BÉBÉ POÈTE ET BÉBÉ RÉALISTE
Observez Tenfant avec attention et vous découvrirez en lui une puissance d'absorption et d'assimilation morale et physique, une richesse d'imagination qui tient du prodige et qu'on ne retrouve à aucun autre âge de la vie. Il y a plus de poésie vraie dans la cervelle de ces chers amours que dans vingt poèmes épiques; rien n'égale la sève de ces esprits tout neufs, frais, naïfs, sensibles aux moindres impressions et se frayant une route au milieu de l'inconnu.
Voyez quelle œuvre immense ils exécutent en quelques mois ! Percevoir les bruits, les classer entre eux, comprendre que certains de ces bruits sont des paroles et que ces paroles représentent des pensées; trouver, sans le secours de personne, le sens de toute chose, distinguer le vrai du faux, le réel de l'imaginaire ; corriger par l'observation les erreurs de leur imagination trop ardente ; débrouiller un chaos ; et, durant ce travail gigantesque, assouplir sa langue, fortifier ses petite's jambes chancelantes, se faire homme en un mot.
Si jamais spectacle fut curieux et touchant, c'est à coup sûr celui de ce petit être aspirant le monde extérieur avec de telles ardeurs, ne connaissant encore ni la crainte ni le doute, se donnant sans réserve et ouvrant son cœur tout grand.
Il y a du don Quichotte dans le bébé. Il
est comique comme le grand chevalier, mais il en a aussi les côtés sublimes. Ne riez pas trop des folies de son esprit vierge, qu'un papillon emporte dans les nuages et pour lequel les grains de sable sont des montagnes ; qui comprend le gazouillement des oiseaux, prête des pensées aux fleurs et une âme aux poupées ; qui croit à des régions lointaines où les arbres sont en sucre, les maisons en chocolat ; où les rivières sont du sirop ; qui peuple le silence et anime la nuit. . . Sa vie est un rêve et ses erreurs s'appellent poésie.
J'admire comme tout le monde Alexandre entrant dans Babylone, mais je l'admire encore bien davantage lorsque, dans les bras de sa mère Olympias, reine de Macédoine, il s'élançait à la conquête de la vie.
Oui vraiment, ce cher bébé à qui nous disons en passant : c Mon chéri, fais la ri-
sette, » et que nous traitons si cavalièrement, est pourtant un héros véritable, poursuivant une œuvre mystérieuse et superbe.
N'est-ce pas, d'ailleurs, une consolation bien flatteuse pour nombre de gens que de pouvoir se dire : « Je fus héroïque... autrefois, sans le vouloir et sans m'en douter? »
L'esprit de l'enfant est comme une éponge qui a toujours soif, et peu lui importe le récit qu'on lui fait, pourvu que ce récit puisse se traduira dans son cerveau en images précises et réveiller en lui, d'une façon plus ou moins immédiate, le souvenir de ce qu'il a vu et touché du doigt. Prenez dans le milieu intime qui l'environne le héros de votre histoire : Toutou, Minet ou Polichinelle ^ et, à la suite de cet être qu'il connaît et qu'il aime, l'enfant vous suivra au bout du monde ; il ira se promener en leur compa-
gaie dans le soleil ou dans la lune, il s'ëlancera dans les régions les plus fantastiques de l'inconnu; remarquez cependant qu'au plus beau de l'histoire, alors que son imagination est le plus excitée, alors que la fée Bonbon en personne lui ouvre les trésors de son palais en sucre de pomme et en chocolat, il s'arrêtera tout court et vous dira :
« Eh bien ! mais où donc qu'il est Polichinelle, je crois qu'il est en train de lécher le mur.
C'est que le plus sédttisant des mensonges lui deviendrait indifférent si tout n'y était en ordre et logiquement enchaîné. Et puis, dans ce monde merveilleux où vous l'avez transporté, il trouve les êtres et les choses de la vie réelle si délicieusement transformés, qu'en dépit de sa joie, il a un peu peur, il craint que le pied ne lui manque et il n'est pas fâché de retrouver à ses côtés
Mitiet, Toutou et Polichindle dont la réalité bien connue le rassure.
L'enfant est à la fois le plus exalté des poètes, et le plus convaincu des réalistes, et c'est de ce double instinct que naissent ses plus étranges croyances. Si dans un nuage il voit un gros mouton qui passe, ce n'est que par excès de logique et pour satisfaire son esprit par une image précise et nette qui lui permette de ramener l'inconnu à un fait connu qu'il comprend.
Chez lui la poésie est un besoin instinctif; chez l'homme, elle n'est qu'une naïveté voulue et cherchée.
En rêvant, celui-là fait un effort pour comprendre, celui-ci en fait un pour oublier.
Voyez monsieur Bébé, sûr de ne pas être observé et traçant à terre quatre lignes à peu près droites ; ne lui demandez pas ce
qu'il fait là; c'est une maison qu'il construit, mais tenez pour certain que dans cette demeure imaginaire il n'a rien oublié et a mis toutes choses à la place qui leur convient.
Si vous le suivez du regard, vous le verrez ôter son chapeau en entrant et agiter ses petits pieds dans le sable avant de franchir le seuil imaginaire ; cela veut dire qu'il est soigneux et s'essuie les pieds sur le paillasson. Puis il salue le maître de la maison, va chauffer ses mains à la cheminée du salon, demande des nouvelles de chacun, se met à [table, gronde le domestique et, sans transition, s'approche de la fenêtre pour se faire la barbe en soulevant son petit nez.
Il sait qu'il rêve, assurément, mais il éprouve un bonheur véritable à se jouer à lui-même cette comédie qui est comme une répétition de la vie.
Si, parmi les sons, Tenfant perçoit d'abord les plus éclatants, ce sont aussi les couleurs les plus violentes qui, avant tout, attirent son attention. Il aime le jaune, adore le rouge.
Pareillement, dans la nature humaine, ce sont les qualités physiques les plus apparentes qui le frappent aussitôt : la force physique, la hauteur du corps, et il désire ces précieux avantages avec d'autant plus d'ardeur qu'il en est plus éloigné. Si bien que son imagination aidant, il croit les posséder pendant des heures entières. .
C'est ainsi qu'un acteur chétif, jouant un rôle d'hercule, éprouverait une jouissance d'amour-propre à soulever des poids en carton.
Ce sentiment est si vrai dans l'enfance, que sur vingt bébés, surpris au milieu de leurs jeux, vous en trouverez dix-neuf transformés momentanément en cochers
d'omnibus ou en généraux de division. Ce sont là les deux positions les plus enviées dans ce cher petit monde, et cela s'explique : Le cocher d'omnibus dirige à sa guise une grosse machine qui va vite, et fait du bruit ; à son approche, on se gare, on se dit :
Prenez garde, voici l'omnibus ! et lui, du haut de son siège où il est au-dessus de tout le monde, il ne tremble pas du tout; il fait preuve de force, il a sous sa main deux chevaux qui sont dix fois gros comme lui et qui cependant obéissent à ses ordres. Et puis enfin il a un fouet qui claque et il a remarqué que devant le fouet tous les animaux tremblaient. II est tout aussi facile de comprendre pourquoi la carrière de général est presque aussi enviée que celle de cocher d'omnibus. Le général a un pantalon rouge, un cheval, un plumet, un sabre, des moustaches et commande à une foule de soldats également en
pantalons rouges. Ces perspectives ont bien quelque chose d'enivrant. La seule infériorité du général est de ne pas avoir d'armes à feu. C'est une position élevée mais où l'on ne fait pas assez de bruit. Il est vrai que le petit homme remédie sans façon à cet inconvénient. Promenez-vous dans les Tuileries, sur dix généraux vous en rencontrerez neuf et demi armés jusqu'aux dents : pistolets à la ceinture, fusil sur l'épaule, canon au bout d'une ficelle suivant avec docilité au milieu des feuilles sèches. Vous trouverez même des bébés plus curieux que d'autres des jouissances de l'imagination qui seront à la fois cocher d'omnibus et général et feront claquer leur fouet en criant : En avant ! marche.
Ahl les chers petits poètes! comme ils sont à l'aise et heureux dans le royaume doré de la fiction, comme ils s'étalent,
comme ils se roulent délicieusement dans le rêve ! Rien ne les en peut distraire et le contact le plus évident de la réalité ne nuit en rien aux élans de leur esprit. Voyez plutôt : voici un général qui a besoin de se moucher. Il arrive au triple galop vers sa bonne et présente sa petite face enluminée ; mais, pendant l'opération, comme il caracole 1 il agite son sabre, donne des ordres, suit du coin de l'œil sa colonne en marche...
— Souflflez, mon petit homme... plus fort que cela.
Il souffle, mais il est à cent lieues ; son coursier impatient se cabre sous lui, les canons tonnent dans le lointain, il a la fièvre, il s'échappe, et sa bonne qui lui crie de loin : Mais vous n'avez pas assez soufflé !
lui fait pitié.
Qu'est-ce donc que cette ardeur, cette puissance d'imagination, si ce n'est la poésie
elle-même? Qu'est-ce donc que la dure réalité, si ce n'est la bonne d'enfant qui vous dit : Soufflez, mon petit homme ? Qu'est-ce donc que Pégase, si ce n'est le bâton sur lequel s'agite le bébé et qui le conduit au triomphe à travers un carnage imaginaire?
Ne haussez pas les épaules, cher monsieur, parce que l'enfant se laisse voir, lui et ses naïvetés, parce qu'il n'a encore ni la pudeur de ses défauts, ni l'orgueil de ses qualités ; parce que chacun de ses gestes est un aveu, chacune de ses paroles une confidence, une confession. Pourquoi donc lui reprocheraiton, à ce pauvre chéri, d'aimer le rouge, d'adorer le tambour et de souffler dans les trompettes, de faire vacarme, d'être un brin fanfaron et vantard ? Mais vous aimez encore le rouge, mon cher monsieur, et plus que jamais ! vous vous feriez couper un bras pour en avoir autour du cou. Mais je
VOUS jure que, en vous grattant un peu, on retrouve intacts tous les instincts de l'enfance. Vous aimez les dadas, et Dieu sait que ce goût vous coûte ,cher ! N'ête^vous plus du tout vantard et fanfaron avec les plus petits que vous, légèrement craintif avec les plus grands? Cherchez en vousmême et osez dire que le bébé est mort.
Les pétarades du Cirque ne nous suffisent plus, c'est vrai ; nous ne nous contentons plus d'une apparence, d'un fusil en ferblanc et d'un sabre en bois ; nous n'avons plus le don de poétiser tout cela : il nous faut la réalité elle-même, il nous faut l'odeur de la poudre, le roulement du canon et le cri des mourants; mais, à ces différences près, l'émotion que nous ressentons ne ressemble-t-elle pas beaucoup à ce qu'éprouve l'enfant lorsqu'il court aux Tuileries, le pistolet au poing? N'est-ce
pas avant tout une fièvre singulière que nous causentle tumulte, le bruit, la mêlée? La défense de la patrie, direz-vous, le sentiment d'une cause juste, l'horreur de l'oppression? Sans doute, mais ces sentiments sont-ils bien dans le cœur de tous ceux qui ont le fusil à la main ? Croyez-vous que les guerres ne soient pas surtout d'immenses ivresses où grands et petits se grisent à l'odeur de la poudre ? Croyez-vous que le soldat, qui (3nfonce son sabre dans le ventre de son ennemi, agisse en ce moment-là sous la conviction d'une nécessité sociale, songe alors qu'il est juste que cet homme portant une autre cocarde que lui, soit massacré, parce que deux ambassadeurs un peu vifs n'ont pas su s'entendre et se sont dit de grosses vérités en s'envoyant au diable?
Non, sans doute, l'homme qui monte à l'assaut, les narines gonflées, la fumée dans
les yeux, ne songe point à tout cela ; il obéit àTenivrement du bruit, du mouvement et du tumulte; il éprouve avec plus de violence la même exaltation que l'enfant qui franchit les chaises, avale la poussière et charge contre les arbres, le sabre à la main. Seulement, tandis que le bébé, en nage, va se coucher dans son lit, nous enlevons nos morts et soignons nos blessés.
Ce que dans son cabinet un banquier préfère, c'est la caisse; ce que dans sa culotte le bébé aime le mieux, c'est la poche.
La poche ! c'est-à-dire un endroit bien à lui où il accumule ses petits trésors : morceaux de bois, noyaux de pêche, bouts de crayon, clous, boutons... n'importe quoi. C'est là que sa vie entière, morale et physique, laisse une trace palpable de ses pensées et de ses actes. Tous ces petits riens ont été une cause de joie et d'intérêt, chacun d'eux lui a pris un ins-
tant de sa vie et représente un rêve. Ne le traitez pas de fou^ le cher collectionneur, respectez ces débris, et, si faire se peut, ne les lui enlevez pas. C'est sa boite au secret, cette poche; c'est le coffre où sont entassées toutes ses joies d'un jour.
Qui sait si le lendemain, à son réveil, il ne cherchera pas avec des larmes ce petit morceau de bois que vous avez jeté au feu?
Songez que ce morceau de bois gros comme un tuyau de plume et long comme le doigt n'était pas pour lui un morceau de bois comme les autres, c'était — puisqu'il faut tout vous dire — un couteau à deux lames, un joli couteau, coupant comme un damas, ou bien encore un merveilleux canif. A cet endroit où vous avez vu un nœud, se terminait le manche, et la lame brillante, couverte d'arabesques, commençait à ce point-là.
Mais ce n'est peut-être après tout ni un
couteau ni un canif, c'est peut-être un pistolet, un vrai, comme celui de papa; ou bien une canne et une ombrelle, à moins que ce ne soit une pipe et un fouet.
La réalité n'est point dans l'objet luimême, elle est dans le rêve de son esprit.
Son imagination a travaillé, s'est exaltée autour de ce morceau de bois ; prenant prétexte du moindre détail, de la moindre rugosité de Fécorce pour pousser le rêve plus loin.
L'enfant n'est point dupe de lui-même. Ce qui l'amuse, ce à quoi il tient, c'est au travail de son cerveau, c'est à l'image créée par lui et qui lui apparaît au seul contact de l'objet matériel. Toutes ces petites choses qui sont là dans sa poche sont autant de vilaines clefs qui ouvrent les tiroirs remplis de pierreries.
Visions, si vous voulez, mais visions qui le charment et qui emplissent sa vie.
Le Chinois qui fume l'opium regarde sa pipe avec un mélange de respect et d'amour. Cette pipe n'est point un simple tuyau de bambou; c'est un moyen d'être heureux, c'est le génie qui préside à ses joies, c'est l'ivresse elle-même.
Ainsi du bébé — qui est en son genre un petit fumeur d'opium. — Laissez donc au
cher enfant sa pipe et son opium ; laissezlui son fouillis, dans un coin fait pour lui. Qu'il entasse à son aise ses cordes cassées, ses balles décousues, les roulettes de ses voitures, ses chevaux éventrés et tout l'amas étrange des débris qu'il aime.
Ce qu'il préfère, ce n'est point le joujou neuf, serait-il d'or ou d'argent — bébé est philosophe. — C'est le joujou brisé, le joujou intime qui a vécu avec lui; le souffre-douleur qu'il a frappé, meurtri, qui s'est laissé ouvrir les flancs sans se plaindre, qui a écoute
les confidences, qu'il a embrassé de ses deux lèvres roses en ses jours d'expansion et sur lequel ses chaudes larmes sont tombées, comme de grosses perles brillantes, à l'heure où il avait le cœur gros.
Si l'enfant peut à volonté se faire une arme superbe d'une allumette cassée, il peut avec la même facilité se faire un ami d'un morceau de carton, et il n'y manque pas. En vérité, je le répète, sa vie tout entière est dans cette montagne de joujoux cassés. Son esprit y a laissé des rêves, et son cœur des affections.
. N'effarouchez pas le petit halluciné, par votre gros bon sens, qui est plus gros qu'il n'est bon; n'allez point lui dire, en regardant le bouton suspendu au bout d'un fil qu'il porte sans cesse à son oreille et examine avec tant d'attention, n'allez point lui
dire :
— Qu'est-ce donc que tu as là, petit homme?
Il vous répondra, moitié honteux, moitié surpris :
— Mais c'est une montre de vrai, petit père. — Il rougit d'être pris en flagrant délit de poésie.
— Une montre, cela? mais c'est un bouton, lui répondrez-vous bien vite; car il faut se hâter de redresser les erreurs de l'enfance.
Mais, mon bien cher monsieur, il le savait aussi bien que vous que ce bouton n'était pas une montre ! Vous avez réveillé le pauvre petit, vous avez coupé sa joie comme Tarquin coupait les pavots avec sa canne.
Vous avez soufflé gravement sur un château de cartes qui ne vous gênait pas, vous avez écrasé de votre botte une belle petite bête à bon Dieu qui flânait délicieusement... C'est
une jolie expédition que vous avez faite là, mon cher monsieur. Si on vous rendait la pareille? Car enfin vous construisez aussi pas mal de châteaux de cartes en Espagne ou ailleurs, homme sérieux 1 et les vôtres sont aussi fragiles que les siens ; mais à coup sûr moins acceptables; car vous croyez aux vôtres de toute la force de votre vieille logique et lui ne croit aux siens, comme il le dit, que pour faire semblant.
Cette imagination excessive qui enveloppe l'enfant dans une atmosphère particulière, veille comme un bon ange, dans les rideaux de son lit, le suit partout, l'accompagne, le protège, écarte les ronces et chasse devant lui les dures réalités, comme on chasse une branche qui barre le chemin.
Et, en effet, l'enfant n'a-t-il pas raison de suivre docilement la bonne fée et de ,se laisser aller au courant enchanté? Il rêve
parce que rien au monde ne lui est plus agréable et qu'il se tourne vers le plaisir comme une plante se tourne vers le soleil.
Manque d'expérience, direz-vous?
Erreur; il a la sienne qui n'est point toujours la vôtre, il est vrai, mais qui en est une aussi. Il a celle des jouissances qu'il connaît, absolument comme vous et moi ; — vous le trouvez inexpérimenté parce qu'il ne lit pas le journal, mais soyez sûr que lorsqu'il nous voit passer sans émotion devant un beau tas de sable, devant un toutou en peau de lapin ou un cheval en carton, il se dit :
Voilà des gens qui manquent prodigieusement d'expérience, ils négligent une jouissance; quels grands enfants que tous ces adultes! Co];istatons donc, pour nous résumer, que le bébé dans ses courses folles à travers^ le merveilleux, reste parfaitement logique et raisonnable.
Dans un éclair qui sillonne l'horizon, il croit voir le ciel qui s'entr'ouvre, le ciel où sont les anges, les fées, les palais en sucre candi, le ciel dont sa mère lui parle en lui faisant joindre les mains ; le ciel où est son grand-papa, dont on ne prononce le nom qu'en pleurant; le ciel enfin qui est mille fois plus étincelant que le maitre-autel de l'église où il est entré le jour de Pâques.
C'est ce lieu qu'il croit apercevoir lorsque réclair éclate, et si vous lui demandez pourquoi, lorsque arrive l'orage, il a les yeux en l'air, il vous répondra :
— Mais, petit père, c'est pour voir le ciel ; peut-être que j'apercevrai grand-papa, puisqu'il y est, n'est-ce pas, petit père, dis?
Mais, cinq minutes après, l'orage s'est dissipé, et sur un fond nuageux que le vent pousse du nord au sud, quelques nuées
rougeâtres courent en sens inverse, emportées par un courant contraire.
— Tiens, dit bébé, il y a donc deux ciels, dis, petit père? eh bien alors, si la maison remue, comment donc qu'il va faire, le bon Dieu, pour ne pas tomber? Dame, c'est juste, çal »
Toute l'imagination de l'enfant se résume en ces deux observations : tantôt poète et tantôt réaliste, — et le plus souvent! l'un et l'autre à la fois.