EN FAMILLE
L'enivrement du succès, la fièvre de la lutte éloignent l'homme de la famille ou Ty
font vivre en étranger, et bientôt il ne trouve
plus de charmes aux choses qui Font d'abord séduit.
Mais que l'insuccès arrive, que le vent froid souffle un peu fort, l'homme se repHe sur lui-même, il cherche à ses côtés, quelqu'un qui soutienne ses défaillances, un sentiment qui remplace son rêve évanoui, et il penche son front vers son enfant ; il prend
]a main de sa femme et la serre. II semble inviter ces deux êtres à partager son fardeau. En voyant des larmes dans les yeux de ceux qu'il aime, les siennes lui paraissent moins amères. De même que le malheureux qui se noie s'attache aux roseaux ; de même l'homme dont le cœur se brise serre sa femme et son enfant contre lui. 11 leur demande à son tour aide, protection, chaleur ; et c'est chose touchante que de voir le plus fort s'abriter dans les bras du plus faible et retrouver courage dans son baiser. Les enfants ont l'instinct de tout cela, et l'émotion la plus vive qu'ils puissent éprouver est celle qu'ils ressentent en voyant pleurer leur père.
Rappelez-vous, cher lecteur, vos plus lointaines impressions, cherchez dans ce passé qui vous apparaît d'autant plus net que vous en êtes plus loin.
Un jour, avez-vous vu le père rentrer à la maison et venir s'asseoir au foyer avec une larme dans les yeux? — Vous n'avez pas osé l'approcher d'abord, tant cette pauvre larme prête à tomber vous semblait mystérieuse et terrible. — Gomme il fallait
qu'il fût malheureux pour que ses yeux fussent humides ! Alors vous avez senti qu'un lien vous attachait à ce cœur brisé, que ce grand malheur inconnu vous frappiait aussi, qu'une part vous en revenait de droit, et que vous étiez atteint puisque le père l'était.
Personne ne comprend mieux que l'enfant cette solidarité de la famille à laquelle il doit tout.
Vous avez donc ressenti tout cela ; votre cœur s'est gonflé, et les sanglots ont éclaté, tandis que, sans savoir pourquoi, vous tendiez vos bras vers le vieil ami.
Il s'est retourné, il a tout compris, il n'a
pu contenir sa douleur davantage, et tous, vous êtes restés enlacés, père, mère et enfant, sans vous rien dire, mais vous regardant et vous comprenant.
Saviez-vous, cependant, la cause réelle de cette douleur profonde ?
En aucune façon : vous souffriez parce qu'il souffrait; rien de plus.
Et voilà pourquoi Ton a poétisé Tamour filial et l'amour paternel, pourquoi la famille est dite sainte ; c'est qu'on y retrouve la source vive du besoin de s'aimer, de s'entr'aider, de se soutenir, qui parfois, à de rares intervalles, pénètre dans la nation entière et l'anime de ce souffle divin qu'on appelle le patriotisme.
Ce n'est que de loin en loin dans l'histoire que l'on voit tout un peuple se grouper, se replier sur lui-même et frissonner du même frisson.
Il faut un bouleversement effroyable pour qu'un million d'hommes se tendent la main et se comprennent en se regardant ; il faut un effort surhumain pour que la famille devienne la nation, et que les limites du foyer s'étendent jusqu'aux frontières.
Il suffit d'une plainte, d'une souffrance, d'une larme, pour qu'un homme, une femme et un enfant confondent leurs trois cœurs en un seul.
Raillez le mariage, la chose est aisée.
Tous, les contrats humains sont entachés d'erreur, et l'erreur est toujours comique pour ceux qui n'en sont pas victimes. — 11 est des maris trompés, la chose est certaine, et lorsqu'on voit choir un homme, se seraitil fracassé la tête, le premier mouvement est d'en rire. De là l'immense et éternelle gaieté qui salue Sganarelle.
Mais fouillez au fond et voyez que sous
toutes ces misères, sous toute cette poussière de petites vanités déçues, d'erreurs ridicules et de passions comiques, se cache le pivot même de la société, et constatez qu'en cela tout est pour le mieux, puisque ce sentiment de la famille, qui est la sauvegarde du monde, en est aussi la consolation et la joie.
L'honneur et le respect du drapeau, l'amour de la patrie, tout ce qui pousse l'homme à sortir de soi et à se dévouer pour quelque chose ou quelqu'un, dérivent de ce sentiment-là.
Égoïsme à trois! dites-vous. — Qu'importe, si cet égoïsme engendre le dévouement !
Oui, la vie en ménage est bien souvent calme et prosaïque, le pot-au-feu qui figure dans ses armes n'a point été mis là sans raison ; je le reconnais. Au mari qui vien-
drait me dire : <k Mon cher Monsieur, il m'arrive parfois de m'endormir au coin du feu », — je répondrais : « Votre paresse m'afflige, mais après tout, je vous comprends. »
Je comprends aussi que la trompette de bébé est bruyante, que les bijoux sont horriblement chers, que les volants de dentelle le sont également, que le bal est fastidieux, que madame a ses vapeurs, ses niaiseries, ses exigences; je comprends enfin qu'un homme auquel la carrière sourit considère toutes ces entraves comme autant de bâtons dans les roues de son char.
Mais je l'attends, l'homme heureux, au moment où son front se plissera, devant les débris de son char fracassé, au moment où la déception lui tombera sur la tête comme une calotte de plomb et où, ramassant les bâtons qu'il a maudits, il s'en fera de mo-
destes béquilles qui l'aideront à marcher.
J'admets qu'Alexandre le Grand, Napoléon I" et tous les demi-dieux de l'humanité n'aient ressenti qu'à de rares intervalles le charme d'être père ou époux ; mais nous autres pauvres petits hommes qui avons moins d'occupations, il faut que nous soyons l'un et l'autre.
Je ne crois pas au vieux célibataire heureux, je ne crois pas au bonheur de tous les êtres qui, par calcul, se sont soustraits à la meilleure des lois sociales. On en a dit long sur ce sujet-là, et je ne veux pas augmenter le dossier de ce volumineux procès ; mais^ avouez-le franchement, vous tous qui avez entendu le cri de votre nouveau-né et qui avez senti votre cœur tinter comme un verre qui se brise, avouez que vous vous êtes dit : « Je suis dans le vrai. Là, et là seulement, est le rôle de l'homme. J'entre dans la voie
battue, frayée, mais droite ; je traverserai des landes monotones, mais chacun de mes pas me rapproche du clocher. Je ne suis point errant, je marche dans la poussière où mon père a mis les pieds. Mon enfant, sur cette même route, retrouvera la trace de mes pas, et peut-être, en voyant que je n'ai point failli, il dira à son tour : « Imitons l'exemple paternel, et ne nous perdons pas dans les terres labourées. »
On parle de progrès, de justice, de bienêtre général, de politique infaillible, de patriotisme et de dévouement... J'estime fort ces bonnes choses-là! mais tout ce brillant horizon se résume en ces trois mots : amer son voisin j et c'est précisément, à mon avis du moins,' la chose qu'on oublie d'enseigner.
Aimer son voisin, quoi de plus simple?
et cependant on ne le rencontre nulle part, ce sentiment si naturel. Beaucoup de gens,
il est vrai, en ont la graine dans le creux de la main; mais ceux-là même qui en font commerce, de cette graine précieuse, sont les derniers à vous en montrer le germe.
Eh bien ! mon bon lecteur, cette petite plante, qui devrait pousser en France comme le coquelicot dans les blés, cette plante qu'on n'a jamais vue plus haute que le cresson de fontaine, et qui devrait dépasser les chênes, cette plante introuvable, je sais où elle est- Elle est au coin du foyer domestique, entre la pelle et la pincette, à côté du potau-feu ; c'est là qu'elle se perpétue, et si elle existe encore, c'est à la famille qu'on le doit. J'aime, en général, les philanthropes; mais je n'ai foi qu'en ceux qui ont appris à aimer les autres en embrassant leurs enfants.
Dieu ne refera pas le monde pour donner raison aux théories humanitaires. Chacun
de nous chérit avant tout ceux qui l'entourent. Voilà le sentiment naturel : c'est celuilà qu'il faut élargir, étendre et cultiver. En un mot, c'est dans l'amour de la famille qu'est compris l'amour de la patrie, et, par suite, celui de l'humanité. C'est avec les pères qu'on fait des citoyens.
L'homme n'a pas tant de mobiles qui le fassent agir; ne discutez pas le plus puissant qu'il ait dans le cœur et profitez-en. •
L'affection gagne de proche en proche.
L'amour à trois, lorsqu'il est vigoureux, veut bientôt plus d'espace ; il recule les murs de la maison, et petit à petit il invite les voisins. L'impartant est donc de le faire naître, cet amour à trois; car c'est folie ,^ j'en ai peur, que d'imposer tout d'abord à la tendresse de tous les hommes l'espèce humaine entière. On n'avale pas du coup et sans préparation d'aussi gros morceaux.
^^m:ilA
Il faut savoir aimer les siens avant de pouvoir aimer les autres.
Cela est brutal, égoïste, mais vous n'y changerez rien ; c'est avec les petits défauts que l'on construit les grandes vertus, peutêtre ! Et, après tout, gardez-vous de gémir ; cet égoïsme-là est la première pierre de cet édifice — entouré d'échafaudages pour le moment — que l'on nomme la société.
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