LA PETITE RIVIÈRE
Jamais petite rivière indocile et charmante ne flâna sous les saules avec plus de nonchalance et moins de souci du qu'en dirat-on. Incapable d'un cours régulier et d'une tenue correcte, elle a pris la vallée tout entière pour le théâtre complaisant de ses caprices et de ses fantaisies. Ainsi que fait une enfant gâtée à qui sa vieille tanle permet tout.
Ici, parmi les pierres blanches qu'elle polit de ses caresses, elle se précipite en chantant ; là, devenue paresseuse, elle s'abandonne et se laisse glisser mollement sur le sable tiède qui lui sert de lit; puis, elle revient, repart, s'allonge, se retourne à la façon d'une dormeuse qui hésite à se réveiller; et tout à coup, prise de pudeur, devenue rêveuse, profonde, elle se cache dans l'ombre des arbres, s'oublie et se laisse boire par le feuillage altéré des grandes branches qui tombent en l'abritant.
Ne lui demandez pas où elle va ; sans doute elle vous rirait au nez et remonterait à sa source pour le simple plaisir de vous déconcerter.
Quelques hommes graves, tenant à honneur de retoucher la nature et de voiler le sourire de Dieu, ont demandé à quoi elle pouvait servir ; et le corps des ponts et
chaussées a répondu péremptoirement qu'elle ne servait à rien.
Cependant, en ce bas monde, chacun a sa tâche ; ma rivière chérie ne saurait se soustraire à cette loi, et je tiens pour certain qu'elle a tout simplement pour mission de refléter le ciel bleu, de rafraîchir les fleurs, de désaltérer les oiseaux et de charmer l'œil de ceux qui passent. N'est-ce pas quelque chose ?
Et puis enfin, que signifie cette expression : ne servir à rien? qui donc peut affirmer que, dans l'univers, ceci ou cela pourrait être retranché sans inconvénient? Une chose est utile lorsqu'on en fait usage> elle devient inutile lorsqu'on ne s'en sert pas :
chacun jugera donc l'œuvre éternelle suivant son besoin du moment, suivant son caractère et sa fantaisie ?
A ce compte les aveugles nieront la lu-
mière, les sourds nieront la musique, elles sots, qui se suffisent si bien à eux-mêmes, décréteront comme équitable sa suppression des gens d'esprit.
Les rêveries du poète, les prières du croyant sont-elles moins nécessaires à leur existence que ne le sont, à tel autre, ses quatre repas quotidiens? On meurt de faim, mais on meurt d'amour aussi ; l'incrédulité tue l'homme tout aussi sûrement que la soif, et tandis que ceux-ci versent des larmes en voyant un pauvre qui leur tend la main, ceux-là ne pleurent qu'en coupant des oignons.
Les hommes sont divers... fort heureusement, et les rivières aussi.
La mienne est inutile aux autres ? qu'importe, si elle me charme ; je l'aime ainsi.
Jel'aime parce que je la connais, parcequ' elle m'a confié ses secrets et que, dans son in-
limité, j'ai passé les heures les plus souriantes de ma vie.
Chaque matin, en poussant le volet de ma fenêtre, tandis que les senteurs de la prairie emplissent mes poumons, j'aperçois dans le brouillard laiteux sa surface argentée qui scintille à travers les arbres. Je lui dis : Bonjour, ma mignonne. Et chaque soir, à l*heure où tout s'endort dans le grand silence, elle me répond de sa petite voix douce, joyeuse comme une clochette d*or et que moi seul sais comprendre, elle me répond : Bonsoir, mon ami.
A toute heure, en toute saison, son charme est irrésistible, pour moi du moins :
je l'ai vue vers la fin d'octobre, alors que les vendanges sont faites, que les chemins se détrempent et que dans l'herbe humide et molle les vaches aux grandes cornes enfoncent à mi-jambe et soufflent de leurs naseaux
fumants. Je Fai vue alors, grave, débordant de ses rives, se transformer en un lac immense où se reflétaient les tristesses du ciel.
Je la vis aussi frissonnant sous la rafale ; tandis que les gros nuages sombres chargeaient à fond de train, d'un horizon à l'autre, comme une horde de cavaliers furieux, chassant au loin les feuilles rougeâtres et tordant les grands chênes qui s'inclinaient en gémissant.
Puis au printemps, à l'heure où les foins embaument, je l'ai retrouvée calme, heureuse, confiante dans son éternelle jeunesse, se cachant sous les fleurs et les hautes herbes de la rive, souriant à la chevelure argentée des vieux saules... et elle était charmante ainsi, au milieu de cette campagne qui renaissait et se parait de ces teintes verdoyantes, délicates et tendres
comme l'espérance ou le sourire d'un enfant.
Mais c'est aux beaux jours d'août, sous le grand soleil, que son voisinage est délicieux : là, point d'indiscrets, point de promeneurs curieux, tout est calme, tranquille et l'on ressent cet indéfinissable bien-être que donne la solitude profonde et le silence des champs.
En remontant un peu, il est une petite anse tout à fait cachée dans la verdure, où l'ombre est fraîche comme dans un sanctuaire, où l'eau est profonde et si limpide qu'en y plongeant on distinguerait une perle dans le sable fin qui tapisse le fond.
C'est là que la Diane au croissant d'argent vient se reposer de la chasse et rafraîchir ses membres fatigués. Non pas que je l'aie vue, mais bien souvent, à travers les fouillis des branches, j'ai cru la voir, allon-
géant son pied de déesse dans le pur cristal, puis, se couchant sur la mousse en caressant ses grands lévriers roux.
Et les rêves que Ton fait, en ce cher refuge, valent mieux et trompent moins que la réalité.