UNE PARTIE DE BÉSIGUE
L'Espagnol que Blaireau se plaisait à appeler seîïor Antonio, par dérision sans doute, était un Aragonnais que la misère avait jeté en France. Venu à Paris, Blaireau, toujours à la recherche d'hommes sans aveu ou déclassés, disposés à devenir des coquins fieffés, le rencontra, le prit à sa solde et, pendant deux ans, Antonio fut un de ses mercenaires. Un jour, dans un accès de jalousie, l'Espagnol tua d'un coup de couteau une jeune et jolie ouvrière qui ne voulait pas accepter ses hommages.
Blaireau, qui n'aimait pas que ses employés tombassent entre les mains de la
I juslice, trouva le moyen de mettre celui-ci à l'abri des poursuites, et plus tard, après un séjour de deux années à Rome, Antonio, revenu à Paris, était entré chez le docteur Morand. Chose singulière, sa conduite était exemplaire, ce qui lui avait acquis l'estime des maîtres, et la confiance et l'amitié du personnel de l'établissement.
Le mercredi, il reçut le petit paquet que lui avait annoncé Blaireau, et en même temps des instructions précises sur ce qu'il avait à faire.
Le lendemain soir, vers quatre heures, M. et madame Morand partirent pour Paris. A cinq heures, comme toujours, on servit le dîner des pensionnaires. A six heures et demie, les domestiques dînèrent tous ensemble, à l'exception de Glaire qui, d'ailleurs, n'était plus considérée comme telle et prenait tous ses repas dans sa chambre en compagnie de Léontine Landais.
A huit heures, au moment où la concierge se disposait à fermer à clef la grille intérieure qui sépare la maison des aliénés des appartements privés du docteur, Antonio entra dans la loge.
— Je ne suis pas de service ce soir, dit-il, et je viens causer avec vous, si ça ne vous gène pas.
— Du tout, répondit le mari.
— En même temps, nous pourrons vider une vieille bouteille.
— Ma foi! tout de même.
— C'est mon tour de payer, fît l'Espagnol en mettant deux francs dans la main de la concierge, et maman Chapus sera bien gentille d'aller nous chercher la demoiselle au bonnet rose.
— Avec plaisir, monsieur Antonio ; du reste, il faut que je sorte, je n'ai plus rien dans ma tabatière.
La concierge alla fermer la grille, rapporta la clef, qu'elle accrocha à un clou, et sortit. Dix minutes après-, elle était de retour et les deux camarades se disposaient à faire honneur au contenu de ce qu'Antonio appelait la demoiselle au bonnet rose.
— Voyons, maman Chapus, vous ne voulez pas trinquer avec nous? dit l'Espagnol.
— Je n'ai jamais bu de vin de ma vie, vous le savez bien.
— Vous avez eu tort, je vous assure.
— Du moment que je ne l'aime pas, ce n'est pas une privation. -- Ma femme a ses idées, reprit le mari, ne nous occupons pas d'elle. Antonio, à ta santé !
— A la vôtre, madame Chapus.
Les deux hommes vidèrent leur verre avec des mouvements de tête qui indiquaient leur satisfaction et rendaient juslice à la qualité du lii[uide.
— Tout de môme, il est bon, dit le concierge.
— Excellent! amplifia l'E-spagnol.
Madame Chapus sortit de sa loge pour jeter un regard dans le pr6au à travers la grille.
Antonio profita de cette circonstance attendue.
— Si nous faisions une partie de bésigue? dit-il.
— Tiens, tout de même, répondit Chapus.
11 se leva pour prendre les cartes dans un tiroir de la commode. L'Espagnol tira vivement de sa poche le petit flacon de Blaireau et, pendant que le concierge lui tournait le dos, il en versa le contenu dans son verre.
Madame Chapus rentra. La partie commença. A la dernière levée, le concierge compta cinq cents.
— Je n'ai pas de chance, dit Antonio ayant l'air de mauvaise humeur. Je n'ai même pas pu compter le cent d'as.
— Ce n'est pas étonnant ; tu les as jetés pour prendre mes brisques.
— Tu les as jetés aussi, toi.
— Oui, mais c'était pour garder mes deux valets de carreau et ma dame de pique en attendant la deuxième dame, que je viens de lever.
— Combien as-tu?
— Mille vingt.
— Et je n'ai fait que deux cent soixante. J'ai perdu la première; à toi à donner les cartes. Madame Chapus, reprit-il, offrez-moi donc une petite prise, je crois que ça me réveillera.
Sous la table, il venait de prendre dans du papier, entre ses doigts, une forte pincée de poudre noire.
La concierge, non moins confiante que son mari, tendit sa tabatière. Antonio avança la main, plongea ses doigts dans la boîte, dans laquelle il laissa sa pincée de poudre, et les ramena sous son nez, faisant semblant de priser avec délices.
La partie de bésigue continua et les joueurs achevèrent de vider la bouteille.
Un peu avant dix heures, le concierge et sa femme faisaient des efforts inouïs pour résister au sommeil. L'Espagnol paraissait avoir aussi une forte envie de dormir.
— Mes yeux se ferment malgré moi, dit-ii en su levant; je ferais bien d'aller me coucher.
— Moi aussi, dit la femme; je tombe de sommeil.
— C'est le temps qui est lourd, fil observer Chapus.
11 se leva, les jambes flageolantes; sa tète pesante ballottait sur ses épaules.
— Je vas t'ouvrir, dit-il à Antonio. w
La grille ouverte, l'Espagnol passa de l'autre côté; mais il s'empressa de placer un morceau de bois entre la partie fixe et la partie mobile de la grille; quand Chaj>us poussa celle-ci, elle rencontra l'obstacle; il tourna la clef, le pêne sortit de la serrure, mais n'entra pas dans la gftche. Le concierge ne s'en aperçut
point. Il souhaita une bonne nuit à son camarade et rejoignit sa femme, qui était déjà couchée et endormie. Un instant après, les deux époux ronflaient à l'unisson.
Antonio attendit près de la grille, accroupi dans un coin sombre.
Quand la demie de dix heures sonna, il se dressa sur ses jambes, poussa doucement la porte et se glissa sous le porche. Quand il se fut bien assuré que les époux Chapus se livraient aux charmes d'un rêve d'opium, il entra dans la loge et tira le cordon. La petite porte d'entrée s'ouvrit! Le docteur, afin de pouvoir rentrer et sortir de nuit sans être obligé de réveiller personne, avait seul une clef de cette porte.
L'Espagnol n'était pas sorti de la loge, que deux hommes apparaissaient sous le porche. L'un était Blaireau, opérant lui-même pour plus de sûreté, l'aulre, ce soi-disant marchand de lorgnettes au théâtre des Folies-Dramatiques, qui portait le nom fameux dans l'histoire de Tamerlan.
— Ne perdons pas une minute, dit tout bas Blaireau à l'Espagnol en lui mettant dans la main le billet de mille francs promis.
Un grognement du domestique infidèle annonça qu'il était content.
Tamerlan, qui avait ses instructions, se plaça en faction contre la grille, prêt à jouer du poignard si besoin en était, pendant que Blaireau entrait dans la première cour à la suite de l'Espagnol. Tous deux marchaient avec précaution, bien qu'ils fussent protégés par l'ombre des acacias et des tilleuls.
Antonio, s'étant an été, montra une porte à Blaireau en lui disant :
— C'est là.
A travers les persienn^s, on voyait filtrer un jet de lumière.
— Es- tu sur que la porte n'est pas fermée en dedans? demanda Blaireau.
— Ce serait extraordinaire. La lingère ne pousse les verrous qu'au moment de monter dans sa chambre pour se coucher.
— Nous allons voir. Reste là et attends.
Avec des mouvements de chat. Blaireau s'approcha de la porte contre la(|uelle il colla son oreille. A l'intérieur, le silence était complet. Alors il tourna le bouton de cuivre et entr'ouvrit lentement la porte; prêt à bondir sur * sa proie, son reg;.rd de vautour plongea dans la lingerie.
Aussitôt un affreux sourire rida ses lèvres.
Près d'une petite table, chargée de pièces de lingerie, il voyait la jeune fille endormie. La fatigue fivait triomphé de la volonté de Claire, elle venait de s'ussoupir. La besogne du misérable était rendue plus facile.
11 ouvrit entièrement la porte, bondit au milieu de la salle, et avant que la jeune fille ait eu le temps d'ouvrir les yeux, il lui avait enveloppé la tête et une partie du buste dans une ample couverture de voyage dont il s'était muni pour la circonstance.
Réveillée en sursaut et ne pouvant se rendre compte de la lâche attaque dont
elle était l'objet, Claire poussa ua cri d'épouvante; mais ce cri, étouffé sous les plis de la couverture, u'eut aucua écho. La pauvre enfant se débattit avec fureur. Vains efforts !... Avec une rapidité et une adresse qui révélaient chez Blaireau une grande habitude de ces sortes d'expéditions nocturnes, Claire fut mise dans l'impossibilité d'appeler à son secours et de se servir de ses membres.
Il la prit à bras le corps, tout en soufflant sur la lampe qui s'éteignit, l'enleva avec une vigueur qu'on ne lui aurait pas supposée, et, comme un loup ravisseur, s'élança hors de la lingerie, plongée soudain dans les ténèbres.
Entre ses bras, fortement serrée contre lui, Claire avait des soubresauts convulsifs et poussait des gémissements sourds que, malheureusement, on ne pouvait entendre. D'ailleurs le vent du sud-ouest venait de se mettre à souffler avec une certaine force, annonçant un orage prochain, et son bruit dans les branches feuillues aurait suffi pour couvrir les plaintes de la malheureuse enfant.
Blaireau traversa rapidement la distance qui le séparait de la grille, s'élança sous le porche et en deux bonds gagna la rue.
Un coup de sifflet retentit. Une voiture qui stationnait à l'angle de la rue voisine s'ébranla et vint s'arrêter devant Blaireau. Tamerlan avait déjà ouvert la portière et s'était jeté dans la caisse afin d'aider son maître à y faire entrer la jeune lille, qui fut étendue inanimée sm- un des sièges.
Blaireau sauta à son tour dans la voiture, la portière, se referma sur lui.
Tout cela s'était exécuté en moins de cinq minutes et sans qu'une parole eût été prononcée.
Pendant que la berline filait rapidement emportée par deux chevaux vigoureux, qui bondissaient sous les coups de fouet du cocher, Antonio fermait doucement la porte d'entrée, s'arrêtait un instant devant la loge pleine de ronflements sonores, et, à pas de loup, sans être entendu ni vu de personne, remontait dans sa chambre
APRÈS l'enlèvement
Entre une heure et deux heures du matin, l'orage éclata sur Paris. Des éclairs incessants déchirèrent les nues et incendièrent le ciel. Il y eut de formidables coups de tonnerre. Les époux Ghapus n'entendirent rien. Lorsque la femme se réveilla à cinq heures du matin, elle eût été fort embarrassée si ou lui avait demandé à quelle heure M. Morand était rentré la veille. Elle se leva, fort satisfaite d'avoir si bien dormi, d'un seul somme. Elle sortit pour prendre un peu d'air et jeter un coup dœil dans la cour intérieure. S'étanl aperçue que la grille
Tout à coup sa fourctielte tomba sur l'assiette. (Page 3i8.)
n'était pas fermée, négligence qui pouvait lui coûter sa place, elle rentra précipitamment chez elle, prit la clef et répara la faute de son mari.
Pendant ce temps, ce dernier s'était levé. Comme sa femme, il avait bien dormi et se sentait parfaitement reposé. A six heures, il prit son service comme d'habitude, sans avoir aucun soupçon des événements de la nuit.
Il était près de huit heures lors(|iio madame Morand, ne trouvant Claire ni à la linjjerie, ni dans sa chambre, se décida à la faire appeler et chercher ilvia la
IjIV. 40. F. Roy, Mitaar. — Raproduclioa inwrdit*
maison. C'est l'Espagnol, d'abord, qui fut chargé de ce soin. Sur la réponse qu'il vint faire à sa maîtresse que personne dans l'établissement n'avait vu mademoiselle Claire depuis le coup de cloche du réveil, madame Morand commença à s'inquiéter et crut devoir avertir le docteur de ce fait étrange.
Tout le monde, alors, se mit à la recherche de la jeune lingèro, la maison fut fouillée jusqu'aux combles; enfin il fallut bien se rendre à l'évidence et admettre que la jeune fille avait disparu.
Le docteur ne savait que penser. Certes, il ne pouvait lui venir à l'idée que des étrangers s'étaient introduits dans sa maison, malgré portes, verrous et grille, et que Claire avait été victime d'un rapt audacieux. Il se perdait en conjectures. Léonline Landais, qu'il interrogea de façon à ne rien lui laisser deviner de son inquiétude, répondit que Claire ne s'était pas couchée la nuit dernière. Le docleur comprit que l'intéressante malade ne savait rien. La disparition de la jeune fille restait incompréhensible pour lui. Il fut naturellement amené à se poser les questions suivantes :
— Pourquoi Claire a-t-elle quitté l'établissement? « Comment a-t-elle fait pour s'échapper?
« Où est-elle allée? »
A la première question, il ne trouva pas de réponse. Pour la troisième, il y avait lieu de supposer que la jeune fille s'était rendue chez sa mère. Quant à la deuxième question, M. Morand ne pouvait la résoudre qu'au moyen d'une enquête.
Successivement, tous les employés et domestiques de l'établissement passèrent dans son cabinet et furent interrogés. Tous répondirent qu'ils ne savaient rien, ce qui pour Antonio seulement n'était pas la vérité.
Une femme déclara que, quelques minutes avant dix heures, elle avait vu mademoiselle Claire travaillaut dans la lingerie.
L'Espagnol affirma l'avoir vue également à dix heures dans la lingerie.
— C'est donc après dix heures qu'elle est partie, pensa le docteur. Alors ce sont les concierges qui lui ont ouvert les portes.
Chapus fut appelé.
Le malheureux était fort troublé et pâle comme un mort, car il savait la lourde responsabilité qui pesait sur lui. Il se jeta aux genoux du docteur et lui jura sur sa médaille militaire qu'il n'avait point prêté la main à la fuite de la lingère.
— Ma femme et moi, ajoula-t-il, nous nous sommes couchés tout de suite après dix heures et nous nous sommes aussitôt endormis. J'avais moi-même fermé la grille. Nous n'avons rien entendu.
— C'est bien, dit le docteur de plus en plus soucieux; allez dire à votre femme de venir me trouver.
Mudame Chapus était une brave et honnête femme en qui M. Morand avait
beaucoup de confiance. Elle n'avait peut-être que le seul défaut de prendre du tabac. La pauvre femme était loin de se douter que, pour avoir offert une prise à l'Espagnol Antonio, elle était en quelque sorte de complicité dans l'enlèvement de la lingère.
Elle comparut à son tour devant le docteur.
— Vous savez pourquoi je vous ai fait appeler? lui dit M. Morand. Cette nuit, notre lingère a disparu; or, ne pouvant supposer qu'elle s'est envolée comme un oiseau ou un papillon, je dois croire qu'elle est sortie par la grille et la porte confiées à votre garde.
La brave femme était toute tremblante et réellement très-affligée.
— Oh! certainement, dit-elle en poussant un gros soupir, mademoiselle Claire n'a pu sortir que par la porte.
— Est-ce que vous lui avez ouvert?
— Monsieur le docteur, répondit-elle, si après huit heures, malgré votre défense, j'avais ouvert la porte à quelqu'un de la maison, je vous le dirais, et je mériterais d'être chassée comme une malheureuse.
— Claire était encore dans la lingerie à dix heures; c'est donc après dix heures qu'elle est sortie. Comment expliquez-vous le fait?
— Monsieur le docteur, hier dans la soirée il a fait une chaleur étoulfante, mon mari et moi tombions de sommeil. A peine couchés, nous nous sommes endormis profondément, à ce point que nous ne vous avons pas entendus rentrer et que l'orage, qui est venu après, n'a pu nous réveiller. Ohl c'est bien la vérité que je vous dis!... Antonio a fait une partie de cartes avec Chapus dans la soirée et il vous dira f|ue, ne tenant plus debout, tellement nous étions fatigués, nous l'avons renvoyé avant dix heures. C'est donc pendant que nous dormions que mademoiselle Claire est partie, après être entrée dans la loge et avoir tiré elle-même le cordon, sans nous réveiller.
— Et la grille, elle était donc ouverte? Le visage de la concierge s'empourpra.
— Elle était ouverte, monsieur le docteur, répondit-elle en baissant la tête.
— Et pourquoi ne l'avioz-vous pas fermée? dit M. Morand d'un ton sévère. La pauvre femme s'efforça de retenir les larmes qui venaient à ses yeux. Pour
excuser son mari elle s'accusa elle-même.
— Je ne puis expliquer ma maladresse, dit-elle ; ce matin j'ai trouvé la grille ouverte et j'ai été bien surprise, car je croyais l'avoir fermée hier; j'avais bien tourné la clef, mais n'ayant pas suffisamment poussé la porte, elle ne s'est pas fermée.
M. Morand n'avait aucune raison de croire que la concierge lui mentait, et les choses paraissaient assez vraisemblables pour qu'il put admetli-e le concours des cirronslances (|ui semblaient avoir été si favorables h la lingère. Mais, s'il était disposé à accepter la fuite de la jeune fille sans la complicité d'aucune
316 L'ENFANT DU FALBOUUG
personne de la maison, il ne parvenait toujours pas à découvrir un motif ou même un semblant de raison pouvant justifier à ses yeux l'étrange conduite de Claire. En effet, rien ne pouvait expliquer pourquoi elle s'en était allée, nuitamment, sans rien dire à personne et se cachant comme une prisonnière qui s'évade. Il y avait là un point obscur qui échappait absolumment à l'examen et à l'analyse.
Le docteur écrivit une lettre à Pauline Langlois et la confia à Chapus, qui partit immédiatement pour Paris avec ordre de ne faire que le chemin et de revenir avec la réponse de la mère de Claire.
Une heure après le départ du concierge, cette dernière arrivait à Monlreuil.
M. Morand courut à sa rencontre avec empressement.
— Eh bien, docteur, lui dit-elle, est-ce aujourd'hui que j'emmène ma fille?
— Votre fille! répondit-il en balbutiant; vous ne l'avez donc pas vue?
— Quand? Oîi cela, docteur?
— Ainsi elle n'est pas chez vous?
La mère Langlois le regarda avec surprise, se demandant s'il n'avait pas été atteint subitement de la maladie de ses pensionnaires. On pouvait le croire, en effet, tant son agitation paraissait singulière.
— Mon Dieu! murmura-t-il, où est-elle allée? Qii'est-elle devenue? La mère Langlois lui saisit le bras, et, d'une voix saccadée :
— Docteur, lui dit-elle, je ne vous comprends pas, expliquez-vous...
— Mais je ne sais vraiment pas comment vous dire.
— Ah! vous me faites mourir, vous me tuez! s'écria-t-elle avec violence.
— Je vous en supplie, calmez-vous... il n'y a rien de grave, sans doute, rien de grave...
En entendant ces paroles, le visage de la mère Langlois se décomposa.
— Vous ne me répondez pas, monsieur, reprit-elle d'une voix étranglée par l'émotion; où est ma fille? Que lui est-il arrivé?
M. Morand l'entraîna dans son cabinet. Là, après l'avoir fait asseoir et lui avoir arraché la promesse qu'elle resterait calme, il lui apprit que Claire avait disparu au milieu de la nuit précédente et comment il avait dû supposer qu'elle avait quitté la maison pour se rendre chez sa mère.
La mère Langlois l'écouta avec une immobilité de statue et, en apparence, très-calme; mais, sur sa physionomie tourmentée, le docteur pouvait lire les impressions diverses produites par ses paroles.
Quand il eut fini, la poitrine de la malheureuse mère se souleva, ses yeux fixes, démesurément ouverts, devinrent hagards, et un frisson nerveux courut sur tout sou corps. D'un seul mouvement, elle se dressa debout; elle voulut parler, un cri rauque, affreux, sortit de sa gorge, elle tourna sur elle-même et tomba à la renverse sur le parquet.
— Pauvre mère! gémit le médecin.
11 s'empressa de la relever et de lui donner des soins. Ce n'était heureuse-
ment qu'uu évanouissement. Au bout de quelques minutes, il parvint à la rappeler à la vie et aussi, hélas! au sentiment de la terrible réalité.
— On m'a volé ma fille, on me l'a volée! exclama-t-elle.
Sa douleur, sa colère et son épouvante trop longtemps contenues firent tout à coup explosion. Elle se mit à pousser des cris efi'royables mêlés à des sanglots déchirants.
Une lionne à laquelle on vient de prendre ses lionceaux n'est pas plus terrible.
Ses yeux enflammés avaient des reflets de sang; en proie à une épouvantable crise nerveuse, elle se roulait sur le parquet et se tordait en tous sens avec des mouvements de reptile. Ses ongles se brisaient en rayant le bois du plancher, ou bien, crispés sur sa tète, ses doigts arrachaient ses cheveux. C'est avec peine que M. Morand parvenait à la maîtriser pour l'empêcher de se meurtrir ou de se briser la tète et les membres contre les meubles.
L'horrible crise dura plus d'un quart d'heure. Enfin, brisée, sans force, anéantie, vaincue, les convulsions cessèrent. Elle resta étendue, pantelante, n'ayant plus d'autres mouvements que les palpitations de la chair.
LES TKOIS
Trois jours s'écoulèrent sans qu'on ait rien appris sur le sort de Claire; sa disparition était toujours entourée d'un profond mystère.
La douleur de la mère Langlois était navrante. Les idées les plus folles, les plus noires lui passaient dans la tête. Parfois elle s'imaginait que M. Morand, ne voulant pas lui rendre sa fille, l'avait séquestrée; ou bien c'étaient des ennemis qui l'avaient enlevée et enfermée dans un cloître; ou bien encore elle avait été attirée dans un guet-apens et assassinée... La malheureuse ne cessait pas de gémir et de pleurer; elle n'était plus reconnaissable : sa figure gardait une pâleur de cadavre, et ses yeux, subitement renfoncés sous l'os frontal, avaient dans leur égarement un éclat farouche qui faisait mal à voir. On pouvait craindre qu'elle ne perdit la raison.
Albert Ancelin étant venu la voir pour essayer de la consoler et de lui redonner un peu de courage, fut effrayé des ravages faits en si peu de temps.
Cependant elle ne s'en était pas tenue à pousser des plaintes et des gémissements inutiles; elle élait allée faire sa déclaration au panjuct, laquelle avait été confirmée par une déposition analogue du docteur Morand. Les magistrats s'é-
taient vivement émus, elles plus fins limiers du chef de la police de sûreté avaient été lancés dans tous les quartiers de la ville.
André partageait la douleur et les angoisses cruelles de la mère de sa bienaimée Claire, et roulait dans sa tête des projets de vengeance terrible. Contre qui? Il ne le disait à personne, pas plus à la mère Langlois qu'à M""" Descharmes. 11 lui était venu à l'idée que le jeune comte de Presle n'était pas étranger à la disparition de sa fiancée et, jusqu'à nouvel ordre, il voulait garder pour lui seul le secret de ses sombres pensées. Mais autant il avait pris de soin, jusqu'alors, d'éviter son ennemi, autant, maintenant, il mettait d'ardeur à le rencontrer. A un moment donné, fatalement, les deux jeunes gens devaient se trouver face à face, et une ngression était inévitable.
Plusieurs journaux, dont les reporters fréquentent le Palais de Justice, avaient raconté dans leurs échos de la ville la mystérieuse disparition de la jolie lingère. Ce fait qui, en définitive, n'intéressait que quelques personnes, prenait peu à peu des proportions importantes.
Pendant ce temps, M"" Descharmes poursuivait son but de vengeance, sans dévier du plan qu'elle s'était tracé. Elle conduisait lentement, mais sûrement, le marquis de Presle au vertige et à l'affolement de la passion.
Un peu de bien-être apporté dans la mansarde de Marguerite Gillot avait produit le résultat espéré. La pécheresse repentie allait beaucoup mieux, elle revenait à la santé. Les bonnes paroles de Pauline avaient fait plus pour elle que les médications ordonnées par le médecin; elles avaient rassuré son âme, rendu le calme à son esprit et laissé dans son cœur un rayon d'espoir.
Quant à Pierre Gargasso, ni Marguerite ni la mère Langlois n'auraient pu dire comment il employait son temps. Devenu plus prudent encore depuis le terrible danger qu'il avait couru, il s'était rendu méconnaissable au moyen d'un déguisement et pouvait courir les rues de Paris sans risquer de perdre sa liberté, dont il avait besoin pour accomplir un projet ténébreux qu'il méditait.
A onze heures, le grand Bernard déjeunait avec deux de ses camarades chez un marchand de vins de la rue d'Aligre. Il avait pris un journal et, selon l'habitude des ouvriers qui aiment la lecture et n'ont pas une minute à consacrer à cet agrément, il lisait en mangeant, sans se donner la peine de regarderie .morceau qu'il portait à sa, bouche.
Tout à coup sa fourchette tomba sur l'assiette et il asséna sur la table un formidable coup de poing qui fit danser les verres et culbuta les deux bouteilles.
11 se leva paie, les sourcils froncés, l'œil en feu.
Ses compagnons le regardaient avec effarement.
— Savez- vous ce que je viens de lire là, dans ce journal? dit-il. Dans la nuit de jeudi à vendredi, M'" Claire, la fille de la mère Langlois, la fiancée de l'Enfant du Faubourg, a disparu de la maison du docteur Morand. On ne sait pas ce qu'elle
est devenue. Pour la retrouver, on a mis la police sur pieds. Tonnerre ! qu'est-ce que cela veut dire ?. . .
Il reprit le journal.
— Oui, c'est bien cela, dans la nuit du jeudi, après dix heures du soir... C'était le jour de la noce de noire camarade Ravier. Tu étais ivre, Brion, tu ne te souviens pas que lu es tombé dans une ruelle et qu'il m'a fallu te porter sur mes épaules. Quelle heure pouvait-il être?
— Ne me le demande pas, dit Brion un peu confus.
— Et toi, Bourguignon, te rappelles-tu?
— Oui, peu après j'ai entendu sonner minuit à l'horloge de Joinville.
— Minuit, n'est-ce pas? c'est ce que je pensais. Tu dois te souvenir aussi que, pendant que nous ramassions Brion, une voiture est entrée dans la ruelle?
— Parfaitement. Cela nous a même assez surpris.
— Il y a pour moi un autre sujet d'étonnement auquel je n'ai pas attaché assez d'importance, reprit le grand Bernard. Si j'ai bonne mémoire, voici ce qui s'est passé : La voiture s'arrêta à une quinzaine de pas de nous, un homme en descendit et ouvrit une porte pratiquée dans le mur d'un jardin. Le cocher sauta à bas de son siège et aida un autre individu à sortir de la voilure quelque chose qui devait être assez lourd. Il faisait noir en diable, je n'ai pas pu distinguer l'objet.
— Moi, dit Bourguignon, je crois que c'était une femme.
Le froncement de sourcils du grand Bernard s'accentua encore.
— Et moi, j'en suis sûr maintenant, ré[)liqua-l-il d'une voix creuse. Quand les deux hommes et la femme qui étaient dans la voiture eurent disparu, la porte se referma, le cocher grimpa sur son siège et fouetta ses chevaux qui partirent au galop.
— Le brigand a même failli m'écraser en passant, dit Bourguignon.
— Or, continua le grand Bernard, pendant que la voilure partait, j'ai entendu pousser un cri de l'autre côté du mur et presque aussitôt après ces mots : « Ma mère, André, au secours!... »
Les deux compagnons se dressèrent d'uu bond.
— Oui, poursuivit le grand Bernard, je me souviens très-bien de cela, une femme a appelé au secours en nommant André. Eh bien ! comprenez-vous? Pour moi, je ne crois pas me tromper; cette femme, c'était Claire.
— Tripes du diable! exclama Bourguignon en serrant les poings, si nous l'avions deviné!
— C'est après dix heures qu'elle a disparu, reprit le grand Bernard ; comme ou ne sait rien, on suppose qu'elle s'est enfuie de la maison du docteur Morand. Pourquoi 50 serait-elle sauvée, à moins que ce ne soit pour aller retrouver sa mère?
Esl-ce assez hête de penser à cela? Non, la fiancée d'André a été enlevée... voilà mon opinion.
« Pour aller de Montreuil à Joinville avec une voiture il ne faut guère plus d'une heure, même par de mauvais chemins ; comme vous le voyez, les heures se rapportent parfaitement.
— C'est vrai.
— Maintenant, ce n'est pas tout ça, il ne s'agit pas de lambiner. André est toujours l'Enfant du Faubourg, n'est-ce pas? noire ami, notre fils!...
— Cerlainement.
— Eh bien ! camarades, aujourd'hui qu'il est dans la peine et qu'il a besoin de la coterie, nous devons être à lui... A la besogne, compagnons, nous allons travailler pour l'Enfant du Faubourg. Je me chargerai d'expliquer la chose au patron. Aujourd'hui, et demain, s'il le faut, nous ne toucherons pas au rabot... Bourguignon, retrouveras-tu la ruelle? reconnaîtras-tu la porte du jardin?
— Je le crois.
— Ensemble, tout de suite, vous allez partir pour Joinville. Il faut que vous sachiez qui habite la propriété et, si cela se peut, ce qui se passe dans la maison. Vous regarderezparles fenêtres, vous ferezjaserlesvoisins; à vous d'être adroits... Vous pourrez avoir besoin d'argent, mettez-en dans vos poches, l'Enfant du Faubourg vous le rendra.
— Et toi, Bernard, que vas-tu faire?
— Moi, je vais d'abord changer de costume et courir ensuite chez André, qui doit être instruit de ce qui se passe.
— C'est juste. Où te trouverons-nous?
Le grand Bernard réfléchit un instant.
— Vous ne quitterez pas Joinville, répondit-il. Ce soir, seul ou avec André, j'irai vous y rejoindre. Il faut surveiller la maison en question et ne point la quitter des yeux. Surtout, Brion, ajouta-t-il, pas de bêtises, tu entends?...
— Je serai là, fit Bourguignon.
— Si j'ai soif, je boirai de l'eau, dit Brion.
Les trois ouvriers payèrent leur dépense et sortirent du cabaret.