CONCLUSION
Après l'événement de la rue du Roi-de-Sicile, et sur les indications qu'avait pu donner l'Espagnol Antonio, l'individu qui portait le nom célèbre de Tamerlan, et l'autre complice de Blaireau dans la nuit de l'enlèvement de Claire, furent arrêtés.
On fit des recherches actives afin de découvrir les antécédents des prisonniers.
Tamerlan et son digne camarade étaient deux voleurs, repris de justice de la pire espèce, des rôdeurs de nuit, diHroussant les passants à l'occasion, et opérant dans les maisons inhabitées de la banlieue de Paris.
Quant à la Solange, ancienne receleuse et associée de Blaireau dans certaines affaires, elle avait fait à Paris, pendant des années, les métiers les plus suspects. L'instruction de cette affaire, entourée encore de mystère, fut confiée à ua des magistrats les plus éclairés du parquet de la Seine. Dès le début, il en vit toute l'importance et comprit combien sa mission aUait devenir délicate et difficile.
11 sentit qu"il ne devait avancer qu'avec réserve et les plus grandes précautions dans le dédale des révélations qui lui étaient faites.
L'enlèvement de Claire, qui paraisssait être d'abord le fait capital, se trouvait n'être plus qu'un incident secondaire.
Il avait suivi la jeune fille do Montrcuil à Joinville, puis ses investigations s'étaient dirigées d'un autre côté. Les réponses des prévenus mises en ordre et analysées ouvrirent à son esprit méditatif un vaste domaine à e.xplorcr. Avec une lucidité e.\lraordinaire, il parvint à faire sortir do l'ombre et à établir quelques-uns des faits saillants do notre histoire.
H voyait la folle des Sorbiers emmenée par des individus agissant pour lo compte de Blaireau. Il la retrouvait séquestrée dans la maison de Sèvres où elle devait mourir misérablement sans rinlervcnlion de la marquise do Prcslc, qui la retirait de son cachot pour la confier aux soins du docteur Morand. 11 la voyait poursuivie de nouveau par Blaireau, qui enlevait Claire afin d'catravor la guôrisoiv espérée par lo médecin. Or il lui était facile de comprendre le but poursuivi par Blaireau : la folle lui ayant échappé, il voulait empêcher sa guérisou dan?
la crainte des révélatious qu'elle pouvait faire. De quelle infamie, de -quel crime cette femme avait-elle été victime ? Blaireau aval t emporté son secret dans la tombe. Ce secret, quel étaii-ii? Devait-il le chercher? Devait-il le découvrir? Cette pensée le rendit soucieux. Certes, comme représentant de la justice, comme mandataire de la loi, il avait le droit de fouiller partout, de toucher à toutes les plaies, aux choses les plus intimes de la famille. Savoir la vérité est le devoir de tout homme investi du pouvoir déjuger les autres. Mais il y a certains voiles que le magistrat lui-même redoute de soulever. Le juge d'instruction sentait qu'à côté de Blaireau il y avait un autre coupable. Pistache, retrouvé au cours de l'instruction, venait de lui apprendre bien des choses, et il devinait le mobile qui avait fait agir la marquise de Presle. Eu effet, pourquoi, voulant sauver la folle, s'était-elle servie de Pistache au lieu de dénoncer les faits à la justice? D'un autre côté, après vingt ans de folie, Léontine Landais avait recouvré la raison et elle ne se plaignait pas. Pourquoi? Et celte Léontine Landais était la plus proche parente de M. Henri Descharmes, un homme recommandable entre tous! Ce n'est pas tout encore : voulant faire rechercher Pierre Gargasse, il avait appris que ce forçat libéré, placé sous la surveillance de la haute police, et qui avait rompu son ban, venait d'obtenir sa grâce pleine et entière. Tout cela le rendait hésitant et Irès-perplexe. Il crut devoir s'arrêter dans son instruction.
Toutefois il fit appeler dans son cabinet madame la marquise de Presle, M. Henri Descharmes et M. le docteur Morand.
Il sut la vérité qu'il voulait connaître; mais il comprit en même temps que kl justice ne devait pas ouvrir les j'eux sur des faits passés, que deux familles avaient intérêt à oublier et surtout à laisser ignorés.
Il termina son instruction en ne relevant que les faits relatifs à l'enlèvement de la lingère.
Les prévenus passèrent en cour d'assises.
L'Espagnol Antonin fut condamné aux travaux forcés à perpétuité ;
Tamerlan et son associé, tous les deux à quinze ans de la même peine ;
La Solange, à dix ans de réclusion.
L'Enfant du Faubourg s'appelait maintenant André Doscharmes.
— Je ne suis plus seulement sa tante, avait dit Angèlo h sa sœur après l'adoption, me voilà devenue sa mère!
Le mariage de Claire et d'André fut célébré un mois après, en grande pompe, à l'église IN'otre-Dame-de-Lorette, qui put à peine contenir la foule des invités, désireux de donner à Henri Descharmes et à sa femme une nouvelle preuve de sympathie et d'amitié.
La mère Langlois était rajeunie de vingt ans. Elle rayonnait.
En entrant dans l'église, elle trouva le moyen de tendre la main à trois ou quatre femmes de sa connaissance en leur disant :
Le visage du fou prenait subilcncPDl une eipression farouche. (Page 391.)
— IIein?y en a-t-il, des équipages et des belles toilelles? J'espëro que ça peut s'appeler une belle noce!
Un spectacle intéressant et toucliant en mômn temps, c'était de voir à côté des plus grands personnages, au milieu de femmes élégantes et du meilleur monde, la députation des ouvriers du faubourg, composée do cinquante àet leurs.
Parmi les invités, beaucoup de personnes savaient ce que ces braves gen! avaient fait pour André.
On les regardait avec bienveillance, on leur souriait, on leur faisait fête on quelque sorte, on se les montrait en parlant d'eux avec admiration.
LTV. .57. '• ""T. *)>leur. - Roproilaclion inlonliU.
Entre la comtesse de Fourmies et son lils Edmond de Fourmies, on pouvait voir encore une paysanne portant le costume pittoresque du Morvan.
C'était madame Dcsreaux, la fermière des Sorbiers.
Léontine Landais lui avait écrit une lettre affectueuse, et elle était venue à Paris exprès pour embrasser son ancienne servante et assister au mariage.
André Descharmes avait pour témoins le grand Bernard et son ancien patron M. Dartigue.
Ceux de Claire Langlois étaient Albert Ancelin et M. le docteur Morand.
Huit jours auparavant, Claire avait reçu une caisse contenant des étoffes de soie et des dentelles d'un grand prix, avec plusieurs écrins renfermant des bijoux d'une beauté merveilleuse, d'un travail exquis.
C'était le cadeau de noces de madame la marquise de Presle et de mademoiselle Edmée.
La marquise et sa fille, vêtues de noir comme des femmes en deuil, et Gustave de Presle, assistaient à la cérémonie.
Après la messe, la marquise et ses enfants suivirent la foule des invités, qui se rendaient à la sacristie pour saluer les mariés.
Leur tour arriva.
Claire se jeta dans les bras de madame de Presle et ensuite embrassa Edmée.
Gustave, pâle, fortement ému, offrit sa main à André, qui lui tendit la sienne.
A quelques pas, n'osant regarder Edmée, Albert Ancelin baissait les yeux. La marquise de Presle s'approcha de lui.
— Monsieur Albert Ancelin, lui dit-elle, après le malheur qui nous a frappés, mes enfants et moi, nous n'avons pas quitté Paris immédiatement, parce que nous tenions à assister au mariage de M. André Descharmos et de mademoiselle Claire Langlois. Mais nous partons demain pour mon château de Fleurdelle, dans l'Avignonnais. Nous y resterons longtemps. Quand nous aurons donné un an à notre douleur, monsieur Ancelin, je vous invite à venir passer quelques jours avec nous à Fleurdelle.
Le jeune homme tressaillit.
Au même instant, son regard rencontra celui d'Edmée qui, tremblante, s'appuyait au bras de son frère.
Une joie ineffable pénéti-a dans son cœur.
— Au revoir, monsieur Ancelin! ajouta madame de Presle en lui tendant la main.
— Madame la marquise, dit-il, dans un an, j'aurai l'honneur de me préseutci au château do Fleurdelle.
— Nous vous attendrons, répondit-elle.
El un doux som'ire se posa sur ses lèvres.
Deux jours plus tard, André Descbarmcs et sa jeune femme, aii uiupa-iii's de Léonline Landais et de la mère Langlois, prenaient le chemin de fer pour so rendre en Italie où ils allaient passer un mois
L'ENFANT DU FAUBOURd 451
La promesse faite à Pierre Gargasse par la mère Langlois avait reçu son exécution.
L'ancien forçat avait épousé Marguerite Gillot, un matin, à la mairie du XI' arrondissement, en présence de ses quatre témoins seulement. Puis, avec quinze cents francs de rente, il était parti pour un petit village de la Normandie où M. Henri Descharmes lui avait acheté une maison avec im jardin entouré d'une haie vive; son rêve!
Depuis quelque temps, le docteur Morand avait un nouveau pensionnaire ; aucune des personnes attachées à l'établissement ne savait son nom.
Ce fou avait son logement entièrement séparé de ceux des autres aliénés; il prenait ses repas seul et avait un domestique attaché à son service.
Le docteur paraissait avoir pour lui un intérêt particulier. Mais le célèbre aliéniste avait déclaré sa maladie incurable.
La folie de cet homme consistait, principalement, à pousser de grands éclats do rire.
Cette hilarité étrange durait quelquefois pendant plus d'une heure.
Quand le fou, épuisé, hors d'haleine, s'arrêtait enfin, son visage prenait subitement une expression farouche, tout son corps frissonnait, ses lèvres se contractaient, et ses yeux glauques, aux lueurs sombres, s'ouvraient démesurément comme si devant lui, tout à coup, se fût dressée quelque monstrueuse apparition.
Alors des sons rauques sortaient de sa gorge, ses cheveux se hérissaient sur sa tête, il agitait ses bras comme un homme en détresse ou saisi d'épouvante, et, le corps rejeté en arrière, il reculait en criant :
— Ahl la folle lia folle I
riM.