LA PAROLE
(Notes d'une grand' mère)
Contrairement à ce qu'assurent les personnes uû peu tristes, la vie ne commence pas par des gémissements et des larmes de désespoir. Ce serait vraiment aller trop *vite en besogne. Si mon petit garçon a poussé un cri en entrant dans ce monde, c'est qu'il y était contraint par l'impérieuse nécessité de remplir au plus vite ses poumons affamés d'air. S'il a fait en même temps une gri-
mace épouvantable, c'est qu'il concentrait tous ses efforts dans cette opération délicate, la première et, de beaucoup, la plus importante jie sa vie.
Je l'avais^ealèndu déjà, ce cri du nouveau-né, j'avaisa^té déjà à cette scène solennelle, mais^moi-même je jouais alors
un rôle-trc^important dans la pièce pour juger les choses avec sang-froid.
Le fait est qu'un homme qui se noie ne « v^ -«et p^ plus de passion en s'accrochant à la bran^flfte que «'en met l'enfant lorsqu'il
contracre pou r jg, première fois les muscles •de^?^oitrine. Tous deux luttent avec une
é^'e ardeur :Jitm pour faire entrer la vie, ^Kaiitçe pour Fenipêcher de sortir.
^ . Il y a cep^ânt une différence : l'homme ^cfm se noie a conscience du péril; tandis
que l'enfant exécute sans comprendre ; c'est
la Providence qui veut pour lui. Tu n'es
encore, mon mignon, qu'une petite machine admirable.
Il est vrai que plus tard, lorsque la raison, le libre arbitre, la volonté... Plus tard, il en sera de même à peu de chose près.
La liberté humaine n'est qu'une soumission qui s'ignore, et il est bien heureux qu'il en soit ainsi, car le monde ne survivrait pas à une seconde d'indépendance véritable.
Quoi qu'il en soit, tu respires en dépit de toi-même, mon garçon, ton petit soufflet s'est mis en branle pour ne plus s'arrêter; c'est l'important.
Or, suivant que ce précieux soufflet s'affaisse avec violence ou douceur, il se produit un hi perçant, ou bien l'on entend un lia prolongé, une sorte de soupir heureux.
Ce hi qui ressemble pas mal au bruit d'une porte mal graissée, est pour le petit
être la manifestation la plus intense de sa vitalité; il exprime à la fois ses colères et ses souffrances les plus vives, ses désirs et ses besoins les plus impérieux ; car, colères, souffrances, désirs, besoins, ne sont encore pour lui qu'une seule et même chose.
Tout au contraire, le ha qui s'échappe si aisément de ses lèvres correspond à l'état de satisfaction qu'il éprouve lorsqu'aprés avoir leté un bon coup, par exemple, il reste étalé dans ses langes.
Ces deux émissions de voix sont donc les seules notes de son clavier et correspondent aux deux états qui résument sa vie : bienêtre ou malaise.
En dehors de cela, toutes les nuances lui échappent encore ; et il y parait, car il passe du cri au soupir subitement, sans transition ni raison appréciable, et avec une persistance ! Comme j'avais fait disposer sa cham-
bre à côté de la mienne, rien ne m'échappait de sa musique, et souvent, au milieu de la nuit, je m'écriais :
— Nourrice, ma chère, voyez ce que veut ce petit enragé; si c'est la lune, qu'il le dise franchement.
Et la brave femme, qui était une laitière parfaite, murmurait consciencieusement :
— G'est-y la lune que vous voulez, monsieur Georges; c'est-y la lune, mon amour?
Pour tout dire, le nouveau -né braille d'une façon désespérante, mais attendez que l'habitude de la vie ait donné à ses organes une assez grande iBnesse pour qu'il ne confonde plus, par exemple, la souffrance que lui cause là soif avec la gêne résultant d'un nœud de brassière mal placé ; attendez qu'il s'établisse dans ses sensations une sorte de gamme, et vous entendrez en même temps une gamme correspondante de sons in-
termédiaires sortir de son petit gosier.
Entre le noir et le blanc de sa palette, apparaîtront une suite de gris d'autant plus fins et nuancés que ses sensations nouvelles seront plus variées et plus nombreuses.
Cette comparaison vient naturellement à Tesprit. Il est même très curieux, soit dit en passant, que Ton ne puisse pas parler des sons sans faire allusion aux couleurs et réciproquement. Dans tous les cas, ce ramage instinctif de l'enfant est monochrome; il est bien véritablement le mélange plus ou moins, varié du noir et du blanc, du cri et du soupir. C'est un camaïeu qui se colore seulement à l'heure où le petit être distingue sa propre voix de tous les autres bruits qui l'entourent et constate une relation entre l'effort qu'il fait et la sonorité qu'il perçoit, à l'heure enfin où il a confusément conscience de son individualité.
Cette éclosion morale se manifeste extérieurement dans toute sa personne : sur son visage, devenu plus souple et plus impressionnable, on voit s'ébaucher, comme à travers un voile, une ombre de physionomie; ses narines transparentes s'animent et frisonnent, sa bouche s'exerce au sourire; on sent une lueur intérieure qui éclaire et réchauffe; on devine l'âme qui se répand et pénètre dans ce petit corps. Il semble que l'enfant se déplie, s'étale à la façon de ces feuilles naissantes que caresse le soleil. Les muscles s'assouplissent, les mouvements prennent une allure.
Souvent, alors, sa petite bouche encore humide de lait, reste ouverte, immobile comme sous l'empire d'un grand étonnement,. tandis que dans son regard fixe et clair, on devine un mélange de surprise et de curiosité... Ce n'est plus une fleur qui
répand un parfum, c'est un être qui commence à penser.
Que ne peut-on lire et noter heure par heure tout ce qui se passe dans le cœur d'une jeune mère, durant ces longues heures où, tenant l'enfant dans ses deux bras, elle le regarde vivre, épie ses moindres frémissements et le pénètre de sa tendresse !
Je disais donc que le jour où l'enfant entend sa voix, d'instrument passif et sonore qu'il était, il devient artiste. On le voit alors souffler de mille façons diverses, contourner son petit bec dans l'espoir souvent déçu de varier ses impressions. Il essaie à l'aventure ; tout lui est bon, pourvu qu'il satisfasse le plaisir si nouveau pour lui d'entendre et d'écouter.
Quand j'étais à Paris, je me souviens qu'en passant devant la caserne, à l'heure où les
musiciens étudiaient leur instrument, on entendait une abominable cacophonie, et cependant on sentait que dans ce chaos il y avait un morceau complet, charmant peutêtre, mais réduit en miettes. Pareillement, au milieu de toutes les sonorités étranges dont résonne incessamment la chambre de l'enfant, on devine des parcelles d'harmonie et comme un léger parfum musical. Ce n'était qu'un soufflet inconscient; c'est maintenant une voix qui s'exerce.
Dans le vacarme plus ou moins harmonieux dont le petit homme charme son oreille, certaines sonorités le frappent plus particulièrement pour ressembler à d'autres sonorités qu'il a déjà entendues ; il s'y arrête, les veut reproduire encore ; de là toute une série de tâtonnements et d'essais où l'intelligence joue un rôle.
La joie d'entendre se double du désir
d'imiter. En même temps, sa vue plus exercée lui fournit des renseignements précieux sur le mécanisme vocal : il voit les lèvres de ceux qui l'entourent s'agiter d'une façon particulière qu'il constate et qu'il retient. Un beau jour enfin, il articule de véritables syllabes.
Conquête d'autant plus précieuse qu'elle est le résultat d'efforts prémédités et qu'elle le conduit au seuil même de la parole. Le jeune vainqueur a trouvé le trou de la serrure et y a enfoncé la clef; un tour de main et la porte sera ouverte.
Rien n'est charmant comme ce premier bégaiement mystérieux où l'on croit deviner de si jolies choses qui n'y sont pas! On prête alors au cher petit les idées les plus fines, les intentions les plus spirituelles, ce pendant que la valeur symbolique des mots est encore un mystère pour lui, et l'on
croit qu'il parle, alors qu'il fait de la musique, tout simplement.
Les fragments qu'il articule sont des sonorités plus intéressantes que d'autres, voilà tout, et s'il fait entendre plus souvent certaines d'entre elles, c'est que celles-là lui plaisent davantage et qu'il les reproduit aisément.
Pour les enfants et pour les hommes, les sons ont une espèce de saveur, d'expression particulière qui les attire ou les repousse sans qu'ils puissent en expliquer la raison.
Et cela est bien étrange.
Pourquoi telles vibrations du tympan nous causent-elles de la joie, telles autres de la tristesse; pourquoi celles-ci nous portentelles à la rêverie, tandis que d'autres nous poussent à braver le danger ; pourquoi tous les airs de bravoure, quelle que soit leur origine, ont-ils entre eux une sorte de pa-
rente qui se traduit dans l'allure et le rythme; comment se fait-il qu'il en soit de même pour les airs d'amour ou les chants religieux?
Il est donc vrai de dire que chaque son a son expression et comme une vertu qui lui sont propres, et c'est sans doute ce caractère des sonorités qui a été l'origine et le point de départ de toutes les langues humaines. On a chanté ses idées et ses besoins avant de les parler.
L'enfant obéit à cette loi et il est facile de le constater : en entendant certains sons qui n'ont d'ailleurs aucun sens grammatical, mon petit Georges s'anime, sourit, tend les bras, ou bien s'attriste, devient rêveur et souvent s'effraie.
Il y a mieux : le matin, lorsque je vais le voir dans son berceau, et que le soleil emplit la chambre, le plaisir illumine son visage
et le voilà gazouillant; mais j'ai remarqué vingt fois que son gazouillement du matin avait une expression particulière et qu'il répétait alors certaines syllabes de son répertoire, à l'exclusion de toutes les autres qu'il semblait avoir oubliées.
Les oiseaux, eux aussi, varient leur ramage suivant l'heure et le temps. En somme, les mots n'ont d'abord de valeur pour l'enfant que par leur caractère musical, c'està-dire par la sensation qui en est la conséquence. Et j'en conclus que le mot papa, par exemple, qu'il prononce bientôt — grâce à l'insistance de ceux qui l'entourent — ne représente pas du tout, comme on le croit, le monsieur barbu qui est l'auteur de ses jours, mais une certaine espèce de sensation qu'il éprouve au contact de ce personnage.
Le mot lait ou lolo — car je ne sais
pourquoi on se plaît à apprendre d'abord à l'enfant un jargon de nourrice qu'il devra désapprendre ensuite, le mot lait, disais-je donc, ne représente pas non plus pour lui la liqueur blanche et sucrée dont il fait ses délices, mais bien la sensation de gourmandise satisfaite, de faim assouvie qu'il éprouve lorsqu'il a rempli son petit estomac.
Nous sommes dupes de nous-mêmes lorsque nous observons ces chers bambins :
nous croyons leur découvrir dès l'abord les sentiments et les idées qui ne peuvent être que le résultat de l'expérience; et nous ne serions qu'à moitié surpris si le petit être, €^ son entrée dans le monde, nous saluait d'un sourire amical en s'écriant :
« Ah ! ma mère, que de reconnaissance ! »
Nons oublions que l'amour maternel nous est né en son temps et que l'amour filial leur naîtra aussi quand le moment sera
venu, si toutefois nous avons préparé le terrain; car la plus mince tendresse veut être semée par celui qui doit plus tard en recueillir les fruits.
Nous prêtons donc gratuitement à Fenfant notre science de la vie. Entre autres preuves, celle-ci m'a particulièrement frappé :
On s'imagine que le substantif étant pour les hommes le plus simple et le plus précis des mots, doit être aussi le premier dont l'enfant ait l'intelligence. Je l'ai cru comme tout le monde jusqu'au jour où il m'a paru que tout le monde se trompait, et j'ai constaté alors que ce fameux substantif, si limpide à première vue, reposait en réalité sur la plus abstraite et la plus arbitraire des conventions humaines.
Voyez le temps qu'il faut à une société pour arriver à comprendre qu'un bœuf vaut un petit tas de métal jaune et que ce métal
est à son tour Téquivalent d'un morceau de papier taché d'une certaine façon.
Pourquoi s'étonner si l'enfant qui débarque a besoin de réfléchir avant d'échanger un objet contre un son?
Le substantif, pour peu qu'on le regarde de près — j'avoue que l'idée ne m'en était pas encore venue — désigne, ce me semble, un être ou un objet considéré dans sa substance, c'est-à-dire abstraction faite des liens qui nous unissent à lui et en dehors des impressions qu'il nous cause. L'être ou l'objet pris substantivement se sépare donc de nous, devient un fantôme solitaire, symbolique, une véritable abstraction. Si bien qu'il faudra tout un arsenal de pronoms, d'adjectifs, de verbes pour rétablir entre lui et nous l'intimité rompue et le faire rentrer dans notre vie.
L'idée du substantif découle évidemment
de cette observation qu'un objet ou un être ne produit pas sur tout le monde la même impression, que chacun le voit et le juge selon ses goûts, ses besoins, et que si on le désignait d'après tous les jugements qu'on en porte, le même objet ou le même être aurait autant de désignations qu'il y a d'individus.
D'où l'obligation, pour pouvoir s'entendre, de l'exprimer par un signe conventionnel qui lui donne une sorte d'existence abstraite, fictive, mais acceptée de tous et indiscutable.
C'est là un compromis nécessaire au commerce des hommes entre eux; mais l'enfant qui met son petit pied rose sur le seuil de l'humanité en ignore toutes les conventions, et celle du substantif en particulier.
Cher petit égoïste, l'univers qui t'entoure ne dépasse pas le cercle étroit de tes sensa-
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lions. Tu n'as la notion du monde extérieur que par le bien-être ou le malaise qu'il te cause. Ta petite personne est tout : les caresses n'ont de valeur pour toi qu'autant qu'elles te sont douces ; le dévouement d'autrui qu'autant qu'il te soulage. Qui songerait à s'en plaindre ! Dieu ne veut-il pas que ta seule présence soit la plus vive des joies et qu'en te laissant aimer tu réalises le vœu le plus cher de ceux qui t'entourent?
L'amour des autres est aussi nécessaire à l'enfant que l'air qu'il respire; c'est un duvet précieux qu'il doit trouver tout prêt au début de sa vie pour s'y blottir et s'y cacher, et c'est parce qu'il ne peut pas préparer lui-même ce nid, c'est parce qu'il est incapable de réclamer la tendresse des autres et de la payer en bons écus sonnants, que la Providence lui fait crédit, que l'amour
maternel naît comme par miracle, se suffit à lui-même et semble d'autant plus profond qu'il est moins payé de retour. C'est pour cela enfin que l'amour maternel élève l'âme au-dessus des calculs ordinaires de l'égoïsme et atteint tout d'abord à cet idéal où le sacrifice est une jouissance.
Tout cela n'est-il pas admirable? Est-ce le cœur ou l'esprit qui sera le plus ému en face de cette merveille vivante, de ce petit être en éclosion?
Qui le croirait : en quelques mois il a passé par tous les règnes de la nature, il a traversé tous les états. De masse inerte, il s'est élevé jusqu'à la plante et il a vécu de sa vie; puis il est monté en grade, ses organes se sont perfectionnés, et, clopin^lopant, il a mis le pied sur le premier échelon de la vie animale, il a grimpé peu à peu, se perfectionnant sans cesse ; il est arrivé au
sommet de l'échelle et on l'a nommé homme.
Pauvre petit enfant de troupe, tu gagnes tous tes grades, ayant dans ta giberne le bâton de maréchal que le bon Dieu y a mis et tu arrives enfin, quand tu ne meurs pas en route, à être notaire, pair de France ou ferblantier.
Le moment où l'enfant entrevoit la valeur réelle du substantif est donc celui où ii comprend que les choses et les êtres existent en dehors de lui et que les sensations qu'il éprouve à leur contact sont de simples liens qui peuvent être rompus sans que le monde extérieur en soit modifié, et c'est parce que ces liens lui sont nécessaires, parce qu'il a besoin d'exprimer les relations qui existent ou qu'il veut établir entre lui et ce qui n'est pas lui, qu'il use presque en même temps du substantif et du verbe.
C'est le verbe, en effet, qui nous rattache
au reste du monde ; il est Texpression de la vie; il est la vie elle-même, avec toutes ses nuances et ses complications. Et si l'enfant n'en connaît d'abord que l'infinitif, c'est que ce temps vaporeux et complaisant est un idéal dégagé de toutes les difficultés pratiques et qu'il nous attend en souriant au seuil de l'existence pour nous en faire les honneurs. Avec lui, point de souci, point d'inquiétude; on n'a qu'à tendre la main :
dormir, jouer, manger, boire... comme tout cela est simple, facile et bon!
Et cependant, tu verras ientôt, mon mignon, combien il trompe son monde, ce poétique infinitif séduisant et intangible comme un mirage. Il se prête à toutes les illusions, mais résume aussi tous les déboires ; il promet tout et ne donne rien.
Mon Dieu, le verbe tout entier avec sa conjugaison savante n'est, à le bien prendre,
qu^ime évocation de fantômes, une suite de promesses et de regrets, de rêves naissants et de rêves éteints !
Le présent de l'indicatif semble, à première vue, exprimer une réalité solide et précise, dites-vous? Eh bien, observez-le, et voyez quel mince personnage ; si mince qu'il n'est rien sans le secours du passé et le soutien du futur.
Le présent ! qu'est-ce ? — L'aiguille de la pendule marche incessamment; vos lèvres n'ont pas encore eu le temps de dire faime^ que ce mot s'est déjà transfonné en un mélancolique f aimais et en un joyeux f aimerai. La possession n'est pas de ce monde.
L'amour ne sera jamais pour nous qu'une soif d'autant plus ardente que la coupe semble plus près des lèvres.
La tendresse n'est que le rêve irréalisable
d'un rapprochement poussé jusqu'à l'absorption. Les baisers, les serrements de main, cette ardeur à supprimer les obstacles matériels, à confondre physiquement les deux individus, est l'image naïve de cette attraction morale, de ce plus près toujours plus près que l'on nomme ici-bas l'amour, mais qui n'en est que l'ombre.
N'est-ce pas pour se tromper eux-mêmes que les amants s'étreignent avec tant de passion?
De même que le présent n'est que la ligne imaginaire qui sépare le passé de l'avenir, de même aussi ce que nous appelons la possession n'est que la transformation d'un désir en un autre.
Jouir, c'est se rappeler qu'on a souhaité et constater qu'on peut souhaiter encore.
Vivra, c'est sentir la corde se tendre et vibrer; c'est frissonner d'impatience, c'est
aspirer, c'est s'efforcer vers un but qui nous attire en fuyant.
Et l'impossibilité d'atteindre ce but est notre raison d'être. C'est notre étemelle impuissance qui est la source de notre force et parfois de notre grandeur.
Cette loi de l'inquiétude et du désir enveloppe et pénètre l'univers. Ne retrouve-t-on pas, dans le monde physique comme dans le monde moral, ce besoin perpétuel d'assimilation, cette recherche fatale d'un autre état, ces répulsions et ces attractions constantes ? Jusqu'au plus intime de la matière les molécules frissonnent, s'attirent et se repoussent. L'éther et l'air vibrent incessamment.
Les mondes se cherchent sans jamais s'atteindre ni se confondre. L'inquiétude, le désir non satisfaits sont partout et le verbe est l'expression de ce malaise à la fois vivifiant et terrible.
Ne peut-on pas dire que la conjugaison du verbe est d'autant plus complexe et raffinée que la vie de l'homnie devient plus difficile ?
Tous ces trésors de linguistique, toutes ces ressources de parole sont avant tout la constatation de nos misères et de nos embarras.
Cela tient à ce que la moindre pensée n'apparaît pas dans l'esprit, isolée, indépendante, mais, au contraire, fait partie de tout un monde d'impressions antérieures auxquelles elle reste attachée par des liens invisibles et innombrables. C'^ia tient à ce qu'une pensée n'est qu'un atome insaisissable de ce tout sans limite qui est l'âme ; qu'un des anneaux sans nombre du rêve de la vie.
En effet, cherchez à l'observer isolément, cette pensée, et vous la verrez, sous l'effort
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de votre attention, se dédoubler, devenir multiple, se confondre avec une infinité d'autres qui se dédoubleront et se multiplieront à leur tour.
De même que les forces créatrices de la nature, sans en excepter une seule, ont concouru à l'éclosion du plus petit des insectes, et que cet être microscopique résume tous les mystères de Dieu, de même, chaque pensée résume l'existence, et, dans la moindre d'entre elles, nous percevons vaguement les échos infinis de notre passé.
N'est-il pas clair alors que, pour faire tenir exactement une pensée dans un mot ou une phrase, il faudrait y enfermer aussi l'âme de l'homme tout entière ?
La vérité est que l'on ne peut exprimer à l'aide de termes définis et matériels ce qui est immatériel et indéfini, et qu'entre les bruits symboliques du langage et les mou-
vements du cœur ou de l'esprit, il n'y a pas de commune mesure.
Voyez aussi que d'efforts pour faire deviner aux autres ce concert intime de pensées harmoniques qui accompagnent le moindre frémissement moral de notre être et se confond avec lui ; et comme, après tout ce travail, nous sentons que nous n'avons donné aux autres que l'apparence de notre émotion, tandis que le meilleur en est resté au fond de nous, inexprimé, inexprimable.
Si grande que soit l'éloquence d'un homme, il ne peut nous faire pénétrer en lui, et si notre âme résonne par hasard à l'unisson de la sienne, c'est avec son timbre et suivant le diapason qui lui est propre.
Les hommes ici-bas se chercheront éternellement sans pouvoir se comprendre. Les meilleurs discours ne seront jamais beaucoup plus clairs qu'un catalogue de musée. Nous
croyons, en parlant à autrui, lui faire toucher du doigt nos trésors et lui communiquer notre émotion, mais en réalité nous l'éblouissons par une pluie d'étiquettes, rien de plus.
Les mots sont des clous qui signifient joie ou tristesse, suivant que le chapeau qu'on y accroche est entouré d'un crêpe ou surmonté d'un panache rose.
Rappelez-vous ces vieilles divinités mexicaines : une bûche entaillée à droite, voilà le bon Dieu. La même bûche entaillée à gauche, voilà le Diable.
On n'a pas lait de progrès dans les symboles ; les mots eux aussi sont des bûches, et suivant l'entaille dont on les marque, patrie veut dire égoïsme ou dévouement, amour veut dire bonheur ou torture.
Étrange commerce que celui qui se pratique 8f l'aide d'une monnaie variable à l'in-
fini et dont chaque individu établit arbitrairement la valeur !
Faut-il s'étonner si l'histoire de l'humanité n'est qu'un éternel malentendu, un immense et insoluble procès sur la valeur des termes et le sens des paroles!
La grande Babel est toujours en construction ; elle s'étale au lieu de monter dans les nues. Est-ce une tour ou bien un tombeau dans lequel le monde doit finir? Qu'importe, c'est toujours Babel et l'humanité s'épuise à en gâcher le ciment.
La parole ne serait-elle pas un signe de déchéance et comme la trace de quelque éternel châtiment?