‹ L'enfant du faubourgChapitre 12 sur 96 · COMMENT S ENRICHISSENT LES COQUINS · texte numérisé non relu

COMMENT S ENRICHISSENT LES COQUINS

Blaireau se rapprocha encore.

Ses joues étaient d'un rouge écarlate, ses grosses lèvres frémissaient, et ses yeux, aux lueurs fauves, exprimaient toutes les convoitises de la passion et de la luxure.

— Votre jeunesse et votre beauté existent toujours, reprit-il; oubliez le passé, les plaies de votre cœur guériront et vous aimerez encore, et votre vie redeviendra belle... Dans le présent et dans l'avenir, il y a encore pour vous des jours de soleil et des nuits d'amour.

La jeune femme arrêta sur lui ses yeux fixes.

— Je ne comprends pas, fit-elle.

— Léontinel exclama-t-il en s'emparant d'une de ses mains, ma vie est à toi, je t'aime!

Elle se leva brusquement et se jeta en arrière avec terreur, comme si elle eût senti la morsure d'une bête venimeuse.

Aussitôt ses yeux devinrent hagards, ses cheveux se hérissèrent et son visage livide, aux traits contractés, prit une expression effrayante.

Blaireau se leva à son tour avec inquiétude.

D'un pas lent, sans le quitter du regard, elle marcha vers lui.

11 eut peur, il recula.

Elle avança encore, et enfin s'arrêta devant lui. Alors elle le regarda bien en face, dans les yeux, légèrement inclinée et la tête en avant comme pour le mieux voir.

Elle resta ainsi un instant, immobile, roide comme une statue.

Blaireau se mita trembler.

— Mais d'où donc ce monstre est-il sorti ? s'écria-t-elle tout à coup.

Puis elle partit d'un éclat de rire strident, dont les notes aiguës et discordantes vibrèrent comme le son mêtalli(jue d'un timbre fêlé.

Elle se redressa par un mouvement automatique, ses bras étendus battirent l'air, et elle tomba en arrière tout de son long sur le parquet.

Blaireau se précipita pour la secourir; il l'entoura de ses bras, l'enleva comme un enfant, la serra contre sa poitrine et la porta sur un lit.

Ses yeux étaient fermés, sa respiration semblait éteinte, mais tout sou corps frissonnait.

Blaireau eut une horrible pensée.

Il se baissa et sa bouche se colla sur les lèvres de la jeune fefnme.

A ce contact odieux et impur, elle rouvrit les yeux. Elle vil l'homme près d'elle et sentit sa main sur sa poitrine. Elle se souleva avec horreur, poussa un cri perçant, et sa tète retomba lourdement sur l'oreiller.

Au cri de sa maîtresse, la femme de chambre accourut.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'est-il donc arrivé ? dit-elle.

— Madame vient de se trouver mal, répondit Blaireau.

Et il sortit furieux de n'avoir pu accomplir son infâme projet.

La femme de chambre s'empressa de donner ses soins à la malheureuse. Elle parvint à la rappeler à la vie, mais elle fut prise aussitôt par une fièvre violente, et lorsque le médecin qu'on avait envoyé chercher à Fontainebleau arriva, elle était dans le délire.

Le médecin ne pouvait deviner les causes du mal. Il ordonna quelques médicaments, recommanda les plus grands soins et se retira.

Blaireau, seul, aurait pu l'éclairer, il resta muet.

Au bout de quelques jours, la fièvre et le délire continuant, il se trouva de nouveau dans un grand embarras.

Il se décida à écrire au marquis pour lui faire connaître la situation.

La réponse ne se fit pas attendre.

« D'après ce que vous me dites, écrivait le marquis, il ne faut plus songer à lui laisser son enfant. Confiez-le tout de suite à une nourrice que vous trouvereï facilement dans un village des environs. Quant à Léontine, lorsqu'elle sera rétablie et en état d'entendre raison, nous aviserons. »

Mais, avant que la nourrice fût trouvée, la situation changea et devint plus difficile encore pour Blaireau.

A sa dernière visite, le médecin n'avait plus trouvé la fièvre, disparue ; mais la commotion avait été si violente, qu'un épanchement de lait l'avait suivie, etii constata l'aliénation mentale.

Nouvelle lettre au marquis.

La réponse apporta à Blaireau des ordres nouveaux. Elle disait :

H L'accident est grave et change toutes nos dispositions. Il faut prendre immédiatement des mesures pour la faire entrer dans une maison d'aliénés ; je liens à ce (ju'elle soit placée aussi loin de Paris que possible. Il ne faut pas que l'enfant puisse être un ennui pour nous dans l'avenir. Trouvez, n'importe où, un ménage pauvre de paysans ou d'ouvriers, — s'il se peut sans enfant, — qui consentira, moyennant la somme de vingl-cinq mille francs, à se charger du petit et à l'élever, sans qu'il soit nécessaire de lui dire d'où il vient, ni comment il est né.

« Vous rendrez ces vingt-cinq mille francs sur la somme que vous deviez remettre à la mère. Pour de pauvres gens, ce sera presque une fortune. »

— Oh! oh! pensa Blaireau, on voit bien que M. le marquis est millionnaire et que les billets de mille ne lui sont pas difficiles à gagner. Oui, certes, je placerai l'enfant ; je connais quelqu'un à Paris dont cela fera bien l'affaire... mais en donnant trois mille francs, cinq mille francs au plus, ce sera bien honnête... Le reste...

Il se mit à rire en même temps qu'il achevait sa pensée.

— C'est égal, reprit-il, M. le mar([uis de Presle m'oblige à faire un singulier métier. Heureusement qu'il paye bien et qu'on peut encore, en dehors, réaliser de jolis petits bénéfices.

« Décidément, me voilà lancé; j'ai pour ami un marquis, de l'or déjà, le monde est à moi !

« Il faut d'abord me débarrasser de l'enfant; je m'occuperai de la mère ensuite et après... à Paris ! à Paris !... Je ne veux plus être un comparse, je veux avoir mon rôle sur la scène immense où se joue chaque jour la comédie numaine. »

Le lendemain matin, aux premières lueurs de l'aube, Blaii'eau prit l'enfant dans son berceau, enveloppé de ses langes, le cacha dans un pli de son manteau et sortit de la maison. Il prit la route de Melun où il voulait arriver avant le passage du train pour Paris.

Il marchait d'un pas rapide. L'enfant, qui s'était réveillé et avait jeté quelques cris, venait de se rendormir.

Blaireau avait déjà fait la moitié du chemin sur la route solitaire, lorsqu'il entendit derrière lui le bruit du pas d'un cheval allant au trot.

Il s'effaça derrière un arbre et regarda.

A une distance encore grande, il vit le cheval, et sur l'animal un cavalier.

Gomme nous l'avons vu déjà, la tète de l'agent du marquis fourmillait d'idées. Ijii vu(! du cavalier en fit jaillir une de son cerveau.

Il avisa, au bord de la route, une large pierre sur laijuelle, sans autre préparation, il coucha l'enfant. Cela fait, il sauta la berge et courut, à vingt-cinq mètres de distance, se blottir au milieu d'un taillis.

La lumière du jour en même temps que la fraîcheur du matin réveillèrent pour la seconde fois le pauvre petit. Il ne se trouvait pas à son aise sur le lit que lui avait choisi Blaireau, aussi se mit-il en devoir de le [)rouver en poussant dee gémissements cl des cris plaintifs.

Le cavalier arrivait près de lui.

Il l'entendit, )e vit, et arrêta subitement son cheval.

Les cris de l'enfant redoublaient.

— Je no vois personne, se dit le cavalier ; c'est un pauvre petit être que sa

mère, la malheureuse, a abandonné à cette place la nuit dernière. Si je laissais cette pauvre victime exposée au froid plus longtemps, je n'aurais pas de cœur, ot je serais un misérnbîe aussi.

Après cette réflexion, il descendit de cheval, courutà l'enfant, le prit dansses bras et l'embrassa en le berçant.

La mignonne créature cessa aussitôt de crier; puis sa petite langue rose frnppant le palais et se montrant au bord de ses lèvres, fit entendre un bruit très-significatif.

— Bon, pensa le cavalier, il me prend pour sa mère et voilà qu'il me demande à téter. Me voici dans une jolie position... J'aurais peut-être mieux fait de passer mon chemin. Ah! que le diable emporte les mères dénaturées qui mettent au monde des enfants pour les jeter ainsi, sur une route, dans les jambes des gens qui passent!

Puis il reprit tout haut :

— Il est t^ut de même gentil, ce gamin ou cette gamine... La jolie petite bouche rose, les jolis yeux bleus!... Comme il me regarde! Ma parole d'honneur, je crois qu'il se moque de moi !

Il l'embrassa encore.

— Eh bien, soit, fît-il résolument, je t'emporte. Je ne sais pas encore ce que je ferai de toi; mais, à coup sûr, je ne te laisserai pas mourir de faim et de froid sur un autre chemin.

Il serra l'enfant dans un de ses bras, et se servit de l'autre pour se remettre en selle.

Ses éperons piquèrent les flancs du cheval qui partit au galop.

Alors la tête ironique de Blaireau se montra au-dessus d'un buisson. De l'endroit où il s'était caché, il avait tout vu.

Bonne journée ! fit le hideux scélérat en se frottant les mains; je me débarrasse d'une corvée embêtante, et je gagne cinq mille francs.

Et il lança un rire railleur dans la direction du cavalier.

Celui-ci arriva à Melun où il s'arrêta dans une auberge.

C'était un jeune homme de vingt-trois ans, plein de cœur, comme nous l'avons vu. Il se fit servir une tasse de café et demanda du lait chaud pour l'enfant. L'hôtesse avait élevé, peu de temps auparavant, une petite fille au biberon ; elle possédait encorelevase qui lui avait servi. Elle l'ofirit au jeune homme qui l'accepta avec reconnaissance. Dès qu'il fut rassasié et réchauffé, l'enfant s'endormit dans ses bras.

Il fit encore remplir le biberon ; il le mit dans sa poche, paya sa dépense, et se remit en route.

Déjà il s'était attaché au petit être que la Providence venait de lui confier.

En arrivant à Paris, il se rendit à la maison où il demeurait.

Tenez, dit-il à la concierge, j'ai trouvé cet enfant. Veuillez le garder ei

Il desceadit de cheval, courut à l'eafant, le prit daus ses brus, (l'ai^i; 7S.)

en prendre soin pendant une heure, le temps d'aller trouver mon patroa et do lui rendre compte de la mission dont il m'a chargé.

La concierge l'accablait de questions.

— Je ne sais rien, répondit-il, pas munie si c'est une tille ou un garçou.

LiIV. 10 F. Roy, iiiuiiir ê— Ruproducliuo interdit».

L'ENFANT UU FAJBOURG

ÏVIl

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