‹ L'enfant du faubourgChapitre 96 sur 96 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Six mois se sont écoulés.

Le drame de la rue de Lille, celui delà rue de la Goutte-d'Or sont tombés, comme tant d'autres choses, dans le gouffre du passé, qui reçoit tout, où tout s'éteint, se brise, s'efface.

Quelques personnes seulement eu gardent le souvenir. Celles-là n'oublieront jamais.

La famille de LuceroUe est en Lorraine. Le monde s'est étonné en apprenant que le comte avait quitté Paris. On chercha la cause de ce départ. On ne la trouva point. Les amis intimes de la famille la connaissent ; ils en gardent le secret.

Le comte leur a dit :

— Je pars pour trois ans; avec ma femme et mes enfants nous visiterons les piincipales villes de l'Europe. J'aurai du plaisir à revoir Madrid, Vienne, Saint- Pétersbourg, où je ne suis pas oublié et où j'espère retrouver quelques amis. A mon retour à Paris, le vicomte de Lucerolle reparaîtra dans le monde. On croira à une transformation, à une métamorphose; je ne veux pas qu'on sache la vérité.

Mademoiselle Léontine Blanchard est devenue vicomtesse de Lucerolle. C'est à Lucerolle qu'a eu lieu la cérémonie du mariage.

Un des témoins du vicomte était M. Corbon. Boyer et Thibaut assistèrent au mariage de leur ancien camarade d'atelier. Ceux que l'ouvrier Pierre Ricard aimait devaient rester les amis du vicomte de Lucerolle.

Le jour où Boyer et Thibaut quittèrent le château, après les fêtes du mariage, la belle vicomtesse leur fit présent à chacun d'un joH petit portefeuille en maroquin vert. Dans chaque portefeuille il y avait dix mille francs.

Une autre récompense attendait Boyer à Pai is. M. Corbon lui donna la place do contre-maître, qui avait été précédemment destinée à Pierre Ricard. Tous les ouvriers approuvèrent le choix du patron.

— Maintenant, dit Boyer à Thibaut, je suis sûr de pouvoir rendre une femme

-fi*^

heureuse. Je désire un Lonheur semblable au tien. Avoir, quand on rentre le soir, une bonne petite femme qui vous embrasse et trois adorables bébés qui vous grimpent dans les jambes, c'est ce qu'il y a de meilleur dans la vie. Dans trois mois je serai marié.

— Et dans un an?... fit Thibaut en riant.

— Ce sera le premier, et comme je veux faire comme toi...

— Bravo ! Il faut des soldats à la France !

La mère Chéron a suivi son fils adoplif ; elle est au château de Lucerolle. La brave femme s'habitue difficilement à sa nouvelle position. Il lui arrive souvent d'appeler le vicomte : mon Pierre, comme autrefois. C'est maintenant la mère Chéron qui tient compagnie à l'aveugle ; elle ne le quitte presque jamais. Elle lui offre son bras pour faire tous les jours une longue promenade dans le parc du château. Elle lui a déjà raconté vingt fois l'histoire de son fils adoptif : n'importe I M. Blanchard l'écoute toujours avec plaisir.

On est allé faire à Lours un pieux pèlerinage. Tous se sont agenouillés sur la tombe des morts et l'ont couverte de couronnes et de bouquets.

Louise Verdier s'est retirée à Jouarre. Abandonnée depuis vingt-quatre ans, sa maisonnette était devenue inhabitable. Elle y a mis les maçons et l'a fait restaui-er. Avec ses murs blanchis à la chaux, ses persiennes vertes et son toit de tuiles rouges, elle a aujourd'hui l'apparence d'une maison neuve.

Les vieux arbres du jardin semblent eux-mêmes rajeunis. On dirait que leurs branches tressaillent de joie quand celle qu'ils ont vue enfant les regarde en passant près d'eux.

M. de Lucerolle n'a pas accepté le remboursement qu'elle voulait lui faire. Les titres qui représentent sa petite fortune sont restés en dépôt à la Banque de France. Elle a plus qu'il ne lui faut pour vivre dans sa retraite. Mais il y a partout des pauvres à secourir, des misères à soulager.

Louise Verdier cherche l'oubli des douleurs et des chagrins de sa vie dans la charité.

Mais chaque fois qu'elle rencontre sur son chemin une mère tenant par la main deux enfants, elle .se souvient. Alors ses yeux s'obscurcissent, elle détourne la tète et s'éloigne en pleurant.

Page 1