EPILOGUE
enfance, de son maître AlJicrtus et des novices ses frères. Chaque jour amenait pour le vieillard une révélation nouvelle. Jamais il n'avait soupçonné que les vies qui Tentouraient fussent plus intéressantes que les livres. Il ne se lassait pas (Técouter la conversation des jeunes moines qui se succédaient auprès du malade et qui, d'abord légèrement intimidés, causaient peu à peu comme s'il n'avait pas été là. Déjà il s'effrayait de voir finir la convalescence. Goscelin, maintenant, pouvait faire le tour du jardin, pourvu que quelqu'un fût là pour le soutenir. Le Père abbé était toujours là de plus en plus étonné et ravi de tout ce que renferme une âme sincère et vivante, a L'enfant est « guéri tout à fait, lui dit un jour Albertus avec « un malin sourire; il peut partir dès aujourd'hui, « si vous le voulez. » Mais il n'était plus question de partir. Bien au contraire. Le Père abbé en était à chercher le moyen de s'attacher de plus près le jeune novice. « Je me fais vieux, répondit-il à « Albertus, et mes yeux s'en vont. Goscelin vien- « dra chaque matin dans ma cellule, et, à nous « deux, nous achèverons mon grand travail sur « saint Ghrysostome... »
La nuit était venue cependant. Depuis un moment, mon hôte avait laissé tomber les feuilles de parchemin, et il me racontait de souvenir la fin de cette bizarre histoire. L'émotion nous avait
gagnés tous deux ; nous ne pensions plus à la terrible imprudence d'Albertus, et nous rêvions à perte de vue sur la puissance éducatrice de Tamour. Nous parlions d'un de nos amis communs, excellent père de famille, auteur de plusieurs ouvrages sur Téducation, et qui traverse depuis vingt ans chaque jour le jardin des Tuileries sans jamais s'arrêter pour regarder jouer les petits enfants. Hélas I cela ne se voit que trop dans ses livres. Vous vous rappelez le chapitre absurde où il demande qu'on ne donne plus aux enfants que des jeux utiles, et qu'on fasse disparaître les soldats de plomb et les poupées. « Mais j'y songe; cette histoire d'Albertus, je Tai vue quelque part... Ah! oui, c'est cela. Avez-vous les Fables de Fénelon sous la main? » Mon hôte alluma la lampe, me passa le petit livre, et nous lûmes ensemble cette page, qui résume merveilleusement, et en un symbole moins barbare, les théories pédagogiques du moine Albertus :
Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d'animal : c'était une masse informe et hideuse. L'ourse, toute honteuse d'avoir un tel fils, va trouver sa voisine la corneille qui faisait un grand bruit par son caquet sous un arbre. « Que ferai-je, lui dit-elle, ma bonne commère, de ce petit monstre? J'ai envie de l'étrangler. — Gardez-vous-en bien^ dit la causeuse; j'ai vu d'autres ourses dans le môme embarras que vous. Allez, léchez