LE PARDON
Le comte de Lucerolle était rentré chez lui, accompagné du docteur Gervais. Celui-ci n'avait point voulu quitter le comte dans l'état de surexcitation où il se trouvait en sortant de la maison de la rue de la Goutte-d'Or.
Avec de bonnes paroles, en employant toutes les ressources d'une éloquence qu'un grand cœur peut trouver dans une circonstance semblable, le docteur était parvenu, non sans peine, à calmer un peu l'agitation de M. de Lucerolle.
Ils se trouvaient en présence d'un fait inoui : sous le nom de Charles Cholct, un jeune homme venait d'être assassiné ; et ce jeune homme, qui depuis vingtquatre ans portait le nom de Lucerolle, était le fils de Louise Verdier. Qu'était donc devenu le fils du comte et de la comtesse?
M. de Lucerolle, se souvenant que sa femme lui avait dit la veiUe que l'enfant de Louise était mort quelques mois après sa naissance, répondait à cette question par ces mots :
— Ce n'est pas son enfant, mais le nôtre qui est mort, et par suite d'un calcul odieux et infâme, eUe lui a substitué son fils.
Évidemment, la substitution avait existé ; mais le docteur Gervais se refusait à admettre qu'elle eût été préméditée et accomplie par Louise dans le but de donner à son fils une fortune et un grand nom.
— Non, disait-il, non, Louise n'a pas commis ce crime. D'un autre côté, il ne croyait pas que le fils du comte fût mort.
— Dans ce cas. Louise m'aurait averti. Du reste, ajouta-t-il, même en admettant la mort de votre fils, monsieur le comte. Louise ne pouvait songer à en tirer profil pour le sien, puisqu'elle ignorait absolument le secret de sa naissance. Certes, la conduite de Louise est inexplicable, et nous avons le droit l'un et l'autre, de lui demander des explications qu'elle a, d'ailleurs, promis de vous donner.
Nous avons épuisé à peu près toutes les hypothèses ; attendons que Louise Verdier vienne nous dévoiler ce mystère.
— Viendra-t-elle, la malheureuse?
— Je n'en doute pas. Dans tous les cas, nous saurions facilement la retrouver.
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Ils causaient depuis une demi-heure, lorsque la comtesse rentra avec sa fille. Llit's ne savaient rien encore. Le docteur se lova et les salua avec respect.
— C'est monsieur le docteur Gervais, s'écria la comtesse en lui tendant la main : ah ! je ne m'attendais pas au plaisir de vous voir !
Pendant ce temps, Ernestine s'était avancée vers le comte pour l'embrasser. Aussitôt elle poussa un cri d'effroi.
— Mon Dieu, comme vous êtes pâle ! dit-elle d'une voix tremblante : mon [lère, qu'avez-vous ?
Le comte la prit dans ses bras et la serra contre sou cœur.
La comtesse s'était vivement approchée.
— C'est vrai, dit-elle avec agitation, tu as la figure bouleversée, M. Gervais lui-même paraît consterné; qu'y a-t-il? quel malheur nous est donc arrivé? Adolphe, je t'en supplie, réponds-moi !
— Il le faut, dit le comte ; que ce soit en ce moment ou un peu plus tai'd, vous devez savoir... Mathilde, Ernestine, ce que vous allez apprendre est terrible.
— Ah! je savais bien qu'un grand malheur allait nous frapper! s'écria la jeune fille.
Et elle se jeta au cou de sa mère en pleurant.
La comtesse l'entraîna près d'un canapé sur lequel elles s'affaissèrent en se tenant enlacées.
Alors le comte raconta rapidement comment il avait appris par un ouvrier qui venait prévenir Louise Verdier, qu'un assassinat venait d'être commis rue de la Goutle-d'Or, comment, ne doutant pas que la victime ne fût le vicomte de Lucerolle, il s'était rendu rue de la Goutte-d'Or, accompagné du docteur et enfin ce qui s'était passé en présence du cadavre.
La comtesse avait écouté en frissonnant, sans interrompre une seule fois son mari. A ce moment du récit où le docteur Gervais, constatant l'absence de la tache rouge, avait déclaré que la victime n'était pas l'enfant confié par lui à Louise Verdier, elle s'était levée brusquement, avait fait quelques pas dans le saioii, et s'était appuyée contre le marbre de la cheminée.
Le comte cessa de parler.
La tête inclinée sur sa poitrine, une main appuyée sur son cœur, l'autre pendante, la comtesse réfléchissait, absorbée dans ses pensées.
Ernestine s'était agenouillée et pleurait, la figure dans ses mains.
Au bout d'un instant, M. de Lucerolle s'inquiéta du silence et de l'inirnubilité de la comtesse.
— MathilJe, prononça-t-il d'une vois anxieuse, tu as eulendu, et tu ne dis rien ! Ah ! comme moi, tu dois penser que Louise Verdier est une misérable, une infâme ! Quand elle t'a dit que son fils était mort, elle menlait avec eflVonlerie I C'est le nôtre qui est mort, le nôtre !...
La comtesse releva la tête.
— Si ce que pense le comte de LuceroUe était vrai, dit-elle d'une voix lente et grave, Louise Verdier serait, eu effet, une misérable et une infâme. Mais, si étrange et si incompréhensible que nous paraisse sa conduite, j'entends une voix intérieure qui me crie : « Ne la condamne pas avant de l'avoir entendue ! » Tu me regardes et tu t'étonnes, peut-être, de ne pas me voir désolée et désespérée... C'est que la même voix dont je viens de parler me crie encore : « Espère, espère! »
— A la place de notre fils, Louise Verdier nous a donné le sien, voilà le faill exclama le comte.
— C'est vrai.
— Ah !... Et tu cherches à,l'excuser I
— Je n'en sais rien. Mais je ne dois pas oublier les services qu'elle nous a rendus et je veux lui tenir compte de son dévouement.
— Le rôle que Louise Verdier a joué ne s'explique que trop : elle nous a indignement trompés tous. Mathilde, j'admire ta générosité, mais tu devrais le défier de ton cœur.
— Où est Louise? s'écria la comtesse, où est-elle?
— Nous l'avons laissée près du cadavre de son fils. La comtesse s'élança vers M. Gervais.
— Docteur, lui dit-elle, vous avez connu Louise Verdier quand elle était jeune liUe?
— Oui, à son arrivée à Paris ; elle avait ù peine dix-sept ans.
— Vous aviez confiance en elle, puisque vous l'avez choisie pour être la nourrice de mon enfant.
— Une confiance entière, madame la comtesse. ^ La pauvre fille avait commis une faute.
— Dont elle s'est amèrement repentie ; malgré les conseils de ma femme et les miens, elle s'est mariée.
— Mariée ! fit la comtesse avec surprise; Louise est mariée?
— Comment! vous ne le savez pas?
— Elle ne m'a jamais parlé de cela.
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La porte fut eofoncée et les voleurs surpris âreal mine de vouloir ee défendre. (Po^e 435.)
— Eh bien ! Malhilde, dit le comte, t'a-t-clle assez menti?
— Attends, mon ami, attends, répondit la comtesse en proie h un trouble extraordinaire ! Ah ! je crois comprendre... Docteur, reprit - elle d'une voix vibrante en lui saisissant le bras, avez-vous vu le mari de Louise Verdier?
— Je l'ai vu une ou deux fois ; c'était, autant qu'il m'en souvienne, un assez beau garçon ; il avait une certaine instruction et maniait facilement la parole.
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LdîV, •'j3. F. Iluy, lîJitoiif, •— noprmiuclion inlonlilo
Louise se laissa tromper par ces dehors séduisants. Mais elle ne tarda pas à découvrir que son mari était un mauvais sujet, un gredin de la pire espèce. Au bout d'un an et quelques mois de mariage, étant enceinte, elle fut forcée de le quitter.
— Docteur, cet homme s'appelait !...
— Pierre Ricard.
— Pierre Ricard 1 s'écria le comte en se dressant sur ses jambes.
— Pierre Ricard ! répéta la voix d'Ernestine.
Le visage de la comtesse s'éclaira et parut resplendir. Elle se précipita dans les bras de son mari en criant :
— Notre fils existe!
— Mathilde, que veux-tu dire ? Explique-toi !
— Oui, répondit-elle avec exaltation, notre fils existe ; je le connais, je l'ai vu... Ce jeune homme, qui aime mademoiselle Blanchard, qui a été arrêté comme coupable d'un crime horrible... Oh ! mais il est innocent, il est victime d'une monstrueuse erreur, j'en suis sûre...
— Eh bien? eh bien? l'interrogea avidement le comte.
— Eh bien 1 ce jeune homme ne s'appelle pas Pierre Ricard ; c'est notre fils, c'est le vicomte de Lucerolle !
— Grand Dieu, est-ce possible ?
— Il te ressemble d'une manière frappante. Ah! je m'explique maintenant la véritable cause de mon saisissement, de mon trouble lorsque je l'ai rencontré... Depuis, à quoi ai-je pensé? A des choses folles... Et aux battements de mon cœur je n'ai pas deviné que ce jeune homme était mon fils !
— Mathilde, prends garde! si tu te trompais !...
— Va, n'aie pas cette crainte ; ma pensée est éclairée, et je sens se réveiller dans mon cœur des transports de tendresse et d'amour !
Mais, continua-t-elie en marchant la main tendue vers le cordon d'une sonnette, il faut envoyer chercher Louise; les instants sont précieux, il faut qu'elle vienne et qu'elle nous dise...
Une porte du salon, qui s'ouvrit tout à coup devant elle, l'empêcha d'achever sa phrase.
Joseph entra et dit ;
— Louise Verdier fait demander à monsieur le comte et à madame la comtesse s'ils veulent la recevoir.
Madame de Lucerolle bondit vers la porto en criant ' ^■'^ ., . >ë>
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— Louise, Louise, venez !
La veuve de Pierre Ricard entra, baissant la tête.
Elle s'avança jusqu'au milieu du salon. Puis, les mains jointes, elle tomba à genoux, en disant d'une voix suppliante :
— Monsieur le comte, madame la comtesse, pardonnez-moi T
— Avant de vous accorder le pardon que vous nous demandez, dit le comte avec sévérité, il faut que nous sachions si vous le méritez.
— Monsieur le comte, répondit-elle d'un ton douloureux, je ne veux rien vous cacher. Quand vous saurez combien j'ai souffert, comme j'ai été malheureuse vous méjugerez... Oh! j'ai mérité votre colère, peut-être votre mépris; mais ne me repoussez pas avant de m'avoir entendue. Quand j'aurai parlé, si vous me trouvez indigne de votre clémence, vous me chasserez comme une misérable.
— Parlez donc, dit le comte.
— Louise, relevez-vous, dit la comtesse.
— Merci, madame la comtesse; mais c'est à genoux devant vous que je veux parler. Monsieur le comte, madame la comtesse, veuillez vous rappeler ce qui s'est passé à Jouane, dans ma petite maison, au moment où vous êtes venus me réclamer votre fils.
— Nong ne l'avons pas oublié.
— INe vous connaissant pas, je vous regardai d'abord avec surprise, et quand vous m'eûtes dit que vous étiez le père et la mère de l'enfant que le docteur Gervais m'avait confié, que vous alliez l'emporter, je sentis que tout se brisait en moi. C'était une de ces douleurs affreuses qui frappent en même temps le corps, l'âme, le cœur, la raison.
Je tenais un enfant dans mes bras, madame la comtesse me le prit, presque de force, et se mit aussitôt à le couvrir de baisers.
« Alors je perdis complètement la tête. Cet enfant était le mien.
— Où était le nôtre? demanda le comte.
— La nuit précédente. Pierre Ricard, mon mari, que je n'avais pas vu depuis plus d'un an, était venu à Jouarre. Pour rendre mon malheur complet, pour me frapper au cœur, il eut l'horrible pensée de me prendre mon enfant... Ah! il aurait mieux fait de me tuer, le misérable!... Les deux enfants dormaient chacun dans son berceau; il n'en vit qu'un, celui qu'il emporta... C'est votre enfant, c'est voire fils qu'il m'avait volé!... Voiii ce que j'aurais dû vous dire. J'en avais peut-être la volonté ; mais je n'ai pas eu la force de parler, le courage m'a manqué...
— Ah! je comprends, s'écria la comtesse, je comprends tout maintenant I
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Louise, reprit-elle d'une voix frémissante, savez-vous ce que Pierre Ricard a fait de notre enfant?
— Il l'a abandonné, l'infâme... Mais vous connaissez l'histoire de votre fils, madame la comtesse ; dernièrement, dans votre chambre, mademoiselle Léontine Blanchard vous l'a racontée.
La comtesse se redressa les yeux étincelants.
— C'est lui ! exclama-t-elle ; ah ! Dieu soit loué !
— Oui, madame la comtesse, reprit Louise, celui qui portait le nom maudit de Pierre Ricard est le vicomte de Lucerolle. J'ignorais ce que votre fils était devenu; je l'avais cherché vainement pendant des années afin de vous le rendre. Mon mari avait disparu, je ne pouvais rien savoir. C'est le récit que vous a fait mademoiselle Blanchard et que j'ai entendu, sans le vouloir, qui me l'a fait retrouver, alors que je n'avais plus aucun espoir.
— Louise, relevez-vous, dit la comtesse ; vous nous apprendrez dans un autre moment pourquoi vous avez gardé un si long silence. Quel qu'ait été le mobile de votre conduite, Louise, dès à présent la comtesse de Lucerolle vous pardonne.
— Oh! madame la comtesse...
— Mais nous avons en ce moment d'autres sujets de préoccupation, mon cœur est plein d'angoisses; Louise, parloz-nous de notre fils; depuis quatre jours, qu'avez-vous fait pour lui?
— L'assassin de Fabrice se nomme Pierre Ricard, répondit Louise en se relevant; j'ai donné au juge d'instruction la preuve qu'on avait arrêté un innocent, et le fils de monsieur le comte et de madame la comtesse a été mis en liberté.
— Louise, où est mon fils? s'écria la comtesse.
Louise s'élança hors du salon, et reparut presque aussitôt, tenant par la main le vicomte de Lucerolle.
— Monsieur le comte, madame la comtesse, dit-elle d'un ton solennel, voici M. le vicomte Léon de Lucerolle.
Le jeune homme tressaillit et jeta autour de lui des regards éperdus.
— Mon fils! s'écrièrent en même temps M. et madame de Lucerolle.
Le jeune homme avait pâli; il suffoquait; ses jambes ployèrent sous le poids de son corps ; il chancela comme s'il allait tomber. En le soutenant, Louise le poussa douCiement vers la comtesse.
Soudain ses traits s'animèrent, une joie indicible brilla dans se* yeux, un cri s'échappa de sa poitrine oppressée, et il tomba dans les bras de jnadame de Lucerolle, qui l'étreignil fortement.
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— Ma mère, ma mère ! murmura-t-il d'une voix éteinte, La comtesse sanglotait.
Le comte s'était approché. Il les regardait avec bonheur.
— Oh! oui, c'est bien mon frère! se disait Ernestine. A son tour le comte embrassa son fils.
— 3Ion ami, vois donc comme il te ressemble ! s'écria la comtesse enivrée, folie de bonheur.
— Je reconnais mon sang répondit le comte.
Louise, qui était restée à l'entrée du salon, s'élança vers le jeune homme.
— Monsieur le comte, dit-elle en découvrant elle-même la poitrine du vicomte, regardez... Et vous aussi, M. Gervais, regardez... Voilà la tache des Lucerolle !
— Oui, dit le comte, c'est la tache rouge des Lucerolle. Mon fils, continua-t-il avec émotion, cette marque que vous portez sur la poitrine se transmet dans notre famille avec le courage, l'honneur, l'amour du bien et toutes les grandes vertus ; je suis sûr d'avance que vous serez digne du nom que vous allez porter.
Le jeune homme répondit :
— Je demanderai à mon noble père de me montrer le chemin qu'il faut suivre, et, guidé par ses conseils, ayant sous les yeux l'exemple de sa vie, je marcherai sans hésitation. Pour vous, mon père, pour vous, ma mère, mon cœur est déjà rempli de respect et d'amour. Ah! je saurai mériter votre affection, je vous le jure; inspiré par vous, je pourrai, je l'espère, répoudre à ce que vous attendez de moi.
— Ah! il parle déjà comme un Lucerolle! s'écria la comtesse avec enthousiasme.
— Ma mère, répliqua le jeune homme avec une sorte d'orgueil, j'en ai la marque sur le sein; c'est le cœur que vous m'avez donné qui bat dans ma poitrine; c'est le sang de mon père qui coule dans mes veines!
— Louise, dit M. de Lucerolle en se tournant vers elle, je me souviens de vos paroles de l'autre jour. Vous m'avez dit :
« — Quand votre fils paraîtra devant vous, vos bras s'ouvriront, et vous embrasserez un fils digne de vous et digne du nom qu'il porte. Je ne pouvais comprendre alors le sens de vos paroles ; vous m'avez dit la vérité. »
Et ouvrant ses bras :
— Venez, mon fils, ajouta-t-il, venez, que je vous embrasse encore! Ensuite, se tournant vers Louise, il reprit :
— Je iK^ veux pas me souvenir du passé ; vous avez le pardon de madame la comtesse : comme elle, Louise, le comte de LuceroUe vous pardonne.
— Ah! merci, monsieur le comte, merci! s'écria-t-elle avec un accent plein de reconnaissance.
— Mon père, dit le vicomte, je ne sais pas ce que vous pouvez avoir à reprocher à Louise Verdier ; mais je n'oublierai jamais ce qu'elle a fait pour moi ; j'ai contracté envers elle une dette sacrée, et Louise...
— Ne dites rien devant moi, monsieur le vicomte, l'interrompit-elle. Monsieur le comte, madame la comtesse, je vous demande la permission de me retirer.
— Louise, répondit vivement madame de Lucerolle, que signifient ces paroles ? Est-ce que vous ne restez pas à l'hôtel ? Où voulez-vous aller?
— Où mon devoir m'appelle, madame la comtesse ; je suis mère aussi!... je retourne rue de la Goutte-d'Or, où il y a maintenant deux cadavres.
— Deux cadavres !
— Oui, celui de mon fils et celui de mon mari. Chassé par moi de votre maison, mon fils allait quitter la France. Je lui avais donné les quarante mille francs que monsieur le comte a bien voulu me prêter. Pour lui voler ces quaranlt- mille francs, Pierre Ricard, sans le connaître, a assassiné son fils et s'est tué lui-même, il y a une heure, devant le cadavre de sa victime.
— Oh! pauvre femme ! murmura la comtesse. Derrière elle, la voix du docteur Gervais répéta :
— Pauvre femme I
LES CKAVATES BLEUES
Louise était partie, laissant dans le salon ses maîtres et le docteur Gervais frissonnant d'horreur.
— Si grande que soit sa faute, dit le docteur, elle l'expie cruellement aujourd'hui.
— Tout cela devait arriver, répliqua M. de Lucerolle.
— Vous êtes fataliste, monsieur le comte?
— Je le crois. Mais éloignons notre pensée de ces choses lugubres. Docteur, nous vous gardons toute la soirée.
— Oui, oui, dit vivement la comtesse, nous gardons M. Gervais.
A ce moment, Ernestine, qui était restée à l'écart, s'approcha de sa mère et lui dit d'une voix adorable :
— On m'oublie, moi; mais je ne peux pas être jalouse, je suis si heureuse!
— Ah ! ma fille, ma fille ! s'écria la comtesse, c'est vrai, nous t'oublions, mon cher trésor... Mon fils, c'est Ernestine, votre sœur; ah! mes chers enfants, embrassez-vous !
La jeune fille tendit ses joues à son frère.
— Nous n'avons plus rien à demander, plus rien à désirer, dit la comtesse à son mari.
— Plus rien que le bonheur de nos enfants.
— Cher père, répondit Ernestine, vos enfants seront heureux, car il vous aimeront toujours. Le bonheur et la joie étaient sortis dc' notre maison, ils viennent d'y rentrer. Mon frère, conlinua-t-elle, je vous aimerai comme une bonne sœur; vous me donnerez aussi une place dans votre cœur, n'est-ce pas? Léontine Blanchard a dû vous parler de moi et vous dire que je suis son amie. Vous vous aimez; j'en suis bien heureuse, et mon bonheur sera plus grand encore quand Léontine sera ma sœur.
Ces paroles troublèrent le jeune homme. 11 regarda le comte et la comtesse, et baissa la tête.
— Mon fils, dit M. de Lucerolle, aimez-vous réellement mademoiselle Blanchard?
— Oui, mon père, répondit^!,
— Vous avez demandé sa main ?
— Et son vieux père me l'a accordée.
— Enfin, vous êtes fiancés. Mais alors vous étiez Pierre Ricard, un ouvrier sans fortune; aujourd'hui vous êtes le vicomte Léon de Lucerolle. Votre père a-t-il le droit de vous demander ce que vous comptez faire?
— Oui.
— Eh bien?
— Le vicomte de Lucerolle ne renie pas les sentiments dt^ i'oii\ii(;r J'icrre Ilicard, mon père : mon cœur restera le même. J'aime mademuisi'llf lîlanchard et je préférerais renoncer h la lorlune et au nom que vous me do^.aez, si j'en avais le droit, plutôt (juf dr iiuiinjurr à uiif promesse que je considère comme
un engagement d'honneur, quand même il ne s'agirait pas du bonheur de ma vie tout entière.
Le comte lui tendit la main.
— C'est bien, dit-il, je suis satisfait.
Il alla ouvrir la porte du salon et appela son valet de chambre. Le vieux domestique accourut.
— Joseph, ordonna le comte, faites atteler à l'instant.
La comtesse se tourna vers son mari, une interrogation dans le regard.
— Ma chère Malhilde, répondit-il avec un doux sourire, je veux que tout le monde soit heureux aujourd'hui autour de moi : je vais aller chercher M. Blanchard et mademoiselle Léontine.
— Ah ! mon père, comme vous êtes bon ! s'écria Ernestine en s'élançant à son cou.
Louise passa la nuit et une partie de la journée du lendemain dans la chambre de la rue de la Goutte-d'or. Elle n'avait pas voulu s'éloigner du corps de son fils.
Louis Ricard et Pierre Ricard furent mis chacun dans un cercueil et conduits en même temps au cimetière. Louise remplit son devoir jusqu'au bout avec un véritable courage. Elle accompagna son fils et son mari, et quand la terre eut recouvert les deux cercueils, placés à côté l'un de l'autre dans la même fosse, elle s'agenouilla et pria.
Les journaux rapportèrent le drame de la rue de la Goutte-d'or de vingt manières différentes. On avait intérêt à cacher la vérité; la police refusa de donner communication des faits recueillis par l'enquête, et l'on ne sut jamais que Charles Cholet, dont on racontait partout la mort tragique, avait été, sous le nom de Léon de LuceroUe, un élégant du boulevard, un viveur de Paris.
D'ailleurs, toutes les suppositions furent facilement admises, et le mystère devint tout à fait impénétrable. Les reporters des journaux durent se contenter des renseignements qu'ils obtinrent en interrogeant les habitants du quartier. Chacun écrivit sa version plus ou moins fantaisiste.
Du reste tous ces faits-Paris des journaux peuvent se résumer ainsi :
« Un ancien forçat, du nom de Ramoneau, malfaiteur des plus dangereux, a assassiné un jeune ouvrier horloger appelé Charles Cholet, pour lui voler qua-i rante mille francs, dont le pauvre jeune homme venait d'hériter, et avec lesquels il se disposait à aller faire fortune en Amérique. »
Dans la nuit, à l'heure habituelle des rendez-vous des voleurs, une vingtaine
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i»Si=
Chaque fois qu'elle rencoulre une mère leiiaut par la inaio son enfant. (Page 429.)
d'af;ent3 de police, guidés par Dover, enlourërent la maison isolée. Toutes le^^ issues élaul gardées, le commissaire de police eutra dans la masure, accompagné de six agents armés de revolvers. Ils descendirent dans le sous-sol, et se trouvèrent devant le caveau, d'oii sortaient des cris et des éclats de rire. La porte fut l'iifoncée. L(;s voleurs, surpris à l'iniprovisle, lireiit mine de vouloir se défendre; ils seuipaiéreut des lourdes chaises do Lois dont ils mcuacèrent les tètes iies
T>IV° D'i. I' 'loy, l'Jilcur, — Rcproiliicliai. intordilo.
agents; mais les canons des revolvers les tinrent en respect. Comprenant eue toute résistance était inutile, ils se laissèrent emmener.
Ils étaient sept : GrifTard, chef de la bande, le Lézard, Moulinet et quatre autres.
Une perquisition faite dans toute la maison amena la découverte de beaucoup de marchandises et d'objets volés.
Au domicile de GrifTard, où d'autres agents arrêtaient la Frileuse, à peu près h la même heure, on trouva une quantité de bijoux, de l'argenterie et de nombreuses reconnaissances du Mont-de-piété.
Robin fut arrêté dans un cabaret au moment où il montait la tête à ses comjiagnons de débauche pour les entraîner dans une cabale contre Boyer et Thibaut, qu'il craignait, depuis que ceux-ci s'étaient nettement déclarés ses ennemis.
Dès le lendemain de l'arrestation de GrifTard et de sa bande, Moulinet et la r rileuse firent de très importantes révélations, qui mirent sur pied tous les agents de la police de sûreté. Dans l'espace de trois jours, cinquante-sept individus, parmi lesquels se trouvaient plusieurs receleurs, tombèrent entre les mains de la justice. C'était la bande entière, dont GrifTard et ses hommes formaient un détachement.
La plupart de ces misérables étaient des repris de justice.
On remarqua que presque tous portaient une cravate bleue sur laquelle était fixée une épingle à tête rose. Moulinet qui cherchait évidemment à se tirer d'ailaire et à mériter l'indulgence de ses juges, en trahissant les autres, apprit au juge d'instruction que la cravate bleue et l'épingle était un signe de ralliement. C'est encore pai' Moulinet qu'on sut comment la bande était organisée et comment elle procédait dans ses opérations à Paris, dans tous les quartiers, et dans la banlieue.
Dirigée par un seul chef, surnommé par les voleurs le Merveilleux, la bande entière se divisait en cinq détachements ayant chacun leur capitaine. Ces cinq fractions de la bande occupaient Belleville, Montmartre, Batignolles, Grenelle et Vaugirard.
Chaque chef subalterne opérait séparément avec ses hommes. Seul, le Merveilleux avait le droit de réunir deux ou plusieurs détachements pour une ex]»cdition importante qn'il commandait lui-même. Cela arrivait chaque fois que les coureurs de n'importe, quel détachement avaient découvert aux environs de Paris une maison de campngne à mettre au pillage.
Les vols coaimis jiar la Lande entière, depuis son organisation, furent évalués I à près de deu.v millions. 1
En livrant à la justice cette bande de brigands, Louise Verdier avait rendu à Paris un immense service.
On voulut lui restituer la somme qu'on avait trouvée sur Ramoneau ; mais, conseillée par M. de LuceroUe, elle refusa de l'accepter et demanda qu'elle fût distribuée aux sociétés de secours, et aux indigents des vingt arrondissements.
M. Blanchard agit de même pour ses titres de rente, qui furent retrouvés.
Au cours de l'instruction, on apprit que Ramoneau — Griffart ne connaissait pas son autre nom — avait été, pendant la guerre, un espion au service de la Prusse. Il se trouvait à Leurs le jour où le père de Léontine avait pris son fusil pour aller à la rencontre des Prussiens. C'est sur sa dénonciation que le malheureux Philippe Blanchard fut fusillé sur la place du village.
Fêté par les Allemands, à qui il rendait sans doute beaucoup d'odieux services, Ramoneau assista à l'incendie de la ferme, à la ruine d'une famille qui lui devait son malheur. Plus tard, le hasard le ramena à Lours; il apprit que M. Blanchard, voulant s'éloigner d'un pays qui n'était plus la France, se disposait à vendre ses propriétés pour le prix qu'on lui en ollVait : trente mille francs.
Le misérable était donc parfaitement renseigné, lorsque, apprenant que l'aveugle et sa petite-fille venaient d'arriver à Paris, il conçut le projet de commettre le vol qui fut suivi de l'assassinat de Fabrice.
Le procès de la bande des cravates bleues fit beaucoup de bruit. Tout Paris s'en occupa pendant quinze jours. C'est beaucoup, si l'on songe aux événements qui se succèdent sans cesse et qui tombent successivement dans l'oubli. Le fait du jour jette un voile sur celui de la veille. A la curiosité publique, aux amateurs de drames, il faut constamment de la nouveauté.
Robin ne fut pas compris dans l'alTaire des cravates bleues. Ramoneau étant mort, malgré ce que Louise Verdier avait appris au juge d'instruction, il était difficile, pour ne pas dire impossible, de prouver qu'il fût coupable. Ou allait le mettre en liberté, en vertu d'une ordonnance de non-lieu, lorscju'on découvrit que, pendant la guerre, incorporé comme ancien militaire dans un régimtMit de ligne, il avait déserté. Il fut renvoyé devant un conseil de guerre qui le condamna à vingt ans de travaux forcés.
Deux mois après leur arrestation, les cravates bleues passèrent en cour d'assises.
Us furent tous condamnés : quinze aux travaux forcés à perpétuité ; les autres, à vingt, quinze, douze et dix ans de la même peine.
Grilfard et le Lézard élaicuit au nombre des condamnés ùperpéluilé. Un tint compte à Moulinet des révélations qu'il avait faites; il ne fut condamné qu'à dix ans, ainsi qu'Henriette Mabire surnommée la Frileuse.