‹ L'enfant et la vieChapitre 34 sur 34 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

doucement voire fils; il sera bientôt mignon et propre h vous faire honneur. » La mère crut facilement ce qu'on lui disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme...

(( Quand je vous disais, interrompit l'aimable savant en frappant du poing sur son carton de paperasses, quand je vous disais que ces moines du douzième siècle en savaient autant que nous (1). »

(1) « Eu parlant de l'éducation, on prodigue trop souvent les mots de labeur pénible et de tâche ingrate ; on célèbre avec des accents émus le désintéressement de l'éducateur ; on le représente se vouant héroïquement à un travail où il n'y a que des déceptions à attendre et pas l'ombre d'une joie à récolter. Tout à l'heure j'ai cultivé moi-même ce lieu commun et reproduit discrètement quelques-uns de ces clichés. Mais j'avoue que je l'ai fait sans conviction, dans le dessein charitable de ne pas heurter trop brutalement les idées reçues et — c'est ma meilleure excuse — avec la résolution de m'en expliquer auprès du lecteur en temps opportun. Le moment m.e semble propice pour cette explication.

« Ma thèse est d'une limpidité parfaite : elle prêterait bien difiicilement à l'équivoque. De plus, elle a l'avantage d'être d'une concision idéale, elle tient en moins de quatre lignes. Et cependant, avant de l'énoncer, j'ai un instant d'hésitation. Je sens en effet qu'aux regards de plus d'un lecteur je vais avoir les allures de quelqu'un qui joue avec le paradoxe; mais Je prie qu'on sursoie au prononcé du jugement et que l'on ne me condamne pas sans m'entendre.

« Voici cette thèse : « De nos divers ministères, celui que nous « exerçons auprès des enfants sera, si nous le voulons, le plus « agréable et le plus consolant. )) Quelques mots de commentaires suffiront, je l'espère, à dissiper les objections qui, au simple énoncé d'une semblable proposition, ne peuvent manquer de surgir chez bon nombre d'esprits.

« Certains prêtres échouent d'une façon complète dans leur ministère auprès des enfants : ils se sentent absolument impuisl'enfant et la vie. 15

sants à pénétrer dans ces jeunes âmes, et parfois même ils constatent une hostilité qui se traduit par des procédés n'ayant rien d'aimable et de poli. La Fontaine a dit que cet âge est sans pitié : c'est vrai surtout quand il s'agit de démontrer à un maître, à un catéchiste, à un confesseur qu'il n'est pas aimé. L'enfant n'a pas, en cette circonstance, l'art de farder ses sentiments, mais plutôt il fait montre d'une cruauté froide qui ferait douter de son cœur. On conçoit que, dans ces conditions, le métier d'éducateur ne soit pas tout de roses. Mais il convient ici de répartir les responsabilités d'une façon équitable; l'enfant n'est pas toujours le principal coupable en pareille occurrence.

(( J'omets de dire qu'il est certains caractères, certaines trempes d'âmes qui sont naturellement antipathiques à l'enfant, et qui expliquent pleinement les infortunes de beaucoup d'éducateurs. C'est sur un terrain plus général que je porte le débat; et à ceux qui expriment leurs doléances sur un ton si amer, j'adresse cette simple question : « Ces enfants dont vous vous plaignez tant, les (( aimez-vous vraiment? » Prenez-y garde : ils ont un m.erveilleux instinct, presque un don de divination, pour reconnaître qui les aime. Si vous apportez dans vos relations avec eux un esprit prévenu, vainement vous tenterez de dissimuler sous une amabilité de commande vos sentiments vrais : vous serez bientôt dévisagé, percé à jour, et l'on vous fera comprendre sans ambages qu'on n'est pas votre dupe. Sachons le reconnaître : le plus souvent nous échouons auprès des enfants, parce que nous ne les aimons pas suffisamment : voilà l'explication de beaucoup de nos insuccès.

« J'ai remarqué aussi qu'il en est du ministère auprès des enfants comme de la piété. A dose très modérée cette vertu suffît à mettre notre conscience en règle vis-à-vis de Dieu : mais suffit-elle à rendre nos rapports avec lui doux et agréables? Nullement; elle ne produit cet effet qu'employée à dose beaucoup plus forte. Ainsi en est-il de l'apostolat qui nous occupe : il n'a quelque douceur et ne nous apporte quelque consolation que du jour où nous nous dépensons sans compter au service des enfants. Ils ont le sentiment très vif de ce que l'on fait pour eux, et une façon délicate entre toutes de traduire leur reconnaissance : ils travaillent généreusement à se maîtriser, à se réformer et à réaliser le programme de perfection que nous leur avons tracé. » (M. Lejeune. Confession et comiminion des enfants.)

La méthode morale dans l'éducation.

Je découpe dans un recueil oùj^ai groupé quelques portraits d'Ames religieuses, les pages suivantes^ sur la méthode morale d\tn éducateur anglais (1) :

Thring n'était pas, à proprement parler, un charmeur Comment donc s'y prenait-il pour marquer

d'une empreinte si profonde la jeunesse étourdie qui tremblait sous son regard?

E. Skrine, un de ses élèves, nous ouvre quelque jour sur cette question importante. « Thring, dit-il à peu près, da^s un excellent chapitre qui pourrait s'ajouter au petit livre de Carlyle sur le culte des héros, Thring nous enthousiasmait. C'était un leader qui avait une cause et nous entraînait puissamment à la suivre; en un mot, nous le regardions comme un héros : We believedhim to be a hero. Héros qui ne ressemblait à personne. D'autres étaient souvent venus nous parler, et nul, cependant, ne faisait vibrer l'air comme celui-là 11 y avait en lui une force extraordi-

(1) 11. Bremoncl, Ames religieuses. Un éducateur anglais, Edouard Thring, Paris, Perrin, 1902.

naire. C'était cette intensité morale qui transfigurait tous les détails de la vie. A ses yeux, rien de petit; chaque événement, chaque action se revêtait d'une dignité auguste. Là où les autres voyaient seulement de menus points de conduite, il apercevait, lui, une chance de perdre ou de gagner une grande cause. Le charme en lui était ce timbre moral dont toutes ses paroles étaient Fécho. Et quelque chose qui ne trompe pas les enfants nous avertissait de la profonde sincérité de ses paroles. Il répétait toujours les mêmes refrains, qu'importe, nous savions bien que sa vicies répétait plus habituellement que ses lèvres. »

Cette influence morale était d'autant plus remarquable qu'elle était directe et immédiate. D'autres éducateurs, par leur esprit et leur bonté, attirent d'abord à eux les enfants qui leur sont confiés et, une fois qu'ils en sont maîtres, tâchent de les acheminer au bien. Ici il en va tout autrement, puisque c'est la vertu même de l'éducateur qui attire les jeunes gens et qui les gagne, par une contagion merveilleuse, moins au maître lui-même qu'à l'admiration et à l'imitation de sa vie. Là est peut-être la grande originalité de Thring. Sa méthode ne rappelle en rien les coquetteries délicieuses, les souples insinuations, les longues étapes du siège savant que mène Fénelon autour d'un enfant capricieux et rebelle. La vieille métaphore qu'on se passe de Lucrèce à Berquin sur le miel à mettre au bord des coupes amères n'explique en aucune manière Thistoire de la transformation d'Uppingham. Thring, dans son enthousiasme puritain, veut qu'on aime le bien parce qu il est le bien, qu'on fuie le mal parce qu'il est le mal.

Il est bien évident que si une telle méthode réussit,

elle ne le doit pas à la froide et impersonnelle beauté de Vhnprradf catrgoriquc. Ce qui frappa, saisit, entraîna les élèves de Thring, ce fut de voir de tout près, pendant des années, un homme aux yeux de qui une seule chose comptait en ce monde, le devoir, et qui, manifestement, ne vivait que pour cette unique passion. Entre douze et dix-huit ans, une âme ordinaire ne peut être longtemps insensible à un pareil spectacle. On a bien pu commencer par sourire; mais peu à peu on se rend compte qu'un tel homme a trouvé le vrai secret de la vie; on le respecte, on Tadmire, on Taime, on voudrait lui ressembler, on rougit des petites bassesses quotidiennes auxquelles autrefois on ne prenait même pas garde, et insensiblement, comme un enfant qui marche à côté d'une grande personne se dresse sur la pointe des pieds pour paraître moins petit, on se hausse Fesprit et le cœur dans Tespoir d'arriver à être moins loin d'un esprit et d'un cœur qui paraissent si haut.

« Quelle espèce d'homme était donc ce Thring? » demandait-on un jour à un évêque anglican qui l'avait beaucoup connu. L'évêque, à ce moment, était en train de tisonner. « Thring, répondit-il, le voici tout entier : Si vous étiez entré chez lui pendant qu'il arrangeait son feu, il vous aurait démontré que rien ici-bas n'est aussi grave que de tisonner comme il faut. » C'est bien cela. Le devoir se concrète, se précise, à chaque instant, aux yeux de Thring, dans les simples obligations et besognes de la journée. Revêtue de cette dignité auguste, chaque action, prière, lecture, classe, jeux, se transforme et reçoit un prix infini. A chacune il se donnera avec le même entrain, la même fougue et la même conviction, et de chacune

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il dira successivement qu'elle est la plus importante de la journée.

Il a raison après tout, et les enfants le comprennent, eux qui savent à quel point toute pensée mondaine de vanité ou de plaisir est loin de son esprit, et de quelle hauteur il méprise tout ce qui ne tend pas immédiatement à nous rapprocher de Dieu. Car il fut aussi peu mondain quïl est possible. Cet éducateur anglais prêcha et pratiqua pendant toute sa vie le mépris deFargent, et, chose moins banale chez un directeur de collège, le mépris de l'intelligence et des privilèges de Fesprit. Ce dernier point est d'une importance capitale dans la réforme d'Uppingham.

Il y a dans presque chaque classe, au collège, et il y aura longtemps encore, du fait de notre passion égalitaire et delà sotte vanité des parents, une catégorie d'élèves auxquels les maîtres les plus dévoués ne s'intéressent que par devoir ou par pitié. Pendant cinq ou dix ans, leur tâche quotidienne consiste à entendre louer leurs camarades plus fortunés, à assister à des leçons énigmatiques, et à attendre patiemment que la classe soit finie. Bien heureux si, à force de silence, blottis à leur place, ils échappent aux moqueries faciles d'un professeur énervé. Ils ne comptent pas, ils le savent, et n'ont d'autre désir que d'être encore plus oubliés. Pauvres garçons qui couvent en secret d'éternelles rancunes ou qui achèvent d'éteindre la petite lumière qui était en eux. Quelle que soit la bonté condescendante dont on les entoure, tout leur rappelle à chaque instant la fatale différence qui les sépare de leurs camarades, tout leur répète qu'ils ne sauraient avoir d'importance ou de valeur dans un milieu dont l'effort principal est tendu vers le succès.

Thring tourne la difficulté en changeant d'un coup de barre ingénieusement héroïque Forientation de son collège. Quelle illusion, bien plus, quel crime! — on sait qu'il aime les fortes expressions — de regarder l'école comme une serre intellectuelle où seulement une élite de privilégiés pourra se développer ! Non, 1 é cole n'a pas de but plus essentiel que de préparer les jeunes gens à être à la hauteur de leur mission en ce monde, et comme tous, intelligents ou faibles d'esprit, ont une mission, chaque enfant, si désespérément borné soit-il, a droit exactement, de la part de ses maîtres, à autant de soins que les plus brillants de ses camarades, à moins que, pour des raisons particulières, il ne réclame encore plus de zèle et de dévouement.

Quand, en 1875, il exposait aux trustées d'Uppingham les théories qui l'avaient inspiré et auxquelles le succès donnait raison, il mettait en première ligne cette idée fondamentale : « Dans un vrai collège, il faut que chaque élève, intelligent ou borné, soit l'objet d'une attention particulière; un enfant dont on ne s'occupe qu'en gros, c'est comme s'il n'était pas au collège. »

En conséquence il réduisit toujours obstinément le nombre des élèves. Ilya excès selon lui dès que le directeur ne peut pas facilement connaître de près tout son monde, le voir, lui parler souvent. Cela est vrai pour chaque classe : pas plus de vingt-cinq élèves, sans quoi chacun n'aura pas une ration suffisante

de lumière et d'affection Ni la routine ni l'intérêt

ne trouvaient leur compte à de telles mesures. Thring l'apprit à ses dépens, mais ne capitula jamais sur ce point. Il n'accepta jamais que, pour une raison se-

condaire, argent ou succès, on risquât de comproîïiettre la formation individuelle de chaque âme d'enfant et de perdre une chance de les pénétrer du sérieux et de la grandeur de leur mission. « Le plus stupide des élèves dTppingham a compris et senti qu'il avait une mission à remplir. » Cette constatation, faite un jour par un étranger, fut infiniment douce au réformateur; elle résumait d'un mot l'œuvre de sa vie.

« C'est une grande tentation, lisons-nous dans son journal, quand l'école est prospère, de se débarrasser des mauvais élèves; je n'y ai jamais cédé. » Ailleurs il écrit : « C'est une hérésie de prétendre qu'il faut renvoyer les queues de classes. » Chez un directeur de collège, une telle attitude est héroïque dans un pays où la valeur d'une maison se juge au nombre de ses succès dans les concours de Cambridge ou d'Oxford.

Le programme de Thring revient donc à tout i^ubordonner à la culture morale des élèves, à tout faire concourir au développement et à l'élévation du caractère, à pénétrer de toutes les façons l'esprit et le cœur du sentiment de la responsabilité personnelle et de l'importance souveraine de chaque vie. Ainsi énoncées dans l'abstrait, ces idées restent assez vagues et, à moins d'en être soi-même possédé, on serait très empêché d'en faire sortir une méthode d'éducation. Mais ces idées, c'est Thring lui-même, c'est sa propre vie, son obstination à tout regarder du point de vue moral et à mépriser tout ce qui ne peut pas se ramener à cette règle unique de ses jugements et de ses actes. Les enfants qui le voient chaque jour

sentent que leur maître vit dans une atmosphère supérieure et que ses pensées ne sont pas celles du monde. De là peu à peu, par la fascination nécessaire du bien, ils devaient tendre à s'élever, eux aussi, à ces hauteurs

Cependant cet esprit très positif n'admettait pas qu'on pût s'en rapporter uniquement à l'initiative des maîtres et à la bonne volonté des élèves pour le fonctionnement réguher d'une maison, u L'organisation {machinery) ^ l'organisation, écrit-il dans son journal avec sa lourde insistance. Voilà la devise d'une bonne école. Il faut laisser aussi peu que possible à la valeur personnelle du maître et au hasard. Je voudrais que tout fût prévu pour que de tous côtés le mal fût rendu presque impossible et que le bien fût facilité ; mais tout cela doucement et sans en rien laisser voir. »

Il y a sans doute un peu de tyrannie et quelque illusion dans ce programme, et j'aurais pour ma part assez peu de confiance en ces maîtres automatiques, réduits à faire sans cesse le même chemin sur les mêmes rails, mais en somme l'idée générale qui dicta ces réformes est excellente. Rendre le mal impossible, sans avoir l'air de penser à lui; faciliter le bien sans l'imposer aux volontés, voilà de quoi relever singuhèrement les minuties d'un règlement et éclairer les plus obscurs problèmes de l'éducation.

Dans une grande école, sur la somme de tentations, de fautes, d'oisiveté, il y a une certaine proportion qu'une meilleure organisation ferait sûrement disparaître. Il en est de cela

comme des miasmes contagieux dans un mauvais quartier, un certain drainage moral en ferait disparaître une partie.

La brutalité des élèves est développée par la dureté des maîtres, par l'habitude de parquer les enfants en masses trop mélangées.

Le mensonge est favorisé par un système de règles générales qu'on impose indistinctement à tous les enfants sans se soucier de savoir s'ils sont de taille à les observer. Les enfants mentiront aussi longtemps que le maître ne les connaîtra pas un à un, ne sympathisera pas avec eux.

La paresse est favorisée par l'habitude de confier à chaque maître un trop grand nombre d'élèves. Chacun d'eux peut espérer ne pas être pris en faute et, en tout cas, il est certain qu'un élève qui ne peut librement proposer ses difficultés à son maître, sera vite dégoûté d'un inutile travail.

C'est aussi un moyen d'encourager la révolte. Les élèves moins sages et moins intelligents, sûrs que personne ne se soucie d'eux, qu'a priori les pénitences arbitraires pleuvront sur eux et n'ayant rien d'ailleurs pour les intéresser et leur apprendre le respect d'eux-mêmes, ne tardent pas à regarder le maître comme l'ennemi.

Thring voulait aussi qu'en dehors des salles communes, chaque enfant eût un petit chez soi, chambre à coucher et cabinet de travail. Il y voyait, pour les bons élèves, l'avantage de pouvoir se retirer de la foule et se ressaisir.

C'est ainsi que, par l'influence de son exemple, par un don de s'imposer aux âmes, par la sagesse à la fois prévoyante et libérale de ses règlements et par un constant appel à la franchise et aux meilleurs sentiments des élèves, Thring réussissait, au delà de toute espérance raisonnable, à modifier profondément les caractères et à élever très haut le niveau moral d'Uppingham. Certes, les résistances ne manquaient pas, comme on peut s'en rendre

compte à plusieurs pages découragées de son journal; mais Télasticité de cette rude nature et son inébranlable constance finissaient par avoir raison de tout. Adroit d'ailleurs autant qu'énergique, il savait trouver de sûrs auxiliaires parmi ceux-là mêmes qu'il avait à gouverner. La solidarité scolaire était un des dogmes auxquels il en appelait constamment et qui, entrant peu à peu dans les mœurs du collège, réunissait la masse des bons élèves en une armée du bien, compacte et décidée, avant tout soucieuse de Testime et de Taflection de son chef. « Je ne sais pas qui est coupable, disait-il ou à peu près, quand un désordre avait eu lieu, et je n'ai pas besoin de le savoir. Mais la faute n'aurait pas été commise si les autres, les prétendus innocents, l'avaient assez détestée. A mes yeux, la société peut empêcher les crimes qu'elle déteste et, si la faute a été commise, c'est qu'elle ne vous inspirait pas assez d'horreur. » Il n'eût pas manqué d'exemples bibliques pour appuyer sa théorie du châtiment collectif, « et, ajoute malicieusement un de ses élèves, nous acceptions tous la pénitence, les uns comme une chose raisonnable, les autres, en silence, comme les coups aveugles de la destinée ».

Justice ou fatalité, ces exécutions simplistes avaient au moins l'avantage — et il est grand — de forcer les bons élèves à se compter, à prendre confiance en eux-mêmes et à se mesurer au groupe plus bruyant et moins nombreux des mauvais. Car le collège est comme la vie. Une poignée d'audacieux y règne par la terreur sur la foule honnête et timide qui ne connaît pas sa vraie puissance. Cette expérience n'est-elle pas d'une souveraine importance

et ne vaut-elle pas les quelques heures de punition trop sévère dont les élèves d'Uppingham furent forcés de Tacheter?

Notes et souvenirs d'un éducateur anglais.

Je traduis ici quelques pages glanées dans les souvenirs d'un ministre anglican, le R. H. Quick, qui a consacré toute sa vie aux choses de l'éducation. Le volume : Life and Remains, édité par F. Storr (Cambridge, University press, 1899), est intéressant et complète l'idée que Quick donnait déjà de luimême dans ses Fssays on educational reformers. Quelque part, dans son journal intime^ il se compare au recteur actuel de l'université de Lyon. « Compayré et moi, dit-il, nous appartenons à la même famille d'esprits. Nous n'avons, ni l'un ni l'autre, aucune originalité d'intelligence, mais le don de prendre un vif intérêt à la pensée d'autrui. » C'est bien cela pour Quick, et, de ce chef, il ne comptera pas, je crois, dans l'histoire de l'éducation. Mais son œuvre, faite de bon sens et de vive sympathie, peut être utile et on ne trouve plus que du plaisir à la feuilleter.

Il est à remarquer que ce théoricien de l'éducation réussit, en somme, assez pauvrement dans presque toutes les expériences qu'il tenta. Là-dessus, les hommes qui ne veulent entendre parler à aucun

prix de réformes, triomphent un peu bruyamment. Mais le biographe de Quick leur répond en quelques lignes très sensées que de telles défaites ne prouvent rien. «Vous pensez, leur dit-il, faire sauter Finventeur avec la bombe qu'il a façonnée lui-même et montrer par là la supériorité de l'ancienne sagesse sur les nouvelles idées, du solide bon sens vulgaire sur les rêves des théoriciens. Votre conclusion ne suit pas de vos prémisses... Toute espèce d'a?^^ repose en dernière analyse sur la théorie^ mais le grand théoricien n'est pas nécessairement un grand artiste. On sait bien que les inventeurs font rarement fortune, mais cela n'enlève rien au mérite de leurs inventions... l'explorateur est plus exposé à tomber dans un précipice que les fidèles du grand chemin, et il faut être une « péronnelle de Thrace » pour rire du philosophe qui, en regardant les étoiles, tombe dans un trou (1). »

J'avais songé à consacrer à cet excellent homme une étude un peu approfondie, mais en essayant de la dessiner, on s'aperçoit assez vite que sa physionomie est presque insignifiante. Je me contenterai donc de citer une page — mais très symbolique — de sa vie et quelques fragments de son journal.

« Le royaume de Quick, écrit son supérieur à Harrow, le D^' Butler, dans le Journal of éducation^ le royaume de Quick était le parquet de la nursery ou le tapis du salon... Là, entouré d'un essaim de petits

(1) R. IL Quickj Life and Jlemalns,i). CU-Gl.

APPENOTCE. 267

enfants qui grimpaient sur lui en Jjourdonnant et qui prenaient avec sa longue barbe des libertés à faire frémir un maître d'école, il apparaissait comme le génie de la bonne humeur. En vérité, il aimait chèrement les jeunes enfants. La pensée de ces petits êtres ne le quittait pas quand il écrivait, quand il prêchait, quand il causait éducation avec ses amis. Elle donnait une couleur spéciale à ses prières et animait ses croisades réformatrices. 11 avait une foi entière à leurs intuitions, à leur poésie, à leurs trésors de fraîche sève et il ne pouvait souffrir que, sous couleur de discipline, de régularité ou d'émulation, on les blessât par les entraves brutales d'un système d'éducation trop rigide. »

Il y a quelques années, Tarchevêque Tait, qui songeait à lui offrir un bénéfice, me demanda des renseignements sur lui. A côté de la feuille officielle, je glissai cet autre témoignage qui n'était pas destiné à rester aux archives de Lambeth.

Deux petits enfants de Harrow, un frère et une sœur, avaient pris au piège une souris. Qu'en feraient-ils? Les domestiques, gens de tradition, proposaient de la tuer. « Jamais de la vie », dirent les enfants. Ils parlaient de la remettre en liberté dans le jardin. « Jamais de la vie », dit le jardinier.

Ainsi déçus par le manque d'invention de leurs conseillers naturels, les deux enfants se rabattirent sur les premiers principes. — Quel était le meilleur homme de Harrow? — Ils votèrent pour M. Quick et, sur-le-champ , se rendirent à la maison pour lui confier la pauvre petite bête tremblante. Le meilleur (Jes hommes était absent. Ils laissèrent donc la souris en liberté dans sa chambre et s'en retournèrent en

gambadant et en balançant la souricière vide, complètement rassurés sur Tavenir de leur protégée.

Cette historiette ne convient guère à un grave journal d'éducation, mais elle n'en est pas moins caractéristique de Tami que nous avons perdu. S'il l'avait lue, lui, dans la vie d'un autre, il aurait balancé la tête, more suOy mais sans ombre de désapprobation, ni encore moins de mépris.

(R. H. Quick, Life and Remains ^ p. 64.)

[Extraits du journal de Quick,)

Quand j'étais à Hurstpierpont, nous usions tous de la cane (comme punition). L'idée me vint que nous ne nous rendions pas exactement compte du mal que nous faisions aux condamnés, et j'expérimentai sur moi-même cette souffrance, en me servant à moimême une bonne ration. Évidemment l'expérience était insuffisante. La souffrance, comme la science, doit est mesurée ad modum recipientis,,, mais l'expérience ne fut pas sans utilité. Je découvris que cela faisait beaucoup plus mal que je ne pensais et, comme je n'avais pas été bien méchant, je me demandai anxieusement si, dans le passé, je n'avais pas souvent donné de pénitences beaucoup plus dures que je ne voulais. Cette simple flagellation modifia mes habitudes. Il faudrait ainsi nous mettre plus souvent à la place de nos élèves et nous imposer à nous-mêmes ce que nous leur demandons.

J'avais écrit ma conférence (la première d'une série de conférences sur l'éducation qu'il donna à Cam-

bridge, on 1(S79), mais je ne m'attendais pas à la lire devant une école de jeunes filles. Elles étaient toutes armées de papier et de crayons et s'attendaient à avoir une pluie de faits à prendre au vol. Un des absurdes résultats de notre soi-disant éducation est de donner aux jeunes gens une soif insatiable pour les faits. Si j'avais dit à toute cette jeunesse quand est né Aristote, et quel était le nom de son père, et la liste de ses livres... elles ne se seraient pas tenues de joie. Mais elles ne se demandent jamais si une chose vaut la peine d'être retenue. Elles ont une vague idée que ces choses peuvent leur être demandées à un examen. Or l'éducation consiste à apprendre, et qu'est-ce qu'apprendre si ce n'est se préparer à un examen? A quoi bon des conférences à un auditoire ainsi prévenu ? Die Thatsache an sich ist nichts. Tant que nous n'aurons pas donné à nos jeunes gens un soupçon de cette vérité, notre éducation fera faillite.

Avant tout, un professeur doit se rappeler que l'esprit des enfants est affecté non par des symboles, mais par les choses elles-mêmes. Milton, qui certes ne manquait pas de respect pour la science, avait bien vu qu'on pouvait attacher trop de prix à l'étude des 7nots. « Quand même un philosophe pourrait se vanter d'avoir retrouvé la clef de toutes les langues dans lesquelles Babel a emprisonné le monde, s'il n'a pas étudié les choses solides en elles-mêmes, aussi bien que les mots dans les dictionnaires, il ne vaut pas autant qu'un paysan ou qu'un marchand qui ne savent que leur langue maternelle. » Ainsi de ces pau-

vres enfants, prodiges de grammaire. Ils sont peutêtre moins bien élevés que d'autres qui ne savent pas encore l'alphabet, mais qui ont appris à regarder ce qui vaut la peine d'être regardé, à respecter, à aimer ce qu'ils doivent respecter et aimer. La grande différence entre les hommes est dans les choses qui les intéressent.

J'ai entendu Miss M. qui apprenait aux enfants à chanter un cantique. Ils le chantaient à leur manière. Je demande à la maîtresse : « Savent-ils le sens des paroles du cantique? « — Elle répond : « Non, Monsieur ; dans les cantiques, on ne leur parle pas du sens. » Je vaischezlemas^^retje lui dis: a Miss M. me dit que les enfants n'apprennent pas le sens des cantiques? » — <( Il ne demande pas le sens des cantiques, répond D. mais seulement du catéchisme. » — <( II? qui est-ce il? » — « L'Inspecteur ».

M. Demogeot, dans son rapport sur les écoles anglaises montre la supériorité de nos maisons de maîtres sur les inconvénients de l'internat. Certes, notre système est supérieur, mais cependant il ne remplace pas la maison comme M. Demogeot l'imagine. M. D. fait un joli tableau de la femme du maître assise à table, au milieu des enfants, les traitant comme une mère. M. D. est un étranger et il faut lui pardonner de se tromper... mais le schoolboy anglais est un animal qui ne ressemble en rien à l'enfant tel qu'il est à la maison. En famille, l'enfant appartient au même monde que ses parents. Tout est commun...

le schoçlboy, au contraire, vit, avec les camarades, dans un monde tout à fait à part ; il vit à côté du maître comme un contrebandier à côté des douaniers, ou tout au mieux, comme de jeunes recrues à côté du sergent. Même s'ils ne sont que deux ou trois à vivre avec le maître, ils ne font jamais vraiment partie de la famille... La femme du maître, si elle veut leur témoigner le moindre intérêt, estTobjet de leur spéciale aversion.

Notre grand défaut c'est que, pour nous, les enfants sont des élèves à qui nous devons apprendre les langues et le reste, et non pas des êtres humains dont le caractère et les affections peuvent être modifiés par leurs relations avec nous. Pour l'ordinaire, nous ne comprenons pas les enfants et ils ne nous intéressent pas assez pour que nous essayions de le faire.

Le maître idéal est celui qui amène les enfants à travailler soit par amour pour lui, soit par amour pour le travail. Il faut faire beaucoup plus de cas de rinfluence personnelle. L'enfant fera l'impossible pour un maître qui se sera vraiment lié avec lui.

{Ib., p. 265.)

Ce que les grandes personnes ont le plus de peine h réaliser, c'est l'intensité de la vie des enfants. Nous devenons, nous, si flegmatiques ! Pour nous, rien n'a d'importance, au contraire, chez les enfants, tout a une importance; Et c'est toute une vie intense de craintes, d'espoirs, d'affections, de répugnances, de

goûts, de querelles qui va sans que le maître en soupçonne rien.

Platitudes. — Ce matin, L. a dit dans son sermon : « C'est une chose terrible de jouer avec Dieu, » et les autres phrases étaient de la même force. Ces platitudes en chaire nous semblent tout à fait à leur place, je suis probablement le seul à me rappeler celle-ci et je ne Tai notée que comme une preuve de Tinanité de la langue des sermons. Hors de chaire, L. ne songerait pas plus à parler ainsi qu'à aller dîner avec son surplis sur les épaules... Quelques prédicateurs disent des choses qui viennent du fond du cœur, mais nos ressources sont vite épuisées ; comme remplissage^ nous avons recours aux platitudes, et puis peu à peu nous trouvons cela si facile que nous ne nous servons plus que de platitudes, c'est fatal. Du reste, il est entendu que le prédicateur tire à blanc et que personne ne fait attention à ce qu'il dit.

Étonnante histoire dite à Cunningham par Farchevêque Longley sur l'état de Harrow au temps de Longley. Celui-ci sortant un soir à 10 h. et demie aperçoit un élève. Il lui donne la chasse et le prend par une des basques de sa redingote. La basque lui reste dans les mains et l'enfant s'échappe. Le lendemain tous les élèves de la VP arrivent en classe tvith cnhj one tail!

Livres religieux pour les enfants.

On se rappelle la jolie page de Fénelon sur les histoires (cf. plus haut, p. 182). On aurait pu l'inscrire en tête d'une collection de livres qui nous arrivent du plus ancien couvent catholique d'Angleterre et qui sont tous consacrés à la formation religieuse des enfants (1).

Je voudrais dire ici quelques mots de ces livres qui font bénir dans une foule de maisons et de pensionnats catholiques le nom de la Rév. Mère Loyola. L'œuvre de cette religieuse est l'effort le plus intelligent qui ait été tenté depuis de longues années en vue de rendre le travail des catéchistes plus intéressant, plus pratique et plus profitable. Tout ne me paraît pas d'égale valeur dans cette production peutêtre un peu luxuriante, mais il y a des parties de pre-

(1) Mollier Loyola of tlie Bar convent York, The Child of God ; First Communion ; The Soldier of Christ (Burns & Oates) ; First confession; Talks before confession (C. T. S.)- Le Bar convent d'York remonte jusqu'à cette admirable Mary WarddontM"« de Coursonatracé le portrait [Quatre portraits de femmes, Didot, 1895) et dont une sœur de M. Loyola, la M. Salomc, vient d'écrire de nouveau la vie. Ce livre de la M. Salomé est charmant. Il remplace avantageusement les deux: volumes publics jadis sous la direction du P. Coleridge, il y aurait grand prolit à le traduire en français et à le répandre chez nous.

mier ordre et des chapitres d'une surprenante efficacité.

La mère Loyola a le sens du réel, l'instinct de ce qu'un enfant peut comprendre, goûter et retenir, la peur des clichés, en un mot, elle a le don suprême sans lequel il n'est pas d'éducation et qui, à lui seul, compense toute lacune : elle sait raconter des histoires.

Et sans doute, tous les catéchistes écrits ou parlés sont pleins d'histoires, mais la plupart sont aussi grises que des abstractions. Ici la matière importe peu, la façon est tout, le tour de main, le je ne sais quoi qui fait choisir les jolis détails, traîner ou couper court au gré d'une inspiration capricieuse et sûre, la séduction d'un esprit qui donne et se garde tout à la fois, la tendresse vive et discrète qui rapproche insensiblement les personnages du récit et ceux qui écoutent leurs aventures, enfin, pour tout résumer sans rien définir, cette élégance originale qui ne fait rien comme tout le monde, qui passe, attire et charme toujours, qu'il s'agisse d'écrire une lettre, de cueillir une fleur ou d'amuser un petit enfant.

Voici, par exemple, une façon anglaise démontrer que le ciel vaut mieux que la terre. L'anecdote en soi est presque insignifiante et elle tiendrait en quatre lignes, mais il y a le tour de main :

Un catholique converti avait été déshérité par son père. Cependant on ne lui avait pas interdit, comme il arrive trop souvent, de revenir à la maison. Au contraire, il y venait quand cela lui faisait plaisir et il était gentiment reçu. L'histoire que je vais vous dire est à propos d'une de ces visites, un jour qu'il avait amené avec lui son petit garçon.

C'était une de ces vieilles et importantes maisons familiales

comme nous on avons tant dans notre pays, belle toujours mais plus belle que jamais en automne, au moment où les grands arbres, dans la splendeur des teintes fauves ou ccarlates, leur font de tous côtés un cadre d'or. Le petit garçon contemplait avidement ces merveilles, son regard traînait longtemps sur la terrasse, le parc, le jardin, et il se disait qu'aucun lieu du monde n'était aussi beau que ce château qui avait été jadis la maison de son père.

On était à la fin d'une belle journée de chasse et les invités se pressaient dans une vaste salle dont les fenêtres au couchant donnaient sur la pelouse. Les péripéties de la matinée avaient mis tout le monde en belle humeur et la conversation allait grand train. Chacun avait à dire et à redire de propres prouesses et par moment la conversation se perdait dans un tapage de rires et de bruyantes interruptions. Alors, sans rien dire, un des plus graves montrait du doigt le coin de la salle où le vieillard était assis à côté de son fils dans un silence plein de pensées. Et on observait le petit garçon immobile près de la fenêtre, et fasciné par le tableau qui s'étendait devant lui. Scène merveilleuse en vérité et dont même un enfant pouvait sentir la magnificence. Le soleil se couchait là-bas, et, à perte de vue, le lac et les grands arbres ruisselaient d'or ; seuls les deux cèdres gardaient leur feuillage sombre et sur ce fond resplendissant semblaient plus solennels encore que de coutume. Et soudain, ce fut un cri perçant, du côté de la fenêtre: « Père, viens donc voir comme c'est beau. » Le père n'avait pas besoin de venir voir. Il avait vu tant de fois ce même tableau. C'avait été la maison de son enfance, et c'aurait pu être encore aujourd'hui sa maison. Pas un coin de ce paysage qu'il ne connut par cœur, pas un arbre qui ne lui fût familier, pas une courbe du lac qui ne lui rappelât les beaux jours finis. C'est là qu'il jouait quand il était enfant et tout le monde lui disait qu'un jour tout cela serait à lui. Oh! non, il n'avait pas besoin de se lever et d'aller voir. Rappelant l'enfant plus près de lui, il prit les petites mains dans les siennes. « Eh! oui, lui dit-il, c'est beau tout cela, mais, dis-moi, de cela ou du ciel que choisirais-tu? » L'enfant regarda encore longuement la pelouse, les bois et le lac éblouissant : « Je préférerais le ciel, >» répondit-il ; et son père de continuer tranquillement : « Dieu merci, c'est bien ce que ton père avait aussi choisi avant toi.

Écoutez maintenant Thistoire d'une jeune personne qui sut de bonne heure mettre une sourdine àla voix du sacrifice et garder dans ses largesses mêmes une savante mesure.

Le père de cette jeune personne est encore couché, il fait froid, pas de bruit dans la maison, la chambre est presque dansFombre, tout le monde dort ou semble dormir. Quelqu'un tourne le loquet. La porte s'entr'ouvre. Un petit fantôme blanc paraît et s'avance sur la pointe des pieds, arrive près de la cheminée; il s'arrête, et la rampe de gaz à peine allumée éclaire la tête soyeuse d'Effie. C'est bien elle, avec son arche de Noé sous le bras. Mais que veut-elle à cette heure? Son père n'y comprend rien et regarde sans dire un mot.

Gravement, la petite grimpe sur une chaise et se met à aligner des deux côtés de la cheminée la procession des animaux de l'arche. Ils arrivent des deux bouts et se rencontrent vers la pendule, Noé, Sem, Cham et Japhet à l'arrière-garde ; Effîe jette encore un coup d'œil sur toute cette ménagerie en marche et, satisfaite, s'apprête à remonter dans sa chambre. Voilà une belle surprise pour la fête de son père.

Mais non, pas de surprise, son père n'a pas la force de la laisser partir sans une caresse. Il l'appelle. Il la remercie. Il lui dit quelle joie c'est pour lui d'avoir tous ces animaux sur sa cheminée et comment jamais il ne s'était attendu à rien de pareil.

Quel malheur que l'histoire ne soit pas finie. Il vaudrait peut-être mieux l'arrêter là. Mais non, j'ai eu le malheur de vous promettre, en commençant, que toutes mes histoires seraient vraies. Celle-ci est vraie et elle a une seconde partie qu'il faut bien que je vous dise.

Le lendemain malin, même cérémonie. Le père éveillé, la porte entr'ouverte et la petite Effie avec son arche vide à la main. Qu'est-ce qu'elle peut bien venir faire? Hélas! c'est déjà l'ait. Debout sur la chaise, d'un vigoureux coup de bras elle balaie dans l'arche toute une moitié du cortège. « Haltelà, au voleur! crie une voix qui vient du fond des couvertures. C'est un cadeau qu'on m'a fait hier pour ma fête. H est à moi. » Effie ne se trouble pas pour si peu. Elle se retourne et tranquillement : « Ce n'était que pour hier, répond-elle ; hier c'était votre fête, mais aujourd'hui c'est fini, » et un second coup place pêlemêle dans l'arche l'autre moitié du cortège. Sa besogne finie, Effie remet la chaise en place et va pour sortir, mais sur le seuil de la porte elle se tourne encore une fois yers son père et lui répète : « Vous saviez bien que ce n'était que pour hier. »

Je voudrais avoir devant moi plus d'espace pour louer l'art avec lequel la mère Loyola explique ses allégories et ses histoires, et glisse dans l'attention éveillée de son jeune auditoire de minuscules sermons. Parfois vaincue par l'usage, elle manque soudain de confiance en elle-même. Elle se dit qu'il ne convient pas à une religieuse de raconter tant d'histoires et, par devoir, elle amplifie plus que de raison la leçon dogmatique et morale que les enfants, laissés à eux-mêmes, auraient tirée avec plus de plaisir et de profit. Mais on ne fait jamais parfaitement ce qu'on fait uniquement par devoir. Dès que notre auteur s'éloigne un peu du cercle enchanté des histoires et des contes, je crois voir sur ses jolies phrases un peu de la poussière banale du grand chemin.

On pense bien que la mère Loyola met tout son

amour à raconter par le menu et d'une façon très attachante les belles histoires deTÉvangile. Son livre sur la première communion n'est qu'un commentaire détaillé de TÉvangile dont pas un mot n'est au-dessus de la portée d'un enfant, dont presque pas une page ne languit.

Peut-être à quelques-uns de ceux qui liront ces pages la pensée viendra ou de demander à d'autres ou d'entreprendre eux-mêmes la traduction française de cette œuvre catéchétique. Il en va toujours ainsi quand nous entendons célébrer une œuvre étrangère et nous ne prenons pas assez garde que, le plus souvent, un travail de libre imitation et d'adaptation personnelle est plus utile qu'une simple et paresseuse traduction. On serait, je crois, ]g^ieux avisé si l'on essayait d'extraire des nombreux livres de la mère Loyola un mince volume qui nous apprendrait à rendre plus vivante notre manière de raconter l'Évangile et a interpréter en vue de la formation religieuse des enfants les événements de chaque jour.

Mais qu'on nous dispense d'une besogne tracée d'avance, d'un catéchisme fait une fois pour toutes. « Il n'y a pas de bon commentaire du catéchisme! » plainte universelle, à laquelle un peu partout, dans n'importe quelle autre classe, les maîtres intelligents feront écho. « Il n'y a pas de catéchisme. » Est-ce, après tout, un très grand mal? ne vaut-il pas mieux et n'est-il pas nécessaire même que chacun de nous se fasse à lui-même son catéchisme, le modifie et le recommence au gré des difficultés toujours changeantes, de l'expérience et de la vie?

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