‹ L'enfant du faubourgChapitre 39 sur 96 · LE PEINTRE ET LA MARQUISB · texte numérisé non relu

LE PEINTRE ET LA MARQUISB

La marquise de Presie priait encore, implorant la miséricorde divine, lorsi|u© sa femme de chamhre vint lui demander si elle pouvait recevoir M. Albert Ancecelin.

Elle se releva vivement.

— Faites entrer M. Ancelin dans le petit salon, dit-elle ; je suis à lui dans un instant.

La domestique se relira.

— Avant de songer à ma douleur, à mes chagrins, murmura la marquise, je dois faire ce qui dépend de moi pour le bonheur des autres.

Elle répara un peu le désordre de sa toilette et passa sur son visage et ses yeux rougis un linge mouillé d'eau froide. Cela fait, elle jeta les yeux dans une glace et fit un mouvement de la tête et des épaules qui voulait dire : — Après tout, que m'importe, qu'il s'aperçoive que j'ai pleuré!

Elle souleva une tapisserie, ouvrit une porte et se trouva en face du peintre, qui l'attendait debout au milieu du boudoir.

Elle s'avança vers lui la main tendue.

Le jeune homme fut frappée de sa pâleur et de l'altération de ses traits, mais il ne laissa point paraître sa surprise.

— Ah! fit-elle avec émotion, cela me fait du bien de vous revoir!... Asseyezvous là, près de moi, sur cette causeuse. Vous savez pourquoi je vous ai appelé : nous allons causer d'elle, la pauvre femme; mais, avant, je veux que vous me disiez tout le mal que vous avez pensé de moi.

— Oh! madame la marquise... protesta-t-il.

— Je vous connais, monsieur Ancelin ; un homme de votre caractère juge sévèrement les autres, parce qu'il ne connaît que la justice et la vérité. Avouezle, vous avez douté de ma sincérité?

— Mais non de votre cœur, madame.

— Ma conduite a dû vous paraître singulière, lorsque plein de confiance vous êtes venu me trouver?

— Après les paroles que nous avions échangées à Rebay, je m'attendais, en effet, à un accueil plus cordial.

— Et vous aviez raison. Que vous ai-je dit? Je ne me le rappelle plus; j'étais troublée, nerveuse... Nous nous sommes quittés comme deux personnes qui ne doivent plus se revoir : moi, confuse et malheureuse; vous, étonné et mécontent... Mais ce que vous veniez me demander, monsieur Ancelin, je l'ignorais ; vous le croyiez, n'est-ce pas?

— Après réflexion, c'est ce que j'ai pensé, madame. Alors je me suis expliqué votre silence, et par ce que je savais j'ai compris votre réserve.

— Ainsi vous avez deviné que je soupçonnais mon mari d'être l'autour de l'enlèvement?

a- Oui, madame.

— Ah! me voilà rassurée! Ma seule crainte, moirsieur Ancelin, était que vous n'eussiez conservé de moi une impression fâcheuî ).

— Madame la marquise, dit le peintre d'une voix grave et émue, je n'ai

Il les uouva à viiigt i-a^ de la maisoD qu'iU élaieut chargés de BurveUler. (Page 3i3.)

jamais cessé do croire en vous et de vous houorcr comme la plus admirable el la plus sainte des femmes.

Vous êtes boa et généreux, mord. Mainlcuaut, il n'y aura plus d équivoque eutre nous. Bientôt, dans .[uclquos jours, vous connaîtrez mieux encore la marquise do Presle, et j'aurai pout-élro lo bonheur de vous prouver lu considéraliun que j'ai pour votre remarquable talent, mon aiïeclion pour vous. Mo\s, pour lo moment, ne pensons qu'à Léontinc Landais.

LlV. W. ''• ""•'■ 'i'''''^'"'- ~ lluijroiluc'.iun iiiloiiliiv

— Quoi! madame, s'écria Albert vivement surpris, vous savez son nom?

— Je connais aussi sa lugubre histoire, dans laquelle — ce n'est pas à vous que je dois le cacher — mon mari a joué un rôle odieux.

— Est-ce donc monsieur le marquis?...

— Lui ! je n'ai même pas songé à l'interroger.

— Mais alors comment avez-vous appris?...

— Vous connaissez madame Langlois?

— Depuis bien des années, madame ; ah ! la pauvre femme, on pourrait l'appeler, elle aussi, la mère des sept douleurs!

— C'est vrai, car elle a souffert beaucoup

— Uu coup terrible vient encore de la frapper.

— Sa fille disparue?... Mademoiselle Claire est l'objet d'activés recherches, il est impossible qu'on n'obtienne pas bientôt quelque renseignement.

— Hier soir, je suis passé chez madame Langlois, je ne l'ai pas trouvée... « Eilc pst sur les traces de sa fille, » m'a dit la concierge.

■ — Dieu veuille que ce soit la vérité, monsieur Anceliu.

— Je le saurai bientôt, car en vous quittant tout à l'heure, madame la marquise, mon intention est de me rendre chez madame Langlois.

— Oh! mon cœur me dit qu'elle ne tardera pas à revoir son enfant; tous ceux qui connaissent cette charmante jeune fille partagent les inquiétudes et les angoisses cruelles de la pauvre mère.

— Vous paraissez vous intéresser beaucoup à mademoiselle Claire, madame.

— Oui, monsieur Ancelin, beaucoup.

— Est-ce que vous la connaissez?

— Je la connais, et je puis ajouter que j'éprouve pour cette chère enfant une amilié sincère. Mieux que sa mère, peut-être, j'ai pu apprécier ses admirables qualités, ses sentiments exquis, rares trésors que renferme son cœur. Je lis dans vos yeux votre étonnement; vous pouvez être surpris, en effet, car vous ignorez encore les relations qui ont existé entre mademoiselle Claire et la marquise do Prcslc. Monsieur Ancelin, ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi, ayant eu le bonheur de retrouver sa mère, mademoiselle Claire avait voulu conserver à Montrcuil, chez le docteur Morand, sa place de lingîu'e?...

— LTue seule fois, madame, j'ai interrogé la mère Langlois à ce sujet; elle m'a répondu que sa lille avait ses raisons pour rester à Montrcuil quelque temps encore, mais que ces raisons, elle ne les connaissait point. Jai pensé que mademoiselle Claire avait contracté un engagement qu'elle tenait à remplir.

• — C'était la vérité, monsieur Ancelin. Cet engagement contenait aussi un secret important.

— Un secret?

— Oui. Mais aujourd'hui ce secret n*a plus aucune raison d'exister : c'est à moi i[ue Claire avait fait la promesse do no pas quitter la maison du docteur

Morand; comprimant les élans de sa tendresse filiale, c'est par dévouemeni qu'elle a refusé de suivre sa mère. Vous ne devinez pas, mais vous allez comprendre... Aprtis avoir retrouvé Léontine Landais et l'avoir arrachée à ses persécuteurs, qui tous avaient intérêt à lai.sser le passé dans l'oubli, à le couvrir d'ombre, c'est chez le docteur Morand que je l'ai placée...

— Je comprends! s'écria Albert, la reconnaissance a retenu mademoiselle Claire auprès de celle qui a pris soin de son enfance; elle accomplissait un devoir.

— Plus encore, monsieur Ancelin : son influence sur la pauvre insensée était si extraordinaire, si puissante, que le docteur Morand dont le savoir est grand, pourtant, n'avait aucun espoir de lui rendre la raison, sans le concours de mademoiselle Claire.

— Quoi! madame la marquise, s'écria le peintre, est-ce possible? Léontine Landais?...

— Est guérie, monsieur Ancelin!

Le jeune homme se .redressa comme poussé par un ressort. Il était sous le coup d'une émotion violente. La joie étincelait dans ses yeux.

— Guérie! guérie! répéla-t-il dans une sorte de ravissement.

— Oui, monsieur Ancelin, reprit la marquise, Léontine Landais est guérie : elle a recouvré sa raison et en même temps la mémoire et le souvenir du passé.

— Oh! je ne vous cacherai pas ce que j'éprouve, madame la marquise, une joie immense inonde mon cœur.

— Hier, continua madame de Preslc, elle m'a raconté ses souffrances. Quel récit! un tissu d'horreurs et d'infamies!... j'en frémis encore. Victime et martyre, la malheureuse a pleuré dans mes bras, contre mon cœur. Elle m'a parlé aussi de son père tombé au champ d'honneur, de sa mère morte également, trop UM, hélas! de sa jeune sœur nommée Angèle. Je me suis rappelé vos paroles, monsieur Ancelin ; vous m'avez dit que vous connaissiez sa famille, est-ce de sa sœur que vouliez parler? Elle existe encore, n'est-ce pas?

— Oui, madame. Ah ! puisse le bonheur que vous allez lui donner, chasser la haine de son cœur et la rendre indulgente pour le coupable.

— Monsieur Ancelin, réparation leur est due; pour la rendre aussi complète que possible, aucun sacrifice ne me coûtera. Malheureusement, il est certaines plaies qu'aucune puissance humaine ne peut cicatriser. Je ferai ce que je pourrai. On évalue ma fortune personnelle cà trois millions; ah! je bénis aujourd'hui la prévoyance de mou noble père, qui a voulu me marier sous le régime do la séparation de biens. Do ma fortune, je ferai trois parts, monsieur Ancelin : une pour chacun de mes enfants, la troisième appartient, dès maintenant, h Léontine Landais et à sa sœur Angèle. Offerte par moi, elles pourront, sans rougir, accepter cette fortune. Le uiarqnis de Presle a fait le mal, la marquise de Presle

essaye de le racheter en faisant un peu de bien. Voilà mes intentions, monsieur Ancelin, les approuvez-vous?

— Oui, madame, car c'est votre âme généreuse qui vous les a inspirées; mais ce million que vous voulez donner, on ne l'acceptera point.

— Je l'offrirai à genoux, les mains jointes, en suppliant, le front dans la poussière !

— Vous ferez beaucoup plus, madame, quand vous mettrez Léontine Landais dans les bras de sa sœur Angèle, qui la cherche et la pleure depuis plus de vingt années.

— Oh! ce sera pour toutes deux une grande joie; mais ce n'est pas suffisant, je veux, je dois assurer l'avenir de la malheureuse Léontine.

— La pauvre folle que nous avons vue à Rebay, conduisant au pâturage les bestiaux de la ferme des Sorbiers, est riche, immensément riche, madame.

— Que me dites-vous, monsieur Ancelin? s'écria la marquise.

— La vérité, madame. L'héritage des deux orphelines, une trentaine de mille francs, a été la dot d'Angèle Landais...

— Elle est mariée!

— Oui, madame. Le modeste héritage des deux sœurs est devenu la base d'une des plus grandes fortunes industrielles créées depuis quinze ans.

La marquise regardait le jeune homme avec une sorte d'effarement.

— La moitié de cette fortune, qui dépasse peut-être sept millions, continua le peintre, appartient à Léontine Landais; Angèle et son i lari l'ont décidé. Le nom de ce dernier ne vous est certainement pas inconnu, madame la marquise; c'est celui d'un homme de grand mérite; aussi remarquable par ses qualités personnelles que par son talent.

— Il se nomme?...

— Henri Descharmes.

La foudre tombant aux pieds de la marquise n'aurait pas produit un plus terrible effet. Elle devint pâle comme une morte.

— Descharmes, Descharmes! exclama-t-elle d'une voix vibrante. Et la sœur de Léontine Landais est sa femme!... Ah! malheur! malheur!...

— Qu'avez-vous, madame? Vous m'effrayez... je ne comprends pas...

— Mais vous ne savez donc rien, monsieur Ancelin, rien? Ah ! il ne pouvait pas m'être porté un coup plus cruel... La sœur de Léontine Landais, madame Henri Descharmes, est la maîtresse du marquis do Presle !

— C'est faux! s'écria le jeune homme avec force : la personne qui vous a dit cela a calomnié madame Descharmes et vous a indignement trompée !

— Je le voudrais, répliqua madame de Presle en remuant tristement la tête ; mais n'ftst-co pas vous, au contraire, qui vous trompez, monsieur Ancelin? Vous défende/, madame Dcscliarmos, c'est d'un cœur généreux comme le vôtre. Mais vous ignorez, sans doute, ce que beaucoup do personnes savent.

L'ENFANT DU FAUBOURG 3il

— J'ai l'honneur de vous répéter, madame la marquise, que madame Descharmes est calomniée; elle n'a jamais cessé d'être digne du respect de tous!

— Les assiduités du marquis de Presle auprès d'elle sont un scandale.

— Soit, répliqua le peintre avec gravité ; mais ce que le monde ne sait pas, je vais vous le dire : madame Descharmes a découvert que sa sœur a été séduite, déshonorée et rendue folle par M. le marquis de Presle; elle le méprise, elle le hait... Pour venger la victime, elle a voulu faire naître dans le cœur du séducteur une passion insensée, terrible, elle y a réussi; aujourd'hui M. le marquis de Presle est son esclave ; elle n'a encore cherché qu'à le rendre ridicule et à torturer son cœur, il faut mieux pour sa vengeance... Quel est son but? Que veutelle? Je ne sais. La peine du talion, peut-être. Mais vous allez lui rendre sa sœur, madame la marquise; la joie, le bonheur éteindront dans son cœur la haine et les désirs de vengeance, et, grâce à vous, M. le marquis de Presle pourra être pardonné !

Madame de Presle poussa un profond soupir, qui répondait à d'autres pensées, puis elle se leva le front rayonnant.

— Vous êtes bien sûr de ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle.

— Madame Henri Descharmes veut bien m'honorer de sa confiance, répondit Albert.

— Eh bien, monsieur Ancelin, reprit la marquise, aujourd'hui madame Descharmes embrassera sa sœur; je vous donne rendez-vous chez elle ce soir à cinq heures. Je m'humilierai devant elle, et, au nom de mes enfants, je lui demanderai grâce pour le marquis de Presle I

tES BENSKIGNEUfENTS

Le grand Bernard n'avait pas perdu une minnle. Il (''lail rentré chez lui en sortant du cabaret de la rue d'Aligro, avait changé de vêtement et garni son gousset de quelques pièces de monnaie. Il avait aussi glissé dans une de ses poches un petit revolver, mignon comme un jouet d'enfant, en murmurant :

— On ne sait pas ce qui peut arriver.

II arrêta dans la rue le premier fiacre vide qu'il rencontra et, tout on ouvrant la portière, il jeta au cocher l'adresse d'André Pigaud.

l'eiuliiiilcc IcMips, suivanllos iiislruclifiiis ([u'ils avaient rpçuos,le Bourguignon vA Brioi) sfi dirigeaient vers .loinviiie-lo-Pont par laroulo do Viiicciincs. Jl était une heure et demie lorsque le grand Hernard arriva au diiuiicile

d'André ; il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, quand le concierge, un véritable Cerbère, l'arrêta par cette apostrophe :

— Où allez-vous?

— Chez M. André Pigaud, répondit-il, j'ai besoin de le voir h l'instant.

— Il n'y est pas.

— On pourra me dire, sans doute, où je le trouverai.

— Il n'y a personne chez lui, les domestiques sont sortis.

— Dans ce cas je vais attendre M. André.

— Comme vous voudrez; mais c'est inutile. M. Pigaud est sorti à pied à dix heures en disant qu'il rentrerait tard dans la nuit.

Le grand Bernard fit une grimace, qui indiquait sa vive contrariété. Il réfléchit un instant, se demandant ce qu'il devait faire.

Certain d'être sur les traces de Claire, il ne pouvait s'arrêter à la pensée de remettre au lendemain l'expédition projetée. Mais comme tous ceux qui ne son' pas intéressés directement dans une affaire, il voyait des difficultés à agir sans l'Enfant du Faubourg.

Le contre-temps était fâcheux. Le brave ouvrier se trouvait très-embarrassé.

Soudain, le nuage qui assombrissait son front disparut. Il remonta dans le fiacre en donnant l'ordre au cocher de le conduire rue de La Rochefoucauld.

Cette fois, il fut plus heureux, la mère Langlois était chez elle. Elle venait de rentrer après avoir fait une nouvelle visite au chef de la police de sûreté, qui lui répondait invariablement :

— Nous ne savons rien encore, les recherches continuent.

Assise dans un coin, la tête penchée sur son sein et les bras ballants, la pauvre mère Langlois pleurait à chaudes larmes; ses yeux étaient ime source intarissable. Comme contraste, dans la chambre voisine, cette chambre dont nous avons parlé déjà, nid charmant destiné à Claire, les canaris chantaient comme des perdus. Un morceau de viande froide sur Tine table attestait que la mère Langlois avait eu l'intention do prendre quelque nourriture. En effet, elle s'était mise à table; mais aussitôt le cœur lui avait manqué; elle n'avait pu avaler une bouchée. D'ailleurs, depuis trois jours elle ne mangeait pas, un verre de vin lui suffisait. Gr;\ce à sa robuste constitution, ses forces ne l'abandonnaient point.

Le bruit do la sonnette de son logement l'arracha à ses sombres pensées. Elle se leva et alla ouvrir. A la vue du grand Bernard, qu'elle n'avait vu qu'ime seule fois, mais qu'elle reconnut, elle laissa échapper un cri de surprise.

— Madame Langlois, lui dit l'ouvrier, j'avais une communication importante à faire à André; ne l'ayant pas trouvé chez lui, je me suis heureusement rappelé voire adresse, et me voilà. Du reste, ce que j'avais à dire à André vous intéresse au moins autant que lui.

— Do quoi s'agit-il?

— Jo sais où se trouve en ce moment mademoiselle Claire.

L'ENFANT DU PAUBUUUG 343

— Ma ûUe, ma fille! vous savez où est ma fille! exclama la inère Langlois. Impossible de rendre l'expressiou que prit sa ph} siouomie. Elle saisit le

^raiid Bernard par le bras, l'attira au milieu de la chambre et les yeux étiacelaals :

— C'est bien vrai, n'est-ce pas? dit-elle, vous savez ofi est ma fille, la fiancée d'André?

— Oui, mademoiselle Claire est à Joinville-le-Pont, j'en suis sur.

Alors ce fut une explosion de joie indicible. La mère Langlois riait et pleurait en même temps. Elle sautait au milieu de la chambre, revenait au grand Bernard, pour lui prendre les mains qu'elle serrait fiévreusement, puis se remettait à bondir. On l'aurait prise pour une folle. Elle fit cinq ou six fois le tour do l'appartement. Enfin elle se calma.

Le grand Bernard put alors lui raconter comment il se trouvait à Joinvilie le jour de la disparition de Claire et ce que lui et son camarade le Bourguignon avaient vu et entendu dans la ruelle.

Elle l'écoula frémissante, sans gestes et comme suspendue à ses paroles.

— Pour moi, ajouta-l-il, mademoiselle Claire n'est pas sortie volontairement de chez M. le docteur Morand; elle a été enlevée, il n'y a pas à en douter. Par qui? Je l'ignore. Pour quel motif? Je ne le sais pas davantage. Mais ce soir même, si vous le voulez, nous entrerons ensemble dans cette maison de Joinvilie où l'on retient votre fille prisonnière.

— Enlevée! murmura la mère Langlois sourdement, enlevée!... Et je n'ai [las deviné... Mais je suis donc tout à fait stupide?. .. Grand Bernard, vous ne vous êtes pas trompé, c'est bien la voix de ma fille (jue vous avez entendue!... Ah! les brigands, malheur à eux s'ils ont fait du mal à mon enfant! Avec des paroles, on ne fait rien, grand Bernard; il faut agir. Ma fille pleure, se désespère, elle m'attend, elle nous appelle à son secours; je veux la reprendre, grand Bernard... Vous n'avez pas trouvé André, nous nous passerons de lui. Quand il s'agit de ma fille, j'ai du courage, je suis forte, vous vexTcz. Ne perdons plus une minute, partons, partons!

Il était près de i-iiiq heures lorsqu'ils arrivèrent à Joinvilie. Le grand Bernard avait appris à la mère Langlois que deux ouvriers du faubourg les avaient précédés avec mission de recueillir tous les rensciguemenls utiles à connaître. Il modéra aussi son impatience en lui rappelant que l'on ne doit jamais oublier la prudence, surtout quand on ne sait pas à quelle sorte de gens on a alTaire. Il l'installa dans un salon d'un des restaurants près du pont et la quitta pour se mettre à la recherche de ses camarades.

Il les trouva à vingt pas do la maison qu'ils étaient chargés de surveiller, buvant un bock à la porte d'un café et causant avec une jeune servante à la muie éveillée. Il passa près d'eux sans s'arrêter. Les deux ouvriers se levèrent uussil(it, payèrent leur consommation et s'empressèrent de le rejoindre.

— Eh Lieu? fit le grand Bernard tout en marchant, et après s'être assuré qu'aucune oreille indiscrète ne pouvait entendre.

— Je t'assure que nous n'avons pas perdu notre temps, répondit le Bourguignon; et pourtant nous ne savons presque rien. Comme tu as pu le voir en passant, la maison est bâtie au milieu du jardin.

— J'ai remarqué, en effet, une maison dont tous les volets sont fermés, estce celle-là?

— Oui.

— On la croirait inhabitée.

— Il n'en est rien, elle reçoit le jour parles fenêtres de la façade opposée, qui regarde le midi. Elle est occupée par une femme seule qu'on appelle madame Solange. Une vieille rentière, disent les voisines. — Mais on ne sait ni d'où elle vient, ni ce qu'elle a été. Elle vit très-retirée, d'une façon assez mystérieuse, et ne se montre dans la rue que pour faire ses achats journaliers. Elle ne parle à personne, ce qui ne doit pas faire plaisir aux curieux. Depuis environ cinq ans qu'elle est à Joiuville, elle n'a pas un seul ami; elle n'inspire, d'ailleurs, aucune sympathie. On ne lui connaît pas de parents, mais de temps à autre, elle reçoit des visiteurs qui viennent de Paris : des jeunes femmes, généralement très-jolies, en superbes toilettes, que des hommes d'un certain âge accompagnent. Ces jours-là, la maison prend un air joyeux et de silencieuse devient bruyante. La dame Solange, fort alerte encore pour son âge, va et vient trèsaffairée. Elle achète, en payant sans compter, tout ce (lu'il y a de mieux chez les fournisseurs. Les gens qu'elle reçoit aiment à faire bonne chère. Le soir toutes les fenêtres s'illuminent et jusqu'à une heure avancée de la nuit, des cris, des chants et des éclats de rire retentissent dans la maison. Ce qui se passe ensuite, nul ne le voit, mais on le devine et on le dit tout bas.

Le grand Bernard avait écouté, le front soucieux, lo rapport du Bourguignon.

— Tout cela nous intéresse médiocrement dit-il ; je préférerais savoir si la jeune fille que je crois être mademoiselle Claire est toujours dans cotte maison.

— Nous n'avons rien pu apprendre à ce sujet.

— Ils sont capables do l'avoir déjà conduite ailleurs, murmura Bernard, les sourcils froncés.

— Moi, dit lîrion, j'inclinerais à croire que la femme oulovée est toujours là; ce qui le prouve, ce sont les provisions *fuo la viaillo achète tous les matins.

— Soit, réiiliijua lo Bourguignon, mai» on nous a. dit aussi qu'un individu dont on ne sait pas le nom, venait voir la vieille femme tous les jours. Ce pourrait être également pour cet inco»nn qu'elle achète plus que d'habitude.

— Vous pouvez avoir raison tous les deux, intervint le grand Bernard ; mais, avant que nous quittions Joinvillo, nous saurons de quoi il retourne, je vous le

A travers les arbres, elle apercevait les toits pointus de quelijues maisons isolées. (Page 347.)

promets. Sais-tu, Bourguig:non, si l'individu dont tu viens de parler est venu aujourd'hui?

— Il doit être actuellement dans ia maison, car il est arrivé vers quatre heures et demie.

— C'est bon à savoir; on prendra ses précautions en conséquence; qui peut être cet homme? Celui qui a enlevé la fiancée d'André, probablcmont. Ah I le brigand, si nous pouvions le pincer!... Aussi vrai que je m'appelle Bernard, je

LiV, 4 a. K ^oy. éditeur. - R«prod

uctioD iDturdll*

lui ferais passer un mauvais quart d'heure... Mais il ne s'agit pas de cela pour l'instant. Camarades, êtes-vous disposés à me suivre et à me seconder?...

— Ordonne, nous ferons ce que tu voudras.

— C'est bien ; je sais que vous avez du courage. Pourtant, je dois vous prévenir qu'il y aura des difticultés.

— Tant mieux.

— Peut-être du danger.

— Nous le braverons.

— A la bonne heure, vous êtes de bons compagnons, mes amis, et je vois que je peux compter sur vous.

— Pour toi et pour l'Enfant du Faubourg, je me ferais écharper, dit le Bourguignon.

— Grand Bernard, mets-moi à l'œuvre et tu verras ce qu« je saurai faire, ajouta Brion.

— En deux mots, voici mon idée, reprit Bernard : il faut, di'^s la nuit venue, que nous entrions dans la maison eu question.

— Nous y entrerons, fit Brion d'un ton résolu.

— Madame Langlois, la mère de mademoiselle Claire, sera avec nous. Elle vaut un homme.

— Et André?

— Je ne l'ai pas trouvé chez lui. Qu'importe! nous sommes quatre.

— Cela suffit, dit le Bourguignon.

— Je ne suppose pas qu'on nous ouvrira gracieusement la porte. Nous serons peut-être obligés de faire le siège de la maison.

— Par la porte ou par les croisées nous entrerons, répondit le Bourguignon.

— N'oubliez pas que je suis un peu serrurier, fit observer Brion.

— Nous avons examiné le mur du jardin sur la ruelle, reprit le Bourguignon ; l'escalader n'est pas difficile.

— C'est par cela que nous commencerons, dit Bernard.

- — Dans tous les cas, je vais me mettre à la recherche d'un taillandier, annonça Brion.

— Nous avons encore une grande heure devant nous, reprit Bernard; vous aurez le temps de dîner; quand l'estomac est bien garni, on a les poignets plus forts et le cœur plus solide. Nous nous retrouverons au moment de nous mettre à l'œ^uvre. Je vous donne rendez-vous dans la ruelle, près de la porte du jar ■ din, h buit heures et demie.

Sur ces mots, le grand lîernard quitta ses camarades et s'empressa de rejoindre la mère Langlois qui l'attendait avec une impatience fébrile.

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