‹ L'enfantChapitre 9 sur 23 · LE CROUP · texte numérisé non relu

LE CROUP

{L& Cahier bleu de Mademoiselle Cibot)

. . . Mes bons jours étaient ceux où venait rouvrièrc. Comme Tappartement était petit, cette femme travaillait dans ma chambre.

Je la vois encore, la bonne Louise, çissise près de la fenêtre, les pieds sur sa petite chaufferette, le visage souriant et la poitrine hérissée d'épingles à vous en faire frissonner. Tout en tirant l'aiguille, elle m'avait parlé de son petit ménage, de son mari, qui

était employé dans les bureaux de la poste, et de ses enfants qu'elle avait eu bien de la peine à élever. A force de courage, elle était sortie de peine, et joyeusement; aussi, après le récit de l'un de ses gros chagrins passés, son large visage s'épanouissait et elle fredonnait un bout de chanson en enfilant son aiguille.

— Voyez-vous, mademoiselle Adèle, me dit un jour la chère femme, tout en continuant son travail, il y a dans la vie de ce monde du bonheur pour. . . Je ferais bien de couper cela en biais, à cause de l'entredeux... Oui, oui, il y a du bonheur pour tout le^ monde... C'est pas l'embarras, mais il vaudrait peut-être mieux ne le couper qu'après avoir posé l'entre-deux. Sans vous commander, mademoiselle Adèle, voudriezvous me tenir cela bien droit, bien droit, que je présente la ruche?

Alors elle arracha rapidement de sa poitrine une demi-douzaine d'épingles qu'elle mit dans sa bouche, étala soigneusement la ruche sur l'étoffe que je tenais tendue, ferma un œil en inclinant la tête de côté pour vérifier l'alignement et prestement piqua son épingle.

— Du bonheur pour tout le monde ! c'est bien consolant, ma bonne Louise, lui répondis-je, — car tout ce que me disait cette digne femme me faisait réfléchir, — mais vous ne nierez pas qu'il y ait des gens qui naissent malheureux et meurent malheureux.

— Parce que qu'ils n'aiment pejjsonne; eh bien, c'est de leur faute.

— Et cependant, l'année dernière, lorsque votre enfant a failli mourir, si vous l'aviez moins aimé vous auriez été moins malheureuse.

Je sentais bien que je disais une sottise, mais j'éprouvais un grand bien-être à l'entendre parler d'elle et des siens.

— Ah bien, en voilà un calcul! Je crois bien que vous vous moquez un peu de moi, mademoiselle Adèle. C'est comme si vous me disiez qu'il est avantageux de se faire couper les deux jambes pour économiser ses bottes. Vous verrez, plus tard et dans pas trop longtemps faut croire, comme c'est commode de ne pas aimer ses enfants. C'est la peine, mais c'est la joie aussi. Ah I il aurait été bien reçu celui qui m'aurait dit ; N'aime donc pas tant ton galopin, grosse bête, ça va te^onner des crampes d'estomac. Ah oui ! il aurait été bien reçu ! quand je tenais sur mes genoux le pauvre petit plus qu'à moitié mort, cherchant de ses deux pauvres lèvres bleuies l'air qui ne pouvait plus entrer ! . . . Sa figure aussi était bleue et ses

mains blanches con^me un cierge... Que voulez-vous, on sentait que l'intérieur ne voulait plus marcher ! Et cependant, il avait toujours ses deux grands yeux énormes fixés sur moi... C'était comme s'il m'eût sucé le cœur. Je lui souriais toujours, bien sûr, mais je n'y voyais plus, à cause des fermes que je ne voulais pas essuyer devant lui et que j'essayais d'avaler. Elles sont diablement salées ces larmes-là, mademoiselle Adèle. Mon pauvre homme était là à genoux devant le petit, il lui faisait des petites cocottes en papier et lui chantait un air qui l'avait fait rire dans le temps. A certains mots de la chanson qui lui rappelait une idée drôle, le pauvre petit soulevait les deux coins de sa bouche et ses joues se gonflaient un peu sous les yeux; on voyait qu'il riait encore, comme à distance, de loin. Notre enfant n'était plus là, voyez-vous,

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il était comme derrière un voile... Tenez, je ne peux pas seulement penser à cela sans pleurer; excusez-moi.

Et la pauvre femme tira son mouchoir de sa poche et se mit à sangloter. Au milieu des larmes, elle riait et disait :

— Ça va se passer... Ça n'est rien... Estce bête ! Allons, bon, voilà que je pleure sur le corsage de madame votre mère, c'est du joli!...

Je lui pris la main et je la serrai.

— Vous n'avez donc pas peur de vous piquer, mademoiselle Adèle; j'ai mon aiguille, me dit-elle très finement. Vous ne pensez pas ce que vous disiez tout à l'heure, n'est-ce pas?

— Quoi donc?

— Qu'il ne faut aimer ses enfants qu'à

moitié pour s'éviter des désagréments. Ce sont les malpropretés de l'esprit, voyez-vous,

ces pensées-là. Quand on les a, il faut se laver. Pardonnez-moi de parler ainsi.

— Vous avez -bien raison, ma bonne Louise, j'ai dit cela en plaisantant.

— Allons, voyons, posons cette ruche, si vous voulez tirer l'étoffe un peu à gauche.

— Et comment en est-il revenu, votre petit mourant?

— Attendez que j'aie fini, je vous raconterai cela, c'est un miracle... Comme cela, le corsage est plus étoffé et il n'y a pas de mal, madame se creuse un peu... Quand je dis que c'est un miracle, je ne dis pas assez, c'est deux miracles. C'est un miracle que le bon Dieu ait rendu la vie au pauvre chéri, et puis c'est un miracle aussi que de rencontrer un homme avec une science et un cœur, et le talent et l'âme, et tout, tout... Je parle du médecin. Un grand médecin pourtant, vous le connaissez comme moi,

c'est le docteur Faron. Dieu sait qu'on court après, qu'il est riche et célèbre. Ça vous étonne, n'est-ce pas, de savoir que c'est lui qui a opéré notre petit? et c'est peut-êU'e là justement que commence le miracle. En voyant que l'enfant se mourait, mon pauvre homme avait perdu la tête.

Tout à coup, je le vois se lever, chercher bien vite, dans l'armoire, sa redingote neuve, son chapeau noir et s'habiller quatre à quatre.

— Où vas-tu?

— Je vais chercher le docteur Faron.

C'est comme s'il m'avait dit : Je vais chercher le ministre des finances. — Et tu crois que le docteur Faron va se déranger... On te mettra à la porte.

C'était peine perdue de lui dire tout cela ; il était déjà dans l'escalier, et je l'entendais dégringoler comme si le feu était à la maison. Le feu! c'était pis que le feu.

Et me voyez-vous maintenant seule avec mon pauvre mignon? Il ne voulait plus tenir dans son lit et ne se trouvait bien que sur mes bras, entortillé dans ses couvertures. Je me disais : C'est là qu'il veut finir; tout à l'heure, il va fermer les yeux et puis ça sera tout, et je retenais ma respiration pour écouter la sienne qui devenait de plus en plus faible et sifflante.

Au bout d'une heure, j'entends monter bien vite — nous n'étions pas riches et demeurions haut. — La porte s'ouvre et mon pauvre homme entre. Il était en nage et pouvait à peine parler, tant il était essoufflé. Je vivrais cent ans que je verrais toujours l'expression de sa figure, lorsqu'il me dit :

— Eh bien?

— Pas plus mal ; et le docteur?

— Il va venir.

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Ça me fit un bien cette parole-là ! il me sembla tout de suite qu'on me rendait mon enfant. Si vous saviez comme on les aime ces êtres-là! J'embrassais le petit, j'embrassais son père, je riais et je pleurais; je ne doutais plus de rien. C'est parce qu'on a besoin de courage, voyez-vous, que le bon Dieu, dans certains moments, vous envoie ces bouffées d'espoir. C'était pourtant de la folie, car M. Faron aurait pu ne pas venir. Je dis à mon mari : — Tu l'as donc trouvé chez lui?

Alors il me raconta tout bas ce qu'il avait fait, s'interrompant à chaque instant pour s'essuyer le front et respirer.

— J'ai couru à l'hôpital des Enfants; comme il est le chef, j'espérais le trouver là. Le concierge m'indique au fond d'une cour une porte basse; je frappe, j'entre et je me trouve dans un nuage de fumée au milieu

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(l'une dixaine* de jeunes gens qui fumaient et riaient comme des fous.

— Ah! les gredins, au milieu des gens qui se meurent!

— Ne dis donc pas cela avant de savoir.

— Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?

me dit l'un d'eux, un grand qui avait un tablier blanc et une calotte noire. Et en voyant ma figure bouleversée, il me pousse dans la cour.

— Qu'est-ce qu'il y a? voyons!

— Monsieur, je suis fâché de vous déranger.

— Pas de politesse, voyons : au fait.

— Je venais chercher M. Faron pour sauver mon enfant qui se meurt du croup, mon cher monsieur. Je ne suis pas riche, mais je donnerai tout ce que je pourrai...

— Oui, oui, c'est bien. Quel âge a votre enfant?

— Quatre ans.

— Qui est-ce qui le soigne?

— C'est un docteur qui lui donne des petits grains blancs, tout petits, dans beaucoup d'eau.

— Ah! très bien, fait-il en souriant. Eh bien, ne vous désolez pas.

Et tout en disant cela, il enlève son tablier, fiche sa calotte sur une chaise et se met à écrire un mot.

— Courez vite porter cette lettre chez le docteur Faron, voilà son adresse. Où demeurez-vous? Je prends ma trousse et je vous suis.

— Ah! que vous êtes bon, mon cher monsieur. — Je l'aurais embrassé !

— Vous êtes bavard, vous! allons, filez, mon ami, et rondement.

Je cours chez le docteur avec ma lettre ; il dînait en ville. Je dis au valet de chambre qui tenait la porte entre-bâillée :

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— Eh bien ! où dîne-t-il voire maître ?

— Je n'en sais rien, répond-il tout net en repoussant la porte.

Alors je sens la colère qui me monte ; j'avais toujours devant moi l'enfant. Je pousse la porte et j'entre dans l'antichambre.

— C'est pas tout cela ; je viens de la part d'un des internes de l'hôpital, et vous allez me dire où votre maître dîne, et tout de suite.

Je n'avais pas l'air de plaisanter, à ce qu'il parsut, car il m'a donné l'adresse en ajoutant :

— Maintenant, laissez-moi tranquille, et fermez votre porte.

Je prends mes jambes à mon cou et j'arrive rue de Lille. La cour était encombrée de voitures, et toutes les fenêtres brillaient comme des soleils, mais je monte tout de même. Je me disais toujours : « Le petit

se meurt, le petit se meurt ! d de sorte que je bousculais tout le monde. Un vieux domestique m'arrête dans l'antichambre :

— Où donc allez-vous, dites donc ?

— Je veux parler au docteur Faron ; il faut absolument que je lui parle ; prévenezle, je vous en supplie.

Le vieux me regarde, et puis tout doucement il me dit :

— Asseyez-vous là un instant ; puisque cela est si pressé, je vais voir s'il y a moyen.

Je ne sais pas pourquoi, mais en me trouvant là assis au milieu de tous ces domestiques qui portaient des plateaux, je sentis qu'il me tombait des yeux de grosses larmes, et impossible de les arrêter.

Au bout d'un instant un monsieur en cravate blanche arriva dans l'antichambre.

— Où est-il cet homme qui me demande ?

dit-il d'une voix bourrue.

Il m'aperçut tout de suite dans mon coin, et comprit que j'étais malheureux, car après m'avoir examiné un instant, il ouvrit la lettre que je lui tendais et me dit d'une voix si douce et si bonne !... Ah ! le brave homme ! il me dit :

— Rentrez chez vous, mon garçon, j'y vais, du courage ! j'y vais, j'y vais.

Mon mari avait à peine achevé de me raconter cela, poursuivit la bonne Louise, que j'entendis quelqu'un monter dans l'escalier.

C'était le docteur! C'était le bon Dieu !...

Eh bien ! savez-vous ce qu'il nous dit, en entrant, et d'une grosse voix à tout briser, encore :

— Que le bon Dieu vous bénisse ! J'ai failli me casser le cou dans votre escalier... Où est-il cet enfant ?

— Le voilà, mon bon, mon cher monsieur le docteur !

Je ne savais comment l'appeler. Je voyais sous son paletot sa cravate blanche et un petit paquet de croix qui pendait de la boutonnière de son habit, comme un trousseau de clefs.

Il ôta son pardessus, son chapeau, et, s'approchant de mon garçon, il le retourna avec tant d'adresse et de douceur qu'une mère n'aurait pas su mieux faire ; il appuya sa tête contre le dos et contre la poitrine.

Je le regardais pour tâcher de lire dans ses yeux, mais je n'y voyais pas grand'chose, parce que ces hommes-là prennent l'habitude d'être sensibles en dedans.

— Nous allons l'opérer; il est temps, dit-il. A ce moment l'interne entrait dans la

chambre, il s'approcha du docteur et murmura :

— Vous ne m'en voulez pas, mon maître, de vous avoir dérangé ?

— Je t'en veux de ne m'avoir pas dérangé plus tôt. Prépare ce qu'il faut.

Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela, je ferais mieux de travailler.

— Continuez donc, ma bonne Louise, continuez.

— Eh bien ! figurez-vous, mademoiselle Adèle, que ces deux médecins, qui n'étaient ni nos parents ni nos amis, ont préparé tout eux-mêmes. Pendant que mon mari allait emprunter des lampes dans la maison, le gros docteur fixait avec des cordes un matelas sur la table, tandis que son élève disposait en rang les petits couteaux...

Il faut avoir passé par là pour comprendre ce qu'on éprouve quand on a là son enfant sur ses genoux et qu'on se dit :

« On va lui enfoncer tout cela dans le corps ! et, si leur main n'est pas bien sûre, ils me le tueront. »

Quand tout fut prêt, M. Faron ôta sa cravate, prit le petit qui était dans mes bras et le coucha sur le matelas, au milieu des lampes, et puis il dit à mon pauvre homme :

— Vous allez lui tenir la tête, votre femme tiendra les pieds, et Joseph me passera les instruments... Tu as une petite canule, mon enfant?

— Oui, mon maître.

Mon mari était pâle comme ce mouchoir ; je le vis s'approcher du pauvre petit. Sa main tremblait si fort que j'eus peur. Je dis au docteur :

— Mon bon monsieur, laissez-moi tenir la tête, je vous en prie !

— Et si vous tremblez, ma pauvre femme?

— Laisse^moi, je vous en prie !

— Eh bien! c'est entendu.

Il ajouta, en me souriant d'une bonne façon :

— ^Je te le sauverai, ton galopin, ma fille; tu as du cœur et tu le mérites bien.

Et il me Ta sauvé, le cher digne homme!

Il me Ta sauvé comme s'il me l'avait repêché du fond de la rivière.

— Vous n'avez pas tremblé, ma bonne Louise ?

— Bien sûr, puisque j'aurais fait tuer mon garçon !

— Comment avez-vous pu ne pas trembler?

— Dame I je ne sais pas ; je me suis raidie. Quand il faut, il faut.

— Et vous avez vu tous les détails de l'opération ?

— Si bien que j'en rêve encore de temps en temps... Son pauvre cou fendu, et les veines que M. Joseph écartait avec ses doigts, et la canule en argent qu'on a poussée dans l'ouverture, et tout, et tout!... et la figure du pauvre petit qui changeait à mesure que

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Tair entrait dans sa pauvre poitrine. Imaginez une lampe qui s'éteint, et dans laquelle on verse de l'huile, eh bien ! c'était tout pareil. On l'avait posé là, violet, mourant, l'œil éteint, et je retrouvais mon chéri pâle, les lèvres blanches, mais le regard animé et respirant le bon air.

— Embrasse-le, ma fille, me dit M. Faron, et va le coucher dans son lit; tu lui tiendras une petite cravate légère devant la canule... au surplus, Joseph va passer la nuit avec vous, n'est-ce pas, mon enfant, tu vas passer la nuit? Je viendrai demain matin avant l'hôpital. Allons, ça va bien, très bien.

Il remit sa cravate, son pardessus, et comme il s'en allait en donnant la main à mon pauvre homme, je pris son autre main, et je l'embrassai. C'était peut-être bête, mais je n'avais pas eu le temps de calculer.

11 partit d'un gros rire et, se retournant vers mon mari :

— Tu n'es donc pas jaloux, mon camarade? vois donc ta femme qui me fait la cour. Allons, bonsoir, mes enfants.

C'est drôle, mais à partir de ce momentlà il nous a toujours tutoyés, pas par mépris, ça se voyait bien ; c'était une façon qu'il avait de dire : Voilà de braves gens que j'ai obligés de bon cœur.

Le lendemain, il arriva à cinq heures et demie du matin, toujours frais et rasé. Il me parut encore plus gros que la veille, et ça s'explique : il apportait quatre bouteilles de vieux bordeaux, deux dans ses poches et deux sous ses bras.

— Il faut qu'il boive de cela, le galopin.

Tout a bien marché, cette nuit?

— Oui, mon maître, répondit M.Joseph, admirablement.

Je l'appelle M. Joseph, mais j'ai su le lendemain qu'il était, lui aussi, un fameux médecin, et neveu de M. Faron, par-dessus le marché, mais il disait toujours : <ic Oui, mon maître; non, mon maître, » comme un militaire qui dit : « Oui, mon général; non, mon général. i>

C'est pas tout cela, mais pendant toute la semaine ils vinrent chaque jour. Et quand j'entendais la voiture rouler comme un tonnerre dans notre pauvre petite rue et s'arrêter devant la porte, je me disais :

— Comment ferons-nous, mon Dieu!

pour les payer? Nous avions demandé à droite, à gauche, et nous avions su que le docteur Faron soignait des ducs et pairs et demandait des mille et des mille.

Nous avions quelques cents francs à la caisse d'épargne, mais je pensais : S'il me demande le double ou le triple ? vous com-

prenez, que faire ? J'en étais malade. Un matin que mon mari était là, je pris mon courage à deux mains et je dis :

— Monsieur Faron, vous avez été bon...

trop bon pour nous ; vous avez sauvé la vie à notre petit.

— Quant à cela, tu peux t'en vanter, ma fille, mais c'est mon métier, tu sais, de couper le cou de ces galopins-là.

— Pas de ceux qui demeurent au cinquième étage, rue Serpente...

Vous comprenez, mademoiselle, je l'amenais petit à petit à la question.

— Gomment, pas ceux-là ! qu'est-ce que tu nous chantes? Ceux-là avant les autres, nom d'un petit bonhomme ! — Il disait souvent ce mot-là. — Avant les autres, parce qu'ils sont plus malheureux.

— Je devine bien que vous avez bon cœur, monsieur Faron, mais ça ne fait rien,

je... maintenant que le petit est guéri...

nous voudrions bien... nous ne sommes pas riches, mais enfin...

Je sentais que j'étais rouge comme un coq, et plus je cherchais à en sortir, moins je trouvais la porte.

— Vous voulez me payer, voyons, dis-le donc tout de suite ? Eh bien ! tu ne me dois rien du tout, là, es-tu contente?

— Ah ! par exemple, monsieur Faron !

nous ne pouvons pas... nous ne pouvons pas.

— Laissez-nous faire ce que nous pourrons, mon bon cher monsieur, disait mon mari.

— Au fait, je ne veux pas vous blesser, mes enfants. Vous voulez me payer, eh bien ! payez-moi : c'est vingt francs. Fichezmoi la paix — il était si drôle quand il faisait semblant de se mettre en colère. —

Fichez-moi la paix ! enragés que vous êtes !

c'est vingt francs, pas un liard de moins et pas en billets, je veux des écus... Dimanche prochain tu habilleras ton galopin, et vous vous tiendrez prêts pour midi. Il faut que ce garçon prenne l'air et aille faire un tour au bois de Boulogne, en voiture : on viendra vous prendre.

— Mais vous êtes donc bon comme le bon Dieu ! monsieur Faron.

— Un peu de silence! si ça t'est égal...

Après la promenade, vous monterez me dire bonjour et le bambin m'apportera son argent. C'est entendu.

— Eh bien! mademoiselle, ajouta Louise, le soir de ce jour-là nous recevions encore un panier de vin de Bordeaux, voire même que nous en avons encore quatre bouteilles.

Quel homme ! dites ? Aussi, voyez-vous, demain matin le docteur Faron aurait besoin

de mon bras droit, que je lui dirais tout de suite : Mais coupez donc !

Vingt francs ! vingt francs ! ça n'était pas seulement la vingtième partie de ce que nous lui devions ; mais c'était pour ne pas nous humilier. Aussi, quand j'ai vu cela, j'ai voulu lui faire plaisir. J'ai acheté de la toile, tout ce que j'ai trouvé de plus beau en toile, et je lui ai fait une belle douzaine de chemises.

— Mais comment avez-vous pu lui prendre mesure? fis-je remarquer.

— Ah ! c'est ce qui m'a donné le plus de peine, mais je suis entêtée quand je veux quelque chose. J'ai été trouver le valet de chambre qui me connaissait puisqu'il nous avait apporté le vin ; je lui ai dit que le docteur m'avait dit de m' entendre avec sa blanchisseuse pour raccommoder son linge.

C'était pas trop bête. Quand j'ai su où de-

meurait la blanchisseuse, j'ai été lui dire que le docteur m'avait commandé des chemises semblables à celles qu'elle avait ; alors j'ai bien pris mes mesures : j'ai taillé un patron pour le col et les devants, les poignets, les épaulettes et tout, et voilà. J'étais pourtant bien pressée par l'ouvrage â cette époque-là, mais je travaillais la nuit; j'ai fait les douze chemises la nuit. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que cela me faisait plaisir. Je me disais tout bas :

a: Ah ! tu ne veux pas te faire payer, endiablé, eh bien, tu ne m'empêcheras pas de passer des nuits pour toi, et je travaillais, ah, dame, fallait voir !... »

Vous comprenez que c'était piqué dans la perfection des perfections ! D'ailleurs vous savez comme je pique, quand je veux piquer.

Mais je bavarde, et le corsage de madame

ne se fait guère. Nous disions donc qu'il faut poser cette ruche.

Elle arracha encore de sa poitrine cinq ou six épingles qu'elle mit dans sa bouche.

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