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PREMIÈRE COMMUNION

Ce soir-là, se terminait à l'église du bourg la retraite qui précède la première Communioa. Nous avions dîné de fort bonne heure pour que ma femme et ma fille pussent assister aux derniers exercices, et resté seul, au coin du feu, avec ma vieille mère, nous causions intimement.

« Il faut pourtant, me disait-elle, te faire à l'idée d'une séparation; tu n'auras pas toujours ta fille à tes côtés, mon ami.

Dieu ne te Ta pas donnée uniquement pour charmer tes loisirs.

— Hélas, je ne le sais que trop.

— Que veux-tu, les enfants s'envolent :

c'est la loi. Demain notre petite chérie sera devenue jeune fille ; de nouvelles idées, de nouveaux sentiments germeront dans son cœur... 11 faudra songer à lui trouver un bon mari.

— Ah, ma pauvre mère, je t'en prie, ne parlons pas de cela.

— Tu es étonnant ! Est-ce que je n'ai pas dû te quitter, moi aussi? Est-ce que tu ne t'es pas détaché de moi pour aller au collège, à Saint-Gyr, au régiment et plus tard, quand tu t'es marié... Ah mon Dieu!

— Ce n'est pas du tout la même chose, ma bonne mère ; il n'y a aucun rapport :

les hommes sont faits pour courir le monde; il le faut, ils le doivent. Us ont la vie, la

carrière, la lutte, rindépendance que comporte...

— La carrière, Findépendance... Oui monsieur, on sait tout cela. ^

Elle se mit à tricoter plus vite en agitant les lèvres rapidement comme quelqu'un qui a des arguments forts dont il ne veut pas faire usage. Puis, interrompant son travail et me regardant en face :

« T'imaginerais-tu, par hasard, que je ne t'aime pas absolument comme tu aimes ta fille.

— A cette différence près que Marie est un ange et que je suis un vieux diable, qu'elle est jolie comme une fleur et que je commence à être un monsieur respectable et grisonnant ; qu'elle a toutes les grâces, tous les charmes, qu'elle a douze ans à peine et que j'en ai quarante bien passés, que le printemps lui sourit et que l'hiver me fait

la grimace, que je peux la bercer encore dans mes bras et que je t'écraseraûs, ma pauvre maman, si je faisais seulement semblant de m' asseoir sur tes genoux.

— Tiens, tu n'y comprends rien. Est-ce que je sais ton âge? Est-ce que je sais si tu es beau ou laid, jeune ou vieux ? Sur mes genoux ! mais je te sens encore sur mes genoux. C'est hier que tu me prenais le cou de tes deux petites mains avant de J'endormir.

— C'est de la coquetterie; tu veux te rajeunir, avoue-le. Au fait, voilà une occasion : rajeunissons-nous ensemble. y>

En disant cela je m'assis à ses pieds sur un coussin et j'appuyai ma tête sur son épaule. Elle jeta son tricot, enleva ses lunettes, ouvrit ses bras et je sentis ses deux lèvres s'appuyer longuement sur mon front.

Elle eut, en faisant cela, un mouvement si

jeune et si gracieux que pendant un instant elle m'apparut comme autrefois, alors qu'elle était une jolie femme et que moi j'étais un bambin. Il y a de ces éclairs dans la vie :

un geste, une intonation de voix, un rien, réveille tout un monde de souvenirs endormis. Il semble que le passé vous appelle.

« Tu es toujours mon enfant, vois-tu bien, toujours, toujours. » Elle me serrait contre elle plus étroitement. « Ta fille, ton fils, ta femme, c'est toujours toi ; c'est toi que j'aime en eux, mon chéri. On ne peut pas poursuivre un homme de caresses, voilà notre malheur ; on n'ose plus ; on a peur de les humilier; ils sont si durs ces gamins à moustache ! et plus tard c'est une autre histoire : les petites femmes n'aiment pas beaucoup qu'on embrasse leur mari ; de sorte qu'il faut choisir une occasion pour ne gêner

personne. C'est par hasard et comme en cachette qu'on peut dorloter son fils... Mon pauvre Pierre, je ne te reproche rien; c'est moi qui suis folle, mais que veux-tu, tout se fane et se flétrit avec Fâge, excepté cette tendresse-là. Que de baisers je t'ai donnés sur la joue de tes enfants, ajouta-t-elle en baissant la voix. Tu ne t'en doutais pas, eh, eh ; tu n'y voyais que du feu: »

Et depuis plus de quarante ans j'étais entouré, protégé par cet amour discret, intarissable, pardonnant, excusant sans cesse, donnant, donnant, toujours et recevant si peu!

Depuis plus de quarante ans elle suivait avec anxiété chacune de mes actions, s'intéressait à tout ce qui me touche. Qu'avaisje fait pour mériter tout cela ? Et pourtant que de chagrins, grands et petits, j'avais dû lui causer depuis qu'elle m'aimait et que

je me laissais aimer. Comme j'avais été ingrat !

On a tellement l'habitude de les trouver toujours ouverts, ces bras qui vous ont bercé. On sait si bien que rien ne peut le tarir, ce cœur qui toujours attend le vôtre sans le posséder jamais tout entier.

Et c'est à l'heure où le vieil ange gardien va remonter au ciel que Ton comprend enfin et que l'on se dit : Qu'aurais-je été sans lui?

— C'est vrai, mon Pierre, que tu as quelques petits cheveux blancs, là, près des tempes; je ne les avais pas encore vus. Je n'ai pas souvent l'occasion de te regarder de si près, ajouta-t-elle en souriant. La vie marche, mon pauvre garçon, et marche pas mal pour toi, jusqu'à présent du moins.

C'est le seul vrai bonheur que j'emporte de ce monde, mon ami : celui de me dire que

je ne t'ai point été inutile, que je t'ai bien aimé, que j'ai fait de mon mieux, sincèrement, et que tu retrouveras dans ton cœur le meilleur de ce que j'avais dans le mien... Mon fils, mon (ils ! dit-elle tout à coup en sanglotant et en me prenant dans ses bras.

Elle se calma bien vite et passant la main sur ses yeux :

— Je vous verrai de là-haut tous réunis et je prierai le bon Dieu pour vous.

Mais je ne veux pas t'affliger, mon ami.

Ce n'est pas, en somme, une chose si triste que de s'en aller de ce monde quand on va tout doucement, piano, à reculons et en souriant à ceux qui vous suivent. . . d'un peu loin. Ta vie se terminera heureuse, mon Kerre :

tu as une bonne femme qui t'aime; ton fils est un brave petit homme qui marche droit, et voilà ta fille qui sort de l'enfance : elle va faire sa première communion ; sa belle pe-

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tite âme s'entr'ouvre... Eh mon Dieu, mon garçon, relève-toi; voilà •la voiture, il me semble; c'est ta femme et Marie sans doute.

Où donc est mon tricot, où donc sont mes lunettes ? t>

Ma femme et sa fille entrèrent, en effet, presque aussitôt, visiblement émues. Marie semblait descendre du ciel : tout à la fois rayonnante et troublée , heureuse et inquiète, hésitante, épanouie... Elle avait déjà le bon Dieu dans le cœur, la chère petite. Elle s'avança vers nous, comme l'eût fait une vierge du Giotto se détachant lentement de son fond d'or. J'aurais voulu pénétrer en elle, dans ce moment-là. Quel concert d'angéliques émotions dans cette petite âme virginale, où l'amour le plus pur pénétrait pour la première fois.

Il me sembla que ma fillette n'était

plus la même, qu'il y avait dans son regard brillant tout un monde idéal qui n'y était pas hier, et qui devait me rester voilé. Un être nouveau venait de naître en elle et j'éprouvais un sentiment de surprise, de tendresse, d'inquiétude, d'admiration et, pourquoi ne pas le dire : de respect.

Il y a de ces beaux lis blancs éclos du matin que l'on ose à peine caresser du regard, de peur de les ternir.

Arrivée près de moi, elle se haussa sur la pointe des pieds en me tendant ses petits bras et nous nous embrassâmes, sans bruit, sans rires, sans rien de notre joyeux tapage ordinaire. Puis, au bout d'un instant, s'approchant de ma mère, toute rougissante et le cœur gonflé, elle dit à voix basse :

« Grand'mère et toi, mon petit père et toi aussi, maman chérie, je... je vous demande pardon de toute... de toute la peine

que je vous ai causée », puis, avec un redoublement d'émotion, et parlant de plus en plus bas : « Grand'mère, voulez-vous me donner votre bénédiction? » Et elle s'agenouilla en joignant ses petites' mains dans celles de sa grand' maman.

Je crus que ma mère n'avait pas entendu, car elle restait immobile et silencieuse, enveloppant Marie de son bon f égard doux et profond, mais je vis bientôt qu elle se recueillait et murmurait une petite prière.

Lorsqu'elle l'eut achevée, elle leva sa main droite qui tremblait un peu, la posa sur la tête de notre fille et lui dit :

ec Je te bénis, mon enfant, au nom de ton père et de ta mère, au nom de ton grandpapa qui t'aimait tant et que je vais aller rejoindre bientôt. y>

Elle se retourna ensuite vers nous avec une expression de tendresse si pure, de

protection si haute qu'elle semblait déjà ne plus être de ce monde, et ajouta :

€. Je vous bénis aussi, mes amis, vous et votre fils qui n'est pas là. Que Dieu vous garde et vous conserve vos enfants. »

Et nous restâmes longtemps ainsi tous les quatre, pleurant et souriant, nous aimant de bon cœur et véritablement ne faisant qu'un.

Gomme tout cela m'est resté présent!

J'entends encore la voix de ma vieille mère, je sens son regard pénétrer en moi. Je vois sa main pâle et longue se reposer sur la tête de ma petite fille. Fallait-il donc qu'elle s'en allât, la vieille amie, pour faire place à l'enfant! Est-ce le souvenir de <3ette so&ie? Je ne sais, mais je ne peux plus les séparer l'un de l'autre, les deux êtres bienaimés ; l'avenir et le passé se confondent.

Plus je m'avance dans la vie et plus les im-

pressions d'autrefois se réveillent et s'expliquent; plus le temps m'éloigne de ceux qui m'ont précédé et mieux je les comprends, et plus il me semble que je retourne vers eux.

J'éprouve maintenant, en moi, des émotions que j'entrevis en elie sans les pouvoir définir, et, parfois, je croîs que mon cœur s'est doublé du sien pour mieux aimer les miens.

Pauvre chère femme ! était-ce le pressentiment de sa fin et comme un avant-goût de l'éternité qui rendait ce soir-là sa voix si calme, son geste si solennel et pourtant si simple. Il me revient un détail qui la peint bien :

Lorsque notre émotion fut un peu calmée, elle reprit tout à coup sa grâce souriante, ses allures courtoises et faciles de vieille femme d'autrefois.

a: Voulez-vous me permettre, ma chère en-

fant, dit-elle à ma femme, de faire pendant une minute la maîtresse de maison et de sonner, vos domestiques? Nous avons en bas de vieux serviteurs qui seront heureux d'être de la fête, n'est-ce pas ma petite Marie? il y a des moments où on veut avoir tous ses amis autour de soi. }e>

Ce disant, elle tira la sonnette et pria la femme de chambre de faire monter Françoise et Dureau. Philimonet Beaucis, comme nous disions souvent.

Ce Dureau était et est encore l'être le plus original qu'on puisse imaginer. Il avait été brosseur de mon père pendant vingt ans, et lors de mon mariage, ma mère nous l'avait donné ainsi que sa femme. Étrange garçon ! vieux soldat silencieux, long, maigre, comique d'allure, brave comme un héros, fidèle comme un chien. En toute circonstance nous l'avons trouvé honnête et

dévoué. Il a fermé les yeux de mon père après lui avoir sauvé la vie quatre ou cinq fois. Il mourra chez-moi, sa main dans la mienne. «

Lorsqu'ils furent là tous deux, ma mère leur dit avec une certaine brusquerie affectueuse :

« Mes amis, votre petite maîtresse fait demain sa première communion. C'est un jour de fête pour toute la famille, et comme vous en faites partie, je vous ai fait venir, pour que vous embrassiez Marie. y>

Dureau roulait de gros yeux, mâchonnait fiévreusement sa moustache grise et sa balafre — il a reçu un coup de sabre qui lui traverse le front — devenait rouge comme une grenade. On aurait pu croire qu'il allait entrer dans une colère épouvantable, mais il avait simplement envie de pleurer.

Cependant à mesure que Marie s'avan-

çait vers eux, ils se reculaient en marmottant une foule de choses incompréhensibles.

Ce n'est pas d'embrasser ma fille qui les embarrassait, ils l'avaient toujours aimée, choyée, cajolée comme leur propre enfant; ce qui les troublait c'est le caractère officiel dont on entourait cette action si simple et l'intimité singulière dont on les honorait. Sur un signe que je fis pour couper court à ses hésitations il murmura :

(L Si vous l'ordonnez, mon commandant, c'est par obéissance.

— Par amitié pour elle et pour nous, mon brave Bureau, donne-lui un bon baiser. »

Alors le vieux dragon, comme s'il eût eu une charnière au milieu du corps, se plia en deux — il était immense — et de ses deux gros doigts prenant une des boucles blondes de ma petite Marie, il embrassa ses

cheveux tandis que Françoise, plus discrète encore, appliquait ses lèvres sur la manche de sa petite maîtresse.

d Et maintenant, dit ma mère, allons nous coucher. Ton bras, mon garçon, d

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