PREMIÈRE CULOTTE
Le plus grand désir de Tenfant est de devenir un homme. Or, le premier signe de la virilité étant l'usage de la culotte, le cher petit convoite avec une extrême ardeur ce vêtement précieux et symbolique qui lui parait être l'incontestable sanction d'un état supérieur.
L'apparition de cette première culotte est donc un événement considérable que le papa souhaite et que la maman redoute. Il
semble à la mère que ce soit là un commencement d'abandon. Elle regarde d'un œil humide le cotillon délaissé pour toujours. « Sa première enfance est donc terminée? se dit-elle. Déjà, mon Dieu; que le rêve a été court! Bientôt il se passera de moi, je lui deviendrai presque inutile, il aura des goûts et des désirs nouveaux! je ne le posséderai plus tout entier; il n'est déjà plus moi-même; sa personnalité s'accuse, c'est quelqu'un, c'est un garçon. »
Le père, tout au contraire, est ravi. Il rit dans sa moustache en regardant les petits mollets cambrés qui sortent du pantalon; il tâte ce petit corps dont on saisit nettement le contour sous le nouveau vêtement, et il murmure avec complaisance :
(( Est-il bâti, le gaillard ! Il aura, ainsi que moi, les épaules larges, les reins solides.
Gomme ses petits pieds reposent franche-
ment à terre!... » Il voudrait déjà lui voir des bottes à récuyère et lui acheter des éperons. Il commence à se retrouver luimême dans ce petit être. qui vient de lui; il le regarde avec de nouveaux yeux et, pour la première fois, il trouve un charme extrême à l'appeler mon garçon.
Quant au bébé, il est ivre, il est glorieux, il est triomphant, quoique un peu embarrassé de ses bras et de ses jambes, et, soit dit sans vouloir l'offenser, il ne ressemble pas mal à ces petits caniches qu'on a tondus à l'approche de l'été. Ce qui le gêne beaucoup, le pauvre petit homme, c'est son passé. — Que d'hommes sérieux, je vous le demande, éprouvent le même inconvénient !
— Il sent très bien que culotte oblige, qu'il lui faut maintenant de nouvelles allures, un timbre de voix particulier; qu'il doit enfin composer son personnage suivant les exi-
gences de sa situation, et ii commence à lorgner du coin de l'œil les mouvements de son papa, qui d'ailleurs n'en est pas mécontent; il tente maladroitement un geste masculin, fronce les sourcils, regarde les nourrices avec un visible dédain, fait en marchant des pas énormes auxquels ses petites jambes ne comprennent rien, veut une canne trop grande avec un bec .et un fer à son extrémité, met son chapeau de travers, et lorsqu'on le promène, refuse de donner la main. Cette lutte entre son passé et son présent lui donne pendant quelque temps la démarche la plus comique du monde. Son cotillon le poursuit, et véritablement il enrage.
Première culotte chérie! je t'aime, parce que tu es une amie fidèle et que je te retrouve, à chaque pas de la vie, toi et ton cortège de rêves étonnants. N'es-tu pas la
vivante image de l'illusion nouvelle qui caresse notre vanité? Vous, mon officier, qui devant le miroir de votre chambrette, mesurez encore vos fines moustaches blondes et venez de mettre pour la première fois l'épaulette et le ceinturon doré, qu'éprouviezvous tout à rheure, je vous le demande, en descendant votre escalier, lorsque le fourreau de votre sabre faisait tic, toc, tac sur les marches, lorsque sanglé, peigné, botté, les coudes en dehors, le képi sur l'oreille, vous vous êtes trouvé au milieu de la grande rue, et qu'une force irrésistible vous poussant, vous avez contemplé votre image dans les bocaux d'un pharmacien? Osez dire que vous ne vous êtes point arrêté devant ces bocaux?...
Première culotte que tout cela, mon lieutenant !
Et quand vous passerez capitaine, mon
bon ami, et quand vous serez décoré ! Et plus tard, lorsque devenu vieux grognard à moustache grise, vous prendrez une compagne pour vous rajeunir un peu, ne la remettrez-vous pas encore cette joyeuse culotte? Il est vrai que, cette fois, la jolie compagne vous aidera à la porter.
Et le jour, mon officier, où vous n'aurez plus affaire à elle, hélas! ce jour-là vous serez bien bas ; car la vie tout entière est dans ce vêtement précieux. L'existence n'est pas autre chose : mettre sa première culotte, l'enlever, la remettre, et mourir en la regardant.
Est-il donc vrai que la plupart de nos joies n'aient pas de cause plus sérieuse que n'en ont celles des enfants? Sommes-nous donc si naïfs? — Eh! mon Dieu, oui, mon cher monsieur, nous sommes naïfs à ce point, que nous croyons ne pas l'être. Nous
ne nous débarrasserons jamais complètement de nos langes, voyez-vous bien ; il en reste toujours un petit bout qui passe. Dans chaque homme, on retrouve un enfant qui se cache, ou, pour mieux dire, nous ne sommes que des bébés grossis.
Voyez ce jeune avocat qui se promène avec solennité dans la salle des Pas-Perdus.
Il est rasé de frais; dans les plis de sa robe toute neuve il cache une montagne de dossiers, et sur sa tête, où l-univers s'agite, se dresse une belle toque achetée hier et que ce matin il a coquettement défoncée d'un coup de poing. Ce jeune homme est heureux; au milieu du vacarme général il distingue l'écho de ses pas, et le bruit sonore de ses bottes lui fait l'effet du bourdon de Nofre-Dame. Tout à l'heure il trouvera vingt prétextes pour descendre le grand escalier du palais et traverser la cour en
costume. Vous pouvez être sûr, en tout cas, qu'il ne se déshabillera que pour aller dîner. Que de joie dans ces cinq mètres de lustrine noire ! que de bonheur sous cette vilaine toque à moitié défoncée!
Première culotte, je crois te reconnaître.
Et vous-même, madame, ne ressentezvous pas, aux changements de saison, en particulier, cette sorte d'ivresse légère que cause d'ordinaire une toilette nouvelle?...
Non certes, je ne plaisante pas et, très sérieusement, il me semble que la parure a sur votre humeur une influence sensible.
Pourquoi, par exemple, aviez-vous trouvé dans le sermon de l'autre jour, que d'ailleurs vous n'aviez pas écouté, tant de logique entraînante, d'éloquence persuasive? Pourquoi awz-vous pleuré en sortant de l'église et embrassé votre mari en rentrant chez vous? — Eh, pour l'amour de Dieu, ma-
dame, soyez franche et avouez cpie ce jourlà, vous aviez mis pour la première fois ce délicieux chapeau jaune qui est un bijou et vous fait paraître deux fois plus jolie. Ce sont là des impressions passagères, un peu futiles et mondaines peut-être, je n'en disconviens pas ; des enfantillages qui n'ont pas de raison d'être, je le veux encore; mais il n'en est pas moins certain que ces enfantillages sont irrésistiblement prépondérants. Et la preuve, c'est que vous retrouvant, hier, à un autre sermon, qui pourtant était fort remarquable, vous avez éprouvé des sentiments absolument contraires aux premiers :
Un mécontentement vague mais général, s'est emparé de vous; même, quelques doutes coupables ont surgi dans votre esprit; chaque phrase de l'orateur, dont le sens vous échappait, vous causait cependant une irritabilité nerveuse inexpHcable. Vous
êtes sortie de Saint-Thomas ayant les pieds froids et la tête chaude ; et vous vous êtes oubliée, en montant en voiture, jusqu'à dire que le révérend Père était un gallican sans éloquence. Votre cocher l'a entendu. — Enfin, rentrée chez vous, vous avez trouvé votre salon trop étroit et monsieur votre mari très engraissé.
Gomment expliquerions-nous cette suite d'impressions fâcheuses, si nous ne nous rappelions très nettement que, hier même, vous avez eu l'imprudence d'exhiber au grand jour cet horrible petit chapeau violet qui est d'un manqué...! et que vous avez qualifié très justement de casquette impossible. Votre cher bébé n'est pas plus dédaigneux lorsqu'il parle de son cotillon.
Voulez-vous un dernier exemple? — Observez monsieur votre mari. Hier, il sort maussade, — il avait mal déjeuné, — et
l'enfanï g:;
voilà que le soir, vers sept heures moins un quart, il revient de la. Chambre joyeux,, content, le sourire aux lèvres, la bonne humeur dans les yeux. Il vous embrasse au front avec un enthousiasme... bien naturel, assurément, madame, mais toujours flatteur cependant; puis, jette avec aisance, sur le guéridon qui est là, nombre de brochures et de papiers importants; il se met à table, trouve le potage exquis et dévore joyeusement. — Qu'a donc mon mari? ditesvous. — Je vais vous l'expliquer : Monsieur votre mari a parlé hier pour la première fois dans cette enceinte que vous savez. II a dit (la séance était chaude, on élucidait je ne sais quoi avec acharnement), il a dit (au plus fort de la bagarre, en frappant le pupitre de son couteau à papier), il a dit :
d Mais on n'entend pas! ]> Et comme ces quelques mots étaient sa-
lues par l'approbation générale, que de tous côtés on s'écriait : Très bien... parfait...
très bienl il s'est élancé de nouveau et donnant à son idée une forme plus parlementaire, il a ajouté : e: La voix de l'honorable orateur n'arrive pas jusqu'à nous. »
Cela est peu de chose, si vous voulez, dans l'ensemble du débat, mais dans la carrière de monsieur votre mari, ce pas a une importance considérable; disons toute la vérité : c'est un triomphe, puisque voilà six ans que notre cher orateur remet au lendemain pour lancer dans l'enceinte sa première parole. Voilà un député heureux, voilà un député qui vient. . . de remettre sa première culotte.
Qu'importe que la cause soit futile ou sérieuse, si l'on se sent plus heureux, si l'on est fier de soi? Chapeau, bonnet ou couronne d'or, qu'importe, si en se coiffant on s'estime grandi?
Donc, ne vous moquez pas trop de ce pauvre bébé, lorsque sa première culotte l'enivre et que, revêtu de ce glorieux insigne, il trouve son ombre plu^ longue et les' arbres moins hauts. C'est son métier d'homme qu'il commence, le cher enfant, que voulez-vous!
De combien de choses n'a-t-on pas tiré vanité, depuis que le monde est monde? On a été fier de son nez sous le roi chevalier; on le fut de sa perruque au grand siècle, et, plus tard, de son appétit et de son embonpoint. On est vaniteux de sa femme, de sa paresse, dé son esprit, de sa bêtise, de la barbe qu'on a au menton, de la cravate qu'on porté au cou, de la bosse qu'on a dans le dos'.