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LES PETITES BOTTES

Je me souviens que le matin, lorsque je quittais ma chambre pour aller à la manœuvre, j'apercevais devant la porte, soigneusement alignées par mon ordonnance qui n'y mettait pourtant pas malice, mes propres chaussures et celles de mon bambin.

Ces dernières étaient de petites bottines lacées, un peu avachies, et ternies par le rude usage auquel il les soumettait. La

semelle était amincie à gauche et un petit trou menaçait à l'extrémité du pied droit.

Les cordons, fatigués et lâches, pendaient de chaque côté. Au gonflement du cuir, on reconnaissait la place de ses doigts, de son pouce, et tous les mouvements accoutumés de son peton avaient laissé leur trace par des plis insensibles ou profonds.

Pourquoi ai-je retenu tout cela? je ne sais en vérité, mais il me semble encore voir les bottes du cher petit posées là, sur le tapis, à côté des miennes, — deux grains de sable près de deux pavés, un chardonneret en compagnie d'un éléphant. C'étaient ses bottes de tous les jours, ses camarades de jeu, celles avec lesquelles il entrait dans les montagnes de sable et explorait les flaques d'eau. — Elles lui étaient dévouées et partageaient si intimement son existence que quelque chose de lui-même se retrou-

vait en elles et je les aurais reconnues entre mille. Elles avaient pour moi une physionomie particulière, il me semblait qu'un lien invisible les rattachait à lui, et je ne pouvais regarder leur forme encore indécise, leur grâce comique et charmante, sans me rappeler leur petit maître et m'avouer qu'elles lui ressemblaient.

Tout ce qui touche aux bébés devient un peu bébé aussi et prend cette expression de grâce maladroite et naïve qui leur est propre.

A côté de ces petites bottes rieuses, gaies, de belle humeur, ne demandant qu'à courir les champs, mes chaussures paraissaient monstrueuses, lourdes, grossières, absurdes, avec leurs gros talons et leurs longs éperons d'ordonnance... A leur air pesant et désillusionné, on sentait que pour elles la vie était grave, les courses longues et

le fardeau à supporter tout à fait sérieux.

Le contraste était saisissant et l'enseignement profond. Je m'approchais de ces petites bottines tout doucement, pour n'éveiller personne, car tout le monde dormait encore dans la maison. Je les tâtais, je les retournais, je les regardais de tous côtés et je me sentais gagner par un sourire délicieux. Jamais le vieux gant qui sentait la violette et qui traîna si longtemps dans le plus profond secret de mon tiroir ne me procura une aussi douce émotion.

L'amour paternel n'est pas de l'amour pour rien : il a ses folies, ses faiblesses, il est puéril ou plein de noblesse, mais en aucun cas il ne s'analyse et ne s'explique :

on le ressent, voilà tout, et je m'y laissais aller délicieusement.

Que le papa sans faiblesse me lance la première pierre, les mamans me vengeront.

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Songez que cette bottine lacée et percée du bout me rappelait son petit pied grassouillet et que mille souvenirs se rattachaient à ce peton bien*aimé.

Je me le figurais, le cher enfant, lorsque je lui coupais les ongles, et qu'il se débattait en me tirant la moustache et en riant malgré lui, car il était chatouilleux.

Je me le figurais, lorsque le soir, au coin d'un bon feu, je lui enlevais ses petits bas. — Quelle fête I

Je disais une... deux.,. Et lui, enveloppé dans sa grande chemise de nuit, les mains perdues dans ses manches trop longues, il attendait, l'œil brillant, tout prêt à éclater de rire, le fameux trois.

Enfin, après mille retards, mille petites taquineries qui excitaient son impatience et qui me permettaient de lui voler cinq ou six baisers, je disais : trois.

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Le bas s'envolait au loin. — Alors c'était une joie folle, il se renversait sur mon bras et ses jambes nues s'agitaient en l'air. De sa bouche, grande ouverte, dans les profondeurs de laquelle on voyait briller ses petites perles blanches, s'échappait une cascade de bons rires sonores.

Sa mère, qui riait aussi, lui disait au bout d'un instant :

« Voyons, bébé; voyons, mon petit ange, tu vas t'enrhumer.

<L Mais retiens-le donc... Veux-tu finir, petit démon? »

Elle voulait gronder, mais elle ne pouvait retrouver son sérieux à la vue de sa bonne grosse tète blonde, épanouie, colorée, heureuse, renversée sur mon genou.

Ma femme me regardait, et me disait :

« Il est insupportable... Mon Dieu, quel enfant! )»

Mais je comprenais que cela signifiait :

« Regarde comme il est beau, bien portant et heureux, notre bambin, notre petit homme, notre fils à nous deux! "»

Et, dans le fait, il était adorable, du moins je le voyais ainsi.

J'ai eu la sagesse — je peux le dire maintenant que mes cheveux sont blancs — de ne pas laisser passer un seul de ces bons moments sans en jouir amplement ; et, en vérité, j'ai bien fait. Pitié pour les pères qui ne savent point être papas le plus souvent possible, qui ne savent point se rouler sur le tapis, jouer au cheval, faire le gros loup, déshabiller leur bambin, imiter l'aboiement du chien et le rugissement du lion, mordre à pleines dents sans faire de mal, et se cacher derrière les fauteuils en se laissant voir.

Pitié sincère pour ces infortunés! Ce ne

sont pas seulement d'agréables enfantillages qu'ils négligent là, ce sont des jouissances délicieuses^ les plus douces et les plus pures de la vie, car elles ne laissent après elles aucune amertume et l'on se sent meilleur après les avoir goûtées; ce sont les parcelles, les miettes de ce bonheur qu'on calomnie si fort qu'on accuse de ne point exister, parce qu'on attend qu'il tombe du ciel tout d'une pièce, sous forme de lingot, alors qu'il est à nos pieds, réduit en poussière fine. Ramassons-en les menus fragments et ne nous plaignons pas trop ; chaque jour amène son pain et sa ration de bonheur.

Marchons lentement et regardons à nos pieds, fouillons autour de nous, cherchons dans les petits coins ; c'est là que la Providence fait ses cachettes. ^

J'ai toujours ri des gens qui traversent la vie bride abattue, les narines dilatées, les

yeux inquiets et le regard à l'horizon. 11 semble que le présent leur brûle les pieds, et quand on leur dit : « Mais arrêtez-vous donc un instant, mettez pied à terre, prenez un verre de ce bon vin doré, causons un peu, rions un instant, embrassons votre enfant.

— Impossible, vous répondent-ils, on m'attend là-bas. Là-bas, je causerai; là-bas, je boirai un vin délicieux; là-bas, je me livrerai à la tendresse paternelle ; là-bas^ je serai heureux... là-bas... » Et quand ils sont arrivés là-bas ^ haletants, brisés, qu'ils réclament en criant le prix de leurs fatigues, le présent, qui rit sous ses lunettes, leur dit :

« Monsieur, la caisse est fermée. »

L'avenir promet, — c'est le présent qui paye, et il faut être en bonne intelligence avec celui qui tient les clefs de la caisse.

Pourquoi s'imaginer qu'on est dupe de la.

Providence?

Croyez-vous qu'elle ait le loisir, cette bonne Providence, de servir à chacun do vous un bonheur complet, tout découpé sur un plat d'or, et de nous faire de la musique pendant le repas, "par-dessus le marché?...

C'est pourtant ce que beaucoup de gens voudraient.

. Il nous faut être raisonnables, retrousser nos manches, nous occuper nous-mêmes de notre cuisine et ne point exiger que le ciel se dérange pour écumer notre pot-au-feu.

Je pensais à tout cela, le soir, lorsque mon bébé était dans mes bras, que son haleine humide et régulière m'effleurait la main. Je pensais aux bons moments qu'il m'avait déjà procurés et je lui en étais reconnaissant.

Comme c'est simple ! me disais-je, d'être .heureux, et la singulière manie d'aller en Chine pour se distraire !

Ma femme était de mon avis, et nous restions de longues heures à tisonner, tout en causant de ce que nous éprouvions.

« Toi, vois-tu, mon ami, tu Faimes autrement que moi, me disait-elle souvent. — Les papas calculent plus que nous... Leur affection est comme un échange... Ils n'aiment bien leur enfant que le jour où leur amourpropre d'auteur est flatté... Il y a du propriétaire dans le papa... Vous pouvez analyser l'amour paternel, en découvrir les causes^ dire : « J'aime mon enfant parce « qu'il est de telle ou telle façon. »

« Pour la mère, cette analyse est impossible, elle n'aime pas son enfant parce qu'il est beau ou laid, intelligent ou absurde, qu'il lui ressemble ou ne lui ressemble pas, qu'il a ses goûts, ses gestes, ou ne les a pas. Elle l'aime parce qu'elle ne peut pas faire autrement; c'est une nécessité.

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«c L'amour maternel est un sentimenl inné chez la femme. — L'amour paternel est chez l'homme le résultat des circonstances. Chez elle, c'est un instinct, chez lui, c'est un calcul dont il n'a pas conscience, il est vrai, mais enfin c'est le résultat de plusieurs autres sentiments... Tenez, mon capitaine, vous n'y entendez rieni

— Fort bien, madame, ne vous gênez pas; nous n'avons, nous autres militaires, ni cœur ni entrailles. Ce que vous dites là est vraiment monstrueux!... Et j'agitais les pincettes avec violence en dérangeant les bûches.

Cependant ma femme avait raison, je me l'avouais à moi-même. Quand un enfant vient au monde, Faffection de la mère n'est pas comparable à celle du papa. Chez elle, c'est déjà de l'amour. Il semble qu'elle le connaît de longue date, son beau chéri. A

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son premier cri, on dirait qu'elle le retrouve. Elle semble dire : C'est lui. Elle le prend sans embarras, ses gestes sont faciles, elle n'éprouve aucune gène, et dans ses deux bras enlacés le bébé trouve une place à sa mesure et s'endort heureux dans ce nid fait pour lui. Où donc la femme a-t-elle fait ce mystérieux apprentissage de la maternité?

L'homme, au contraire, à la naissance d'un enfant, éprouve un grand trouble. Le premier vagissement du petit être l'émeut; mais il y a dans cette émotion plus d'étonnement que d'amour. Son affection n'est point encore née. Son cœur a besoin de réfléchir et de s'habituer à ces tendresses nouvelles pour lui.

II y a un surnumérariat, un apprentissage au métier de papa. — Il n'y en a pas à celui de maman.

Si le père est moralement maladroit pour

aimer son nouveau-né, il faut avouer qu'il l'est aussi physiquement pour lui manifester sa tendresse*

Ce n'est qu'en tremblant, avec mille contorsions, mille efforts qu'il soulève ce mince fardeau. — Il a peur de briser le marmot, qui en a conscience et qui braille à pleins poumons. Il déploie plus de force, le pauvre homme, pour soulever son enfant, qu'il n'en faudrait pour enfoncer une porte. S'il l'embrasse, sa barbe le pique ; s'il le touche, ses gros doigts font un malheur. — il a l'air d'un ours qui enfile une aiguille.

Et cependant il faut la gagner, l'affection de ce pauvre père, qui n'a d'abord que des mésaventures ; il faut le séduire, l'enchaîner, lui faire prendre goût au métier, et ne pas faire durer trop longtemps son rôle de conscrit.

La nature y a pourvu, et le papa passe

définitivement caporal le jour où le bébé balbutie ses premières syllabes.

Il faut dire qu'il est bien doux, ce premier bégayement de l'enfant, et qu'il est admirablement choisi pour émouvoir, ce pa, . . pa que le petit être murmure d'abord. N'estil pas étrange que le premier mot de l'homme exprime précisément le sentiment le plus profond et le plus tendre de tous ?

N'est-il pas touchant aussi de voir le pauvre bébé trouver à lui tout seul le mot qui doit attendrir sûrement celui dont il a le plus besoin ; le mot qui veut dire :

« Je suis à toi, aime-moi, fais-moi une place dans ton cœur, ouvre-moi tes bras ; tu vois, je n'en sais pas encore bien long ; je débarque, mais déjà je pense à toi, je suis de la famille, je mangerai à ta table et je porterai ton nom... pa,..pa...pa...pa.,. i>

Il a trouvé d'un coup la plus délicate des

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flatteries, la plus douce des tendresses. Il entre dans le monde par im coup de maître.

Ah! Famour chéri! Pa..,pa...pa...pa.,.

J'entends encore sa petite voix hésitante, je vois encore ses deux lèvres vermeilles se lever et s'abaisser. Nous étions tous en cercle autour de lui, agenouillés pour être à sa hauteur. On lui disait : « Répète encore, petit homme, répète encore... Où est-il donc, ton papal » Et lui, que tout ce monde égayait, me tendait les bras en tournant les yeux vers moi.

Je l'embrassai bien fort, et je sentis que deux grosses larmes m'empêchaient de parler. . .

A partir de ce moment, je fus un papa sérieux.

J'étais baptisé.

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