BÉBÉS ET PAPAS
Vers' les trois ou quatre ans le bébé subit M grande métamorphose et son sexe s'acî^jBè de là façon la plus indiscutable : il é ventre ses chevaux en carton, défonce les tambours, souffle dans des trompettes avec une désolante ardeur, achève les meubles dont la constitution est un peu frêle et témoigne pour la vaisselle une bruyante hostilité... Il est homme en un mot et en voilà pour longtemps.
Son indulgente mère, il est vrai, affirme en souriant que le cher petit a besoin de mouvement et que cette extrême pétulance est le signe certain d'une santé parfaite; mais >1 est notoire que plusieurs amis de la maison, sans doute un peu moroses et entachés d'intolérance, espacent quelque peu leurs visites ou choisissent pour les faire l'heure où le jeune garçon se livré* silencieusement à un sommeil réparateur.
Et il n'est vraiment pas possible de Qôfidamner tout à fait ces amis cirçpnspe<^ts car en toute vérité le bébé chéri est ; lé |*|is souvent insupportable. Son père lui-même, qui est pourtant la douceur même, en con^ vient de temps en temps. Cependant, lorsqu'il fait ces aveux, l'expression de son visage n'est pas en rapport avec le sens dé ses paroles et ne laisse aucun doute sur ses intimes convictions.
Quoiqu'il gronde, tempête, menace, on devine aisément que les diableries de son fils lui causent une joie véritable; au bruit de la vaisselle cassée, il éprouve une tendresse nouvelle et toute particulière que rien dans le passé ne lui avait fait prévoir. Il est fier de ces audaces masculines qui sont pour lui l'indice d'un caractère déterminé.
Si le petit homme éventre les chevaux, c'est qu'il sera courageux ; s'il souffle éperdument dans des tuyaux en fer-blanc, c'est qu'une irrésistible vocation le pousse vers le métier des armes. Et pourquoi, je vous le demande, briserait-il les vitres et arracherait-il les cordons de sonnette, si ce n'est pour prouver qu'il sera plus tard un homme d'action? Ilya même, à y regarder de près, une sorte d'intrépidité dans la façon de tirer la queue du chien, d'arrêter sa pendule, de transformer en balançoire les coi-
dons des rideaux et d'ouvrir sans avis préalable les robinets de la salle de bain.
Ah, certes ! ce n'est point une fille que ice gaillard-là : il a du sang, il a de la race. (Que voulez- vous, nous sommes ainsi dans la famille, murmure l'heureux papa ; en vérité, j'en faisais bien d'autres ! à son âge, îl fallait m'attacher ; j'étais indomptable... indomptable !
Et madame sourit lorsque monsieur dit de ces choses-là.
L'enfant devient donc un miroir où le gère aime à se retrouver trait pour trait. Sa vie se dédouble, son importance s'accroît; îl est deux, et dans l'avenir de ce petit être «étonnant, il reconstruit sa propre existence ; îl ressuscite, il renaît. Quelle influence n'aurai-je pas sur cet enfant qui est un second moi-même, se dit-il, comme je saurai lui éviter les obstacles dont j'ai souffert.
écarter de sa route les pierres qui m'ont fait trébucher, l'aider de mes conseils et de mon expérience ! . . . Je ferai son bonheur, il me devra tout; il sera, grâce à moi, plein de talents et de charmes, et dans ses lauriers à venir je me ménagerai une petite couronne.
Illusion, faiblesse humaine !
Eh ! sans doute ; mais le sentiment qu'engendre cette faiblesse s'appelle après tout dévouement. Reprocherez-vous à une rivière limpide de charrier parfois quelque peu de limon ?
Les sentiments profonds ont des racines sans nombre qui enveloppent le cœur, le fouillent en tous sens, s'en nourrissent et absorbent du même coup défauts et qualités. Si on retrouve dans l'amour paternel toutes les faiblesses de l'homme, on y retrouve aussi toutes les grandeurs, et c'est avec in-
dulgence qu'il faut blâmer ces pauvres papas.
Leur vanité est d'ailleurs une corde toujours vibrante, cela est indiscutable, et si vous voulez plaire à l'un d'eux, n'importe lequel, dites-lui sans hésiter :
ic Mon Dieu, que votre fils vous ressemble ! en vérité, c'est à crier ! »
Par pure coquetterie, il répondra :
« Peut-être... Ah! vous trouvez?... Cependant... oui, de profil. »
Mais lorsque vous serez parti il ajoutera :
« Cet homme a un coup d'œil d'aigle ; quel observateur; rien ne lui échappe. »
Cette ressemblance entre lui et son enfant est si douce à son cœur qu'il en éprouverait encore une secrète et intime satisfaction, alors même que cette ressemblance se manifesterait par une légère infirmité physique : quelque chose comme une
douce myopie, un nez démesuré ou quelque irrégularité fâcheuse dans le visage.
N'allez pas croire au moins que ce papa soit un monstre ! Devant un ou deux amis, il gémira, tout le premier, sur cette transmission héréditaire de ses propres défauts ; mais se retrouvant seul, une voix conciliante lui murmurera à l'oreille :
« Ne sens- tu pas, ami, que ce nez prodigieux est comme la signature de ton œuvre et la sanction officielle de tes privilèges?
T'es-tu jamais plaint de cette protubérance insolite que tes parents te transmirent, — sans y songer, rends-leur cette justice? — Assurément non, tu ne t'en es jamais plaint.
Eh bien, alors, pourquoi veux-tu que ton enfant te reproche de lui avoir imposé cet héritage de famille ? Pas plus que tes parents tu n'y as mis malice. Crois-moi, ne taxe pas d'infirmité cette puissance nasale.
qui, après tout, est une distinction rare, accusant votre personnalité et rendant entre vous deux la solidarité plus intime. Et tu l'aimeras davantage pour cette marque étonnante mais agréable qu'il tient de toi. i>
Ainsi murmure la voix conciliante et, d'ordinaire, on la trouve sensée.
Si le papa est sensible à cette ressemblance naturelle, innée, il l'est encore' bien davantage à cette autre ressemblance ac- • quise, voulue, que l'enfant s'efforce incessamment de rendre plus apparente.
Peu lui importe la valeur des idées, des goûts et des habitudes paternels ; il accepte tout, sans contrôle, sans examen et se l'assimile comme poussé par un instinctif besoin.
Il prend sa grosse voix pour faire comme petit père, imite ses gestes, le mange miette à miette. Il protège sa maman lorsqu'il sort
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avec elle, veut des poches partout, pour loger ses cigares. « Moi d'abord, dit-il em s'animant, quand je serai grand j'aurai deS' moustaches, et puis une canne, et puis un chapeau qui se ferme, et je n'aurai pas peur lorsqu'il fera nuit et je dirai « Vertuchoux !»• comme papa. »
Surprenez-le pendant le repas, le cher petit, alors qu'il fixe ses grands yeux observateurs sur ce vilain papa qui dit « Vertuchoux ! » et que, bouche béante, la cuiller à» la main, il étudie son cher modèle avec une expression d'étonnement et d'admiration.
Comme il est sincère et touchant.
Cette dévotion de l'enfant pour son pèreme rappelle le mot charmant d'un de mespetits compagnons :
En traversant une rue, nous apercevons un sergent de ville aux épaules puissantes,, à la mine rébarbative.
<!c Est-ce pas, grand ami, me dit-il, que les sergents de ville c'est tout ce qu'il y a de plus fort?
— Oui mon chéri, ils sont très forts. »
Il réfléchit un instant et avec une conviction profonde, il ajouta : Oui, mais ils ne sont pas si forts que papa.
J'aurais émis le moindre doute sur la vigueur de son père qui, d'ailleurs, est d'une structure fort délicate, que nos relations étaient à jamais rompues.
Il suit de là, mon cher monsieur, que vous êtes pour votre enfant un idéal, un but merveilleux, le type de ce qui est grand et fort, beau et intelligent.
— Que de fois il se trompe, dites-vous!
Je me fusse gardé de faire cette observation, mais puisqu'elle vous échappe, je conviens que dans son ardente admiration, il va peut-être un peu loin.
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Aussi n'est-ce pas l'excès de son erreur qui vous émeut, mais bien sa sincérité. Ce n'est pas son illusion qui vous touche ; c'e§t la foi qu'il a en elle. Vous souriez lorsque sans effort il vous transforme eh héros, mais vous avez: les larmes aux yeux en songeant qu'il vous aime assez pour croire à cette étonnante fiction, et que tous les rêves, parfois un peu comiques, qu'il fait à votre endroit veulent dire tendresse et tendresse aveugle, absolue.
En stricte morale, je le sais bien, on devrait le désabuser, on devrait corriger ses erreurs, redresser son jugement, mais quel courage ne faudrait-il pas pour lui dire :
Vois-moi tel que je suis; observe mes défauts et ne les imite pas. A tout prendre, il serait peut-être plus facile de se corriger de ces mêmes défauts, de prendre pour
modèle l'image idéale que le petit poète a peinte dans son cœur et faire si bien qu'en vous ayant rêvé parfait, il ne se soit pas trompé.
Ce qui est certain, c'est que nous avons sur notre enfant une influence énorme et, il. faut bien le dire, d'autant plus effrayante à constater que, le plus souvent, nous l'exerçons à notre insu et en dépit de nousmême.
Notre vie est le seuil de la sienne. C'est par nos yeux qu'il a vu tout d'abord.
Profitez, jeunes pères, des premiers moments de candeur de votre enfant ; tâchez d'entrer dans son petit cœur au moment où il s'entr'ouvre et logez-vous y solidement.
Être aimé par un être qu'on aime, n'estce pas là le grand problème de la vie et le seul peut-être qui mérite de constants efforts. C'est amasser des trésors de bon-
heur pour Thiver, que de gagner la tendresse de ses enfants : chaque année, more ami, vous enlèvera une parcelle de vie^ rétrécira le cercle des intérêts et des plaisirs dans lesquels vous vivez; votre esprit peu à peu perdra de sa sève et demandera du repos, et à mesure que vous vivrez moins par l'esprit, vous vivrez plus par le cœur, de sorte que l'affection des autres, qui n'était qu'un hors-d'œuvre agréable, devien-^ dra un aliment nécessaire.
Or l'amour filial ne naît pas tout d'une pièce et comme fatalement. La voix du* sang est une voix plus poétique que vraie.
La tendresse des enfants se gagne, se mé-rite; elle est une conséquence, non une -cause, et la reconnaissance en est le commencement.
Il faut donc d'abord que le petit homme vous soit reconnaissant. Et ne comptez pa&
qu'il vous sache gré de votre sollicitude, des rêves d'avenir que vous faites pour lui ou de la belle dot que vous lui amassez.
Ce genre de gratitude exige de sa petite cervelle des réflexions dont il n'est pas capable et des notions sociales qui lui sont encore inconnues.
Sa reconnaissance à lui ne sera d'abord qu'un calcul égoïste, naturel et peu compliqué : si vous l'avez fait rire, si vous l'avez amusé, il souhaitera votre présence et tendra vers vous ses petits bras en criant : « Encore. » Et lentement la reconnaissance naîtra en lui comme le remercîment vient aux lèvres de celui qu'on a rendu heureux.
Donc, mon cher monsieur, si vous avez la moindre vocation, apprenez l'art charmant d'amuser votre enfant. Non seulement votre cœur y trouvera les émotions les plus
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douces, mais votre esprit pourra y exercer toute sa finesse et sa pénétration. Rien de plus sain, de plus philosophique et de plus touchant que ce contact avec les tout petits.
Si les portes sont bien closes, n'hésitez pas, mon bon ami, imitez la voix du coq, sans crainte de déchoir. Répondez avec douceur aux mille questions plus ou moins folles que vous adressera le cher bébé et qui sont l'écho de ses rêves sans fin. Et même, s'il vous obligeait à faire couœu dans les coins et poussait l'irrévérence jusqu'à vous tirer la barbe en vous offrant ses deux petites lèvres roses, toutes chaudes de baisers... où serait le mal?
Le bon roi Henri lY ne démentait pas sa fine politique en marchant à quatre pattes sur le tapis.
D'autre part, ne vous imaginez pas que
ces façons d'être porteront atteinte à. votre autorité paternelle. Elles vous assureront, tout au contraire, cette influence profonde et durable qui nait de l'afTection réciproque. L'estime et le respect se concilient fort bien avec la tendresse : on peut être bon et souriant sans abdiquer complètement et se faire obéir sans être terrible.
Est-il bien besoin qu'il vous craigne, le cher petit, s'il craint seulement de vous déplaire et de vous affliger?
Entre nous, croyez-moi : devenez un peu son camarade; juste assez pour avoir le droit de rester son ami. Cachez votre suzeraineté paternelle comme un commissaire de police cache son écharpe. Ces insigneslà ne s'exhibent qu'aux jours d'émeute.
Demandez avec bonté alors que vous pourriez commander en maître; que sa soumission lui soit douce et que dans son
obéissance il y ait beaucoup de tendresse.
Songez que les enfants ont une finesse de jugement, une délicatesse d'impression qu'on ne suppose pas, à moins de les avoir étudiés ; Qu'ils ont l'instinct de l'équité et qu'il est certains mots durs et injustes, prononcés par hasard, qui restent gravés au fond de leur cœur et dont ils se souviennent toute leur vie.
Songez que, dans votre enfant, il y a un homme dont l'afTection réchauffera votre vieillesse ; respectez-le pour qu'il vous respecte et soyez sûr qu'il n'est pas une parcelle de semence jetée dans ce petit cœur qui, tôt ou tard, ne produise des fruits.
On rencontre des esprits rebelles et révoltés dès le berceau, me direz-vous. Gela est possible, mais êtes-vous sûr que la première parole entendue par ces êtres méchants n'ait pas été la cause de leurs mauvais pen-
chants? Que de fois la révolte n'est que la conséquence d'une pression maladroite !
Parmi les instincts vicieux il en est souvent un bon, tout petit il est vrai et qui se cache, mais dont on peut se faire une arme pour combattre les autres. Gela demande, je le sais, beaucoup de peine, de tendresse et de tact ; mais la récompense sera si douce ! Et puis enfin, n'aurait-on pas les sentiments d'un père, qu'il est impossible de passer devant la sainte marmaille sans être ému et sans l'aimer. Crottés, déguenillés ou pomponnés avec recherche; coui rant au soleil, sur la route, et se vautrant dans la poussière, ou sautant à la corde au miheu des Tuileries; barbotant parmi les canetons déplumés qui font koui, koui, ou bien amoncelant le sable auprès des mamans empanachées, les bébés sont adorables. Dans ceux-ci et dans ceux-là, même
grâce, mêmes gestes embarrassés, même sérieux comique, même candeur, même insouciance de Teffet produit, même charme enfin. Charme indéfinissable et irrésistible, qu'on retrouve le même dans toute la nature, depuis la fleur qui s'entr' ouvre, depuis le jour qui commence à poindre, jusqu'à l'enfant qui entre dans la vie. ,