PÉRIODES SENSIBLES
espèce de fatalité héréditaire incluse chez les êtres : c'est un travail minutieusement dirigé par des instincts. Ces instincts peuvent servir de guide, puisqu'ils donnent l'élan à une activité déterminée qui peut parfaitement être différente de celle qui caractérisera l'individu à l'état d'adulte. Les êtres sur lesquels De Vries a repéré pour la première fois les périodes sensibles sont les insectes : en effet, ceux-ci traversent une période de formation bien nette, puisqu'ils passent par des métamorphoses susceptibles d'être observées en laboratoire.
Nous prendrons comme exemple celui cité par De Vries d'un humble petit ver, la chenille, qui deviendra un vulgaire papillon. On sait que les chenilles croissent rapidement, se nourrissent avec voracité : ce sont de véritables destructeurs de plantes. Il s'agit ici d'une chenille qui ne peut, dans les premiers jours de son existence, se nourrir des grandes feuilles des arbres, mais seulement des petites feuilles tendres qui se trouvent à la pointe extrême des branches. Or, la bonne mère papillon va, guidée par son instinct, déposer ses œufs à l'endroit opposé; c'està-dire que, dans l'angle que fait la branche à l'intersection du tronc, elle prépare à sa descendance un lieu sûr et abrité. Qui donc indiquera aux petites chenilles à peine écloses que les feuilles tendres dont elles ont besoin sont là-haut, au faîte extrême et opposé de leur branche? La chenille est douée d'une vive sensibilité à la lumière : la lumière l'attire, la lumière la fascine, et elle s'en va en sautant, avec cette démarche propre aux chenilles, vers la lumière plus vive, jusqu'à l'extrémité de la branche; là, elle se retrouve, affamée, au miUeu des feuilles tendres qui constitueront sa nourriture. Il est curieux de constater que, cette période passée, c'est-à-dire quand la chenille a grandi et qu'elle peut se nourrir différemment, elle perd
cette sensibilité à la lumière; au bout d'un certain temps, la lumière la laisse indifférente : l'instinct est devenu aveugle. Le moment d'utilité est passé et, désormais, la cheniUe s'en va par d'autres voies chercher d'autres moyens d'existence.
La chenille n'est pas devenue aveugle à la lumière, elle y est devenue indifférente.
Voilà qui aide aussitôt à comprendre le point essentiel de la question par rapport aux enfants : la différence entre une poussée animatrice qui conduit à accomphr des actes merveilleux et stupéfiants, et une indifférence qui rend aveugle et malhabile. L'adulte ne peut rien de l'extérieur sur ces différents états. Mais, si l'enfant n'a pu obéir aux directives de sa période sensible, l'occasion d'une conquête naturelle est perdue, perdue à jamais.
L'enfant, pendant son développement psychique, fait des acquisitions surprenantes : de véritables miracles ; seule, l'habitude de les voir se produire nous transforme en spectateurs insensibles. Mais comment l'enfant, venu du néant, s'oriente-t-il dans ce monde compliqué? Comment arrive-t-il à distinguer les choses? Par quel prodige parvient-il à apprendre une langue avec ses particularités minutieuses, sans maître, rien qu'en vivant, en vivant avec simphcité, avec joie, sans se fatiguer, tandis qu'un adulte a besoin, pour s'orienter dans une ambiance nouvelle, de tant d'aide ? Il faut qu'il accompUsse, pour apprendre une langue nouvelle, des efforts arides, sans jamais atteindre à la perfection de sa langue maternelle, acquise quand il était enfant.
L'enfant fait ses acquisitions pendant les périodes sensibles. Celles-ci pourraient se comparer à un phare qui éclaire la nature intérieure, ou à un courant électrique qui produit des phénomènes actifs. C'est cette sensibilité qui