‹ L'enfant du faubourgChapitre 55 sur 96 · PAK · texte numérisé non relu

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EMILE RIGHEBOURG

F. T^OY, édltoui-, 185. i^uo Salnt-Antolixo, A'AltlS

LiIV. 1« ReproductiOD îutordite.

Il y a quelque trente ans, il fallait plusieurs jours à pied et un temps relativement considérable avec les diligences pour franchir les extrêmes limites de cette zone que nous appelons !a grande banlieue de Paris. Aujourd'hui, grâce aux lignes ferrées qui s'élancent de la grande ville et sillonnent la France tout entière, allant au nord, au sud, à l'est et à l'ouest, Lille, Amiens, Sens, Dijon, Reims, Châlons, Rouen, Le Havre ne sont plus qu'à quelques heures de Paris.

Toutes les distances sont rapprochées. On ne marche plus, on vole.

Voilà le progrès. Rien ne l'entrave, rien ne l'arrête.

Que de choses admirables l'homme a déjà acquises par la science! Il laisse aux éléments leur force, leur puissance; mais il les domine, leur dicte des lois et, soumis à son action, dociles à sa volonté, les éléments deviennent ses coopéraleurs et ses principaux agents pour le développement merveilleux de son commerce et de son industrie.

La vapeur nous venge des inondations; l'air comprimé nous fait oublier les désastres causés par la tempête; la télégi-aphio électrique raille la foudre du ciel; la locomotive jette un défi aux canons, à tous les engins homicides.

Oui, le progrès marche, le progrès industriel, qui est aussi le progrès moral; il ne s'arrêtera pas, en dépit de ces trembleurs qui crient pailout, affolés : « Où allons-nous? » et qui, comme Josué, voudraient ordonner à la terre de cesser de tourner.

Le progrès a dit : « Je donnerai au monde, aux peuples travailleurs, aux peuples frères la paix, la prospérité, la richesse. » Et il marche, et, confiante, l'humanité attend !

Dans le déparlement de Seine-et-Marne, sur la ligne du chemin de fer de Paris à Strasbourg-, — je ne veux pas me souvenir que Strasboug n'est plus une ville française, — se trouve la jolie petite ville de La Ferté-sous-Jouarre.

On aurait pu l'appeler aussi bien La Ferté-sur-Marne, car elle est gracieusement et même coquettement assise sur les deux rives de celte rivière aux eaux vertes si chère aux Parisiens et aux jolies Parisiennes, qui aiment à courir, les jours de fêle, du côté de Nogent, de Joinville, d'Alfort, de Saint-Maur et de Charenton.

Au lecteur qui l'ignore, — et cela à titre de renseignement seulement — je puis dire encore que la Ferté-sous-Jouarre possède d'importantes carrières de pierres meulières. De nombreux ouvriers carriers et tailleurs de meules ont là du travail pendant toute l'année. Aussi La Ferlé est-elle une ville heureuse, riche* Oh les bras de l'ouvrier ne restent pas au repos, la prospérité règne toujours.

C'est par milliers qu'il faut compter les meules gérantes et courantes que La Ferlé expédie chaque année, dans toute la France, pour les moulins hydrauliques, à vapeur et autres.

Autrefois, pour aller à pied de Paris à La Ferté-sous-Jouarre en une journée, il fallait être un marcheur extraordinaire; maintenant, emporté par la vapeur de l'eau qui bout dans le ventre de la locomotive, on franchit la distance en moins de deux heures.

Mais il y a encore quelque chose de plus rapide que le train express, que l'électricité courant sur le fil de fer du télégraphe : c'est la pensée. Instantanément, elle franchit des distances incalculables, traverse les mers, plonge dans l'infini.

Si le lecteur veut bien me suivre par la pensée, je ne l'emmènerai pas au-delà de l'Océan; nous nous arrêterons en route, à La Ferté-sous-Jouarre.

Nous traversons la ville en passant sur le pont jeté sur la Marne. Nous laissons à gauche le château et son parc, et nous nous engageons sur la route de Montmirail, une route magnifique. Deux rangées de platanes et de sycomores la bordent et l'ombragent. De chaque côté encore, des bosquets, des taillis, coupés à droite par des vignes et des champs admirablement cultivés, à gauche par des prairies. Et dans toute cette verdure pleine de fraîcheur, qui réjouit la vue, les oiseaux chantent pour charmer l'oreille.

''lette roule côtoie presque constamment une jolie petite rivière sinueuse, bordée d'aulnes, de vieux saules et d'osiers, qu'on appelle le Morin et qui se jette dans la Marne. Elle passe aussi sur la Dhuys, celte auUe rivière que le travail

de l'homme a couverte d'une voûle, et dont les eaux fraîches et limpides arrivent à Paris et se répandent par des milliers de fontaines dans Charonne, Belleville, Montmartre, les BatignoUes.

Nous marchons depuis un quart d'heure après avoir quitté LaFerté. N'allons pas plus loin.

A notre droite se dresse un coteau assez élevé, presque une montagne. La pente est rapide. De distance en distance, sortant brusquement d'un fouillis de verdure, l'œil découvre, sur la crête, un toit rouge, la blanche façade d'une maison qui regarde la vallée du Morin. Il y a là un village, c'est Jouarre. Jouarre, sur le plateau de la montagne, domine La Ferté. La Ferté est bien sous Jouarre. Une route pour les voitures, et, pour les piétons plusieurs sentiers qui serpentent au flanc du coteau, conduisent au village de Jouarre.

A l'extrémité de Jouarre, du côté de Saint-Cyr, on voit, au milieu des champs, une petite maison assez solidement bâtie avec de la pierre meulière et de la brique. Une haie d'aubépine défend l'entrée de son jardinet où végètent quelques vieux arbres à fruits. L'habitation se compose de deux chambres carrées au rez-de-chaussée; au-dessus les combles pouvant servir de grenier.

Telle on voit aujourd'hui la maison, telle elle était il y a environ trente ans, à la fin de l'année 1847, époque oti commence notre récit. Il est vrai que des réparations récentes l'ont rajeunie et lui donnent un air tout joyeux.

Nous sommes en novembre. Toutes les feuilles sont tombées des arbres. Plus de fleurs, plus de chants d'oiseaux, plus de bourdonnements d'insectes; les sentiers se sont transformés en ravines. Le vent souffle avec violence et il semble que la nature en deuil pousse des gémissements. C'est l'approche de l'hiver.

La nuit est venue, froide, sombre, profonde.

Un brouillard épais enveloppe la maisonnette isolée. On dirait unlinceuil.

Cependant, perçant ce rideau de brume, l'œil d'un passant aurait pu voir une fenêtre éclairée par la lumière blafarde d'une lampe et la flamme du foyer.

Devant le feu clair, qui pétillait dans la cheminée, une jeune femme était assise. Dans son giron, doucement couchés sur ses bras, elle tenait deux jeunes enfants blonds et roses, deux adorables bébés, aux lèvres merveilles, potelés, robustes, jouffus comme des chérubins ou des amours.

Seule, ne craignant pas d'être surprise par une visite importune, la jeune femme avait ouvert son vêtement et mis sa gorge à nu. Et les deux amours, l'un à droite, l'autn- à gauche, avaient pris ses seins.

Spectacle ravissant et touchant à la fois! Quel délicieux tableau pour un peintre!... Mère de l'un, nourrice de l'autre, la jeune femme allaitait ses deux enfants. Elle faisait son devoir.

6 LES DEUX tiERCEAUX

En présence de la grandeur de la maternité, le railleur et le sceptique s'inclinent !

Au cœur de tous les hommes, Diei a mis le respect pour la mère !

Pendant que les deux enfants, les yeux à demi-fermés, leurs petites mains unies, faisant frétiller leurs jambes nues, prenaient avidement leur nourriture, en laissant échapper par instants de petits cris de plaisir, la jeune femme songeait.

A quoi?

Nous allons le dire.

Elle pensait au passé, «Ile pensait à l'avenir; à sa vie brisée, à son bonheur détruit; à la chose inconnue qui, placée devant son berceau, attendait son enfant.

Elle avait à peine vingt-cinq ans et elle était belle. Mais, déjà, fiappée par le malheur, désolée, meurtrie, elle n'espérait plus avoir des jours de joie.

Son regard était triste, mais plein de douceur ; son visage portait l'empreinte d'une douleur profonde; dans le pli de ses lèvres, il y avait quelque chose d'amer.

Oui, cette jeune femme avait déjà souffert, beaucoup souffert. Mais sa douleur était contenue, et, forte conti-e l'adversité, elle paraissait résignée. Elle avait un enfant, un fils!... Faisant abnégation de tout, elle s'oubliait complètement pour ne penser qu'à l'avenir de ce cher petit être.

Pâle, la tête inclinée, elle regardait tour à tour les deux enfants. Pour l'un, son regard était plein de sollicitude; mais quand il s'arrêtait sur l'autre, quelle tendresse! Comme l'amour maternel rayonnait!

Elle rêvait toujours 1

Tout à coup, de grosses larmes s'échappèrent de ses yeux, inondèrent son visage, et elle éclata en sanglots.

Les enfants ne tétaient plus ; leurs lèvres étaient closes, leurs yeux tout-à-fait fermés, ils venaient de s'enJormir,

La jeune mère prit successivement les quatre petits pieds dans sa main.

— Ils sont chauds comme des cailles, murmura-t-elle.

Puis, regardant encore les deux jolies têtes blondes avec une tendresse

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— Comme ils sont beaux I fit-elle. Ils n'ont jias encore la pensée, ils sont heureux et ne demandent qu'à vivre. Quelle sera. leur destinée ? Ah ! puissentils ne jamais connaître le malheur!

Elle appuya les deux têtes sur son épaule gauche et elle se leva, les tenant d'un seul bras, serrés contre son cœur. Elle prit la lampe et passa dans la seconde pièce, qui avait pour tout mobilier un lit, deux berceaux, une vieille armoire en noyer et deux chaises.

Elle posa doucement les deux enfants sur son lit, et, vivement, elle prépara les deux berceaux.

Cela fait, elle prit des langes de toile bien blancs, chauffés légèrement derrière la plaque de fonte de la cheminée, et l'un après l'autre, elle emmaillota les enfants. Elle les coucha ensuite chacun dans son berceau.

Les deux bébés, à peine secoués d'ailleurs, ne s'étaient pas réveillés.

Elle les contempla un instant comme en extase ; puis, après leur avoir mis un baiser sur le front, elle sortit de la chambre lentement, sans bruit, posant avec précaution ses pieds sur le parquet. Elle tira la porte derrière elle, mais elle la laissa entr'ouverte, afin d'entendre un cri, un soupir, ou seulement un mouvement que pourrait faire l'un des enfants.

Elle plaça la lampe sur une petite table, reprit sa place près du feu, déroula quelques pièces de linge et se mit à l'ouvrage : des reprises à faire aux petites chemises, aux brassières et aux langes des enfants.

Comme nous l'avons dit, la nuit était venue, noire et sombre. Le vent, une sorte de vent de tempête, hurlait autour de la maison en se cognant avec rage aux angles des murs, if faisait trembler et sonner les vitres des fenêtres ; puis, furieux de se voir un instant arrêté dans sa marche rapide, il bondissait pardessus l'obstacle et allait faire entendre plus loin, dans la campagne tourmentée, ses sifflements sinistres.

Pendant ce temps, les doigts agiles de la jeune mère poussaient et tiraient l'aiguille.

Elle se nommait Louise, elle était née à Jouarre, et la maison où elle demeurait était la sienne.

Elle n'avait que quatre ans lorsqu'elle eut le malheur de perdre son père, Claude Verdier, un brave et honnête ouvrier, un des bons parmi les tailleurs de meules, dont on se souvient encore à La Ferté.

Claude Verdier n'avait pas encore eu le temps de faire de grosses économies, ce qui doit être le but de tout honnête ouvrier qui aime sa femme et qui pense à l'avenir, au bonheur de ses enfants. Hélas! pour sa femme, pour sa fille, Claude ■Verdier était mort trop tôt.

La veuve pleura son mari, qui était bon et affectueux pour elle, et qu'elle aimait tendrement.

Mais elle se dit qu'elle avait un enfant à élever et qu'elle ne devait pas être au-dessous de sa tâche. Alors elle reprit courage. Elle travailla pour ceux-ci, pour ceux-là, à la maison, aux champs, partout où il y avait une journée à gagner, et, le mieux qu'elle put, elle parvint à élever sa fille.

Quand elle mourut, elle avait su conserver à Louise sa petite maison et son modeste mobilier, sans laisser un sou de dettes.

Louise était tout-à-fait orpheline. Elle n'avait pas encore dix-sept ans. Qu'allait-elle devenir? On s'intéressa à elle. Une dame de La Ferté, qui avait des relations d'amitié à Paris, lui trouva une place de domestique dans une maison sûre, chez un médecin.

Louise Verdier fit un paquet de son linge et de ses effets d'habillement, ferma la porte de sa petite maison, dont elle confia la clef à une voisine qui avait été l'amie de sa mère, et se mit en route pour Paris, où elle était attendue.

Le docteur Gervais, aujourd'hui un de nos plus grands médecins, jouissait déjà à cette époque d'une certaine réputation comme praticien. Il avait commencé à exercer la médecine fort modestement avec une toute petite clientèle. Mais, travailleur infatigable, médecin par vocation et plein de dévouement pour ses malades, il ne tarda pas à se faire remarquer. Son savoir et quelques cures heureuses appelèrent bientôt l'attention sur lui et le mirent en lumière. Sa clientèle devint considérable, et, à peine âgé de trente ans, on pouvait déjà dire de lui : « Il marche à grands pas vers la célébrité et la fortune. »

Le docteur Gervais était marié et avait deux enfants. Ceux-ci furent confiés aux soins de Louise Verdier, qui les prit tout de suite en affection et veilla sur eux avec la plus vive sollicitude.

Le docteur et sa femme n'eurent qu'à se louer de leur jeune servante, et ils le lui témoignèrent en la considérant comme un membre de la famille.

Dans cette maison, Louise eut constamment de bons exemples sous les yeux, et les excellents conseils, dont elle sut profiter d'ailleurs, ne lui manquèrent point.

Quand les enfants du docteur furent assez grands pour être mis en pension, madame Gervais, qui s'était sincèrement attachée à Louise, l'éleva au rang de femme de chambre.

Un jour, la jeune fille fut demandée en mariage par un jeune homme, plus âgé qu'elle de quelques années, qu'elle avait rencontré plusieurs fois chez des personnes de Jouarre établies à Paris.

Ce jeune homme était assez bien de figure; de plus il avait un excellent état,

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Ployé en deux, les mains appuyées sur ses genoux, il regardait sa feiiinie. (Page 18.)

celui de tourneur en bronze. Il venait, disait-il, de faire un petit héritage de quelques milliers de francs. Il ajoutait :

— Avec cela et les hait fraiic.-s que je peux facilement gagner par jour, il m'est permis de rendre une femme heureuse.

Louise Verdicr se laissa séduire par les belles paroles de l'amoureux et éblouir par le mirage d'une félicité parfaite. Mal conseillée, d'un côté par ses

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L<IV. ^ F. RojTi lîdîtcur. — Tloproduirlion inicrdilo*

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amîs de Jouarre, et de l'autre par son cœur, qui n'était pas resté insensible aux sollicitations de l'amour, elle consentit à se marier.

Malheureusement, comme cela arrive trop souvent à Paris, oià chacun peut cacher sa vie, même à ses voisins, Louise ne put rien savoir de l'existence du tourneur. Du reste elle négligea de faire prendre des informations, ce qui est toujours prudent en pareille circonstance. Elle avait confiance en lui, elle crut tout ce qu'il lui dit; elle l'aimait !... Ce n'est pas sans intention que les anciens représentaient l'Amour avec un bandeau sur les yeux. Et puis, en le voyant affectueux, empressé près d'elle, plein d'attentions charmantes, pouvait-elle supposer qu'il la trompât?

Un peu contre le gré du docteur et de madame Gervais, qui avaient le pressentiment de l'avenir, Louise Verdier se maria. Elle devint madame Ricard. Elle avait vingt-trois ans.

Pendant les premiers mois, tout alla assez bien dans le jeune ménage.

Ricard avait loué et gentiment meublé un petit appartement rue Saint-Laurent, àRelleville; mais ce qu'il avait laissé ignorer à sa jeune femm^î, c'est que le mobilier n'était pas à lui. Il ne l'avait pas même acheté à crédit; il a\ ait trouvé plus simple et plus commode de se le faire prêter.

Ricard ti'availlait, si l'on peut appeler travailler prendre trois jours de repos sur six. Cela ne l'empêchait pas, le samedi, d'écorner fortement sa moitié de semaine. Il apportait au logis juste l'argent qu'il fallait pour ne pas mourir de faim.

Heureusement, il restait à Louise une partie de ses épargnes; elle y toucha, et, petit à petit, elles disparurent.

La bonne harmonie entre les deux époux dura jusque-là. La lune de miel était à son dernier quartier après quatre mois de mariage.

Ricard montra alors ce qu'il était réellement : un paresseux, un coureur, un ivrogne, enfin un homme sans cœur.

Marié à une femme jeune, jolie, intelligente et bonne, il la dédaigna, la délaissa pour reprendre sa déplorable vie de garçon. Il se remit h fréquenter les bals de barrières, et il passait des jours et des nuits à boire et à jouer dans des bouges infects en compagnie d'autres mauvais sujets et de filles impudiques. Il dépensait ainsi le peu qu'il gagnait, laissant sa femme dans un dénùment complet.

' Louise savait coudre, elle ti-availla. Mais on sait ce que produit généralement le travail d'une femme. Et encore, quand il lui sentait un peu d'argent, son indigne mari le lui volait.

Du reste, Ricard n'avait jamais été scrupuleux sur les moyens de se procurer de l'argent.

Louise aimait toujours son mari. Cependant, à la fin, après avoir usé d'une longue patience, elle se plaignit et lui fit des reproches. C'était son droit. Il ne l'entendit pas ainsi. Aux observations, aux prières, aux larmes de la jeune femme, Ricard répondit par de la brutalité. Il la frappa. Puis, presque chaque jour, le mari rentrant ivre au logis, il y eut de nouvelles scènes de violence.

La pauvre Louise pleura toutes ses larmes.

La vie en commun était devenue impossible.

Un soir, après avoir été battue et traînée par les cheveux, craignant pour elle et pour l'enfant qu'elle portait dans son sein, la jeune femme s'enfuit du domicile

conjugal.

Louise, bien décidée h ne plus retourner avec son mari, et voulant se soustraire à ses recherches, s'était réfugiée et se cachait dans une chambre d'hùlel de la rue Pagevin.

Elle avait écrit à madame Gervais qui s'était empressée de venir la voir.

La malheureuse était très-découragée et aussi fort inquiète, car elle ne voyait pas sans elfi'oi le jour oii elle deviendrait mère.

— Seule, malade et sans ressources, que vais-je devenir? se demandait-elle avec épouvante. Et lui, le pauvre petit être que je vais mettre au monde, que deviendra-t-il? Comment ferai-je pour l'élever?

La femme du docteur lui parla avec bonté, parvint à la rassurer et à lui rendre un peu de courage.

— Vous ne manquerez de rien, lui dit-elle, et je viendrai vous voir souvent. Ainsi ne vous elfrayez pas, n'ayez pas peur de l'avenir.

En la quittant, madame Gervais lui laissa une première somme d'argent.

Son malheur était grand, mais elle n'était pas abandonnée de tous.

Madame Gervais tint la promesse qu'elle lui avait faite; elle lui fit de fréquentes visites et elle ne manqua de rien.

Louise donna le jour à un petit garçon, qui fut inscrit sur les registres de l'étal-civil sous les noms et prénoms de Ricard, Louis-Ernest.

Elle ne voulait plus penser à son mari, qui l'avait odieusement outragée de toutes les manières ; idle reporta sur son enfant toute sa tendresse, tout sou amu ur.

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Un jour, un mois environ après la naissance de son enfant, le docteur Gervais vint la trouver.

— Ma chère Louise, lui dit-il, la position dans laquelle vous êtes me préoccupe beaucoup. D'après ce que m'a raconté ma femme, vous ne pouvez compter en aucune façon sur votre mari, et je vous connais assez pour être sûr que vous supporteriez toutes les misères avant de songer à retourner près de lui. Après vous avoir trompée, il vous a maltraitée et froissée dans vos sentiments les plus nobles ; il y a des femmes, et vous êtes de celles-là, Louise, qui ne pardonnent, jamais cela. On peut aujourd'hui vous considérer comme une veuve et votre enfant comme un orphelin. Tout cela est triste. Avez-vous déjà refléchi sérieusement à votre cruelle situation ?

Elle répondit d'un ton douloureux :

— Oui, monsieur, et je ne sais pas, vraiment, ce que je dois faire. Je ne veux rien, je ne peux rien demander à mon mari... D'ailleurs, pourrait-il venir à mon aide, que je n'accepterais rien de lui. Ce qu'il me faut pour mon enfant doit venir du travail et non d'une source inconnue. Cependant je veux l'élever et je veux vivre pour lui. Grâce à vous, monsieur, grâce aux bontés que madame Gervais a eues pour moi, j'ai pu passer des jours moins sombres ; mais, je le sens, je ne dois pas abuser de l'intérêt qu'on me témoigne, je ne puis vous être à charge plus longtemps.

— Ma chère Louise, répliqua le docteur avec émotion, ce que ma femme a fait pour vous est peu de chose; elle vous devait cela, et elle vous doit plus encore en reconnaissance des services que vous nous avez rendus. Nous avons pour vous une amitié sincère, Louise, et quoi qu'il arrive, nous ne vous abandonnerons jamais. Toutefois, vous avez raison : vous ne pouvez pas rester dans cette situation, il faut que vous preniez un parti.

— Lequel ?

— Je suis ici pour en causer avec vous. Louise, voulez-vous que je vous donne un conseil ?

— Dites, monsieur, dites ; donnez-moi des ordres, je vous obéirai comme j'obéirais à mon père.

— Vous n'avez pas vendu votre petite maison de Jouarie ?

— Dans le courant de l'année dernière, mon mari le voulait ; mais alors elle était louée; j'ai refusé. Et j'ai cette consolation aujourd'hui d'avoir conservé le modeste héritage de ma pauvre mère.

— Maintenant, votre maison est-elle -libre ?

— Oui. Les personnes qui y demeuraient ont quitté Jouarre il y a un mois.

— Eh bien ! Louise, voici le conseil que je vous donne : il faut retourner à Jouarre, dans votre maison.

— Elle baissa tristement la tête.

— C'est là seulement, continua le docteur, que vous retrouverez le calme, la tranquilité, l'apaisement.

— Là-bas, comme ici, murmura-t-elle, il faut vivre : comment ferai-je?Je ne vois pas...

— Attendez, interrompit le docteur, je ne vous ai pas tout dit encore. Elle l'interrogea avidement du regard.

— Ma chère Louise, reprit M. Gervais, j'ai une proposition à vous faire. Écoutez-moi : je suis chargé de trouver une nourrice pour un enfant, un petit garçon, qui n'a encore que quelques jours d'existence ; j'ai pensé à vous, et si vous le voulez, vous serez la nourrice de cet enfant. Au lieu d'un, vous en aurez deux, avec cet avantage, Louise, que l'argent que vous recevrez pour les mois de nourrice de l'un vous aidera à élever l'autre. Dites-moi si cela vous est agréable, si vous acceptez.

— Oh! oui, monsieur, j'accepte, j'accepte... Et je vous promets de soigner et d'aimer cet enfant comme le mien.

— Je suis sans inquiétude sous ce rapport; aussi, chargé d'une mission fort délicate et toute de confiance, n'ai-je pas hésité à venir à vous. Donc, c'est entendu, vous serez la nourrice de cet enfant.

— Où et quand dois-je aller le chercher?

— Vous n'avez pas à vous déranger. Demain matin je vous l'apporterai moimême. D'ici là, faites vos préparatifs de départ. Si rien ne vous retient à Paris, dès demain vous pourrez partir pour Jouarre.

— Rien ne me retient ici, monsieur Gervais, j^ partirai demain. Venai-je les parents de l'enfant ?

— Non. Vous ne devez pas les connaître, quant à présent. Le petit garçon se nomme Léon : c'est le seul nom qu'il doive porter pendant un certain temps. Je n'ai pas à vous cacher que le berceau de cet enfant est enveloppé d'un mystère et que, pour des raisons de famille qu'il ne m'est pas permis do vous faire connaître, il doit être monicntanéuxent éloigné de sa mère. Pendant combien de temps vous le laissera-t-on? Je l'ignore. Mais qu'on vous le reprenne un peu plus tôt, un peu plus tard, vous serez récompensée des soins que vous lui aurez donnés. Malgré le voile sous lequel on le cache, de grandes espérances reposent déjà sur la tète de cet enfant. Un avenir brillant lui est destiné.

Le docteur se relira.

Profitant du sommeil de son enfant, Louise fit immédiatement ses préparatifs de départ.

Le lendemain, vers neuf heures, le docteur Gervais revint, comme il l'avait annoncé, apportant l'enfant.

La jeune femme le prit dans ses bras.

— Oh ! comme il est beau ! s"écria-t-elle avec attendrissement. Puis, le couchant à côté de son fils :

— Monsieur Gervais, reprit-elle, regardez-les, les deux petits anges; on dirait qu'ils sont frères, tellement ils se ressemblent. N'est-ce pas qu'ils sont bien beaux tous les deux ?

— Ravissants, répondit le docteur en souriant.

— Comme mon cœur bat! reprit-elle ; je suis tout émue ; vous pouvez me croire, monsieur Gervais, je l'aime déjà, ce cher petit, presque autant que le mieu.

Elle se pencha sur le berceau et couvrit de baisers le front et les joues des deux enfants.

A ce moment, la langue du petit Léon, frappant le palais, fit entendre un bruit très-significatif.

— Oh ! le mignon chéri, dit-elle, il me demande à boire. Monsieur Gervais, me permettez-vous ?

— Certainement, Louise, certainement.

Elle donna aussitôt satisfactiou à l'enfant. Le docteur avait posé sur la table un paquet assez volumineux.

— Vous trouverez là, dit-il à la jeune femme, une layette complète ; pendant plus d'un an vous n'aurez rien à acheter pour l'enfant. Étes-vous toujours décidée à partir aujourd'hui?

— Ce soir, les enfants et moi nous serons à Jouarre, répondît-elle.

— Je vais, alors, tous faire mes adieux.

— Vous remercierez bien pour moi madame Gervais ; dites-lui que je me souviendrai toujours de ses bienfaits.

— Elle ne vous oubliera pas non plus, Louise. Dans n'importe quelle circonstance, si vous avez besoin d'elle, de moi, vous nous trouverez. D'ailleurs, je vous demande de m'écrire quelquefois, pour nous donner de vos nouvelles et de celles des enfants.

— Je le ferai, je vous le promets.

Le docteur tira de son portefeuille dix billets de cents francs qu'il mit dans la main de Louise.

— Voilà pour la première année, lui dit-il.

— Oh! c'est beaucoup, c'est trop ! fit-elle.

— C'est la somme qu'on m'a remise pour la nourrice, dit le docteur. On paie largement parce que l'on désire que les soins ne manquent pas à l'enfant.

Il resta encore un instant avec la jeune femme ; puis, après lui avoir souhaité de retrouver à Jouarre la Iranquilité et un peu de bonheur, il partit en lui disant :

— Au revoir !

Quelques heures plus tard, Louise quitta Paris sans regret. Le soir elle arrivait à Jouarre et reprenait possession de sa petite maison.

Ce jour de novembre où nous avons introduit le lecteur dans la maison de Louise Verdier, il y avait onze mois qu'elle était revenue à Jouarre.

Les souhaits que le bon docteur Gervais avait fait pour elle ne s'étaient pas complètement réalisés. Louise avait trouvé dans sa sohtude une tranquillité relative, mais non l'oubli. Elle n'avait pu chasser de son cœur le souvenir de son mari, du père de son enfant.

On dit que le cœur de la femme est plein de mystères insondables; c'est vrai. Louise n'osait pas se l'avouer à elle-même ; mais qui sait? malgré ce que son mari lui avait fait endurer, malgré son abominable conduite, malgré tout, peutêtre l'aimait-elle toujours.

Elle n'avait plus ectendu parler de lui, et, sans bien s'en expliquer la cause, elle s'inquiétait. Où était-il? A Paris, sans doute. Que faisait-il? Elle l'ignorait; mais, liélas ! elle ne le devinait que trop. Elle ne se faisait jamais cette dernière question sans qu'un frison courût dans tous ses membres.

— Après tout, se disait-elle alors voulant échapper à l'obsession de ses sombres pensées, que m'importe, puisque nous ne devons jamais nous revoir, puisque tout est fini entre nous!

Pour réconforter son ûme et son cœur, elle prenait son enfant, le serrait conli-e son sein palpitant et le dévorait de baisers.

— Il est ma seule joie, mon dernier espoir, disait-elle ; tout, tout pour lui!

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Dix heures venaient de sonner. Après avoir couché les deux enfants, la jeune femme s'était mise à travailler. Le foyer ne jetait plus de flammes, mais il était encore plein d'un brasier ardent.

Au dehors, la fureur du vent semblait redoubler de violence. Son souffle terrible tordait les arbres du jardin, dont on entendait craquer les branches. La maison tremblait jusque dans ses fondations.

— Quelle horrible nuit! murmura la jeune femme. Heureusement les enfants ne se réveillent pas.

Au bout d'un instant elle reprit :

— Il est déjà tard ; pourtant je voudrais achever ce travail avant de me coucher:

Et l'aiguille, docile aux doigts qui la tenaient, allait, allait toujours.

Tout à coup, Louise dressa la tète brusquement. Son regard se dirigea vers la porte, et l'oreille tendue, elle écouta.

— Je ne me suis pas trompée, murmura-t-elle; ce n'est pas le vent, j'ai bien entendu marcher; il y a là quelqu'un. Les gens de Jouarre sont couchés depuis longtemps. Mon Dieu! qui donc peut venir à une heure pareille? Si c'était un méchant homme, un malfaiteur ! Imprudente ! j'ai oublié de fermer la porte à clef.

Elle se leva. Elle était pâle, toute tremblante.

Elle marcha précipitamment vers la porte. Mais elle n'eut pas le temps d'aller jusque-là.

La porte s'ouvrit toute grande, et le vent s'engouffra dans la maison, poussant devant lui un homme qui chancelait sur ses jambes.

La jeune femme poussa un cri et, épouvantée, recula jusqu'au fond àe la chambre.

L'homme referma la porte. Puis il avança de quelques pas et s'arrêta, un sourire narquois sur les lèvres, ses yeux glauques fixés sur la jeune femme, qui restait maintenant immobile, comme pétrifiée.

Louise avait reconnu cet audacieux visiteur. C'était son mari!

Comment Ricard avait-il appris que sa femme était retournée à Jouarre? Nous ne saurions le dire. Peut-être, après l'avoir longtemps cherchée vainement dans Paris, l'avait -il instinctivement deviné.

Le malheureux était dans un état d'ivresse presque complet. Il avait bu, sans doute, pendant une partie de la journée, dans un cabaret de la Ferté, afin de se donner le courage et la hardiesse de se présenter devant sa femme.

Comme la plupart des misérables, Ricard, en plus de ses vices, avait la lâcheté.

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— Mon bon monsieur, répondit la paysanne, je peux très-bien voua dire où demeure Louise. (Page 29.'

Ses habits fripés étaient souillés de boue; sous sa casquette de velours noir, mise de travers, la visière sur le cou, ses cheveux mal pois;nés débordaient tout autour de la tùle et couvraient son front jusque sur les yeux. Il avait le visage enluminé, rouge comme du feu, et, aux coins de la bouche, sur les lèvres, de la salive en écume.

Il était repoussant à voir.

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