LES BAISERS DE LA MÈRE LANGLOIS
Quand, au bout d'un quart d'heure do soins empressés et intelligents, Léontine Landais rouvrit les yeux, elle vit à ses côtés, debout, Angèle et M. Doscharmes, et, à ses genoux, André qui couvrait ses mains do l)aiscrs et do larmes.
Ello le rt;gaid;i un instant, puis elle leva les yeux vers sa sœur, et son regard l'interrogea.
Madame Descharmes répondit par un mouvement de tête. • Alors l'amour maternel illumina les yeux de Léontine, irradia son front. Avec une expression impossible à rendre, elle prononça seulement ces deux mots :
— Mon fils!
Et ses lèvres se collèrent fiévreusement sur le front de son enfant.
— Ma mère ! ma mère! murmurait la voix d'André; tout à l'heure on m'a fait connaître votre douloureuse histoire; oh! ma mère, comme je vais vous aimer!...
Angèle et son mari échangèrent un regard et se retirèrent discrètement, sans bruit.
Ah! leur joie était grande; ils ne l'avaient jamais rêvée aussi complète.
— Qu'est donc devenu M. Ancelin? demanda Angèle.
— Je l'ai prié d'aller chercher Pauline et sa fille, répondit M. Descharmes.
— Claire est donc retrouvée? s'écria-t-elle.
— Oui
— Ah! tous les bonheurs nous arrivent à la fois!
— Il ne nous reste plus qu'à assurer la tranquillité et l'avenir de ta sœur et de son fils Je veux que le bonheur d'André soit complet. Ce soir même, pour lui, je demanderai à Pauline Langlois la main de sa fille.
— Comme tu es bon, comme tu es grand, Henri !
— J'ai encore une intention, et si tu ne t'y opposes pas...
— Moi, je contrarierais un de tes désirs! Tu ne le crois poiati
— Si ta sœur y consent...
— Eh bien, Henri?
— Nous adopterons André, nous lui donnerons un nom, il s'appellera André Descharmes.
— Ah! tiens, je t'adore! exclama Anf^èlo en jetant ses bras autour du cou de son mari.
L'arrivée de la mère Langlois et de Claire, amenées par Albert Ancelin, fut suivie d'une nouvelle scène attendrissante, provoquée par la brassière et la petite chemise de l'enfant trouvé, que Léonline reconnut comme étant son ouvrage.
Un domestique y mit fin avec ces mots :
— Madame est servie.
On passa dans la salle à manger et l'on prit place à table.
Inutile de dire que la mère d'André fut l'objet des aLlontions, des prévenances et de la sollicitude de tout le monde. Elle mangea à peine, mais avec quelle tendresse elle regardait son fils, sa sœur et Claire!
Comme il l'avait annoncé à sa femme, M. Descharmes, an moment du des-
U mère Langlois vida sur la table le contenu de son cabas. (Page 446.)
sprt, demanda à Pauline Langlois si elle voulait donner sa fille pour fcmmo h André.
Pour le coup, la mère Langlois n'y tint plus; sa joie fil explosion. Elle se leva de table, renversant sa chaise, et déclara qu'elle allait embrasser tout le monde, à commencnr par M. Descharmes, ce qu'elle fit incontinent, avec la satisfaction, du reste, de voir toutes les joues se tendre pour recevoir ses gros baisers sonores.
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Le repas terminé, elle prit à part M. Descharmes.
— J'ai (jnelque chose à vous raconter, lui dit-elle, et en même temps un conseil à vous demander.
— Eh bien ! ma chère Pauline, je suis tout à vous. Elle suivit M. Descharmes dans son cabinet. L'ingénieur la Bt asseoir et s'assit à son tour, en lui disant :
— Je vous écoute.
La mère Langlois se recueillit un instant, puis elle prit la parole.
— Monsieur Henri, dit-elle, ce que je vais vous confier, je pourrais le dire devant tout le monde, à l'exception de ma fille ; il y a des choses que je veux lui faire oublier, et d'autres qu'elle doit ignorer toujours.
Alors elle raconta à M. Descbarmes de quelle façon elle avait appris que M. Auguste habitait Paris; comment le misérable, croyant mettre ainsi obstacle à la guérison de Léontine Landais, avait enlevé Claire de la maison du docteur Morand sans se douter qu'elle fût sa fille; comment, enfin, grâce au concours du grand Bernard et de deux ouvriers du faubourg, elle avait retrouvé Claire dans la maison de Joinville-sur-Marne.
— J'ai cédé aux prières de ma fille, continua-t-elle, et j'ai laissé partir Blaireau, au lieu de le livrer immédiatement à la justice. Le misérable avait tout le temps de fuir et de se cacher. Ce malin, quand un commissaire de police escorté de nombreux agents se présenta chez lui pour l'arrêter, il y était encore... Dieu allait faire justice de ce monstre!... Le grand Bernard, que j'avais déjà revu ce matin, est encore accouru chez moi, vers trois heures, pour m'annoncer la fin tragique de Blaireau. Le journal la Patrie donne ce soir les principaux détails do l'événement de la rue du Roi-de-Sicile; demain on lira cela dans tous les autres journaux.
La mère Langlois raconta ensuite ce qui s'était passé entre elle et Gargasse, lequel, pendant que Blaireau était à JcJînville, avait audacieusement dépouillé son ancien ami de tout ce qu'il possédait.
M. Descharmes ouvrait de grands yeux étonnés.
— L'or et les valeurs sont chez moi, dans mon armoire, poursuivit la mère Langlois. Je ne sais pas quelle somme tout cela représente, je n'aurais pas su en faire le compte; mais Blaireau a parlé de plus de trois millions... S'il avait celle fortune énorme dans son coflre-forl, c'est donc plus de trois millions que Gargasse m'a remis ce matin.
« Or, monsieur Ileni'i, ces millions-là m'embarrassent beaucoup, et c'est à ce sujet que je réclame vos conseils.
— i\ous allons voir ce qu'il y a de mieux à faire, dit M. Descharmes; mais n'îvez-vous pas déjà une idée, Pauline?
— Vous pensez bien, monsieur Henri, que je n'ai pas été sans rélléchir longuement. J'ai eu d'abord l'intention do porter tout cela chez le commissaire de police et de lui dire : Faites-en ce que vous voudrez... Mais j'ai pensé qu'il me questionnerait et m'obligerait à raconter beaucoup de choses que je n'ai pas besoin de confier à tout le monde. Je ne tiens pas à devenir une curiosité et je
ne veux pas qu'il se fasse du bruit autour de ma fille... Ai-je tort, monsieur Uenri?
— Non, non, je vous approuve.
— Et puis j'aurais bien été forcée de dire que Gargasse avait volé Blaireau. Le malheureux est à Paris, en rupture de ban; on l'eût arrêté, et au lieu de la protection et de la petite fortune que je lui ai promises, en pensant à vous, monsieur Henri, car moi je ne peux rien, il se serait vu de nouveau en cour d'assises, jugé et condamné aux galères!... Déjà il a honte de son passé : le repeutir entrera dans son cœur, et vous ferez une belle action, monsieur Henri, en arrachant cet ancien criminel au gouffre du mal.
■ — Cet homme vous a révélé le secret de la naissance d'André, Pauline, nous lui devons beaucoup; je tiendrai la promesse que vous lui avez faite. Vous pourrez lui faire savoir que j'obtiendrai sa grâce et que je me charge de son avenir.
« Voyons, maintenant, ce que vous devez faire des millions de Blaireau. Évidemment, c'est de l'argent en partie mal acquis et qui devrait retourner à ceux à qui il a été volé; mais nous ne les connaissons pas, et je ne vous conseille point de vous mettre à leur recherche. Voulez-vous verser ces millions dans la caisse de l'Etat? En ce cas, tout en gardant l'anonj'me, vous pouvez prendre pour mandataire un notaire ou toute autre personne honorable. L'État acceptera les trois millions comme il accepte souvent des sommes moins importantes sans se préoccuper de leur provenance.
— Monsieur Uenri, j'avais une autre idée, mais c'est peut-être impossible.
— Dites toujours, Pauline; nous verrons.
— Je voudrais que cet argent pût venir en aide au plus grand nombre possible d'infortunes, et qu'il fût comme la réparation du mal que Blaireau a fait pendant toute sa vie.
— Ah! vous avez raison, Pauline, et c'est bien pensé! s'écria M. Descharmes.
— Ainsi, ce n'est pas impossible?
— Nullement. Demain votre désir sera satisfait. Je serai chez vous à huit heures du matin, vous m'attendrez. Nous compterons les valeurs afin do savoir exactement la somme qu'elles représentent.
— Et ensuite?
— Ensuite, Pauline, nous nous rendrons ensemble, avec les millions, bien entendu, chez un grand personnage que j"ai l'honneur de connaître, et c'est lui que vous chargerez de l'exécution de votre volonté.
Hs rentrèrent dans le salon.
— Nous vous attendions avec impatience, dit madame Descharracs, car nous avons tous besoin de repos.
— Je vous prie de m'excuser, répondit la mère Langlois; j'avais quoli|uo chose à confier à M. Descharmes.
— Une affaire très-importante, appuya l'ingénieur.
— Oh ! nous ne vous faisons pas de reproches, s'empressa de dire Angèle en souriant.
Puis se tournant v^ers la mère Langlois :
— Ma chère Pauline, reprit-elle, je vais vous demander de nous faire, à ma sœur et à moi, un grand, un très-grand plaisir.
— Mais je ne demande pas mieux; que faut-il que je fasse?
— Nous voudrions garder cette nuit votre charmante Claire; elle dormirait près de ma sœur, passerait avec elle toute la journée de demain, et, comme j'espère bien que nous vous aurons aussi une partie de la journée, nous vous rendrions mademoiselle Claire le soir.
La mère Langlois baissa la tête; elle ne savait que dire, mais elle avait bien envie de refuser.
— Ma chère Angèle, dit alors M. Descharmes, ta demande ne saurait contrarier Pauline, elle lui est même agréable, attendu que nous devons sortir ensemble dès le matin, et que, pour ne pas laisser mademoiselle Claire seule, nous aurions été obligés de vous l'amener ici.
Ces paroles produisirent l'effet espéré par M. Descharmes Le visage de la mère Langlois s'épanouit.
— Je vous suis bien reconnaissante de ce que vous voulez garder ma fille, dit-elle à madame Descharmes; ah! si j'étais jalouse, ce ne serait pas de votre sœur!... Je veux que Claire se souvienne toujours de ceux qui l'ont aimée et des baisers qu'elle a reçus. Votre sœur, madame, qui l'a portée dans ses bras, qui a soutenu et dirigé ses premiers pas, qui a séché ses larmes d'enfant, votre sœur est aussi sa mèrel
CE QUE DEVIEPmENT LES MILLIONS DE BLAIREAU
Neuf heures sonnaient à ITIôtel de Ville. Une voiture s'arrêta sur le quai devant une des portes du monument détruit aujourd'hui, et qui était l'entrée particulière des appartements du préfet de la Seine.
M. Descharmes mit pied à terre et offrit sa main à la mère Langlois pour l'aider à descendre.
L'ingénieur portait sous son bras un paquet assez volumineux. La mère de Claire tenait son cabas, toujours plein jusqu'à l'anse, mais qui avait, cette fois, une pesanteur exagérée.
— C'est un peu lourd, dit M. Descharmes en souriant; voulez-vous me donner votre panier, Pauline?
— Oh! monsieur Henri, fit-elle, cela ferait rire vraiment, si on vous voyait porter le cabas de la mère Langlois!
Après avoir monté un escalier, ils se trouvèrent dans un large corridor qui précédait les appartements de la préfecture. Un huissier vint à leur rencontre.
— Nous désirons voir M. le préfet, lui dit l'ingénieur en lui reme:*\ant sa carte, sur laquelle il avait ajouté d'avance le nom de Pauline Langlois.
L'huissier fit entrer les visiteurs dans une antichambre et disparut. Il revint au bout d'un instant, disant :
— M. le préfet vous attend.
Et il introduisit M. Descharmes et la mère Langlois dans le cabinet du haut fonctionnaire, qui travaillait avec son secrétaire et deux directeurs de l'administration municipale, lesquels connaissaient depuis longtemps M. Descharmes.
Ces messieurs s'étaient levés en même temps que le préfet, qui s'avança au-devant de l'ingénieur en lui tendant la main.
— Je remercie monsieur le préfet d'avoir bien voulu nous recevoir, dit M. Descharmes; du reste, l'afFaire qui nous amène a une très-sérieuse importance.
En entendant ces paroles, le secrétaire et les deux fonctionnaires se disposèrent à se retirer.
— Ce que nous avons à vous dire, monsieur le préfet, ces messieurs peuvent l'entendre, reprit vivement M. Descharmes ; et si vous le permettez...
— Restez, messieurs, dit le préfet.
Alors M. Descti&rmes posa sur la table, devant le préfet, son paquet, près duquel la mère Langlois plaça sou cabas.
Une vive surprise se peignit sur le visage des témoins de cette scène.
— Dans ce panier, dit M. Descharmes d'une voix grave, il y a cinquante mille francs en or; ce paquet contient des valeurs mobilières, qui représentent-, au cours d'hier, à la Bourse de Paris, la somme de trois millions deux cent quatre-vingt-dix mille francs.
Il y eut une quadruple exclamation.
Et les yeux des auditeurs interrogèrent curieusement M. Deseharmes.
Il reprit :
— Cette somme énorme a été remise à cette brave et honnête femme, madame Pauline Langlois, pour en faire l'usage qu'il lui plairait, par une personne que je vous demande la permission de ne pas vous faire connaître. Mais ce que je ne veux point vous cacher, c'est que cette fortune sort d'une source lénébreuse où l'on trouverait le crime...
Les auditeurs stupéfaits étaient comme suspendus aux lèvres de M. Deseharmes.
— L'homme qui a possédé cette fortune, continua-t-il, n'existe plus aujourd'hui; c'est devant Dieu, le juge suprême, qu'il a rendu compte do sa vie passée... Pour des raisons de premier ordre, nous tenons à ce que son nom soit oublié et reste enseveli dans l'ombre. Ses millions doivent servir à une réparation tardive des actes odieux et souvent criminels qui ont souillé son existence.
« Ces millions, messieurs, madame Langlois pouvait se les approprier, sans crainte qu'on vînt jamais les lui réclamer. Elle est venue me demander hier, en m'avouant qu'ils la gênaient beaucoup, de lui indiquer le moyen de s'en débarrasser. Aujourd'hui, monsieur le pri'-fet, elle vous les apporte, avec l'espoir que vous voudrez bien être sou mandataire eu cette circouslauce. »
L'ENFANÏ DU FAUBOURG
Le préfet s'inclina en signe d'assentiment et adressa à la mère Langlois des félicitations qui la rendirent toute confuse.
— Il me reste à savoir, madame, qaelles sont vos intentions, dit-il avec un sourire plein de bienveillance; veuillez nous faire savoir comment vous désirez que celte grosse somme soit employée.
Là mère Langlois, rouge comme une pivoine, regarda M. Descliarmes comme pour le consulter.
— Ma chère Pauline, lui dil-il, c'est à vous de parler maintenant; faites connaître à M. le préfet quelles sont vos intentions.
La mère Langloîs tira son mouchoir de sa poche, toussa légèrement pour avoir la voi.x plus claire, — une coquetterie, — et se décida à parler.
— Voici ce que je voudrais, dit-elle ; je voudrais qu'il y eût un million pour l'hospice des Enfants- Assistés.
— Attendez, madame, dit le préfet en prenant une plume. Et il écrivit sur une feuille de papier :
« Aux Enfants-Assistés, un million. »
Puis il fit signe à la mère Langlois de continuer.
— Je voudrais qu'on donnât, pour les autres hospices, cinq cent mille francs. « Aux hôpitaux de Paris, cinq cent mille francs. »
— A l'Assistance publique, pour être partagés entre toutes les sociétés de secours mutuels de la ville, un million cinq cent mille francs.
— Il reste encore trois cent quarante mille francs dont vous ne déterminez pas l'emploi, fit observer le préfet.
— C'est vrai. Eh bien! je voudrais que cette somme fût versée au Trésor à titre de remboursement.
Le préfet écrivit encore :
« Au Trésor, remboursement, trois cent quarante mille francs. »
— Madame, dit-il en se levant, ce soir votre mandataire aura exécuté vos volontés.
Après avoir salué, M. Descharmes et la mère Langlois se dirigèrent vers la porte. Mais celle-ci se retourna vivement.
— Ah! je sentais bien que j'oubliais quelque chose, lit-elle; mon cabas! Elle le vida sur la table et le passa à son bras.
Tout le monde se mit à rire. Mais ce n'était point se moquer de la mère Langlois, au contraire; c'était un témoignage de bienveillante sympathie et d'admiration.
En sortant de la préfecture, elle dit à M. Descliarmes :
— Je n'ai pas pu fermer l'œil la nuit dernière; j'étais bien fatiguée, pourtant. Ah! comme je vais bien dormir maintenant!... Vous me croirez si vous voulez, monsieur Henri, mais je me sens déchargée d'un poids énorme.
— Dame! fit M. Descharmes en souriant, vous portiez tout à l'heure ciii- (juantc mille francs en or; c'est lourd... plus do trente livres!...
— Oh! ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, vous le savez bien. M. Descharmos lui prit la main.
— Enfin, Pauline, vous êtes salisl'aite?
— Heureuse, monsieur Henri, heureuse comme il n'est pas possible de le dire!
— Mainlenanl, ma chère Pauline, vous allez rejoindre votre fille, qui doit vous attendre impatiemment. Moi, je vais me rendre chez le ministre de la justice pour lui parler en faveur de voire protégé Pierre Gargasse.