LE MOUVEMENT
Les cellules qui ont des fonctions fixes, telles que de produire le lait, la salive, d'absorber l'oxygène ou d'éliminer les substances nocives, participent toutes ensemble à l'économie du corps ; l'organisation d'un travail déterminé est la chose essentielle qui maintient le bon fonctionnement de l'ensemble. Au contraire, l'exercice des cellules musculaires doit être libre, agile et rapide, pour que celles-ci soient toujours prêtes à obéu: à un ordre. Mais eUes doivent auparavant subir une prépartieon, une organisation qui ne se réalise qu'après de longs exercices, et réunit, coordonne les différents groupes qui doivent participer à l'exécution exacte d'un ordre. La discipline doit faire partie de cette organisation qui permet à im ordre venu de l'intérieur d'atteindre tous les points de l'individu ; c'est alors que l'ensemble peut accomplir des miracles.
A quoi servirait la volonté sans son instrument? C'est par le mouvement que la volonté se répand dans chaque fibre et se réaHse.
Nous assistons à l'effort que fait l'enfant et aux luttes qu'il soutient pour atteindre à cette réalisation. L'aspiration, ou plutôt l'impulsion de l'enfant est de perfectionner cet instrument sans lequel il n'est rien. Il ne serait, sans lui, qu'une image de l'homme, mais non pas un honmie. Il ne pourrait agir selon sa volonté, parce qu'il n'aurait pas de volonté. Il ne pourrait pas communiquer au monde les fruits de son inteUigence, parce que son intelligence ne donnerait pas de fruits. L'instrument de cette fonction immatérielle qu'est la volonté n'est pas seulement un instrument d'exécution, mais aussi de construction.
Une des manifestations les plus inattendues et, par conséquent, les plus surprenantes des enfants agissant
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par eux-mêmes dans nos écoles, a été leur amour de l'exactitude dans l'exécution de leurs actes. L'enfant qui jouit de cette liberté vitale s'attache moins aux images visibles qu'à l'exactitude de ses actions. L'esprit semble alors tendu vers l'existence, vers la réalisation de soi-même. C'est un chercheur qui se manifeste, c'est l'homme qui sort des nuages, comme une créature indéfinie et rayonnante qui cherche sa forme.
Il y a, dans la nature, deux formes d'existence : celle de l'adulte et celle de l'enfant, assez différentes, et même en antagonisme.
La vie de Tadulte est caractérisée par la lutte, que ce soit pour l'adaptation nécessaire illustrée par Lamarck, ou pour la concurrence et la sélection naturelle illustrée par Darwin.
On pourrait comparer ce qui se passe chez les animaux adultes aux événements de la vie sociale chez les hommes : les efforts pour la conservation de la vie et la défense contre les ennemis ; il y a lutte et peine pour s'adapter à l'ambiance et, finalement, amour et conquête sexuelle.
Darwin attribue l'évolution, c'est-à-dire le perfectionnement des êtres, à ces efforts et à ces concurrences entre les espèces ; et il explique la survivance des corps comme des historiens matérialistes ont attribué aux luttes et aux concurrences entre les hommes l'évolution historique de l'humanité.
Mais tandis que, pour expliquer l'histoire des hommes, il n'y a d'autres arguments possibles que les aventures des adultes, il n'en est pas ainsi dans la nature. Et même, la véritable clef qui permet de constater les innombrables et étonnantes variétés des individus, se trouve dans le chapitre réservé aux enfants. Avant d'être assez forts pour lutter, tous les êtres vivants ont été faibles ; et tous ont commencé par un stade où leurs organes ne pouvaient s'adapter, puisqu'ils n'existaient pas. Et il n'y
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a pas un être vivant qui ait commencé par être adulte.
Il y a donc une partie occulte de la vie qui doit avoir une autre forme, d'autres moyens, d'autres motifs, tout différents de ceux qui apparaissent, qui ressortent au plein jour dans les rapports entre l'individu puissant et l'ambiance. C'est le chapitre qui pourrait s'appeler : « l'enfant dans la nature ». C'est là qu'est la véritable clef de la vie, parce que ce qui se passe chez l'adulte ne peut expliquer seul les mystères de la survivance.
Les observations des biologistes sur la vie enfantine ont relevé des réalités stupéfiantes, des possibilités sublimes qui remplissent de poésie — presque de religion — la nature vivante tout entière. La biologie a su mettre en lumière le sens de création et de conservation de l'espèce, illustrant certains instincts qui guident intérieurement les êtres vivants ; pour distinguer ceux-ci de la masse des instincts impulsifs ayant une relation immédiate entre l'être et l'ambiance on peut les appeler : « instinctsguides ».
On a toujours, en biologie, réuni tous les instincts existant en deux groupes fondamentaux, d'après leur finalité : ce sont les instincts de conservation de l'individu et ceux de conservation de l'espèce. Les luttes, contenues en tous deux, sont révélées par des épisodes passagers, par des rencontres entre l'individu et l'ambiance. Ce caractère épisodique est représenté dans l'instinct de conservation de l'individu par la défense contre les événements défavorables ou menaçants, alors que, dans l'instinct de conservation de l'espèce, dans les relations entre individus, il est représenté par l'union ou la rivalité sexuelles.
Ce furent, d'ailleurs, les premiers détails reconnus et étudiés par la biologie. Mais de meilleures études sur les instincts de conservation de l'individu et de l'espèce
dans leur caractère permanent vinrent ensuite : c'est ainsi que furent définis les instincts-guides. L'existence même de la vie y est liée, dans sa fonction cosmique ; ce ne sont pas des réactions extérieures de la vie, mais de délicates sensibilités internes, de même que la pensée pure est une qualité intérieure de l'esprit. On pourrait les considérer comme des pensées divines s'élaborant dans l'intimité de l'être vivant, pour l'aider dans son action sur le monde extérieur. Les instincts-guides ont, par conséquent, au lieu du caractère impulsif de la lutte épisodique, le caractère d'une intelligence, d'une science, qui conduit les êtres à travers leur voyage dans le temps (les individus) et dans l'éternité (l'espèce).
Les instincts-guides sont particulièrement étonnants quand ils inspirent et protègent l'enfant tout au début de sa vie, quand l'être est encore inexistant ou pas mûr, en plein développement, lorsqu'il n'a pas encore les caractères de l'espèce, ni sa force, ni sa résistance, ni ses armes biologiques pour la lutte, ni l'espoir de la victoire finale, dont le prix est la survivance.
Ici, le guide agit tout à la fois comme une forme de maternité et comme une forme d'éducation mystérieuse, intimement cachée comme le secret de la création. Il sauve ce qui est inerte, ce qui n'a pas la force en soi de se sauver.
Un de ces instincts a trait à la maternité ; il a été illustré par Fabre et par les biologistes modernes, comme étant la clef de la survivance des êtres ; l'autre concerne le développement de l'individu et a été illustré, dans les périodes sensibles, par le savant hollandais De Vries.
L'instinct de maternité n'est pas en liaison seulement avec la mère, quoique celle-ci soit la procréatrice directe de l'espèce, et qu'elle ait la part maximum dans ce devoir
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de protection, mais il existe chez les deux parents ; et il atteint quelquefois toute une société d'individus. En étudiant plus profondément tout ce qui s'appelle instinct maternel, on finit par reconnaître dans celui-ci une mystérieuse énergie, qui n'est pas nécessairement dédiée aux êtres vivants, mais qui existe pour la protection de l'espèce, même sans matière, comme l'exprime la Bible : « J'étais avec toi dans l'univers avant même que rien n'existât ».
On désigne d'ailleurs, en général, par instinct maternel l'instinct-guide de la conservation de l'espèce. Il y a certaines caractéristiques qui commandent dans toutes les espèces : c'est un holocauste de tous les autres instincts existant chez l'adulte et auquel est reliée sa survivance. L'animal féroce peut extraire de lui une douceur et une tendresse qui contrastent avec sa nature : l'oiseau qui vole, tant pour chercher sa subsistance que pour fuir les périls, ne sort plus et veille sur son nid, trouvant d'autres défenses que la fuite devant le danger. Les instincts de l'espèce changent brusquement de caractère. En outre, l'aptitude à la construction, au travail, disparaissent, à ce moment, en de nombreuses espèces. On ne rencontre jamais ces aptitudes chez les animaux pour eux-mêmes, parce que, à l'état adulte, ils s'adaptent à la nature, à peu près comme ils la trouvent. Le nouvel instinct de protection de l'espèce donne donc lieu à un travail de construction, dont le but est de préparer l'abri, le refuge pour les nouveau-nés ; et chaque espèce a, pour cela, un guide déterminé. Aucune ne prend au hasard le premier matériel rencontré, ni ne construit en s'adaptant au lieu ; non. L'indication est établie et précise. Les manières de construire les nids sont justement des caractères qui différencient les variétés d'oiseaux. Il y a, chez les insectes,
des exemples stupéfiants de constructions. En fait, les alvéoles des abeilles sont des palais d'une architecture géométrique parfaite, qu'une société entière contribue à construire pour y héberger les générations nouvelles. Il y a d'autres cas, moins visibles, mais extrêmement intéressants, de constructeurs exceptionnels, telle l'araignée, qui sait tendre de larges filets à ses ennemis. Tout à coup, l'araignée change radicalement son travail ; et, oubliant ses ennemis et ses propres nécessités, elle se met à confectionner un tout petit sac dans une substance nouvelle, fine et serrée, entièrement imperméable, souvent à double paroi, qui en fait un refuge excellent dans les endroits froids et humides où vivent certaines variétés d'araignées : donc, une véritable science en face des exigences du climat. C'est là-dedans que l'araignée dépose ses œufs. Mais la chose curieuse, c'est que l'araignée aime ce sac avec véhémence. On a constaté, dans certaines observations de laboratoire, que cette araignée au corps gris et visqueux, dans lequel on chercherait vainement un cœur, peut mourir de douleur devant son sac déchiré et détruit. Et, de fait, il se trouve que l'araignée est aussi attachée à sa construction que le sac semble faire partie de son corps. Donc, elle aime le sac ; mais pas du tout les œufs ni les petites araignées vivantes qui en sortiront. Il semble même qu'elle ne s'aperçoive pas de leur existence. L'instinct a amené cette mère à faire un travail pour l'espèce sans que l'être vivant en soit l'objet direct. Cela peut donc être un « instinct sans objet », impossible à refréner, qui représente l'obéissance au commandement intérieur et fait aimer ce qui est commandé.
Il y a des papillons qui, durant toute leur vie, ont puisé le nectar des fleurs sans connaître d'autre attrait ni d'autre nourriture. Mais, le moment venu de déposer leurs œufs.
leur instinct de nutrition change et ils sont conduits vers un milieu différent, vers le milieu adapté à l'espèce nouvelle, qui a besoin d'autres aliments. Or ces papillons ne connaissent pas de tels aliments, pas plus qu'ils ne connaîtront, d'ailleurs, les individus qui descendront d'eux. Ils portent en eux un commandement de la nature, étranger à leur individu. La coccinelle et autres insectes similaires ne déposent jamais leurs œufs sur les feuilles qui doivent servir d'aliment aux petites larves, mais sur la face nférieure de ces feuilles, afin qu'ils y soient à l'abri. Une telle « réflexion intelligente » est faite par une quantité d'insectes qui, d'ailleurs, ne se nourrissent jamais des plantes qu'ils choisissent pour leur descendance. C'est qu'ils connaissent, théoriquement, le chapitre de l'alimentation de leurs petits. Et encore, prévoient-ils les dangers de la pluie et du soleil.
L'adulte, dont la mission est de protéger les êtres nouveaux, modifie donc ses propres caractères et se transforme lui-même, comme si le temps était arrivé où la loi habituelle doit changer, à cause d'un grand événement survenu dans la nature. C'est le miracle de la création. Et alors, ces animaux font quelque chose qui n'est pas vivre : c'est, dirait-on, un rite qui s'accomplit autour de ce miracle.
Cet instinct directeur intime, fin, est rehé à ce qu'on pourrait appeler le dépôt-base des instincts créateurs. C'est dans ce laboratoire grandiose que se trouvent les sources à qui l'espèce doit sa survivance.
La vie est guidée vers son salut par des instincts qui se trouvent dans l'être en voie de développement, aussi bien que dans l'adulte ; ces instincts le secondent, lui lui préparent des moyens d'existence ; sans être perceptibles, sans être visibles, ils apportent leur contribution au creuset des miracles.
A regarder dans son ensemble le monde des adultes, on peut dire qu'il y a, de temps en temps, rupture des lois ; de ces lois qui sont les plus frappantes dans la nature, et qu'on croyait absolues et impérissables. Voilà brisées ces lois invincibles ; elles s'arrêtent, laissant le pas à quelque chose de supérieur, et se pliant devant des faits qui contrastent avec elles-mêmes. C'est ainsi que la vie se maintient. Ce sont les ruptures qui la renouvellent, qui lui permettent de s'enfoncer dans l'éternité.
On pourrait se demander comment l'homme participe à ces lois de la nature. On dit que l'homme est comme une synthèse de tous les phénomènes naturels des êtres qui lui sont inférieurs ; il les résume et les dépasse... De plus, par le privilège de l'intelligence, il les relève des scintillantes splendeurs de son vêtement psychique fait d'imagination et de sentiment artistique.
Comment donc sont exposées, sous quel aspect apparaissent les deux vies de l'humanité? Elles n'apparaissent véritablement pas. Si nous cherchons dans l'humanité, il nous faut bien dire qu'il se trouve un monde d'adultes où dominent la lutte, l'effort pour l'adaptation, l'anxiété de la victoire extérieure. Ce qui se passe chez les hommes aspire à la conquête et à la production, comme s'il n'y avait rien d'autre à envisager. Si l'adulte considère l'enfant, il le fait avec cette logique qu'il met dans sa propre vie : il voit un être différent de lui, inutile. Ou bien, avec ce qu'on appelle « éducation », il fait un effort pour l'attirer prématurément et directement dans sa propre forme. Et il agit comme agirait (si jamais c'était possible) un papillon qui romprait le cocon de sa nymphe pour l'inviter à voler, ou une grenouille qui sortirait son têtard de l'eau, en essayant de le faire respirer avec les poumons, et de changer en vert sa couleur noire qui lui déplairait.
C'est à peu près ainsi que l'homme agit avec ses enfants ; l'adulte exhibe devant eux sa propre perfection, sa propre maturité, son propre exemple historique, en demandant qu'on l'imite. Il ne pense absolument pas que les caractères différents de l'enfant rendraient nécessaire la création d'une ambiance différente, avec des moyens adéquats.
Comment peut-on expliquer une telle erreur de compréhension, précisément chez l'être le plus élevé, le plus évolué, et doué d'intelligence ; chez le dominateur de l'ambiance, la créature puissante, capable d'un travail incommensurablement supérieur aux autres ?
Lui, l'architecte, le constructeur, le producteur, fait moins pour son petit qu'une abeille, moins qu'un insecte, moins qu'aucune autre créature.
Est-il possible que l'instinct-guide le plus élevé, le plus essentiel à la vie, manque totalement à l'humanité, et que celle-ci soit vraiment inerte et aveugle devant les phénomènes les plus bouleversants de la vie universelle dont dépend l'existence de l'espèce ?
L'homme devrait sentir parallèlement quelque chose d'analogue à ce qu'éprouvent les autres êtres. Puisque tout, dans la nature, se transforme, mais que rien ne se perd, que les énergies qui régissent l'univers sont simplement mal distribuées, elles existent, même déviées de leur objet.
Où l'homme constructeur édifie-t-il le monument destiné à l'enfant? C'est une exaltation de beauté qui devrait exister, où l'homme exprimerait l'art le plus élevé : celui qui ne se contamine pas et ne se modèle sur aucun besoin extérieur, où une impulsion d'amour généreux ferait accumuler des richesses non utihsables dans le monde de la production. Il existe des endroits où l'homme éprouve le besoin de suspendre et d'oublier ses carac-
tères habituels ; où il perçoit que la partie essentielle de la vie, ce n'est pas la lutte. Et où donc perçoit-il comme une vérité profonde que, de surpasser les autres, ce n'est pas le secret de la survivance, ni la partie importante de l'existence? C'est la préoccupation de l'individu. Où l'abandon de soi semble-t-il la vraie chose vivifiante? N'y a-t-il pas quelque lieu où l'âme aspire à rompre avec les lois d'airain qui l'attachent au monde extérieur? N'y a-t-il pas une attente anxieuse de miracle? Le besoin de recourir au miracle pour continuer la vie? Et aussi l'aspiration vers quelque chose qui reste hors de la vie individuelle, qui va plus loin et qui s'étend au long de l'éternité ?
C'est sur cette voie-là qu'est le salut. C'est dans ces lieux-là que l'homme sent le besoin de renoncer à son raisonnement laborieux, et qu'il est prêt à croire à ce qui ne se raisonne pas. Ce sont ces sentiments-là qui devraient être suscités chez l'homme par les faits analogues qui conduisent les êtres vivants à suspendre leurs propres lois, à faire un holocauste d'eux-mêmes, afin de mener la vie vers l'éternité. Oui, il y a des lieux où l'homme n'éprouve plus le besoin de conquête, mais seulement celui de se purifier : un besoin d'innocence, de simplicité et de paix. Dans cette paix innocente, l'homme cherche un renouvellement de vie, presque une résurrection du monde pesant.
Oui! il doit exister dans l'humanité des sentiments grands, en contradiction avec ceux de la vie courante! Voix divine que personne ne peut étouffer et qui appelle à grands cris les hommes, qui les appelle pour qu'ils se recueillent, en les retenant autour de l'enfant.