‹ L'enfant du faubourgChapitre 35 sur 96 · LA MANSARDE · texte numérisé non relu

LA MANSARDE

A huit heures du matin, la mère Langlois, dont le cabas était plus arrondi que jamais, demandait à la concierge de la rue Corbeau de lui indiquer le logement de Marguerite Gillot. Elle monta un escalier étroit, noir et humide, aux marches vermoulues, et arriva sur le palier du cinquième étage où se terminait l'escalier. Elle frappa, une voix grêle répondit : « Entrez. » La mère Langlois tourna une forte clef, qui se trouvait dans la serrure, et ayant ouvert la porte, elle pénétra dans la mansarde.

La misère n'était pas une nouveauté pour la mère Langlois ; elle avait vu des gens malheureux et misérables à tous les degrés ; pourtant elle ne put s'empêcher do frissonner en entrant dans ce taudis ouvert à tous les vents, où l'on devait geler en hiver et rôtir en été.

Une table ronde boiteuse, deux chaises dépaillées, un autre siège qui avait la prétention de ressembler à un fauteuil, une vieille commode percée à jour, un lit de sangle avec un matelas épais comme la main, composaient le mobilier du galetas. Dans un coin gisaient quelques ustensiles de cuisine bosselés, ébréchés, couverts de rouille. A chiuiuo carreau do la fenêtre manquait un morceau do verre qu'on avait remplacé par un chiffon ou un vieux journal. Le paj)ior peint, à quatre sous le rouleau, enfumé, graisseux, moisi par l'humidité, tombait en lambeaux et, de tous côtés, se détachait des murs. Ceux-ci montraient de larges et profondes crevasses au fond desquelles les araignées, Ws cloportes et autres insectes non moins désagréat)les se livraient avec enthousiasme à la multiplication do leurs pareils.

Ce n'était pas seulement douloureux à voir, c'était écœurant.

La maîtresse de cet horrible logis geignait, étendue sur la chose qui ressemblait à un fauteuil.

A la vue de la visiteuse, sa physiouomie s'anima et ses yeux éteints, brûlés par les longues insomnies, retrouvèrent un peu d'éclat.

— Pauline! c'est Pauline! s'écria-t-elle.

Elle voulut se lever, la mère Langlois l'obligea à rester assise. La malade s'élait emparée d'une de ses mains sur laquelle se collaient ses lèvres décolorées. La mère Langlois se sentit remuée jusqu'au fond des entrailles.

— Tu es bien mal ici, dit-elle. Est-ce que tu n'as personne pour te soigner?

— Si, une voisine m'aide à me lever, à me coucher et me fait mes tisanes.

— A la bonne heure; et pour acheter ce qui t'est nécessaire, où as-tu de l'argent?

— Quelques bonnes gens du quartier m'ont prise en pitié, on m'aide. Et puis, continua-t-elle avec un certain embarras, j'ai revu une personne que j'ai connue autrefois; elle m'a laissé une petite somme et m'a promis que je ne manquerais plus de rien si je pouvais me remettre; mais je me sens bien malade...

— Il faut toujours espérer.

— Oui, n'est-ce pas? Il me semble que je vais aller mieux... Ah! Pauline, c'est ta présence qui me produit cet effet-là!

La mère Langlois s'étant assise ouvrit son cabas.

— Tiens, dit-elle en le vidant à moitié, je t'ai apporté une livre de chocolat, du sucre, des confitures, des oranges, des figues et un gâteau.

La malade se mit à pleurer.

— Ah! dit-elle, tu es toujours la même. Pauline, la bonté môme... Quand je pense à ce que je t'ai fait, je me trouve bien misérable, va... Ah! ai-je assez regretté ma faute, mon crime !... J'ai pleuré, j'ai souffert cruellement... Dieu est juste, il m'a châtiée comme je le méritais. Regarde-moi, et vois ce que je suis devenue. Regarde autour de toi et vois où je suis tombée!... Mais ce n'était pas assez de me repentir, je voulais te voir pour te demander pardon. Et tu es venue, te voilà, tu as eu pitié de moi. Pauline, Pauline, implora-t-elle en joignant les mains, dis-moi que tu me pardonnes!

— Oui, je te pardonne et je veux oublier; du reste, écoute, je j)eux te le dire, à toi : de mon malheur d'autrefois sont sorties les satisfaelions et les joies les plus pures qu'une femme puisse envier. Mais ce pardon que je t'accorde, et que tu as mérité par de longues souffrances, répète bien dans ton cœur que c'est à mon enfant, à ma fille que tu le dois.

Marguerite se redressa sur son siège.

— Ta iille! s'écria-t-elle avec étonnement ; tu as une fille?

— Oui, une fille, belle et pure comme l'ange qui la garde! Ah! tu l'ignorais... Je ne suis pas allée crier sur les toits : Je suis mère! Veux-tu tout savoir? Eh bien . Marguerite, ma fille est le fruit de ta trahison!

La malheureuse poussa un gémissemor*. et cacha sa figure dans ses mains.

— Je ue te fais pas do reproche, reprit la mère Langlois; il n'y en a plus à

faire après le pardon. Et puis, je te l'ai dit : du mal est sorti le bien, du crime la vertu, l't d'un misérable est née la meilleure et la plus charmante créature de Dieu.

— Ob! oui, un misérable, murmura la malade.

— Va, continua la mère Langlois, pour cet horrible passé je suis aujourd'hui pleine d'indulgence. Après m'avoir affreusement éprouvée, le ciel me récompense.

— Est-ce que tu l'as vu? demanda Marguerite

— Qui?

— Auguste.

— Lui!... jamais!... Est-ce qu'il vit encore?

— Oui.

— Le père de mon enfant existe! s'écria la mère Langlois en bondissant sur ses jambes.

Puis, les bras tendus, elle ajouta avec une expression de joie indicible :

— Mon Dieu, je vous remercie !

Revenant à Marguerite, elle reprit :

— Tu sais oii il est, tu vas me le dire.

— Je sais qu'il est à Paris, mais je ne connais pas son adresse.

— Et son nom, le sais-tu?

— Oui, je l'ai appris depuis; il se nomme Auguste Blaireau.

— A-t-il une femme, des enfants?

— Non, il est resté garçon.

— Ah! c'est trop de bonheur à la fois! exclama la mère Langlois.

— Quelle est donc ton intention? demanda Marguerite, qui ne comprenait rien à l'agitation de son ancienne amie.

— Comment, tu ne devines pas?... .le veux qu'il m'épouse, entends-tu! Je veux qu'il m'épouse pour légitimer son enfant et lui donner un nom.

— Il ne le fera pas, dit la malade en secouant la tête.

— Il ne le fera pas, dis-tu? Mais alors, avec mes ongles, je lui arracherai les yeux.

— M. Blaireau a réussi, il a peut-être un million de fortune.

— Eh! cela m'est bien égal, son million! En aurait-il dix ou serait-il gueux à porter une hotte et un crochet, que ce serait la même chose : ce n'est pas pour lui et encore moins pour moi que je veux être sa femme; c'est pour ma fille. Mais ce n'est pas tout, Paris est grand, no peux-tu pas m'aidor à le trouver?

— Moi, non, mais Pierre le renseignera sans doute.

— Pierre, Pierre Gargasse?

— Oui.

— Il t'est donc resté fidèle?

— Oh! fidèle... soupira Marguerite avec un sourire navrant. C'est de lui

que je te parlais tout à Iheure. Il y a un mois, il s'est souvenu de moi, après plus de quinze ans; il a pu découvrir mon adresse, je ne sais comment, et il est venu me voir. Il n'a pas réussi, lui, comme son ami Blaireau; mais il lui a rendu, paraît-il, de grands services, et M. Blaireau doit lui donner trente mille francs, une fortune... Avec cela, il veut se retirer à la campagne et m'emmener avec lui... J'irai, si je peux me guérir ou si je ne suis pas morte!

— Puisque tu vas être heureuse, ce n'est pas le moment de mourir, dit la mère Langlois. Mais tu as raison, Pierre Gargasse me donnera tous les renseignements désirables sur M. Blaireau dont il est resté l'ami.

— Oh! pour ça, j'en suis sûre; Pierre sait bien des choses, et s'il veut parler...

— Sois tranquille, je me charge de lui délier la langue; mais pour cela, il faut que je le voie. Où est-il?

— Il ne demeure pas à Paris.

— Dis-moi toujours où il est.

— Est-ce que tu veux y aller?

— Aujourd'hui, tout de suite; je ne remets jamais au lendemain les affaires sérieuses.

— C'est un peu loin, il demeure à Sèvres dans une maison qu'il habite seul, près de la route de Versailles. La maison n'a pas de numéro, elle est au milieu des champs; du reste, Pierre a écrit sur un morceau de papier toutes les indications. Le papier est là sur la cheminée, dans la petite tasse; tu peux le prendre.

La mère Langlois était debout, son cabas au bras. Elle prit le papier de Gargasse, qu'elle remplaça sans rien dire par une pièce de vingt francs.

— Au revoir, Marguerite! dit-elle en se dirigeant vers la porte, soigne-toi bien: il faut que tu te guérisses; je reviendrai te voir.

— Oh! oui, répondit la malade; embrasse ta fille en pensant à moi, ça fera peut-être plaisir au bon Dieu... Tous les jours je prierai pour elle et pour toi.

VISITE A GARGASSE

La mère Langlois ne perdit pas une minute. A onze heures et demie, elle frappait à la porte de la maison isolée. Trouvant qu'on ne lui ouvrait pas assez vite, elle ramassa un caillou et s'en servit pour frapper plus fort.

Au bout d'un instant, elle entendit un bruit de pas, et presque aussitôt ane grosse voix enrouée demanda :

— Qui est là?

-- Je viens vous donner des nouvelles de Marguerite, répondit-elle.

La „.. Laog,ois «archa daos Teau Jusqu'au-dessus des «eooux pour secouW. Ga.g.se. (P..,. 30.,

Le nom de son ancienne maîtresse parul à Gargasse un mot de passe snffi sanl II ouvnt la porte. Cependant, quand il se trouva en f .ce de h vi , ^

recula en la regardant avec défiance. "''''"'^'' ''

- AU çà! on dirait que je vous fais peur, dit la .n.-re Langiois Lt elle se mit à rire. °

Gargasse n'en conse,-va pas moins son visage sombre.

— Donc, dit-il, vous connaissez Marguerite?

Lrr. 3S F. Roj,. <d,„ar. - R,pro,lurlio„ ,„,„r„i,..

— Et vous aussi, monsieur Pierre Gargasse! Voyons, regardez-moi bien est-ce que vous ne me reconnaissez pas?... Je suis Pauline Langlois.

— Pauline Langlois! lit Gargasse ; c'est vous, vous?...

— A la bonne heure, le souvenir vous revient. •

— Soit, mais que me voulez-vous?

— Mousieur Pierre, je suis venue à Sèvres exprès pour vous voir et causer avec vous. Vous n'avez pas oublié, je pense, certaine nuit passée à Saint-Germain?

Gargasse resta interdit.

— Eh bien! continua-t-eLle,je viens vous demander des nouvelles de votre ami M. Auguste, ou, si vous aimez mieux, de M. Blaireau.

Gargasse jeta du côté de la porte un regard craintif.

— Pas ici, dit-il; venez, suivez-moi.

Il l'emmena dans sa chambre. Là il reprit toute son assurance.

— Voyons, fil-il, je ne comprends pas bien ee que vous voulez, expliquez vous.

— Il est pourtant bien naturel que je m'intéresse à M. Blaireau. Gargasse eut un sourire équivoque.

— Nous allons causer de lui, reprit la mère Langlois; vous me direz comment il va, ce qu'il fait.

— Je n'en sais rien, répondit-il brusquement.

— Vous êtes discret, monsieur Pierre; mais vous ne me refuserez pas de me donner son adresse.

— L'adresse de Blaireau! Pourquoi faire?

— Pour aller le voir.

— C'est vous qui voulez aller voir Blaireau?

— Moi! Cela vous étonne?

Gargasse haussa les épaules.

— Vous ferez mieux de rester tranquille chez vous, reprit-il. D'abord il ne vous recevrait pas, et s'il vous recevait il ne vous reconnaîtrait pas ou ne voudrait pas vous reconnaître.

— Dites-moi toujours où il demeure, le reste est mon affaire. Gargasse attacha sur Pauline son regard soupçonneux.

— Non, répondit-il d'une voix sourde, je ne vous dirai rien. Vous avez eu tort de venir ici... Marguerite a bavardé, il y a un coup monté, que vous a-t-elle dit? Que Blaireau est riche? Vous voulez lui demander de l'argent? Inutile. II est avare, il garde son or, il ne vous donnera pas un sou.

— Eh! je me moque pas mal de son or! s'écria la mère Langlois. Je n'ai besoin, jiour vivre, ni de lui, ni do personne. A force de travail, je me suis amassé des petites rentes. ^

— Alors, pourquoi voulez-vous voir Blaireau?

— A quoi bon vous le dire, puisque vous ne faites rien pour moi? J'étais venue vers vous pleine de confiance, monsieur Pierre ; d'après ce que m'a dit la pauvre Marguerite, je croyais que vous aviez encore quelque chose là, dans le cœur.

— Je vous répète qu'il n'y a rien à faire avec Blaireau. Ah! on voit bien que vous ne le connaissez pas... Moi-même, entendez-vous, moi qui suis son ami, qui lui ai rendu des services, j'ai peur de lui ! C'est un homme terrible ! Il a réussi à tout, lui, et moi à rien. 11 est devenu riche, immensément riche, et moi je suis resté misérable. J'ai fait pour lui beaucoup, et il croit que je suis assez heureux de m'être dévoué. Pourtant il m'a promis trente mille francs, Marguerite a dû vous le dire; eh bien! je ne suis pas certain qu'il me les donnera. Ah! je l'ai bien gagnée, cette somme, qui m'assurerait le repos et peut-être me donnerait l'oubli !

— Pierre, répliqua la mère Langlois, si vous voulez être avec moi, si vous voulez me servir, je vous promets, je vous jure que Blaireau vous donnera les trente mille francs.

— Encore une fois, je vous dis que vous ne le connaissez pas; vous n'avez rien à espérer de lui. Moi seul, parce que je connais sa vie, tous ses secrets...

A ce moment deux coups retentirent à la porte du jardin. L'émotion fit pâlir Gargasse.

— C'est lui, dit-il; je l'attends, il doit m'apporter la somme... Vite, vite, entre? dans ce cabinet noir, la cloison est mince ; là, vous pourrez entendre ; si vous voulez voir, vous regarderez à travers la vitre de ce vasistas. Ne bougez pas, ne dites pas un mot. Quand j'aurai l'argent en poche, je sortirai do la chambre en disant : « Merci, Blaireau. » Ce sera le moment de vous montrer. Alors vous serez seule avec lui et vous ferez ce que vous voudrez.

Le cœur de la mère Langlois battait à se rompre. Gargasse la poussa dans le cabinet et s'élança hors de la chambre.

La voix de Blaireau, qu'elle reconnut, annonça à la mère Langlois que le père de sa fille était près d'elle. Son émotion augmenta encore. Toutefois elle s'approcha du vasistas et son visage se colla au carreau. Elle regarda. Elle vit Blaireau presque do face. Malgré le temps écoulé, les ravages causés par les années et les passions, elle n'eut pas de peine à reconnaître sa figure, car la laideur étrange de cet homme n'était jamais sortie de sa mémoire.

Il avait toujours sa mine de fouine à la recherche d'une proie, le même sourire railleur, qui semblait stéréotypé sur ses lèvres; son regard sillonné do lueurs fauves lui lit éprouver un malaise qu'elle ne put définir. Les deux hommes causaient. Elle écouta, tout en regardant.

— Je t'avais promis de venir aujourd'hui, dit Blaireau; tu vois que je suis do parole.

— Aussi je l'attendais. Est-ce «pie tu m'apportes...

yOO L'ENFANT DU FAUBOURG

— Ta maison do cainpagiio? Oui, je l'ai dans ma poche. Qae d'argent! Il m'a fallu ces trois jours pour me le procurer. Mais pour un amï comme toi, si fidèle, si dévoué, que ne fcrais-je pas?

— Blaireau, je crois que tu plaisantes.

— Par exemple! jamais je n'ai été aussi sérieux.

— C'est possible, mais je te trouve un air singulier.

— Allons donc; c'est l'attente des billets de banque qui fait papilloter tes yeux.

Il tirade sa poche son portefeuille remarquable par son embonpoint.

— A propos, reprit-il en riant, es-tu allé porter une couronne d'immortelles sur la tombe de la folle?

— Es-tu bête! fit Gargisse (jui tressaillit.

— Dame! répliqua Blaireau ironiquement, tu dois avoir le culte des morts. En parlant, il avait ouvert le portefeuille où il prit un paquet de billets de

l)unque.

Gargasse écarquilla les youx et tendit la main.

— Tiens, compte, dit Blaireau en jetant le paquet sur la table.

— Oh! cher ami, excellent Blaireau! murmura Gargasse palpitant d'aise.

Il se pencha sur la table et, d'une main frémissante, il commença à compter :

— Un, deux, trois, quatre, cinq...

l'endant ce temps, Blaireau, placé derrière Gargasse, avait tiré vivement de dessous sou paletot un fort cordon de soie terminé par un nœud coulant tout préparé.

Au moment où Gargasse disait : Six, Blaireau, par un mouvement rapide et adroit, lui jeta le nœud coulant autour du cou et serra de toutes ses forces.

(iaigasse se dressa comme un blov en poussant un cri rauque, épouvantable. En même temps, Blaireau bondissait en arrière, tirant violemment la corde. La victime chancela, ses bras battirent l'air et, suivant l'impulsion imprimée à la corde, le malheureux tomba à la renverse en faisant entendre un râle d'agonie. Sa tête rebondit sur le parquet.

Tenant toujours la corde tendue. Blaireau lui mit un pied sur la poitrine alin de serrer plus tort. Le scélérat suait à grosses gouttes, sa bouche grimaçait, SCS yeux s'étaient injectés de sang, il était hideux!

Pendant dix minutes il s'acharna sur sa victime qui, par bonds et soubresauts, se tordait au milieu do la chambre dans d'horribles convulsions. Enfin le malheureux se roidit et resta immobile sur le parquet, les poings crispés, les yeux démesurément ouverts, la face violacée et la bouche ouverte, pleine d'une écume jaunâtre.

Blaireau se jeta sur la table, ramassa avidement ses billets de banque, les palpa avec une sorte de volupté et les fit rentrer précipitamment dans sa poche. Un sourire atroce avait creusé le rictus de ses lèvres.

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— En voilà toujours un qui ne me gênera plus, murmura-t-il en contemplant d'un œil féroce et sans même tressaillir son ancien ami étendu à ses pieds.

La mère Langlois avait tout vu. Elle avait voulu crier et s'élancer au secours de Gargasse ; mais, saisie d'épouvante et d'horreur, les cheveux hérissés sur sa tète, aucun son n'avait pu sortir de sa gorge serrée et elle était restée clouée au parquet, sans mouvement, comme pétrifiée, la bouche béante et les yeux hagards, voyant comme à travers un voile sanglant.

Tout à coup ses oreilles bourdonnèrent, il lui sembla que le plancher s'enfonçait sous ses pieds, la respiration lui manqua; elle essaya de s'accrocher au mur, impossible : ses ongles rayèrent le plâtre et elle s'affaissa comme une masse.

Au même moment, Blaireau ouvrait la porte de la chambre ; il n'entendit pas le bruit de la chute. Du reste, se croyant bien seul dans la maison isolée, il était sans crainte, et, froidcMnent, ne songeait qu'à achever son œuvre.

Il revint vers le corps, le saisit d'une main par le bras, de l'autre par les cheveux, et le traîna hors de la chambre et ensuite dans l'escalier. Une poignée de cheveux lui resta dans la main, il la jeta avec colère en vomissant un blasphème effroyable. Le hideux scélérat ressaisit la tête qui s'était meurtrie en heurtant la rampe de fer de l'escalier, et conlinua à traîner sa victime.

Cependant, au bout de quelques minutes, la mère Langlois revint à elle. D'abord elle regarda autour d'elle avec éloniK^meut, puis elle se souvint de l'épouvantable drame qui venait de se passer sous ses yeux. Alors un frisson glacial pénétra jusqu'à la moelle de ses os. Elle prêta l'oreille et n'entendit rien. A|irès plusieurs efforts, elle parvint à se lever et à se tenir sur ses jambes. Secouée par un tremblement nerveux, elle s'approcha du vasistas; ses yeux plongèrent dans la chambre. 11 n'y avait plus personne.

Où était Blaireau? Qu'avait-il fait de Gargasse étranglé?

La mère Langlois n'osa poijit sortir encore. On comprend qu'elle avait peur.

— S'il me trouvait ici, se dit-elle, le monstre me tuerait aussi comme il a tué Pierre!

Le cabinet avait une fenêtre, dont les persiennes étaient fermées ; elle s'en approcha et l'ouvrit doucement. Entre les deux persiennes, mal jointes, il y avait un espace suffisant pour permettre de voir au dehors. La mère Langlois regarda : sa vue embrassait une partie du jardin, derriiTe la maison, et pouvait s'étendre jusqu'à la hauteur du plateau de Bellevue.

Soudain, tout son sang reflua vers son cœur. Blaireau venait d'apparaître dans le jardin armé d'une pelle et d'une [)ioche.

— Le brigand va creuser un trou pour enterrer le cadavre, pensa-t-clle. niaireau, s'étant arrêté à un endroit que rien no semblait désigner particulièrement, se mil eu devoir de remuer la terre, dont il enleva la croûte gazonuée

par larges plaques. Il creusa ensuite. A un pied de profondeur, il découvrit une pierre, sorte de dalle carrée, qu'il enleva à l'aide de la pioche. Cela fait, il se mit à genou5, se courba, et son bras s'enfonça dans le trou qu'il venait de creuser.

La mère Langlois ne put deviner ce qu'il venait de faire. Elle le vit se relever, replacer la pierre et, successivement, par pelletées, toute la terre enlevée. La place avait repris son premier aspect. Blaireau s'éloigna et, bientôt, la mère Langlois ne le vit plus ; mais elle entendait encore crier sous ses pieds le gravier des allées du jardin. Enfin ce bruit cessa : un silence complet régna autour d'elle.

Mais Blaireau pouvait être dans la maison au rez-de-chaussée. Sortir du cabinet était toujours dangereux. La mère Langlois le sentait et, tremblant d'être découverte, elle restait devant la fenêtre, sans oser marcher. Elle regardait au dehors et ses yeux erraient tantôt dans le jardin tantôt sur le flanc du coteau. Un quart d'heure s'écoula. Tout à coup son regard rencontra un homme qui gravissait le coteau par un sentier à travers champs. Elle reconnut Blaireau.

— Après son forfait, le misérable s'en retourne à Paris, pensa la mère Langlois.

Elle sentit sa poitrine débarrassée d'un poids énorme ; elle remplit d'air ses poumons par de fortes aspirations et poussa un long soupir de soulagement.

Sa première idée fut de se sauver à toutes jambes, sans tourner la tète en arrière.

Elle s'élança hors du cabinet. Au bas de l'escalier, elle s'arrêta. Elle venait de se faire cette question :

— Où est le cadavre?

La mère Langlois eut un mouvement énergique de la tête et des épaules et remonta l'escalier. Elle parcourut rapidement toutes les pièces du premier et du second étage. Ne découvrant rien, elle redescendit. Dans le corridor, elle vit à ses pieds une touffe de cheveux grisonnants, les cheveux de Pierre Gargasse arrachés par la main brutale de l'assassin.

Par un sentiment pieux, elle les recueillit et les enveloppa précieusement dans un morceau de journal. En même temps, deux grosses larmes tremblaient au bord de ses paupières.

— Ce sera pour Marguerite un souvenir de l'homme qu'elle a aimé, so ditelle.

En ramassant les cheveux, elle avait remarqué que la poussière qui recouvrait le carrelage du corridor avait été inégalement balayée. Elle comprit que le corps de Gargasse était passé là. Avec une grande sûreté de jugement, elle devina «juc Blaireau avait traîné le cadavre par les cheveux. Elle suivit la trace et arriva à l'entrée do l'escalier du sous-sol. [l n'y avait plus à en douter, c'est dans une cave que Blaireau avait jeté le corps de Gargasse.

Elle tira de son cabas une bougie filée, ce qu'on appelle communément ratde-cave, et, l'ayant allumée, elle descendit hardiment. Les portes des caveaux étant ouvertes, elle put se livrer facilement à ses perquisitions. Cependant elle en rencontra une qui était fermée. Celle-ci avait une serrure, et, pour l'ouvrir il fallait la clef.

La mère Langlois faisait cette réflexion lorsqu'il lui sembla entendre un gémissement. Elle tressaillit et tendit l'oreille.

— Non, je me suis trompée, murmura-t-elle, c'est le vent qui souffle dans quelque soupirail.

Tout à coup elle sentit ses pieds humides et s'aperçut qu'elle piétinait dans une flaque d'eau.

— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda-t-elle ; est-ce que..

Elle n'acheva pas : une plainte plus distincte, cette fois, une sorte de r;\lement venait de sortir du caveau que connaissent nos lecteurs. Elle se redressa palpitante, et tout son corps se couvrit de la peau de poule.

Elle heurta violemment à la porte du caveau qui rendit un bruit sourd, mais ne bougea pas. Alors elle cria :

— Gargasse, Pierre Gargasse, est-ce vous?

Le malheureux, car c'était bien lui, répondit par une sorte de hurlement. La mère Langlois essaya encore d'ébranler la porte; mais, comme nous l'avons dit déjà, elle était solide.

— Au secours, au secours! cria Gargasse, sauvez-moi!... L'eau monte, l'eau monte!

L'eau montait, en effet; la mère Langlois sentit qu'elle en avait plus haut que les chevilles.

Gargasse continuait à pousser des cris rauques, désespérés.

La mère Langlois ne se troubla point, elle regarda encore la porte du caveau, regagna l'escalier en colimaçon et le grimpa rapidement.

— C'est Dieu qui a voulu que je descende dans cette cave ; il me laissera le temps de le sauver! s'écria-t-elle avec un geste superbe d'énergie et d'audace.

En enfermant Gargasse dans le caveau, Blaireau s'était peut-être aperçu que sa victime respirait encore. Dans ce cas, il ne crut pas devoir se donner la peine de l'achever. Il avait l'intention d'inonder le sous-sol, et c'es^. ce travail mystérieux que Pauline Langlois lui avait vu faire.

Dans le jardin, il y avait un vaste réservoir d'eau dont le trop-plein èlnit jeté hors de la propriété par un tuyau do drainage. Un autre conduit prenait l'eau à la base du réservoir, mais elle était suintement arrêtée [lar un roltinot fermé, à l'endroit où Blaireau avait creusé. Le robinet ouvert, l'eau se précipitait avec une grande puissance vers le [Miils dont nous avons [mrlé ; elle montait rapidement jusqu'à l'ouverture servant de fenêtre ou plutôt do bouche d'air au

caveau : alors celui-ci, et bientôt tout le sous-sol étaient inondés; en moins de deux heures, l'eau pouvait atteindre les voûtes.

Voilà ce qu'avait fait Blaireau après l'effroyable drame de la chambre et avant de reprendre le chemin de Paris.

Gargasse, qui avait éciiappé pour ainsi dire miraculeusement à la mort par strangulation, était donc menacé d'une autre asphyxie non moins horrible. Si Blaireau l'eût laissé dans le caveau la face contre terre, il eût été complélcmcnt étouffé avant d'avoir repris connaissance. Heureusement, il se trouva sur le dos et la tête un peu plus élevée que le reste du corps. L'eau arrivait déjà à sa bouche et à ses yeux, lorsque l'impression produite par son contact le rappela à la vie.

Il se souleva avec peine et parvint à se mettre sur ses genoux. Peu à peu, la mémoire lui revenant, ce qui se passa en lui fut horrible. Il reconnut le caveau, il savait le secret du réservoir, il ne crut pas qu'un secours pouvait lui être envoyé par Dieu. Dieu! le malheureuxn'y croyait pas... Il vovait se dresser devant lui, livide et sans yeux, le spectre décharné et terrifiant de la mort violente.

Pourtant l'instinct de la conservation dompta son épouvante; il se mit à crier et à appeler au secours. C'est alors que la mère Langlois l'avait entendu.

L'eau montait avec une effroyable rapidité. 11 fut forcé de se lever, et comme la voûte était basse, il dut s'arquer en s'appuyant au mur, afin de se tenir sur ses jambes. Mais il était d'une faiblesse extrême, et il sentait venir le moment où, à bout de forces, il disparaîtrait tout entier sous l'eau.

La mère Langlois no perdit pas ime minute. Dans une espèce de cellier, autrefois une salle de bain, elle trouva la pioche dont Blaireau venait de se servir. Elle cacha son cabas sous un amas de branchages et revint dans le soussol. Pour arriver au caveau oii Gargasse courait un si grand danger, elle marcha dans l'eau jusqu'au-dessus des genoux.

Elle trouva le moyen d'attacher sa bougie au mur, et elle attaqua la porte et la serrure. Cette dernière, frappée à coups redoublés, se détacha peu à peu du bois et finit par tomber. La porte, qui s'ouvrait au dehors, ne pouvant plus résister, fut jetée violemment contre le mur par la masse d'eau quelle retenait et qui se précipita dans le passage souterrain avec un grondement de colère.

La mère Langlois faillit être renvei'sée par le choc, mais elle eut le temps do se blottir contre le mur.

Moins heureux que celle qui venait de le sauver, Gargasse ne put se tenir en équilibre; la force du courant détacha ses pieds du sol, il tomba en jetant un cri d'appel désespéré; il se débattit un instant, croyant pouvoir lutter, mais l'eau l'entraîna et le jeta hors du caveau.

La mère Langlois l'arrêta au passage. Avec son aide, le malheureux parvint à se remettre sur se« pieds. Alors, avec beaucoup de précautions, pour no pas être culbutés, et en marchant tout près du mur, qui offrait un point d'appui, ils parvinrent à gagner l'escalier, lui s'accrochant à elle.

Bntre les bras de Blaireau, fortement serrée, Claire avait des soubresauts eonvulsif». (Page 31Î.)

Pierre Gargasse était sauvé.

Faible, brisé, meurtri, la mère Langlois dut encore lui donner l'aide de ses robustes épaules pour monter au rez-de-chaussée et ensuite au premier. Quand il fut débarrassé de ses effets dégoullanls d'eau, elle l'obligea à se mrttrc au lit, car' tout son corps grelottait.

En même temps, elle allumait un grand feu dans la cheminée, au moyen duquel elle pouvait faire sécher sou vêtement à elle, qui était trempé jusqu'au-

LilV. S') F. Floy, ^dilour. — npproduction iolerdilo.

dessus des reins. Le paquet de hardes. apporté par Blaireau quelques jours auparavant, et qu'elle trouva dans un coin, lui permit de quitter momentanément sa robe et ses jupons mouillés. Ensuite, elle songea de nouveau à Gargasse.

Le pauvre diable ne pouvait rien dire, il n'avait pas la force de parler ; mais son regard étincelant de gratitude suivait partout la mère Langlois et ne perdait pas un de ses mouvements. A un moment, son émotion fut tellement forte, qu'il se mit à pleurer. Oui, il pleura, lui, Pierre Gargasse, le complice de Blaireau, l'ancien forçat!... Depuis son enfance, cela ne lui était probablement jamais arrivé.

Mais, chose étrange, en même temps qu'il pleurait, il y avait de la colère dans ses yeux, et son visage prenait une expression de cruauté sauvage. Évidemment, deux sentiments contraires s'agitaient en lui. A côté de sa reconnaissance pour cette brave femme qui venait de l'airacher à une mort certaine, s'élevait dans son cœur une rage sourde contre son ancien ami, devenu son assassin, et déjà il songeait à lui demander un compte terrible.

Un grand bol de vin chaud bien sucré, que la mère Langlois lui fit prendre, commença à le réchauffer et lui procura beaucoup de soulagement. Peu à peu, la paralysie de la langue cessa, la parole lui revint. Les premiers mots qu'il prononça furent un remerciement adressé à Pauline.

— C'est bon, répondit-elle simplement, j'ai fait ce que j'ai dû.

— Oh! ma vie ne vaut pas grand'chose, reprit-ii, la mort dun gredin de mon espèce n'aurait pas été une perte; mais puisque je suis encore vivant, je pourrai peut-être faire quelque chose pour vous, d'abord, et aussi pour d'autres personnes. Quand je pense à l'emploi que j'ai fait de ma vie, je suis effrayé et je n'ose plus regarder en arrière. Est-ce cela qu'on appelle le remords? Je n'étais pas né avec dos instincts mauvais; mais j'ai rencontré Blaireau un jour, c'est le génie du mal; il a pesé sur ma volonté, il m'a entraîné, m'a associé à ses infamies et je suis devenu ce que je suis : un misérable!... Je n'ai jamais assassiné, moi; mais j'ai commis d'autres crimes, toujours conduit par la main de Blaireau... Voulez-vous savoir la vérité? Eh bien, j'ai été au bagne, je suis un forçat libéré!

La mère Langlois tressaillit et le regarda avec une sorte d'effroi.

— Quand, jeune, on perd le goût du travail, continua-t-il, comme on veut se procurer des plaisirs à tout prix, on fait argent de toutes les manières, et, peu à peu, l'on devient voleur, et cela dure jusqu'au jour où un agent de police vous empoigne au collet et vous ouvre la porte d'une prison. C'est mon histoire. Il ne me manque plus que d'être un assassin. Assassin! poursuivit-il d'une voix rauque, une Uamme sinistre dans le regard, je le deviendrai, je le sens; Blaireau aura mon premier coup de couteau, oui, oui, je le tuerai comme un chien enragé, j'ai soif de son sangl...

La mère Langlois frissonna d'horreur.

— Je sais bien des choses, reprit-il; je connais uno partie des secrets de Blaireau; je le gênais, il a voulu se débarrasser de moi, cela se comprend... Il m"a manqué, tant pis pour lui... Moi je ne le manquerai pas!... Il pouvait acheter mon silence; pour cela, qu'est-ce que je lui demandais? Trente mille francs, une misère pour lui, la fortune pour moi... Il a trouvé que c'était trop cher; il a préféré user de la corde que vous m'avez enlevée du cou tout à l'heure... Ah! ah! ah! fît-il avec un rire nerveux, il ne se doute guère de ce qui l'attend !...

« Ce que je sais, je vous le dirai; on ne sait pas ce qui peut arriver; si je ne réussissais pas à me venger, c'est par vous qu'il recevrait son châtiment, car vous devez le haïr, le lâche'

— IN'on, pensait la mère Langlois, rien de ce que j'éprouve en moi ne rcssi/mble à la haine.

Gargasse continua :

— Surtout, ne soyez pas comme moi : j'ai été un véritable imbécile; je me suis laissé jouer, il a voulu m'étrangler, me noyer; sans vous, à l'heure qu'il est, je n'existerais plus... Défiez-vous de lui, Blaireau est une bêle venimeuse, ses morsures tuent. Quand vous connaîtrez sa vie, quand vous saurez ses secrets, il sera en voire puissance; si vous savez vous y prendre, il vous donnera tout l'argent que vous voudrez...

La mère Langlois eut un geste de répulsion. Gargasse ne comprit pas, il poursuivit :

— Tout l'argent que vous voudrez, car ce qu'il aime plus encore que son or, c'est sa vie, c'est sa liberté, et vous pourrez l'envoyer oîi il m'a conduit, moi, au.v galères! Oui, vous ferez ce que je n'ai pas osé faire; vous n'avez pas peur de la justice, vous, car vous êtes une brave et honnête femme, je le lis dans vos yeux. J'ai eu peur, moi, parce que je suis un forçat en rupture de ban... Eh bien, oui, contiuua-t-il d'un ton farouche, j'ai peur, peur du cachot, des geôliers et des gardcs-chiourme ! .. .

Il resta un instant silencieux, l'œil sombre, le Iront courbé. Puis il reprit .

— El, pourtant, je suis à peu près sûr qu'on a perdu ma trace, qu'on ne me cherche plus. Depuis un mois, je suis allé à Paris souvent; je voulais savoir et qu'était devenue Marguerite, la seule femme au monde qui ait été bonne poui moi et qui m'aime encore, malgré ce que je lui ai fait souffrir... Le hasard m'ii servi, et je l'ai retrouvée.

» La première fois que j'ai eu la hardiesse de m'aventurer dans les rues do la grande ville, c'était la nuit, pour qu'on ne pût me reconnaître ; un autre jour, j'y suis allé de jour, mais par une pluie ballante, pensant bien que je n'avais rien h craindre... Ensuite je suis devenu plus audacieux : j'ai traversé Paris en y.Wm soleil; j'ai même fumé un cigare sur le boulevard des Italiens. Ah! comme cela m'a semblé bon, h moi, un bandit souillé de fange, de me retrouver, pour un iuhlaul, au milieu des honuêles gens!... Je ne me cachais pas, allez; je levais

haut la tête; je crois même que j'étais fier... Drôle de fierté, n'êsl-ce pas? Que voulez- vous, c'est comme ça!

« De plus grands scélérats que moi ont aussi leur orgueil... Moi, j'étais content, j'étais fier, parce que, en passant, j'avais presque touché des agents de police qui ne m'avaient pas reconnu. Et je ne me suis pas trompé, c'étaient bien des hommes de la police : quand pendant des années on a eu affaire à eux, on les flaire de loin, on les reconnaît dans la foule entre mille.

« Donc j'avais lieu d'être rassuré, mais pas complètement. D'ailleurs je ne pouvais rien sur Blaireau; il ne m'était pas possible de lui nuire sans me perdre moi-même. Je ne pouvais faire qu'une chose : le tuer... je ne l'ai pas fait; voilà pourquoi je suis un trembleur et un imbécile!...

— Non, répliqua la mère Langlois, vous n'avez pas commis ce crime odieux, parce qu'il reste en vous quelque chose de bon, et vous ne toucherez pas à Blaireau, d'abord parce que je vous le défends, et ensuite parce que vous n'avez pas le droit de vous venger vous-même. Au-dessus de vous, Pierre Gargasse, il y a la justice des hommes et, au-dessus de celle-ci, la justice de Dieu! Blaireau sera puni, n'en doutez pas. Quant à vous, Pierre, pensez à Marguerite, dont vous avez brisé la vie, et tâchez d'arriver au repentir sincère afin de mériter l'indulgence des hommes, le pardon du ciel.

Gargasse grommela quelques paroles inintelligibles et baissa la tète.

Deux heures plus tard, la mère Langlois et Pierre Gargasse prenaient une voiture de louage au pont de Sèvres pour les conduire à Paris. Le soir même, Gargasse était installé rue Chaptal dans une chambre meublée. Pauline envoyait aussi, près de Marguerite, pour lui donner les soins que réclamait son état, une femme en qui elle avait une entière confiance.

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