est-elle rentrée?... La Gasconne n'osait plus répondre.

— Allons, parle donc ! dit Gradignan d'une voix sourde, pleine de fureur, lui serrant le bras et la secouant.

Quand est-elle rentrée ?. . . Je veux le savoir ! . . .

— Le matin... répondit la petite Gasconne en tremblant.

— Le lendemain ! . . . Sang de Dieu ! . Elle a passé la nuit dehors ! . . . Elle est partie dès que j'ai eu tourné les talons !... Elle est allée rejoindre son amant à qui elle a télégraphié qu'elle était libre !... Elle a passé la nuit avec lui !... Pourquoi ne m'avais-tu pas dit cela? ..

— Oh ! monsieur Achille... répondit Rose, je n'aurais pas osé!...

— C'est tout ce que tu sais?

— Oui... C'est tout!

— Tu n'as jamais vu personne à la maison pendant mon absence?

— Non... Je vous le jure !... Vous pouvez me croire !

— C'est bien!., prononça Gradignan. — Ne dis rien... que l'on ne comprenne rien de ce qui vient de se passer.

286 L'EISFANT DU DIVORCE

Il revint chez lui aussitôt et rentra sans bruit en passant par le bureau, comme il avait fait pour sortir une heure auparavant.

Achille Gradignan n'était pas doué de patience.

Il sentait qu'il ne pouvait se retrouver en présence de Marion sans éclater.

Garder plus longtemps ce qu'il avait sur le cœur, c'était hors de son caractère méridional.

Il resta quelques instants dans son bureau, pour se donner le temps de réfléchir à ce qu'il allait faire.

Il fallait prendre une décision.

Pour lui, il n'y avait plus un doute maintenant : Marion avait un amant, elle le trompait.

La lettre anonyme n'avait pas menti.

Marion l'avait toujours trompé, on le lui disait bien.

Gomme on avait dû rire de lui!...

Le Bordelais écouta.

Il vint jusqu'au pied de l'escalier, ayant ouvert la porte sans le moindre bruit, et il prêta l'oreille.

Il n'entendit rien.

Il regarda par l'extérieur et ne vit aucune lumière dans la chambre de sa femme, si ce n'est la tremblotante lueur de la veilleuse, aux reflets bleus, qui brûlait toute la nuit.

Marion devait être couchée.

Alors, revenu dans son bureau, Achille Gradignan rouvrit son coffre-fort et il y prit la lettre anonyme.

Il la relut attentivement, s'étant assis devant sa table.

Maintenant qu'il savait, il pouvait sans doute mieux comprendre ce qu'on lui disait, lire entre les lignes.

Mais il ne trouva rien.

Il acquit seulement la conviction que l'auteur de cette lettre devait bien connaître Marion.

On ne lui avait pas menti quant au présent, puisqu'il était sûr maintenant de l'inconduite de sa femme; ce qu'on disait du passé devait donc être vrai également.

Marion avait eu un amant avant de le connaître.

Elle avait joué envers lui une comédie criminelle.

Elle avait trompé tout le monde, car Gradignan ne pouvait admettre que le père de sa femme, M, Bernay, qu'il avait eu en grande estime, eût connu la faute de sa fille et eût été son complice.

En ce moment, il aurait donné une fortune, toute sa récolte de l'année, pour savoir la vérité, pour pouvoir l'écraser sous une accusation formelle, précise, épouvantable.

Puis il cherchait à prendre un parti.

Là, sous la main, dans le tiroir de son bureau, il avait un revolver.

Tuerait-il la misérable?

Il n'avait rien à craindre. La loi déclare excusable le meurtre commis par l'époux sur l'épouse coupable.

Les jurés acquittent toujours le mari qui a vengé son honneur.

Mais le Bordelais ne s'arrêta pas longtemps à ce projet violent.

Malgré l'acquittement certain, il ne voulait pas s'exposer aux ennuis de la prévention, au ridicule jaillissant des articles de journaux et de la comparution devant le public de la cour d'assises.

Non, il ne la tuerait pas !

Alors, il lui restait la séparation... puis le divorce qui allait être voté dans quelques semaines, peut-être dans quelques jours.

Cette solution ne lui souriait guère.

Il entrevoyait un procès interminable. Il avait connu des personnes qui avaient plaidé en séparation pendant plus d'un an, pendant dix-huit mois.

Et pendant ce temps, les enquêtes, les interrogatoires, les courses chez l'avoué, les comparutions devant le juge, les audiences avec les inévitables remises à quinzaine ou à un mois, les frais qui marchent et qui grossissent sans cesse, comme la boule de neige, faisant revenir la procédure à mille, quinze cents et deux mille francs.

On ne fait pas autant d'histoires pourtant pour vous marier avec une coquine qui vous trompe même en vous épousant!

Gradignan sentait qu'il ne se résoudrait jamais à cela.

Cela traînait trop.

Il était plus expéditif.

Lui, il flanquerait tout simplement sa femme à la porte.

Il traiterait cela comme une afl"aire.

Votre marchandise ne me convient pas, elle n'est pas conforme à l'échantillon, je n'en veux pas et je vous la renvoie à vos frais.

C'est ce qu'il avait fait quelquefois.

Il agirait de même.

Mais pour cela, comment procéder?

Surveillerait-il Marion et attendrait-il de la surprendre en flagrant délit?

Ou bien lui dirait-il carrément ce qu'il savait, et là-dessus la flanquerait-il à la porte avec son linge, ses robes et ce qui lui appartient?

Il n'osait prendre un parti entre ces deux alternatives.

Il n'avait, par le fait, aucune preuve formelle.

Il ne pouvait accuser Marion sans laisser entendre que Rose avait parlé et il avait promis de ne rien dire.

Sa parole était sacrée !

C'était la parole du négociant probe, foncièrement honnête, parole qui vaut un écrit, qui vaut un serment !

La surveillance lui répugnait aussi; non pour le rôle de dissimu,lation qu'il aurait à jouer, — cela l'aurait séduit plutôt. — N'avait-il pas agi déjà de la sorte en questionnant sa domestique?

Mais c'était trop long pour lui.

Qui sait quand il parviendrait à surprendre sa femme en faute maintenant?

Elle pouvait se tenir sur ses gardes.

Elle pouvait n'avoir pas l'occasion de revoir son amant.

Il mourrait d'impatience pendant ce temps !

Il y avait bien un moyen, le moyen classique, qui réussit toujours, infaillible : le voyage !

On part, on annonce une absence de deux jours pour affaires ; on se fait même envoyer une dépêche par un ami complaisant de province, afin que la mise en scène soit complète; puis on revient tout à coup, dans la nuit.

On surprend la coupable dans les bras de son amant.

Oui, mais si l'on ne tue pas la femme sur le coup, on peut avoir un duel avec l'homme qui prend sa défense, duel stupide, ridicule, qui ne sert qu'à révéler publiquement le rôle de Sganarelle que l'on a joué et dans lequel, par-dessus le marché, le mari court toutes les chances d'être blessé.

Que faire?... Que faire?...

Le temps passait.

Les douze coups de minuit avaient été sonnés depuis longtemps. , Gradignan avait entendu Rose qui rentrait peu après lui.

Marion devait dormir profondément.

Harassé, le Bordelais se jeta sur le divan qui meublait son bureau, à côté du coffre-fort.

Il s'allongea, s'accoudant sur le coussin, afin de continuer à réfléchir.

Puis, lentement le sommeil le gagna.

Quand il s'éveilla, il était grand jour.

Et du doigt, frémissant, le marquis montrait la porte. (P. 2i)J.)

Ce fut le bruit de la porte ouverte qui le tira de son somme.

Rose venait faire le bureau, comme chaque matm.

Elle fut stupéfaite de trouver son maître, qu'elle croyait dans sa

chambre.

— J'ai passé la nuit là, dit le Bordelais.

Et il demanda :

— Madame dort encore, n'est-ce pas?

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