iIV. il. F. ïluy, (ïdilcur. — fioproductioD iolordito
malade était plongée dans une sorte de tristesse résignée ; elle gardait le silence et semblait recueillie en elle-même. Ceci n'inquiétait nullement le célèbre médecin, au contraire. C'était la crise décisive. La pensée renaissait, l'esprit s'éclairait de lueurs successives. La malade reprenait possession de ce.*, nobles facultés que Dieu a données à l'homme créé à son image.
« J'ai eu, je l'avoue, un instant de crainte, disait encore la lettre de M. Morand, lorsque, étonnée de ne point voir Claire, elle me demanda où elle était. « Sa mère est un peu souffrante, lui l'épondis-je, et maintenant que vous vous portez bien, elle a cru pouvoir s'éloigner de vous pendant quelques jours pour donner ses soins à cette autre mère qui partage avec vous toute sa tendresse. »
« Elle fit un mouvement de tète pour indiquer qu'elle comprenait. Puis, au bout d'un instant, après avoir réfléchi :
« — Elle reviendra, n'est-ce pas, monsieur? me demanda-t-elle.
a — Certainement et bientôt, » me suis-je empressé de répondre.
« La douceur ha])ituelle de son regard s'accentua encore et exprima une tendresse adorable. Un sourire suave passa sur ses lèvres. Elle me prit la main et, la serrant doucement : « Merci, monsieur, me dit-elle, vous êtes bon, bien bon pour moi. » Puis lentement sa tête se pencha sur son sein, et, comme si je n'eusse plus été près d'elle, elle s'abîma dans ses réflexions. Je m'éloignai sans bruit, en essuyant deux larmes, et le cœur plein de reconnaissance envers Dieu.
« Si vous le voulez bien, madame la marquise, ajoutait le docteur en terminant sa lettre, j'aurai l'honneur de vous attendre lundi prochain. Je vous mettrai en présence de noire chère malade, et vous tenterez la dernière et grande épreuve. En suivant docilement mes instructions, ce qu'elle a fait avec une délicatesse exquise, Claire a préparé son amie à fouiller dans le passé lointain, et lui a donné la volonté de se souvenir. Celle-ci, je l'espère, sera en état de causer avec vous et de répondre à vos questions. «
Or, le lundi, vers une heure, la marquise sortit à pied de l'hôtel de Presle. Elle était mise très-simplement. Elle alla prendre une voiture de remise et se fit conduire à Montreuil.
Le docteur l'attendait. Il la fit entrer dans le petit salon où, lors des précédentes visites, Claire et Edmée restaient souvent seules à causer.
— C'est ici qu'aura lieu votre entrevue avec notre chère malade, lui dit-il, nul ne viendra vous déranger.
La marquise poussa un soupir.
— Je suis émue, docteur, dil-ello, je touche à un moment suprême patiemment attendu; quelque chose de douloureux que je ne puis définir euvaliit mon cœur. . Aurais-je donc peur d'entendre ce qui va m'ètre révélé?
— Vos appréhensions sont naturelles, madame, vous êtes eu face de l'inconnu, qui effraie souveut même ceux qui sont le plus fortement poussés vers lui.
— Oui, l'aspect seul de ce mystérieux incoanu est redoutable, les cœurs les plus vaillants peuvent battre en retraite au seuil de son palais entouré de ténèbres; mais je m'avancerai hardiment dans cette nuit, docteur; non, je ne reculerai pas; devrais-je à cha(|ue pas trébucher dans l'horreur et le crime, je ne m'arrêterai point. Mais, pour elle, ne redoutez-vous rien? Si vous le croyiez nécessaire, nous pourrions attendre encore quelques jours.
— Elle est guérie, madame, répondit le docteur en souriant, et aussi bien aujourd'hui que demain, que dans quinze jours, elle peut parler. Ce matin, con" fidentiellement, elle m'a dit son nom.
— Son nom, docteur! s'écria la marquise.
— Oui, madame. Elle se nomme Léontine Landais.
— Ainsi, elle se souvient... elle se souvient!...
— Si elle a encore quelque défaillance de mémoire, im peu d'obscurité dans la pensée, cela se dissipera. Depuis la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, madame la marquise, notre malade n'a point perdu son temps : son esprit a longuement voyagé dans le passé ; elle a travaillé laborieusement à reprendre possession d'elle-même.
— Enfin, docteur, grâce à vous, elle a retrouvé la raison; mais je n'ai pas achevé mon œuvre, je songe maintenant à la réparation.
— Quand vous le voudrez, madame la marquise, j'irai chercher Léontine Landais.
— Tout de suite, docteur, allez, Je suis prête à courber mon front devant elle.
Le docteur sortit et reparut au bout de quelques minutes, tenant Léontine par la main.
Elle portait une robe de cachemire noir qui lui allait délicieusement. Il est bon de dire qu'elle avait été faite par la couturière de madame de Presle. Le corsage ajusté dessinait admirablement les formes arrondies des épaules et de la gorge, en faisant ressortir l'élégance parfaite de sa taille. Léontine avait ellemême arrangé ses cheveux dans lesquels passait un ruban de velours, qui se terminait par un nœud sur le cou. Des bottines do chevreau chaussaient ses pieds.
La manjuise resta un instant immobile de surprise, heureuse de la contempler. Quelle différence entre cette femme jeune et belle encore et la malheureuse créature qu'elle avait rencontrée à la ferme des Sorbiers et qu'elle avait vue une seconde fois, presque mourante, lorsqu'on la lui avait amenée près du parc de Saint-Cioud, au bord de la Seine.
Le regard que la mariiuise jeta sur le docteur, à ce moment, fut toute une action de grâce.
Certes, M. Morand méritait la vive reconnaissance dont il était l'objet : en môme temps qu'il ressuscitait l'esprit, il avait rendu la santé, la vie, et mieux, la
beaulé au corps. Sans doute, sur le front et les joues de Léontine, le temps avait marqué son passage; ses cheveux s'étaient éclaircis et commençaient à grisonner; mais la taille redressée avait repris sa souplesse gracieuse, le regard son charme inexprimable et le sourire était redevenu ce qu'il était autrefois, adorable.
Si, pfiysiquement, Léontine avait vieilli, son âme et son cœur, endormis, comme sa raison, ne s'étaient ni aperçus, ni ressentis de la marche des années. Les meilleurs sentiments, la douceur, la bonté, la tendresse, l'amour aussi, peut-être, toutes les fleurs épanouies dans son cœur étaient restées fraîches et parfumées comme à dix-huit ans.
La marquise s'approcha de Léontine et lui prit la main. Elles se regardèrent silencieusement, et en même temps baissèrent les yeux. Chacune avait sa pensée intime.
— Ah! s'écria madame de Presle, avec cette spontanéité qui était la grandeur de cette femme admirable, ce n'est pas ainsi que nous devons nous reconnaître.
Et, en pleurant, elle jeta ses bras autour du cou de Léontine. Celle-ci, d'abord surprise, comprit bientôt. Elles s'embrassèrent avec effusion.
Le docteur avait profité de cet instant pour se retirer discrètement. Mais il se tint dans une pièce voisine, prêt à accourir au premier appel dans le cas d'un danger imprévu.
Les deux femmes, les mains unies, s'assirent sur un canapé. Après un moment de silence, la marquise prit la parole.
— Léontine, dit-elle, vous souvenez-vous de m'avoir vue déjà?
— Oui, madame, mais je ne vous aurais pas reconnue.
— Ainsi, vous savez mon nom?
— Je sais que vous êtes madame la marquise de Presle. Claire m'a raconté ce qui s'est passé entre nous à Rebay, à la ferme où j'ai vécu pendant vingt ans, paraît-il; si on ne me l'eût dit, je ne saurais pas mou âge.
— Pauvre enfant, c'est vrai. Mais, maintenant que je suis près de vous, que vous savez mon nom, est-ce que vous n'éprouvez pas de la colère contre moi?
— Non. Si je pouvais avoir de la colère, ce ne serait pas contre vous, qui no la méritez point. Claire m'a appris ce que vous avez fait pour moi, madame, et ce matin encore, le bon docteur me l'a répété. Madame la marquise de Presle, continua-t-elle en se laissant glisser sur ses genoux et en joignant les mains, vous m'avez sauvée de la mort et vous avez fait plus encore, grilce à vous la raison m'a été rendue. Ab! soyez bénie, et qu'en votre nom les autres soient pardonnes!...
— Léontine, mon Rmie, ma sœur, oui, ma sœur, dit la marquise d'une voix entrecoupée, relevez-vous, revenez là, près de moi, plus près encore, appuyez votre tête sur mon épaule, pour ne point vous fatiguer, et nous allcns causer,
L'ENFAiNT DU FAUBOURG 323
comme deux sœurs qui s'aiment, et vous me direz tout, n'est-ce pas, tout ce qui est revenu dans votre mémoire?
— Hélas! madame, j'ai retrouvé ma mémoire trop fidèle, peut-être.
— Non, non, car dans votre intérêt, il faut que je connaisse tout le passé. Tout à l'heure, Léontine, vous avez eu la pensée du pardon; après le mal qui vous a été fait, après de si longues souffrances, voudriez-vous réellement oublier et pardonner?
— Oui, oui, je pardonnerai, à une condition...
— Une condition, laquelle?
— C'est qu'on me rendra mon enfant.
— Votre enfant! s'écria la marquise stupéfiée, vous avez un enfant?
— Un fils, madame; ils me l'ont pris dans son berceau, qu'en ont-ils fait?
— Ah! je le saurai, nous le saurons, je vous le jure!... Vous aviez un enfant et il vous l'a volé, Finfàme! Ah! il vous le rendra, il vous le rendra!..
— S'ils l'ont laissé vivre !... murmura Léontine.
Et, au souvenir de son enfant, elle éclata en sanglots.
La marquise la serrait fiévreusement contre sa poitrine.
Au bout d'un instant, Léontine eut la force de se maîtriser, sa poitrine se dégonfla; les larmes qu'elle venait de verser l'avaient soulagée. Elle essuya ses yeux en disant ;
— S'il n'y avait mon fils, mon petit Gontran, je voudrais avoir oublié ce passé plein de mensonges et de cruautés pour ceux qui m'ont perdue, pour moi plein de douleur et de honte! C'est cet affreux passé que vous voulez connaître, madame. Eh bien, soit, je vous dirai tout; à vous seule, j'aurai le courage de ne rien cacher.
— Parlez donc, pauvre âme brisée, et n'oubliez pas que c'est une amie dévouée qui vous écoute.
Alors, simplement, sans phrases ni réticence, sans vouloir excuser sa faiblesse et sa trop grande confiance, sans chercher à accuser le marquis de Presle et ses complices autrement que par les faits, Léontine Landais raconta ce qu'elle savait de sa navrante histoire. Son récit s'îirrètait brusquement à ce jour où elle avait été soudainement frappée de folie après la révélation que lui avait faite Blaireau du mariage du marquis de Presle. A partir de ce moment, elle ne se souvenait plus do rien. Tout ce qui s'était passé autour d'elle depuis vingt années restait enseveli dans une nuit profonde. Ce qu'elle en savait, c'est ce que Claire et le docteur Morand lui avaient appris.
Ainsi, elle ne put dire à la marquise ni comment on lui avait enlevé son enfant, ni comment elle s'était trouvée transportée de Bois-le-Roi dans la Nièvre, sur cette route où elle avait été relevée inanimée par les paysans de ftebay.
Mais d'après les renseignements qui lui avaient été donnés à Rebay, la mar-
quise pouvait supposer facilement que la malheureuse femme s'était enfuie de la maison de Bois-le- Roi et qu'elle avait marché jusqu'au moment où brisée de fatigue, à bout de force et mourant de faim, elle était tombée sur la roule, à deux cents pas de la ferme des Sorbiers.
En écoutant, la marquise avait plus d'une fois frissonné d'horreur. Son cœur révolté, sa conscience indignée, avaient fait monter à son front le rouge de la honte. Mais elle eut assez d'empire sur elle-même pour imposer silence à ses sentiments; elle voulut rester calme. La tempête était intérieure. Pourtant, elle était à peine étonnée, car elle s'attendait à tout, aux choses les plus épouvantables... Depuis qu'elle avait cessé d'aimer et d'estimer son mari, elle l'avait jugé froidement; elle le connaissait. C'était toujours le même homme sans scrupules; sacrifiant tout à ses passions, se faisant un jeu des choses les plus saintes, et, sans dignité, sans avoir plus de respect pour lui-même que pour les autres, foulant son honneur sous ses pieds et couvrant le blason de ses ancêtres de toutes les souillures.
Cette victime du marquis de Presle, cette malheureuse dont la vie avait été brisée lui parut à ce moment moins à plaindre qu'elle; au moins, pensait-elle, elle ne porte pas un nom déshonoré.
Mais de ce crime odieux de son mari, de cette lâcheté sans nom, un enfant était né. Qu'était-Ll devenu? La mère privée de sa raison, on lui avait enlevé le pauvre petit, il le fallait, sans doute. La marquise comprenait cola. Mais ou avaiiil été placé? A quelles mains avait-on confié son enfance? Si criminel que fût le marquis, elle ne pouvait admettre qu'il eût abandonné complètement cette innocente créature ou qu'ill'eùt fait disparaître pour ne pas avoir à redouter un jour ce témoin de son infamie.
Dans l'idée de la marquise, l'enfant devait exister, il existait. Or, pour achever son œuvre de réparation, il fallait qu'elle retrouvât ce fils illégitime de son mari et le rendît à sa more.
— Ma chère amie, dit-elle après un moment de silence, j'avais deviné en partie ce que vous venez de me raconter; cependant je ne supposais pas que certains hommes fussent aussi misérables... Ah! pauvre victime, il n'y a pas de honte pour vous dans votre malheur ; devant les femmes les plus honnêtes et les plus pures, devant moi surtout vous avez le droit de lever haut la tête!... Reprenez courage et espérez; vous pouvez compter sur Eléonore do Blancheville, marquise de Presle. Quelque chose me dit que votre lils existe; oui, Dieu, qui est juste et bon, vous l'a conservé; après de si cruelles souffrances, il vous doit le bonlieur de la maternité. Votre fils vous sera rendu.
— Oh! si Dieu permet que je retrouve mon fils et que je revoie ma sœur, je ne me souviendrai plus du mai qu'on m'a fait! s'écria Léonliue enjoignant les mains.
— Vous reverrez voire sœur bientôt, je vous le promets; j'ai quelque rai-
son de croire qu'elle habite Paris; du reste, demain JB verrai une personne qui me donnera des renseignements complets sur votre famille.
IV Je vais vous quitter, ajouta la marquise en se levant, mais nous nous reverrons bientôt, peut-être demain soir. »
Les deux femmes s'embrassèrent.
Un instant après, Léonline Landais rentrait dans sa chambre et la marquise de Presle reprenait la route de Piu-is.
Edmée l'attendait avec impatience. Elle était à peine rentrée à l'hôtel que la jeune fille accourut près d'elle. La marquise lui mit un baiser sur le front.
— Je devine que tu n'as pas une bonne nouvelle à m'apprendre, dit Edmée tristement.
— Hélas! non, chère enfant, malgré toutes les recherches, ou n'a pu rien savoir encore sur le sort de mademoiselle Claire.
— Elle est peut-être morte, ah! c'est épouvantable!...
— Rassure-toi, ce malheur n'existe pas.
— Mais enfin, chère mère, comment se fait-il qu'on ne puisse pas la retrouver?
— Ce mystère s'éclaircira.
— Pauvre Claire ! murmura la jeune fille, sa mère et son fiancé doivent être bien malheureux.
La marquise remit son mantelet et son chapeau dans les mains de sa femme de chambre et revint près de sa fille.
— Sais-tu si ton père est chez lui? demanda-t-elle.
— Il n'y est pas, répondit Edmée dont le visage prit une nouvelle nuance do tristesse.
Madame de Presle étouffa un soupir. Jamais devant ses enfants elle n'avait fait entendre une plainte contre son mari; mais Edmée, la voyant pleurer, avait deviné ses souffrances et la cause de ses larmes. Respectant le silence que gardait sa mère, la jeune fille n'aurait point voulu lui adresser une question indiscrète. Elles s'entendaient du regard, se comprenaient par les yeux.
— Chère mère, reprit Edmée, je dois vous prévenir que Gustave ne dînera pas avec nous; il m'a dit aussi qu'il ne rentrerait pas cette nuit.
Madame de Presle eut un sourire amer.
— Quelque partie de plaisir, sans doute, fit-elle.
— Je ne sais pas. Il est venu en ton absence accompagné de deux de ses amis, M. Edmond de Founnies et M. Arthur de Guérie. Ils paraissaieut trèsaflijirés; ils ont causé longuement, enfermés dans la chambre de Gustave. J'ai remarqué que mou frère était fort agité, ses yeux avaient un regard singulier, son air soucieux et inquiet m'a presque efifrayée. Je lui ai demandij de me dire ce qui le contrai iait. «Laisse moi tranquille, me répondit-il d'un Ion brusque, les
affaires des hommes ne regardent pas les petites filles. «J'essayai d'insister, mais il m'a tourné le dos et s'en est allé, suivi de ses amis.
Tout entière à ses pensées, la marquise écouta distraitement les paroles de sa fille et ne leur attacha point l'importance qu'elles méritaient. Un quart d'heure après, elle n'y pensait plus.
Restée seule dans sa chambre, elle écrivit les lignes suivantes à .\lbert Ancelin :
« Monsieur,
« Dès que vous aurez reçu ce biUet, venez; je vous attends avec impatience. J'ai absolument besoin de causer avec vous. Est-il nécessaire de vous dire qu'il s'agit de cette malheureuse femme que nous avons vue à la ferme des Sorbiers, et à laquelle vous vous êtes si vivement intéressé!
« Si vous ne pouviez venir ce soir même, je vous attendrais demain avant midi.
« Agréez l'expression de mes meilleurs sentiments. .
« Marquise de Presle. »
Cette lettre mise dans une enveloppe, un coup de sonnette appela la femme de chambre.
— Vous ferez porter ceci immédiatement par un des valets de pied, lui dit sa maîtresse. Pour revenir plus vite, il prendra une voiture. Si la personne ne se trouvait pas chez elle, il laisserait néanmoins la lettre.
La chambrière se retira.
Un instant après, la marquise se retrouva avec sa fille dans la salle à manger. Elles dînèrent en tête-à-tête. Elles sortaient de table lorsque le valet de pied vint rendre compte de sa mission.
M. Albert Ancelin était sorti, et ne devant rentrer que fort tard dans la soirée, il avait laissé la lettre à la concierge, suivant les instructions de madame la marquise, en lui recommandant bien de la remettre à M. Albert Ancelin aussitôt qu'il rentrerait.
La façon dont Edmée regarda sa mère était une interrogation.
— Eh bien, fit la marquise avec un doux sourire, ne t'ai-je pas annoncé que M. Ancelin nous reviendrait?
— Parce que tu l'appelles?
— Il ne pouvait venir que sur une nouvelle invitation. J'ai besoin d'un renseignement que lui seul peut me donner.
— Ah! c'est pour cela...
— Oui, répondit la marquise, en entourant sa fille de 's bras; mais, quand j'aurai fait ce que je dois pour les autres, je m'occuperai de ton bonheur.
— Vous n'auriez pas, je suppose, l'audace de porter la maio sur moi? (I'a;,'e 3.ij.)
Edmée tressaillit; pour cacher sa rougeur, elle laissa tomber sa tète gracieuse sur la poitrine de sa mère.
l'honneur
Le 11 n lemain, un peu avant neuf heures, le marquis était prêt à sortir, lorsque son valet de chambre vint le prévenir que madame la marquise désirait avoir un entretien avec lui, et qu'elle l'attendait dans sa chambre.
LiFT. 4'^* F. Roj, ^ditaur, — Reproductioo mtordita
Le marquis eut un mouvement de mauvaise humeur, et c'est avec une visible contrariété et un air ennuyé qu'il se rendit à l'invitation de sa femme.
La marquise, déjà liabillée, était prête à le recevoir. Elle portait un vêtement sombre qui faisait ressortir encore sa pâleur diaphane. Sa physionomie cahne et pleine de gravité donnait un éclat de plus à sa haute distinction. Les rayons de lumière que lançaient ses yeux empêchaient de voir le nuage qui assomJirissait son front.
De la main, elle indiqua un siép;e au marquis et s'assit en face de lui.
— Je me disposais à soitir lorsque vous m'avez fait demander, dit le marquis; je n'ai que quelques minutes à vous donner; faites-moi donc savoir de quoi il s'agit.
— Soyez tranquille, je ne vous retiendrai pas longtemps. Je ne vous aurais point dérangé sans une nécessité absolue. Monsieur le marquis, c'est peut-être aujourd'hui la dernière fois que nous causerons ensemble.
— Que voulez-vous dire? s'écria-t-il en s'agilant sur son fauteuil.
— Vous le saurez tout à l'heure. Laissez-moi, d'abord, vous parler de notre fils, l'avez-voiis vu hier?
— Non.
— Vous ignorez, sans doute, que Gustave n'est pas rentré cette nuit.
— Je l'ianor^, en effet; mais il n'y a là rien qui doive vous inquiéter.
— Une mère a le droit de s'effrayer de tout, monsieur; c'est la première fois que Gustave ne couche pas ici.
— Il y a un commencement à tout, répondit-il d'un ton léger. La marquise laissa échapper un soupir.
— Vous devriez savoir, répliqua-t-elle vivement, le danger qu'il y a à accorder aux jeunes gens une trop grande liberté; c'est leur permettre de se jeter dans une vie de désordre, de se livrer aux passions malsaines qui llélrissent le cœur, dépravent l'esprit, les dégradent et les avilissent. Mon cœur de mère est tourmenté, monsieur; j'ai peur de l'avenir pour Gustave, vous ne veillez pas assez sur lui.
— Mon fils n'est plus un enfant, madame, il est arrivé à l'âge où l'on devient homme, c'est-à-dire au moment où il doit entrer résolument dans la vie pour en faire l'apprentissage. Je ne lui reprocherai certainement pas quelques peccadilles.
— Monsieur le marquis, c'est en fermant les yeux sur ce que vous appelez des peccadilles que la jeunesse de nos jours se perd et souvent se déshonore !
Le marquis haussa les épaules.
— Vous vous êtes éveillée ce matin avec des idées noires dans la tête, fit-il; esl-Cf là tout re que vous aviez à me dire?
Il allait se lever, elle l'arrêta.
— Non, monsieur, non, répondit-elle; seulement, j'ai cru devoir vous avertir
au siijPt de Gustave, pensant i(iie votre parole aurait plus d'aulorilé «pie la mienne. Je vous ai prié de m'accorder ce moment d'entretien, coutiiiua-t-elle, pour vous parler de cette pauvre femme que j'ai remontrée uu jour à llebay, à la ferme des Sorbiers.
Un pli se creusa verticalement sur le front du marquis et les traits de son visage se contractèrent.
— Je croyais vous avoir répondu déjà au sujet de cette femme, dit-il d'un ton irrité.
— C'est vrai; mais vous ne m'avez pas dit alors tout ce que vous saviez.
— Je ne vous comprends pas, madame.
— Ce que vous avez voulu me cacher, monsieur le marquis, je l'ai découvert.
Il crut faire bonne contenance en laissant éclater un rire ironique.
— La folle de Rebay, poursuivit la marquise, a été enlevée |)ar votre ordre; les misérables que vous avez payés pour commettre cet attentat, suite d'un autre crime plus audacieux et plus horrible encore, l'ont jt^tée dans un cachot infect et humide; ils l'ont tenue là, séquestrée pendant plusieurs mois, sans air, sans feu et sans lumière, à peine nourrie, couverte de haillons sordides; elle gémissait dans ce trou immonde, sur de la paille pourrie.
— Allons donc, fit le marquis avec dédain, vous avez rêvé toutes ces horreurs !
— Olil pour vous et pour moi, monsieur, je veux croire que vous ignoriez cela... Mais je ne les ai point rêvées, ces horreurs, hélas! elles étaient trop réelles. J'ai eu le bonheur d'arracher la malheureuse à la mort épouvantable qui l'attendait et de la soustraire à la rage de ses féroces ennemis.
— Je vous assure que tout cela ne m'intéresse guère, dit sèchement le marquis.
La mar(|uise eut un sourire douloureux.
— Yous n'avez donc plus rien ni dans le cœur, ni dans l'àme, reprit-elle, puisque de telles atrocités ne peuvent vous émouvoir? Mais vous ne savez donc pas qu'il y a uu Dieu pour punir de semblables forfaits?... Marquis de Presle, je vous parle de votre victime!
Il se redressa et un éclair sillonna son regard.
— Ce n'est plus de la pauvre folle qu'il s'agit, continua la marquise avec énergie, mais de mademoiselle Léontine Landais; la folle de Rcbay n'existe plu.s. Dieu lui a rendu la raison et elle a parlé... Ce qu'elle était avant de vous rencontrer, je le sais : jeune et belle, innocente et naïve, elle a été pour vous une proie facile. Ce que vous avez fait pour la perdre et la pousser dans l'abîme, je le sais aussi : on l'appelait la marquise parce que, un jour, elle a cru avoir le droit de porter le nom du marquis do Presle. Vous, un gentilhtmime, vous u'avcz pas craint de jouer un rôle sacrilège dans une scène iuiàuie, où quelques
misérables à votre solde ont cyniquement outragé la plus importante et la plus respectable des lois civiles de votre pays! La malheureuse enfant vous aimait, elle croyait en vous; pouvait-elle vous supposer capable de commettre ce crime inouï devant lequel reculeraient les plus pervers?...
« Et c'est ainsi que sans pitié, sans remords, lâchement, vous avez obtenu son amour et ses baisers déjeune fille. Alors vous lui avez donné quelques jours de fortune, peut-être même de bonheur... Ah! elle les a payés bien cher... par vingt ans de folie!... »
Le marquis était atterré. Pâle, éperdu, les yeux hagards, pantelant et sans voix, il écoutait. C'était un véritable écrasement.
Quoi! après tant de souffrances et vingt ans de folie, Léontine Landais avait été guérie, elle s'était souvenue!... Dieu avait fait ce miracle... Le sceptique courbait la tête, il sentait la peur s'emparer de lui.
La marquise attendit un instant. Voyant qu'il ne répondait pas, elle reprit :
— Maintenant, monsieur, la malheureuse Léontine Landais, qui pourrait venir vous demander ce que vous avez fait de sa jeunesse, de sa beauté, de son honneur, de son existence tout entière, Léontine Landais, victime immolée par vous, est toute disposée à pardonner et même à oublier ; vous entendez, monsieur le marquis, elle pardonne et oublie, mais à une condition...
— Elle veut une somme d'argent, murmura-t-il.
— De l'argent, venant de vous! s'écria la marquise en rejetant sa tète en arrière par un mouvement de fierté superbe; ah! elle le refuserait avec indignation et mépris ! Certes, le mal que vous avez fait doit être réparé autant que possible et il le sera. C'est moi, Eléonore de Blancheville, qui me charge de ce soin. Ma volonté assurera l'existence de Léontine Landais et même celle de sa sœur qui, j'ai lieu de le croire, existe encore. Malheureusement, tout ne se rachète pas avec de l'or. Ce qui reste aujourd'hui de la fortune du marquis de Presle ne rendrait pas à Léontine Landais ses illusions disparues, sa vie brisée, son bonheur à jamais détruit... Mais ce n'est point cela qu'elle réclame de vous, monsieur le marquis.
« De votre faux mariage avec Léontine Landais, de cet acte monstrueux que vous avez commis, monsieur, est né un enfant, un flls... Qu'en avez-vous fait? Où est-il?
Le marquis s'agita fiévreusement.
— Eu rendant l'enfant à sa mère, vous aurez le pardon de la victime! Où est cet enfant, votre fils, monsieur le marquis? Répondez, où est-il?
Le marquis regarda sa femme avec effarement et, d'une voix rauque, prononça ce seul mot :
— Mort!
La marquise se dressa d'un bond.
— Mort! s'écria-t-elle, mort, dites-vous; en ètes-vous bien sûr?
Sous le regard qui pesait sur lui, le marquis se troubla et balbutia des paroles inintelligibles.
— Ce n'est pas me répondre cela, continua-t-elle avec une sorte de violence; pouvez-vous jurer que le fils do Léontine Landais est mort? l'avez-vous vu dans son suaire, l'avez-vous, de vos mains, coucbé dans le cercueil?
— Non.
— Dans ce cas, vous ne pouvez rien affirmer. Lorsque la mère a été subitement atteinte par la folie, un misérable, un bandit du nom de Blaireau, le complice de vos crimes, a fait disparaître l'enfant, je sais cela. Mais rien ne prouve qu'il soit mort, à moins que le scélérat ne l'ait assassiné, ce dont il est capable. Où se cacbe-t-il, ce Blaireau? Ah! je le trouverai, je vous le jure I
A cette pensée que Blaireau mis entre les mains de la justice pourrait faire des révélations dont les suites seraient désastreuse» pour lui, le marquis frissonna.
— Je suis sûr que l'enfant est mort, dit-il; je n'ai aucune raison d'en douter. Il fut placé chez de braves gens qui, n'ayant pas d'enfant, l'adoptèrent. Une forte somme leur avait été remise pour l'élever d'une manière convenable et les récompenser de leurs soins. Ils eurent la fatale idée, dans l'espoir de doubler leur petite fortune, de quitter la France et de s'en aller au delà des mers. Peu de temps après, une lettre d'eux annonça la mort de l'enfant.
Le marquis venait de répéter à sa femme, avec l'accent de la vérité, le conte de Blaireau, qu'il avait accepté avec sa trop facile confiance. La marquise crut également à ce mensonge. Elle poussa un gémissement et se laissa tomber sur son siège en couvrant son visage de ses mains.
Elle ressentait par avance l'e contre-coup de la douleur qu'éprouverait Léontine en apprenant la mort de son fils.
— Ainsi, je ne pourrai même pas lui donner cette joie qu'elle attend et que je lui ai fait espérer! s'écria-t-elle avec douleur. Pauvre femme! Dieu veut donc qu'elle souffre toujours?...
Après un court silence :
— Monsieur le marquis, reprit-elle, il me reste peu de chose à vous dire; je dois vous faire connaître une grave résolution que j'ai prise : mon intention bien arrêtée est de vivre éloignée de vous ; dans quelques jours, je quitterai l'hôtel de Presle pour n'y rentrer jamais.
Le marquis regarda sa femme avec stupéfaction.
— C'est impossible, vous ne ferez pas cela, dit-il d'une voix creuse.
— Une Blancheville ne revient jamais sur sa décision.
— Il y a des lois pour vous retenir, madame.
— Oh ! les lois, répliqua-t-elle avec une ironie mordante, est-ce à vous à les invoquer, à vous qui les avez toujours si bien respectées? En vérité, vous me
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faites pitié, mais ce sont elles, ce sont les lois qui vous condamnent... Allez, je ne crains point que vous en fassiez usage.
— Pour vos enfants, madame, pour le monde !
— Avant le monde, il y a ma dignité et ma conscience d'honnête femme. Quant à mes enfants, ils me suivront, je l'espère, j'y compte...
Le marquis se leva, frémissant de colère.
— Ainsi, dit-il sourdement, c'est une menace?
— Une menace, non, répondit-elle en le couvrant d'un regard plein de dédain, mais le désir, mais la nécessité cruelle de séparer mon existence de la vôtre. Me [>Iaindre aujourd'hui serait ridicule, le temps des récriminations est passé. Poiiilaut il m'est permis de me souvenir de ce j'ai souffert depuis vingt années... Mon cœur est encore rempli de toutes les amertumes dont vous l'avez abreuvé. Vous m'avez fait supporter toutes les humiliations; sans plus de respect pour la mère que pour l'épouse, vous avez froissé tous mes sentiments. Je n'ai rien dit, j'imposais silence aux révoltes de mon âme. Devais-je vous adresser des reproches? A quoi bon? C'eiit été m'humilier moi-même. J'ai demandé à ma fierté, à mon orgueil de me consoler, de me donner le courage et la patience
Le marquis était livide; un tremblement nerveux secouait ses membres; il mordait ses lèvres jusqu'au sang. Touiefois il ne cherchait point à interrompre la marquise.
— Depuis longtemps, mon cœur était fermé pour vous, continua-t-elle, et j'ai eu, oui, j'ai eu le regret d'avoir pu vous aimer!... Heureusement, j'avais mos enfants... Les enfants sont la :onsolation des mères malheureuses, je leur donnais toute ma tendresse, tout mon amour... Maintenant, mon fils s'éloigne de moi, je le vois, je le sens ; cela devait être, il a sous les yeux l'exemple funeste de son père! Mais ma fille me reste, toute bonne et toute dévouée; c'est elle, ce sont ses baisers qui ont versé le baume sur les plaies saignantes do mon cœnr... Edmée est ma suprême espérance!
« Bien que ne vous aimant plus et ayant cessé de vous estimer, poursuivit la marquise eu changeant de ton, pour nos enfants, pour le monde, comme vous le disiez tout à l'heure, j'ai pu vivre pendant des années sous le même toit que vous, restant fidcle à mes devoirs de mère, et réussissant à faire envier aux autres un bonheur que je ne possédais point!... Aujourd'hui, monsieur le marquis, la situation n'est plus la même; non-seulement je ne vous aime et ne vous estime plus, mais je vous méprise!...
— Madame!...
— Oui, je n'ai plus pour vuus que du mépris... Je me scpare de vous, parce que je suis plus soucieuse de mon honneur que vous ne l'avez été du vôtre! Ah! votre honneur, qu'en reste-t-il, maintenant? Le mien est sans tache, je veux le cOiiserver intact!
— Ah! prenez garde, prenez garde! exclama le marquis, l'œil menaçant, en faisant un pas vers sa femme.
— Vous n'auriez pas, je suppose, l'audace de porter la main sur moi, lui ditelle froidement.
Il resta immobile, les poings crispés, les dents serrées. Le regard de la marquise l'écrasait.
— Du reste, reprit-elle, notre entretien est terminé; je n'ai plus rien à vous dire.
Le marquis se sentait dominé. Malgré la colère qui grondait en lui, il parvint à se contenir.
Il pensa à madame Descharmes, ce qui contribua encore à le calmer. Il se rappela ces paroles qu'elle avait prononcées un jour : « Vous avez des enfants, une femme, vous n'êtes pas libre. » Alors il fut comme ébloui. Sa femme le quittait; il allait pouvoir dire à Angèie : Je suis libre. Il oubliait ses enfants et ne s'inquiétait plus de ce que pourrait supposer et dire le monde.
Semblable à l'ange révolté, frappé de l'anathème de Dieu, il releva audacieusemeut la tèle.
— Eh bien, ^oit, dit-il, faites ce que vous voudrez; je ne chercherai point à combattre vos idées; je ne lutterai pas contre votre détermination; oui, faites ce que vous voudrez... Quant au scandale qui résultera de votre folie, il retombera sur vous, car vous l'aurez voulu.
Et, d'un ton narquois, il ajouta :
— Adieu, madame la maripiise.
Lentement, le regard assuré, un sourire forcé sur les lèvres, il se dirigea vers la porte et sortit.
— Pas un remords, pas un mot de regret ou de repentir, rien!... s'écria la marquise avec désespoir.
Elle se leva et fit deux fois le tour de sa chambre d'un pas saccadé, fiévreux.
— Mais avec quelle boue a donc été pétri le cœur de cet homme? exclamat-elle. Ah! mes enfants, mes pauvres enfants!...
Elle tomba sur ses genoux en sanglotant, les mains tendues vers le ciel.
XXÏII