L'enfant
Un mouvement social se développe depuis quelques années déjà en faveur de l'enfant, sans avoir été organisé ni dirigé par aucun initiateur. Il a surgi comme une évolution naturelle dans une terre volcanique où s'allument çà et là des foyers épars. C'est ainsi que naissent les grands mouvements. Sans doute, ia science y a-t-elle contribué; on peut la considérer comme l'initiatrice du mouvement social de l'enfant. L'hygiène a commencé par combattre •la mortalité infantile; elle a ensuite démontré que, scolairement, l'enfant était une victime du travail, un martyr méconnu, un condamné à vie, en tant qu'enfant, puisque, finie l'époque de l'école, l'état d'enfant est fini, lui aussi. L'hygiène scolaire le décrit malheureux, l'âme contractée, l'intelligence fatiguée, les épaules courbées, la poitrine rétrécie jusqu'à le prédisposer à la tuberculose; ce n'est pas devant un travail d'ouvrier qu'on le met, mais devant sa condamnation.
Enfin, après trente années d'études, nous le considérons comme l'être humain oublié par la société, et plus encore par ceux-là même qui l'aiment, qui lui donnent et lui conservent la vie. Qu'est-ce que l'enfant? C'est le dérangeur de l'adulte fatigué par des occupations toujours plus pressantes. Il n'y a pas de place pour l'enfant dans la maison de plus en plus réduite de la ville moderne, où les familles s'entassent. Il n'y a pas de place pour lui dans les rues.
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parce que les véhicules se multiplient et que les trottoirs sont encombrés de gens pressés. Les adultes n'ont pas le temps de s'occuper de lui, quand la besogne est urgente. Le père et la mère vont tous les deux au travail; et quand il n'y a pas de travail, la misère opprime l'enfant et l'entraîne avec les adultes. Mais, même dans les conditions les meilleures, l'enfant est relégué à la nursery, avec des étrangers payés ; et il ne lui est pas permis d'entrer dans la partie de la maison réservée à ceux qui lui ont donné la vie. Il n'y a pas un refuge où l'enfant puisse sentir que son
/^âme sera comprise, où son activité pourra s'exercer. Il faut qu'il reste tranquille, qu'il se taise, qu'il ne touche à rien parce que rien n'est à lui. Tout est la propriété intangible de l'adulte, tabou pour l'enfant. Et où sont ses affaires
(^à lui ? Il n'en a pas. Il y a seulement quelques dizaines d'années, il n'existait même pas de chaises pour l'enfant. De là cette fameuse phrase — qui, aujourd'hui, n'a plus qu'un sens métaphorique : « Je t'ai tenu sur mes genoux quand tu étais enfant », ou bien : « Tu as appris cela sur les genoux de ta maman ». Si l'enfant s'asseyait sur les meubles paternels, il était grondé; s'il s'asseyait par terre, il était grondé ; s'il s'asseyait sur l'escalier, il était grondé; il fallait qu'un adulte daignât le prendre sur ses genoux pour qu'il pût s'asseoir. Voilà donc la situation de l'enfant qui vit dans l'ambiance de l'adulte : c'est un dérangeur qui cherche, et ne trouve rien pour lui; qui entre, mais qui est expulsé. Sa position est comme celle d'un homme sans droits civiques et sans ambiance propre : un extra-social, que tout le monde peut traiter sans respect, insulter, battre, punir, en exerçant un droit reçu de la nature : le droit de l'adulte. L'adulte, par un phénomène psychique mystérieux, a oublié de préparer une ambiance pour son enfant. Dans l'organisation sociale, il a oubhé son fils. Dans l'élabora-
tion des lois successives il a laissé son propre héritier sans lois et, par conséquent, hors la loi. Il l'a abandonné sans direction à l'instinct de tyrannie qui existe au fond de chaque cœur d'adulte. Voilà ce qu'on peut dire sur l'enfant qui arrive, apportant au monde des énergies fraîches ; elles devraient pourtant être le souffle purificateur qui, de génération en génération, chasse les gaz asphyxiants accumulés durant une vie humaine d'erreurs.
Mais, brusquement, l'oubli vient d'apparaître. Il est perçu par cette société restée aveugle et insensible pendant des siècles, sans doute depuis l'origine de l'espèce humaine. L'hygiène est accourue comme on accourt à rencontre d'un désastre, d'un cataclysme qui a déjà fait d'innombrables victimes. Elle a lutté contre la mortahté infantile dans la première année de l'enfance ; les morts étaient si nombreux que l'on pouvait traiter ceux qui restaient de survivants, comme des êtres ayant échappé à un carnage universel. Quand l'hygiène eut pénétré dans le peuple et qu'elle fut diffusée en tant qu'élément vital, elle réussit à donner à la vie de l'enfant un aspect nouveau, cela depuis le début de ce XX® siècle. Les écoles se sont transformées de telle façon que celles qui datent seulement d'une dizaine d'années semblent vieilles d'un siècle. Les principes d'éducation sont entrés dans une voie de douceur et de tolérance, aussi bien dans les familles que dans les écoles.
Mais, en dehors des résultats acquis par le progrès scientifique, il y a, épars, des initiatives dictées par le sentiment. Beaucoup de réformateurs d'aujourd'hui tiennent compte de l'enfant : dans la construction des villes, on fait des parcs pour les enfants ; dans la construction des places, on pense aux terrains de jeux pour les enfants; dans l'organisation des théâtres, on pense aux théâtres pour les en-
fants ; on imprime des journaux et des livres pour les enfants, on organise des voyages pour les enfants ; et voilà que, dans l'industrie, les fabricants pensent aux enfants : ils fabriquent pour eux des meubles, de la vaisselle proportionnée ; l'organisation consciente des classes s'étant enfin développée, on a cherché à organiser les enfants ; à leur donner le sentiment de la discipline sociale et de la dignité qui en dérive pour l'individu, comme cela se produit dans certaines organisations telles que les boys-scouts et les républiques d'enfants. Les réformateurs politiques, révolutionnaires de notre époque, s'emparent de l'enfant pour en faire l'instrument docile de leurs projets. Partout, tant pour le bien que pour le mal, dans le but pur de l'aider comme dans le but intéressé de se servir de lui, l'enfant est maintenant présent. Il est né en tant qu'individu social.
11 est fort ; il entre partout. Ce n'est plus seulement un membre de la famille; ce n'est plus l'enfant qui, le dimanche, dans ses vêtements de fête, se promenait en donnant la main à papa, docile, attentif à ne pas tacher ses vêtements. Non, l'enjfant est une personnalité qui a envahi le monde social.
Alors, tout ce mouvement autour de lui prend sa signification. Comme je le disais plus haut, il n'est ni provoqué ni dirigé par des initiateurs; aucune organisation ne le coordonne, et cela prouve bien que l'heure de l'enfant a sonné. Il se pose donc, dans toute sa puissance, une question sociale considérable : La Question Sociale de VEnfant.
Il faut se rendre compte de la portée d'un mouvement social en faveur de l'enfant : il a une importance immense pour la société, pour la civilisation et pour l'humanité entière. Toutes les œuvres éparses qui se sont créées sans lien entre elles sont bien l'indice qu'elles n'ont pas une importance constructive; elles sont seulement la preuve qu'une
LA QUESTION SOCIALE DE U ENFANT ii
poussée réelle et universelle est en route, qui représente une grande réforme sociale tout autour de nous. Oui, cette réforme est grande ; elle annonce des temps nouveaux; une ère nouvelle de la civilisation; nous sommes les derniers survivants d'une époque, maintenant révolue, dans laquelle les hommes ne s'occupaient que de se construire une ambiance commode et facile pour eux-mêmes, une ambiance pour l'humanité adulte. Nous sommes maintenant au seuil d'une autre époque : celle dans laquelle il faudra travailler pour deux humanités : l'humanité de l'adulte et l'humanité de l'enfant. Et nous allons vers une civiUsation qui aura deux ambiances sociales à préparer, deux mondes différents : le monde de l'adulte et le monde de l'enfant.
Le travail qui nous attend n'est pas l'organisation froide et extérieure des mouvements sociaux déjà engagés. Il ne s'agit pas de fournir une coordination aux diverses prévoyances sociales publiques et privées en faveur des enfants, pour les organiser ensemble. Nous serions alors des adultes s'organisant pour aider un objet extérieur : l'enfant.
La question sociale de l'enfant pénètre, bien au contraire, avec ses racines, dans la vie intérieure; eUe se répand sur nous, adultes, pour secouer notre conscience, pour nous rénover. L'enfant n'est pas un être étranger que Tadulte peut ne considérer que de l'extérieur, avec des critères objectifs. L'enfant est la partie la plus importante de la vie de l'adulte. Il est le constructeur de l'adulte. Le bien ou le mal de l'homme mûr a des hens d'étroite dépendance avec la vie de l'enfant qui est à son origine. C'est sur l'enfant que tomberont et se sculpteront toutes nos erreurs, et c'est lui qui en portera les fruits indélébiles. Nous, nous serons morts ; mais nos enfants subiront les
conséquences du mal qui aura pour toujours déformé leur âme. Le cycle est continu : on ne peut pas le rompre. Toucher à l'enfant, c'est toucher au point le plus sensible d'un tout qui a des racines dans le passé le plus lointain et qui se dirige vers l'infini de l'avenir. Toucher à l'enfant, c'est toucher au point délicat et vital où tout peut encore se décider, où tout peut encore se rénover, où tout est ardent de vie, où sont enfermés les secrets de l'âme, parce que c'est là que s'élabore la création de l'homme. Travailler consciemment pour l'enfant et aller jusqu'au bout dans l'intention prodigieuse de le sauver, équivaudrait à conquérir le secret de l'humanité, comme furent conquis déjà tant de secrets de la nature extérieure.
La question sociale de l'enfant est comme une petite plante neuve qui sort à peine de la surface et qui nous attire par sa fraîcheur. Mais, si nous voulons cueiUir cette petite plante, nous lui découvrons de dures racines, des racines qui ne s'arrachent pas. Il nous faut creuser, creuser la terre, aller toujours plus profondément pour apercevoir que les racines s'enfoncent dans toutes les directions, s'étendent comme en un labyrinthe. Celui qui serait capable de tirer cette plante aurait à remuer toute la terre.
Ces racines sont le symbole du subconscient dans l'histoire de l'humanité. Il faut remuer des choses statiques restées dans l'esprit de l'homme et qui l'ont rendu incapable de comprendre l'enfant et d'acquérir la connaissance intuitive de son âme. L'impressionnante cécité de l'adulte, son insensibiUté envers ses fils — les fruits de sa propre vie — ont certainement des racines profondes qui se sont étendues à travers les générations; et l'adulte qui aime l'enfant, mais qui le méprise inconsciemment, provoque chez lui une souffrance secrète, qui est le miroir de nos erreurs, un avertissement pour notre comportement. Tout cela révèle
un conflit universel, resté inconscient, entre adulte et enfant. La question sociale de l'enfant nous fait pénétrer dans les lois de la formation de l'homme et nous aide à nous créer une conscience neuve et, par conséquent, à donner une nouvelle orientation à notre vie sociale.
On m'a parlé d'un homme qui vivait dans l'obscurité la plus profonde; ses yeux, comme du fond d'un abîme, n'avaient jamais vu la plus légère clarté.
On m'a dit qu'un homme vivait dans le silence : jamais le bruit le plus imperceptible n'avait atteint son oreille...
J'entendis parler d'un homme qui vivait immergé dans l'eau : une eau d'une étrange tiédeur; et qui, brusquement, sortit à l'air dans les glaces.
Il déploya ses poumons qui n'avaient jamais respiré (les supplices de Tantale seraient minces en comparaison...) mais il sortit victorieux. L'air détendit d'un trait ses poumons repliés depuis toujours, et alors, l'homme cria.
Et l'on entendit sur la terre une voix tremblante que jamais on n'avait entendue, sortant d'une gorge qui n'avait jamais vibré.
C'était l'homme qui sortait du repos. Qui pourrait imaginer ce qu'est le repos absolu, le repos de celui qui n'a même pas le mal de manger parce que d'autres mangent pour lui, qui vit dans l'abandon de toutes ses fibres parce que d'autres tissus vivants fabriquent la chaleur nécessaire à sa vie? Ses tissus les plus intimes n'ont pas à travailler pour le défendre des poisons et des bacilles, parce que d'autres tissus font ce travail pour lui. Et l'oxygène lui est donné sans qu'il respire, par un privilège unique.
Seul, son cœur a travaillé. Avant même de venir au monde, son cœur a battu deux fois plus vite que tout autre cœur. Et je compris que celui-là, c'était le cœur d'un homme.
Et maintenant, le voilà qui s'avance, qui assume tous les travaux, blessé par la lumière et par le bruit, fatigué jusque dans les fibres les plus intimes de son être, poussant le grand cri :
Pourquoi nC as-tu abandonné?
L'enfant qui naît n'entre pas dans une ambiance naturelle : il entre dans la civilisation où se développe la vie des hommes. C'est une ambiance fabriquée en marge de la nature, dans la fièvre de faciliter la vie de l'homme et son adaptation.
Mais quelle Providence la civilisation a-t-elle suscitée pour aider le nouveau-né, pour aider l'homme qui accompUt ce suprême effort de passer, par la naissance, d'une vie à une autre ?
Ce passage devrait être l'objet d'un traitement scientifique en faveur de l'enfant nouveau-né. A aucune autre époque de son existence, l'homme ne rencontre une pareille occasion de luttes et de contrastes et, par conséquent, de souffrances.
Quand l'humanité aura acquis une pleine compréhension de l'enfant, elle trouvera pour lui des soins plus perfectionnés.
Il n'y a que très peu de temps qu'on a commencé à étudier, à Vienne, le moyen de remédier à l'inconfort du
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nouveau-né : la partie du lit où l'enfant doit se poser en naissant est réchauffée, et l'on a conçu des matelas en matière absorbante qui se jettent et que l'on renouvelle chaque fois qu'ils sont mouillés.
Ces moyens ne sont que le début d'une très importante évolution : celle de la conscience de l'adulte qui commence à comprendre l'enfant.
Les soins au nouveau-né ne doivent pas se hmiter à le défendre contre la mort, à l'isoler contre les agents infectieux comme on le fait aujourd'hui dans des cUniques où les nurses se couvrent la figure pour que leur souffle n'effleure pas l'enfant.
"^ Le « traitement psychique de V enfant » pose des problèmes dès la naissance de celui-ci. Il faut facihter son comportement avec le monde extérieur.
On pense, dans les familles riches, à la magnificence des berceaux et aux dentelles précieuses pour les robes du nouveau-né. Mais le luxe est appliqué à des objets de tourment. Si le fouet était en usage, il y aurait des fouets à manche d'or incrusté de pierreries pour enfants riches.
Ce luxe souligne bien l'absence totale de considération pour le point de vue psychique de l'enfant. C'est le confort et non le luxe que la richesse des familles devrait apporter aux enfants privilégiés.
Le confort, pour eux, serait d'avoir un refuge contre les bruits de la ville, où l'on pourrait modérer et corriger la lumière. La température chaude et régulière qu'on sait obtenir depuis longtemps déjà dans les salles d'opération devrait être celle où vit l'enfant nu.
Un autre problème est celui qui se pose pour transporter l'enfant nu, en réduisant au minimum la nécessité de le toucher avec les mains. L'enfant devrait être pris et soutenu au moyen d'une espèce de hamac en filet déli-
catement rembourré, qui soutiendrait le corps de l'enfant, dans une position analogue à sa position prénatale.
Ces soutiens devraient n'être maniés qu'avec délicatesse par des mains minutieusement préparées. Le déplacement horizontal réclame une habileté particuUère. Il y a une technique spéciale pour soulever le malade et le transporter horizontalement et doucement. Personne ne transporte un malade verticalement. On le déplace au moyen d'un soutien souple, déhcatement glissé sous son corps, afin que sa position ne soit pas altérée.
Or le nouveau-né est un infirme. Comme la mère, il a traversé un péril de mort. La joie que l'on a à le voir vivant vient du soulagement que l'on éprouve après qu'il a couru un tel danger. Il arrive que l'enfant demeure à moitié étranglé et qu'il ne revive qu'à l'aide de la respiration artificielle; quelquefois, sa tête est déformée par un hématome. On doit donc vraiment le considérer comme un malade. On ne peut pourtant pas l'assimiler à un malade adulte. Ses besoins ne sont pas ceux d'un infirme, mais de quelqu'un qui fait un inconcevable effort d'adaptation, accompagné des premières impressions psychiques d'un être qui vient du néant, mais qui est sensible. J'ai vu un nouveau-né qui, à peine sauvé de rasph5rxie, fut plongé dans une baignoire posée par terre : et, tandis qu'on le baissait rapidement pour l'immerger, il ferma les yeux et tressaillit en étendant les bras et les jambes, comme quelqu'un qui se sent choir.
Et ce fut sa première expérience de la peur.
En faisant un parallèle entre les soins donnés à l'enfant et ceux donnés à la mère, on se rend plus clairement compte de l'erreur commise.
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La mère est laissée immobile tandis que le nouveau-né est transporté loin d'elle pour que sa présence ne la dérange pas. On ne le ramène auprès d'elle qu'aux heures où eUe doit le nourrir. On passe à l'enfant, pour ces allées et venues, de belles robes, des ornements de rubans et de dentelles. Cela correspond à ce que serait, aussitôt après la naissance du bébé, l'obligation pour la mère de se lever, de s'habiller élégamment, comme pour une réception. On transporte le nouveau-né pour le plonger dans son bain et pour le frotter et le poudrer, comme on ferait pour un enfant plus grand. Et c'est comme si la mère se levait et marchait jusqu'à la salle de bains pour procéder à une minutieuse toilette, en parlant à sa femme de chambre, à son coiffeur, etc.
L'enfant est apporté à la mère pour ses repas, secoué par les mouvements de ceux qui le portent dans leurs bras : et cela correspond à ce que serait, pour la mère, l'obHgation de monter en auto pour aller dîner dans un grand hôtel, exposée à subir les secousses de l'auto passant sur une route mal pavée.
On enlève l'enfant de son berceau et on l'y remet en l'élevant jusqu'au niveau de l'épaule de l'adulte qui doit le transporter; et puis, de nouveau, on le baisse pour le mettre sur le lit, auprès de sa mère. Et cela correspond à ce que serait pour la mère l'obligation de monter et de descendre par un ascenseur qui aurait perdu le contrôle de son mécanisme.
Personne n'oserait demander à la mère de sortir de chez elle deux ou trois jours après la naissance de l'enfant pour assister au baptême, à l'église. Pourquoi en use-t-on différemment pour le nouveau-né?
On invoque le prétexte qu'il est sans connaissance et qu'il n'éprouve ni souffrance ni plaisir. Que dire, alors.
des soins prodigués aux malades en état d'inconscience? C'est le besoin de secours et non pas la conscience de ce besoin qui réclame l'attention de la science et du sentiment.
Non! aucune justification n'est possible...
Il y a, dans l'histoire de la civilisation, une lacune. Il existe, à la première époque de la vie, une page blanche sur laquelle personne n'a encore rien écrit, parce que personne n'a scruté les premiers besoins de l'homme. Et pourtant nous devenons chaque jour plus conscients de cette impressionnante vérité, illustrée par tant d'expériences, que les malaises du premier âge (et même ceux de l'époque pré-natale) influent sur toute la vie de l'homme. La vie de l'embryon et la vie de l'enfant contiennent (tout le monde le reconnaît aujourd'hui) le salut de l'adulte, le salut de la race. Alors, pourquoi ne considère-t-on pas la naissance comme la crise de l'existence la plus difficile à surmonter ?
/ L'embryon a grandi dans un lieu où il était à l'abri de tout heurt, de toute variation de température ; dans un liquide moelleux et uniforme créé spécialement pour son repos ; où ne l'a jamais atteint le moindre rayon de lumière, le plus léger bruit... et le voilà qui change d'ambiance pour venir brusquement à l'air, sans passer par les successives transformations du têtard qui devient grenouille. Il arrive dans l'ambiance de l'homme adulte avec ses yeux déUcats qui n'ont jamais vu le jour, avec ses oreilles épargnées jusqu'alors par le bruit. Son corps qui n'a jamais subi aucun heurt est exposé maintenant aux contacts brutaux, manié par les mains sans âme de l'adulte, qui oubUe sa déUcatesse digne de vénération.
Le contraste entre ces deux ambiances de vie n'est pas la seule souffrance qu'il trouve en naissant. Il faut que lui, qui s'est toujours reposé, supporte tout à coup le travail
ao L'ENFANT
fatigant de naître par ses propres moyens : son corps a été serré comme dans une machine fatale qui l'a comprimé jusqu'à lui rompre les os. Il nous arrive accablé par le contraste entre un repos absolu et l'inconcevable effort qu'il a dû fournir pour naître. Il est comme un pèlerin qui arrive de pays lointains.
Or, nous ne le comprenons pas. Pour nous, il n'est pas un homme. Quand il arrive dans notre monde, nous ne savons pas le recevoir ; et pourtant le monde que nous avons créé lui est destiné ; c'est lui qui doit le continuer et le faire avancer vers un progrès supérieur au nôtre.
« Il vint au monde
Et le monde fut fait pour lui.
Mais le monde ne le reconnut pas.
Il vint à sa propre maison
Et les siens ne le reçurent pas... »
« L'embryon spirituel », c'est le nouveau-né, considéré comme un esprit enfermé dans la chair pour venir au monde.
La science considère, au contraire, l'être nouveau comme venu du néant. Il est alors chair, mais non esprit. Il n'est que le développement de tissus et d'organes qui composent un tout vivant. Cela aussi, c'est un mystère. Comment ce corps compliqué et vivant est-il venu du néant ?
La figure du nouveau-né est l'impressionnant point de départ : cet enfant arrive inerte et restera longtemps inerte, incapable de se tenir droit, réclamant des soins comme un infirme, comme un paralytique : cet enfant muet ne fera, de longtemps, entendre sa voix que dans la plainte, dans le cri de la souffrance ; il fera accourir vers lui comme vers un être qui appelle au secours.
Après bien longtemps seulement, après des mois, une année entière, et davantage, ce corps se lèvera, marchera, ne sera plus un infirme ; ce sera le corps de l'homme-enfant. Et après des mois et des années, cette voix sera la voix d'un homme.
Certains phénomènes psychiques et physiologiques de la croissance auront réalisé « l'incarnation ». ^
L'incarnation est le processus mystérieux d'une énergie I qui animera le corps inerte du nouveau-né et qui donnera ( au corps l'usage de ses membres, aux organes l'articula- j
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tion de la parole et le pouvoir d'agir selon la Volonté ; ainsi, l'homme sera incarné.
Il est impressionnant que l'enfant naisse et se maintienne si longtemps inerte, tandis que les petits des mammifères, presque dès leur naissance, ou du moins dans un délai très bref, peuvent déjà se tenir et trottent après leur mère. Ils ont le langage propre à leur espèce, quoique encore plaintif et imparfait. Mais les petits chats envoient vraiment des miaulements, les agneaux ont de timides bêlements, et les poulains hennissent véritablement. Ce sont de faibles voix, mais le monde ne résonne pas des cris et des lamentations des animaux nouveau-nés. Le temps de leur préparation est rapide, cette préparation facile, et les animaux naissent, pourrait-on dire, déjà animés de l'instinct qui déterminera leurs actions. On peut remarquer le saut léger qu'aura le petit tigre, comment bondira le capri, levé peu de temps après sa naissance. Chaque être qui vient au monde n'est pas seulement un corps matériel : il est doté de fonctions qui ne sont pas celles de ses organes physiologiques ; ce sont des fonctions qui dépendent de l'instinct. Tous les instincts se manifestent par le mouvement et représentent les caractères de l'espèce, plus constants et plus distincts que la forme même du corps. L'animal, comme l'exprime le mot, est ; caractérisé par l'animation, par l'âme, non par la forme. ; Nous pouvons réunir tous ces caractères qui ne contribuent i pas au fonctionnement de l'organisme végétatif et les appeler : caractères psychiques. Ces caractères se trouvent déjà dans tous les animaux dès leur naissance ; pourquoi, justement, l'homme-enfant n'aurait-il pas cette âme?
Une théorie scientifique explique que les mouvements instinctifs des animaux sont la conséquence de l'expérience acquise par l'espèce à des époques précédentes et
transmises par l'hérédité. Pourquoi l'homme est-il aussi récalcitrant à hériter de ses ancêtres ? Et pourtant les hommes se sont toujours tenus droits ; ils ont toujours parlé un langage articulé ; ils ont toujours laissé à leurs descendants ce qu'ils avaient appris.
Une vérité doit être cachée sous toutes ces contradictions. Qu'il nous soit permis de recourir à une comparaison assez éloignée du sujet : la comparaison avec les objets que nous fabriquons nous-mêmes. Il y a des objets que l'on produit en série ; tous sont égaux entre eux ; on les fabrique en hâte, au moule ou à la machine ; il y a d'autres objets qui se font à la main, lentement, et différents les uns des autres. Ce qui fait le prix des objets faits à la main, c'est que chacun d'eux porte l'empreinte directe de son auteur: l'empreinte de l'habileté d'une dentelUère, l'empreinte du génie se trouvent dans l'œuvre d'art. Ainsi pourrait-on dire de la différence psychique entre l'animal et l'homme. L'animal est comme l'objet fabriqué en série ; chaque individu reproduit aussitôt les caractères uniformes fixés pour toute l'espèce. L'homme, au contraire, est comme l'objet fait à la main : chacun est différent, cha- ( cun a son propre esprit créateur qui fait de lui une œuvre ' d'art de la nature. Mais le travail est lent et long. Avant qu'en apparaissent les effets extérieurs, il doit s'être produit I un travail intime qui n'est pas la reproduction d'un type fixe ; c'est la création activé d'un type nouveau et, par conséquent, une énigme, un résultat à surprise. Ce travail est resté longtemps intérieur, précisément comme il advient pour l'œuvre d'art, que l'auteur conserve dans l'intimité de son studio et transforme lui-même avant de l'ex- \ poser au pubhc.
Ce travail, à travers lequel se forme la personnaUté humaine, est l'œuvre occulte de l'incarnation. L'homme
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inerte est une énigme. La seule chose qu'on sache de lui, c'est qu'il pourra tout ; mais il n'est pas possible de savoir qui il sera, ni ce que fera le nouveau-né qui est devant nous. Ce corps inerte contient le mécanisme le plus compliqué de tous les êtres vivants, mais il lui est propre ; l'homme s'appartient à lui-même. Il faut qu'il s'incarne à l'aide de sa propre volonté. Les musiciens, les chanteurs à la voix sublime, ceux qui, à l'aide de leurs mains, ont laissé des chefs-d'œuvre, les sportifs aussi bien que les saints, les tyrans, les héros, les déUnquants, tous sont nés de la même façon, renfermant une énigme, que seul le développement de l'individu peut faire déchiffrer à travers ses activités dans le monde.
Le phénomène de l'enfant, inerte à sa naissance, a toujours donné heu à des discussions philosophiques ; mais il n'a pas, jusqu'à présent, attiré l'attention des médecins, des psychologues ni des éducateurs. Il est resté une constatation parmi tant d'autres, un fait devant lequel on ne peut que constater. Beaucoup de phénomènes restent ainsi longtemps enfouis dans les dépôts du subconscient. Pourtant, dans la pratique de la vie ordinaire, ces conditions de la nature de l'enfant ont eu des conséquences qui représentent un réel danger pour sa vie psychique. Elles ont fait penser, à tort, que les muscles n'étaient pas seuls passifs, que ce n'était pas seulement la chair mais l'enfant qui était inerte : un être passif, vide de toute vie psychique. Et devant le spectacle magnifique, mais tardif, de son expansion, l'adulte acquit la conviction fausse que c'était à lui, adulte, à animer l'enfant par ses soins, par son aide. Et il s'en fit un devoir et une responsabilité. L'adulte s'apparut à lui-même comme le modeleur de l'enfant, le constructeur de sa vie psychique. Il s'est imaginé accompUr, de l'extérieur, une œuvre créatrice, en stimulant
l'enfant, en lui donnant des directives et des suggestions ^ afin de développer chez lui intelligence, sentiment et J volonté. L'adulte s'est attribué un pouvoir presque divin : il a fini par se croire le Dieu de l'enfant; il a pensé de luimême ce qui est dit dans la Genèse : « J'ai créé l'homme à mon image et à ma ressemblance. » L'orgueil a été le premier péché de l'homme ; cette substitution à Dieu a été la cause de la misère de toute sa descendance. En fait, si l'enfant porte en lui la clef de sa propre énigme individuelle, s'il a des directives de développement et un plan psychique, il les a en puissance, extrêmement délicats dans leurs tentatives de réaUsation ; alors, l'intervention intempestive de l'adulte, volontaire, exalté par son pouvoir illusoire, peut contrarier ces plans ou en faire dévier les réalisations occultes. Oui, l'adulte a pu contrarier le plan divin depuis les origines de l'homme et ainsi, peu à peu, de génération en génération, l'homme a grandi déformé dans son incarnation. C'est là le grand problème ; toute la question est là : l'enfant possède une vie psychique active, même alors qu'il ne peut la manifester, parce qu'il lui faut élaborer longuement et dans le secret ses difficiles réahsations. Et cette conception nous fait percevoir une vérité impressionnante : une âme emprisonnée, obscure, qui cherche à venir à la lumière, à naître, à croître; et qui va, peu à peu, animer la chair inerte, l'appelant avec le cri de la volonté, se présentant à la lumière de la conscience avec l'effort d'un être qui vient au monde. Et, dans l'ambiance nouvelle, un autre être est là, au pouvoir énorme, gigantesque, qui l'attend, l'empoigne et l'étrangle. Rien n'est préparé dans le milieu pour accueiUir ce fait magnifique qu'est l'incarnation d'un homme ; personne ne le réaUse, personne ne l'attend. Aucune protection n'est prévue pour cette déHcate entreprise ; pour un effort
aussi difficile, aucune aide n'est prête ; et tout devient obstacle.
r L'enfant qui s'incarne est un embryon spirituel qui doit vivre par lui-même dans l'ambiance. Mais aussi bien
. que l'embryon physique a besoin d'une ambiance spéciale
I qui est le sein maternel, cet embryon spirituel a besoin, lui, d'être protégé dans une ambiance extérieure animée, réchauffée par l'amour, riche en aliments, où tout l'accueille, où rien ne l'entrave.
" Une fois qu'il a compris cette vérité, il faut que l'adulte change d'attitude envers l'enfant. La figure de l'enfant, embryon spirituel en voie d'incarnation, nous impose de nouvelles responsabilités. Ce petit corps tendre et gracieux que nous adorons en ne l'entourant que de soins physiques, et qui est presque un jouet entre nos mains, prend un autre aspect et réclame le respect. « Multa debetur puero reverentia. »
L'incarnation se produit au prix de fatigues occultes : tout autour de ce travail créateur se joue un drame inconnu qui n'a pas encore été décrit : c'est la page blanche de l'histoire de l'humanité. Aucun être de la création ne peut concevoir cette sensation accablante de la volonté qui n'existe pas encore et qui va avoir à commander; qui va avoir à commander à des choses inertes pour les rendre actives et disciplinées. A peine une vie incertaine et délicate affleure-t-elle à la conscience, mettant en rapport les sens avec l'ambiance, qu'elle s'élance à travers les muscles dans un perpétuel effort pour se réaliser. Il faut que cet effort occulte de l'enfant nous soit sacré. Il faut que cette manifestation laborieuse nous trouve prêts, parce que c'est dans cette période créatrice que se détermine la personnalité future de l'homme. C'est devant une telle responsabilité que surgit le devoir de travailler à sonder, à l'aide
de moyens scientifiques, les besoins psychiques de l'enfant et de lui préparer une ambiance vitale. C'est le premier mot d'une science dont le développement sera long; à laquelle l'adulte devra offrir la collaboration de sa propre intelligence, parce qu'il lui faudra beaucoup travailler avant d'atteindre au dernier mot de la connaissance du développement humain.
Et c'est le premier mot que l'on écrit sur la page encore blanche de l'humanité : la page de son histoire qui mettra l'enfant à l'honneur.
La récente découverte biologique des périodes sensibles, étroitement liées aux phénomènes du développement, présente pour nous un intérêt tout particulier. De quoi dépend le développement ? Comment croît un être vivant ? Le développement, la croissance, sont des phénomènes que l'on a toujours pu constater de l'extérieur ; mais certains détails du mécanisme intérieur n'ont été pénétrés que depuis peu de temps. Dans la science moderne, deux études ont contribué à approfondir cette connaissance : l'une est celle des glandes à sécrétion, qui ont un rapport étroit avec la croissance physique et qui sont tout de suite devenues populaires à cause de l'immense importance qu'elles ont dans le traitement des enfants ; l'autre est la découverte des périodes sensibles, qui ouvre de nouvelles possibilités à la compréhension de la croissance psychique.
C'est le savant hollandais De Vries qui découvrit les périodes sensibles chez les animaux ; mais c'est nous, dans nos écoles, qui avons retrouvé ces périodes sensibles dans la croissance des enfants et qui les avons utilisées du point de vue de l'éducation.
Il s'agit de sensibilités spéciales, qui se trouvent chez les êtres en voie d'évolution, c'est-à-dire dans les stades de l'enfance. Elles sont passagères et se Hmitent à l'acquisition d'un caractère déterminé. Une fois ce caractère développé, la sensibihté cesse. Chaque caractère se stabilise à l'aide d'une impulsion, d'une possibihté passagère. La croissance n'est donc pas quelque chose de vague, une