L ADOPTION
Deux heures après, leieune homme, tenant l'enfant enveloppé dans une couverture de voyage, frappait à la porte d'un logement au quatrième étage ti'une maison de la rue Sainte-Anne.
Sur un carré de papier blanc, collé sur la porte, on lisait, écrits eu lettres do fantaisie ornementées de festons et de guirlaniles, ces mots :
Mademoiselle PAULINE, Couturière
La porte s'ouvrit et une grande et belle personne de vîngt-quatre ans environ poussa une exclamation joyeuse à la vue du visiteur.
— Comment, c'est vous, monsieur Henri! Y a-t-il longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir! Ah! je suis bien contente.
— C'est vrai, il y a bien six mois que je ne suis venu ; mais, vous le voyez, je ne vous ai pas oubliée.
— Vous travaillez toujours dans la même maison?
— ^^Toujonrs. Seulement, le patron m'a annoncé tout à l'heure qu'il allait m'envoyer travailler pour le compte delà maison, à trente lieues de*Paris.
— Gagnerez-vous davantage?
— A peu près le double, je pense.
— Vous êtes honnête et rangé, monsieur Henri, et de plus très-savant dans \otre partie, car vous sortez de l'Ecole ; vous arriverez, vous ferez voire fortune comme M. Cave, votre patron, vous verrez : n'oubliez pas ma prédiction.
— J'essayerai même d'y croire, répliqua le jeune homme en souriant.
— Je suis si heureuse de vous voir, si occupée à vous regarder, que j'oublie devons dire de vous asseoir! Qu'est-ce que vous portez donc comme ça, si précieusement?
— Regardez 1 fit Henri en soulevant un coin de la couverture.
— Un enfant! exclama-t-ello.
— Vous ne vous attendiez guère à cette surprise?
— Oh! non, par exemple ; j'en suis toute je ne sais comment. Mais est-il gentil, ce chérubin !
— D'après ma concierge, qui a évidemment tenu à s'en assurer, c'estun petit garçon.
T- Un petit garçon ! Mais d'où vous vient donc ce joli petit ange, monsieur Henri?
— Je l'ai trousé.
— On trouve donc des enfants comme ça?
— Celui-ci en est la preuve.
— Pourtant chaque enfant a une mère, et...
— Et il se trouve des mères assez indignes pour les abandonner. La jeune fille tressaillit et baissa les yeux.
— Vous êtes bien pâle, Pauline, dit Henri avec sollicitude ; est-ce que vous souffrez?
— Ua peu, depuis quelque temps...
Elle poussa un profond soupir.
— Mais ce ne sera rien, ajouta-t-elle.
— Pauline, cela n'est pas naturel, qu'avez-vous? Dites-le moi. Elle leva sur lui ses grands yeux noirs mouillés de larmes.
— Vous êtes mon seul et unique ami, répondit-elle; je vous dirai peut-être tout, mais plus tard.
— C'est donc un secret?
— Oui, un secret.
— Un malheur qui vous est arrivé ?
— Oui.
— Et je ne puis rien faire pour vous?
— Rien, monsieur Henri, répondit-elle d'un ton douloureux. Mais, tenez, parlons plutôt de ce cher trésor. Donnez-le-moi donc, que je le tienne dans mes bras, que je l'embrasse... J,e délicieux petit visage!... C'est une de ces jolies tètes d'ange qu'on voit sortir d'un nuage autour de la belle Vierge du Musée. Et sa mère, après l'avoir mis au monde, il y a quelques jours seulement, l'a abandonné...
«Ah! c'est bien mal, monsieur Henri, bien mal! Ilfaut que cette mère soit une Lien méchante femme ! H y a donc des mères qui ne sentent pas ce qu'il y a de grand et de divin dans la maternité?... Mon Dieu, c'est peut-être une pauvre lille séduite, que son amant a lâchement délaissée pour courir à une autre qui aura le même sort. Elle est sans doute malade, sans argent, sans ouvrage et sans pain, et l'hiver approche. Elle aura eu peur devoir mourir son enfant dans ses bras amaigris, sur son sein tari, et, après l'avoir baigné de ses larmes, elle B'est décidée à le laisser à l'endroit où vous l'avez trouvé. Ah! monsieur Henri, il y a dans la vie des choses bien vilaines et bien douloureuses!
— C'est vrai! fit le jeune homme.
• — ^Maintenant, dites-moi donc comment vous l'avez trouvé.
— C'est ce matin sur la route, entre Melun et Bois-le-Roi. Il était tout simplement couché sur une pierre et il pleurait, pleurait à fendre l'àme..-
« Mon patron avait unesomme de dix mille francs à envoyer à Fontainebleau. On la lui demandait hier soir très-tard et on l'attendait dans la nuit. M. Gavé a deux chevaux de selle excellents, je choisis le meilleur et je partis. Je restai à Fontainebleau seulement le temps nécessaire au repos du cheval et c'est en revenant que j'ai recueilli ce pauvre petit.
— Vous avez bien agi, monsieur Henri ; mais qu'est-ce que vous allez en faire maintenant?
— Dame! je ne sais pas trop, nous allons causer de cela. Je sais bien qu'il y a un Hospice des enfants trouvés; mais je n'ai pas le courage de l'y porter.
— Oh ! le pauvre chéri ! Ce serait un nouvel abandon... Non, il faut trouver autre chose.
A ce moment, l'enfant ouvrit les yeux et poussa de petits cris.
— Il a faim, dit-elle ; voyez-vous comme il remue ses petites lèvres ?
— J'ai bien du lait, mais il est froid, fit le jeune homme en tirant le biberon de sa poche.
Pauline posa l'enfant sur son lit, alluma vivement une poignée de braise dans un réchaud et, en moins de cinq minutes, elle avait mis le biberon entre les lèvres du petit qui butavidemment.
— Il ne demande qu'à vivre ! dit-elle.
— Vous m'avez dit souvent que vous adoriez les enfants I reprit le jeune homme.
— C'est vrai, monsieur Henri, je suis orpheline, et c'est bien naturel. Si on a un cœur, c'est pour aimer quelque chose. J'aime les enfants, comme j'aime tout ce qui est innocent et beau : la verdure, les fleurs, les oiseaux.
— C'est pour cela, Pauline, que je suis venu vous trouver tout de suite.
— Et alors, monsieur Henri?
— J'ai pensé que, peut-être...
— Pourquoi n'achevez-vous pas? Vous avez pensé que je me chargerais d'élever l'enfant?
— Oui, Pauline.
Elle resta un moment silencieuse et préoccupée. Et, comme son visage s'était subitement attristé, le jeune homme devina que ses pensées présentes se rattachaient au malheur dont elle venait de lui parler.
— C'est une tâche difficile, lui dit-il, et vous ne voulez pas prendre cotte responsabilité.
— ^ Monsieur Henri, répliqua-t-elle vivement, vous me connaissez depuis longtemps et voilà que vous doutez de moi. Si je n'ai pas répondu tout de suite, si j'ai réfléchi, c'est que je pense à quelque chose... N'importe ! vous m'aimez et vous avez confiance en moi puisque vous êtes venu à moi tout d'abord. Monsieur Henri, je serai la mère de cet enfant.
— Merci, Pauline. D'ailleurs, si la charge devenait trop lourde, nous le met-
trions en nourrice et je paierais pour cela, bien entendu, de même que j'entends vous dédommager de tous les frais que vous allez être forcée de faire.
— C'est vrai, dit-elle, je ne suis pas riche.
— Je ne le suis guère non plus ; mais je réglerai mes dépenses, et sur chaque mois je ferai la part du petit.
— Oh ! il ne coûtera pas cher à nourrir : un sou de lait de plus le matin et deux sous à midi; puis, quand il sera un peu plus fort, une petite panade, de la semoule dans du bouillon... Je profiterai des moments qu'il dormira pour faire mes commissions, reporter mon ouvrage.
— Il vous occasionnera chaque jour une grande perte de temps.
— Quoil une heure, deux, si vous voulez... Eh bien! je veillerai le soir deux heures de plus, et l'ouvrage ne souffrira pas.
— Ahl Pauline! s'écria le jeune homme, vous êtes unebrave, courageuse et honnête fille 1
Il prit une de ses mains et la serra affectueusement dans les siennes.
— Ce n'est pas tout, continua-t-il; il faudra le vêtir, il lui faut du linge.
— J'y pense, monsieur Henri, et c'est ce qui m'embarrasse le plus.
— Ne peut-on pas trouver à acheter une modeste layette?
— Facilement, et pas trop cher, au marché du Temple; seulement...
— Seulement, avant d'acheter, il faut avoir l'argent pour payer.
— Je n'osais pas vous le dire, monsieur Henri.
— Ma chère Pauline, vous aviez tort. Nous voulons faire ensemble une bonne action, n'est-ce pas? Alors il ne doit pas y avoir de gêne entre nous. Tenez, il y a dans cette bourse cinq cents francs, la moitié de mes économies. Ce sera pour acheter la layette, le berceau, tout ce qui sera d'abord nécessaire.
— Mais c'est trop, monsieur Henri, beaucoup trop.
— Prenez toujours. Je serai peut-être plusieurs mois avant de revenir à Paris, et il faut que notre enfant ne manque de rien.
— Vous avez raison, c'est notre enfant, à nous deux; nous relèverons, nous en ferons un homme... ^
— Je l'espère bien.
— Et quand il sera grand...
— Quand il sera grand?
— Nous serons déj;'i vieux, et nous nous dirons t « Nous avons fait une bonne action. »
— Avant de partir, je vais l'embrasser.
— C'est bien le moins qu'un père embrasse son enfant.
— Si vous le permettez, j'embrasserai aussi la mère.
— Monsieur Henri, voilà mes deux joues.
L'intérieur de la maison était silencieux. La femme de chambre et une autre domestique, fatiguées des veilles précédentes, voyant leur maîtresse endormie et calme relativement, ne virent aucun danger à la laisser seule et se retirèrent pour prendre un peu de repos.
Le ciel, chargé de nuages, était bas et la nuit noire. Le vent soufflait avec une extrême violence ; on entendait au loin, dans la forêt, des hurlements pareils aux grondements des vagues de la mer.
En passant, la rafale faisait craquer les branches des marroniers et des sycomores et emportait jusquedans les nuages leurs feuilles jaunies dans un immense tourbillon.
Parfois les nuages, roulant les uns sur les autres, dégageaient un coin du firmament, et une étoile pâle et tremblante apparaissait dans la profondeur.
Léontine, dont le sommeil était constamment agité, se réveilla en sursaut. Elle se dressa sur son lit, pâle, échevelée, les yeux effarés. Près d'elle, sur un guéridon, brûlait une veilleuse.
Elle regarda de tous les côtés dans la chambre et tendit l'oreille comme pour écouler. Elle n'entendait que les sifflements de la tempête. Elle jeta de côté les couvertures, resta un instant les jambes allongées vers le tapis, puis s'élança hors du lit. Elle courut à une porte qu'elle ouvrit; mais la pièce où elle voulait entrer n'était pas éclairée. Elle revint sur ses pas, et trouva sur la cheminée un chandelier avec une bougie qu'elle alluma. Ensuite elle entra dans l'autre chambre.
Elle marcha droit à un berceau, le berceau vide de son enfant. A plusieurs re[irises, en le regardant, elle passa sa main sur sou front. Deux larmes se suspendirent aux longues franges de ses paupières. Elle remua tristement la tète.
— L'ange s'est envolé! murmura-t-elle.
Elle revint dans sa chambre, posa le chandelier sur le guéridon, près de la veilleuse, et s'assit sur son lit.
Tout à coup elle entendit un bruit de pas, puis la voix de Blaireau. Aussilôt son regard devint farouche, et sur sa physionomie se peignit l'épouvante. A petits pas, elle marcha vers une porte contre laquelle elle mil son oreille. Les pas s'éloignaient dans le vestibule, mais elle entendit encore la voix.
Blaireau disait:
— Demain, dans une voiture bien fermée, nous l'enlèverons pour la conduire a la maison des fous de Saint-Dizier.
La malheureuse comprit-elle le sens de ces paroles? Nous ne saurions le dire.
Après avoir longuement causé avec un de ses amis, son complice, Blaireau le reconduisait pour lui ouvrir la porto do la rue.
Il était un peu plus de dix heures.
Léontine, de plus en plus agitée, se mit à fureter partout dans la chambre.
Dans un coin, jeté sur un fauteuil, elle trouva l'habillement qu'elle portait le jour oii l'agent du marquis lui avait dévoilé l'horrible trame dont elle était l'innocente victime. On avait oublié de l'enlever. Tout était là.
Elle s'habilla machinalement, très-vite.
Par habitude, sans regarder dans la glace, elle enroula ses longs cheveux et les fixa sur sa tête avec un peigne et des épingles. Dans un petit cabinet, il y avait plusieurs chapeaux, elle se coiffa du premier qui lui tomba sous la main.
Alors elle ouvrit la fenêtre. Le vent s'engouffra dans la chambre et éteignit 'a bougie. La veilleuse jeta encore quelques lueurs, puis expira à son tour, noyée dans l'huile. Au dehors comme à l'intérieur, nuit partout.
La chambre était au rez-de-chaussée, peu élevée du sol. Elle emjamha la balustrade, sauta dans le jardin et le traversa rapidement en se glissant le long du mur de clôture. Elle arriva à une petite porte, la clef était dans la serrure, elle l'ouvrit. Elle se trouvait sur un chemin de décharge, mal entretenu. Elle le suivit jusqu'à la grande route.
Là elle regarda le ciel comme si elle eût voulu en mesurer l'étendue. La rafale lui fouettait le visage ; elle lui tourna le dos et se mit à courir. Le vent la poussait, et elle allait vite, à travers la nuit sombre, sous le regard de Dieu !
Au petit jour, quand la femme de chambre entra chez sa maîtresse, elle vit la fenêtre ouverte, les croisées battues par le vent, le lit vide... Elle poussa un grand cri.
Blaireau accourut.
— Partie! elle a pris la fuite! murmura-t-il abasourdi. Ah! misérables femmes, hurla-t-il avec rage, c'est donc ainsi que vous l'avez gardée !
Il comprit qu'elle s'était sauvée par la fenêtre ; il suivit ses pas sur le sable jusqu'à la route. Là, plus rien. Impossible de deviner la direction qu'elle avait prise.
Il la chercha toute la journée du côté de Melun, du côté de Fontainebleau, dans la forêt et plus loin. Nul ne l'avait rencontrée.
Les jours suivants, il chercha encore. Des pi'cheurs, par son ordre, fouillèrent le lit de la Seine.
La folla était bien loin, à la ferme des Sorbiers.
Divers oLjets ayant appartenu à Léontine, entre autres un médaillon contenant le portrait du manjuis, furent remis à ce dernier quelques jours plus tard. Et le marquis n'eût pas honte d'offrir à sa femme un bijou donné précédemment à sa maîtrossa.