‹ L'enfantChapitre 14 sur 23 · LETTRES DTNE JEUNE MÈRE · texte numérisé non relu

LETTRES DTNE JEUNE MÈRE

Ce sont les petits bonnets à trois pièces dont j'ai bien besoin, ma bonne Marie. Sois donc assez gentille pour m'envoyer le modèle des brassières de ton invention, tu sais? Merci de ton couvre-pieds, chère bonne amie; il est douillet, souple, chaud, ravissant, et mon bébé, dans cette laine blanche, semble un boiiton de rose caché dans la neige. Je deviens poétique, pas vrai? Mais

que veux-tu, mon pauvre cœur déborde de joie. Mon fils! comprends-tu, chère amie, mon fils à moi ! Quand j'ai entendu le cri aigu de ce petit être, que ma mère me montrait de loin étendu dans son tablier, il m'a semblé qu'un frisson d'amour me passait brûlant dans les veines. J'ai crié, j'ai pleuré. La tête chauve de mon vieux docteur se trouvait là, je m'en suis emparée et je l'ai embrassée trois fois.

« Mais calmez-vous donc, chère petite, me disait-il.

— Docteur, donnez-moi mon bébé, mon amour. Étes-vous bien sûr que ce soit un fils?i>

Et dans le salon voisin, où la famille était réunie, j'entendais, au milieu des baisers, ces mots délicieux : « C'est un garçon, un gros garçon! »

Mon pauvre mari, qui depuis douze

heures ne m'avait pas quittée, brisé d'émotion et de fatigue, pleurait et riait dans un coin de la chambre.

« Allons, la garde, emmaillotez promptement. Vous dites?... Donnez-moi l'enfant; vous n'y entendez rien. »

Et le brave docteur, en un tour de main, a habillé le petit ange.

Après quoi, se retournant vers mon mari :

Octave viens embrasser ta femme, et dépêche-toi, si tu ne veux pas que je l'embrasse moi-même. C'est que je le ferais comme je te le dis, ajouta-t-il en menaçant. »

Octave, perdu dans le berceau de son enfant, n'entendait rien.

— Bon, il va l'étouffer, maintenant!

Mon mari est enfin arrivé. Il m'a tendu sa main, qui tremblait d'émotion, et je l'ai serrée de toutes mes forces. Si mon cœur, dans ce moment-là, ne s'est pas brisé, c'est

que le bon Dieu, sans doute, a pensé que j'en avais encore besoin.

Tu sais, ma bonne Marie, avant d'avoir un enfant, on s'aime bien en ménage, mais on s'aime pour soi, tandis qu'après on s'aime pour lui, pour lui, le cher amour, qui, dans sa petite main mignonne, rive à jamais la chaîne. Dieu permet donc que le cœur se dédouble? Le mien était plein; mon bébé arrive et s'y loge tout entier. Rien ne déborde; et je sens encore qu'il y a place pour ma mère et pour toi. Tu me l'as dit, et tu as dit vrai : C'est une vie nouveUe, la vie de l'amour profond, du dévouement délicieux. Toute mon existence passée m'apparait insignifiante, incolore, et je m'aperçois que je commence à vivre. Je suis fière comme un soldat qui s'est battu. Épouse et mère, ce sont là nos épaulettes. Grand'maman, c'est le bâton de maréchal.

Comme je vais la rendre douce, Texistence de ces deux êtres aimés! Comme je vais les chérir!... Tiens, je suis folle, je pleure, je voudrais t' embrasser. Je crois que je suis .trop heureuse.

Mon jaiari est vraiment bon. Il tient son enfant avec une gaucherie si gracieuse; il met tant d'efforts pour le soulever! Lorsqu'il me l'apporte, caché dans les couvertures, il marche à petits pas lents et prudents. On dirait que le sol va s'effondrer sous lui. Puis il place le trésor dans mon lit, tout près, tout près, sur un bel oreiller festonné. On le pare, on l'installe, et si, après bien des efforts, nous arrivons à le faire sourire, ce sont des joies sans fin.

Souvent, mon mari et moi, nous restons devant ce petit être, la tête appuyée dans nos mains. Nous suivons en silence les mouvements incertains et charmants de cette me-

notte aux ongles roses qui s'agite sur la soie, et nous trouvons dans cette contemplation commune un charme si profond de bonheur et de calme qu'il faut un événement pour nous en arracher.

. Ce sont, sur la forme de son front et la couleur de ses yeux, des discussions à mourir de rire, qui se terminent toujours par des projets d'avenir, bien fous, sans doute, mais si charmants à faire !

Octave veut le lancer dans la diplomatie.

Il a l'œil du métier, assure-t-il; ses gestes sont rares, mais pleins de finesse. Pauvre cher petit ambassadeur, qui n'a que trois cheveux, comme Cadet Roussel. Mais aussi quels amours de cheveux que ces trois fils d'or qui frisent sur sa nuque, au-dessus du sillon rose où la peau est si fraîche et si fine « que les baisers vont s'y loger d'eux-mêmes 1

Il y a dans tout son petit corps un par-

fum de bébé qui me grise et me fait bondir le cœur. Quels sont donc, chère amie, les liens invisibles qui nous unissent à nos enfants?

Est-ce donc une parcelle de notre âme, une portion de notre vie qui les anime et les fait vivre? Il faut qu'il y ait de cela, car je lis dans les brouillards de sa petite pensée. Je devine ses désirs, je sais quand il a froid, je prévois s'il a faim.

Sais-tu le moment délicieux?... C'est celui où, après avoir fait son repas du soir, s'être gorgé de lait comme un petit chat gourmand, il s'endort, les joues roses, sur mon bras qui le berce. Ses membres s'affaissent lentement, sa tête se penche sur sa poitrine, ses yeux se ferment, tandis que sa bouche entr' ouverte répète encore les mouvements réguliers qu'il faisait tout à l'heure en tétant.

Sa respiration tiède et humide effleure

ma main qui le soutient. Alors je l'enferme douillettement dans ma robe relevée, je cache ses petits pieds sous les langes, et je contemple mon chéri. Je l'ai là, bien à moi, sur mes genoux. Pas un tressaillement de son être qui m'échappe et ne vibre en moi.

Je sens au fond de mon cœur un miroir qui le reflète. Je le sens à la fois tout entier; il est encore en moi. N'est-ce pas mon lait qui le nourrit, ma voix qui l'endort et le calme; ma main qui l'habille et le caresse, le rassure et le soutient? Et le sentiment que je suis tout pour lui ajoute encore un charme de délicieuse protection au bonheur de l'avoir mis au monde.

Quand je pense qu'il y a des femmes qui passent à côté de ces tendresses sans détourner la têtel Les folles!

Oui, le présent est beau, et je me grise de bonheur. Il y a aussi l'avenir, là-bas dans le

nuage. J'y pense souvent, et je ne sais pourquoi je frissonne comme à l'approche de l'orage.

Folie ! Je l'aimerai si discrètement, je lui rendrai si léger le poids de mon affection :

pourquoi s'éloignerait-il de moi? Ne sauraije pas à temps devetiir son amie ? Ne sauraije pas, lorsqu'un duvet noirâtre voilera cette petite lèvre rosée, lorsque l'oiseau, sentant ses ailes grandir, voudra s'élancer hors du nid, ne saurai-je pas le ramener, par des liens invisibles, dans ces bras où il dort maintenant? Peut-être, en ce vilain moment qu'on nomme la jeunesse des hommes, m'oublieras-tu pour un instant, cher petit !

D'autres mains que les miennes peut-être écarteront les cheveux de ton front de vingt ans. Hélas! d'autres lèvres se poseront brûlantes où les miennes se posaient, effaceront d'un baiser vingt années de caresses

Oui, mais quand tu reviendras de cet enivrant et dur voyage, brisé, transi, tu te réfugieras bien vite dans ces bras qui te berçaient autrefois, tu cacheras ta pauvre tête inquiète là où elle est maintenant; tu me demanderas d'essuyer tes larmes, de te faire oublier les meurtrissures du chemin, et je te donnerai, en pleurant de joie, le baiser qui console et fait espérer.

Mais je m'aperçois que je t'écris un volume, ma bonne Marie. Je ne veux pas relire, car je n'oserais plus t'envoyer ma lettre. Que veux-tu, je perds un peu la tête. Je n'ai pas encore l'habitude de ce bonheur-là.

Bien à toi.

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