COMMENT JE REGAGNAI LE PAYS DE MES PÈRES
Du Labrador à Anticosti.
Je marchai deux jours. Je passai la première nuit dans l'anfractuosité d'un rocher ; le second soir, assez tard, enveloppé dans les ténèbres, j'arrivai à la Rivïère-au- Tonnerre, petit poste de pêche composé de trois maisons. Je me tins caché à une faible distance des habita tions, craignant toujours les agents atti
très ou officieux de la frégate. C'était un samedi, nous étions aux environs de la mi-octobre.
Une barque tanguait sur son ancre, près d'une bouée, à deux arpents du rivage ; je résolus de la voler pour mettre ma vie en sûreté. J'avais souvent entendu dire que, dans le cas de nécessité, tous les biens sont communs. Etais-je réellement dans une nécessité extrême ? Tout ce que je puis affirmer, c'est que Dieu, qui sonde le fond des cœurs, voyait dans le moment ma bonne foi et la sincérité de mes intentions.
D'aguet, je me jettai dans une petite embarcation qui était tirée sur le sable de la grève, et, comme je ne voulais pas faire de vol inutile, j'eus bien soin, avant que de partir, de l'amarrer à la bouée. Dans la barque je trouvai deux grandes voiles, pliées sous les sièges ; elles m'étaient,pour mon évasion,d'une absolue nécessité ; je compris, par ce soin prévoyant, que la bonne Providence avait entendu mes supplications et qu'elle voulait mon
snlut. C'est pourquoi je ne craignis pas de me lancer en pleine mer. De plus, sur l'équipet de la poupe, gisait une chandelle qui me servit de dîner, le lendemain midi ; quand on a faim, le palais ne se montre guère difficile.
La bonne Vierge fit souffler un fort vent d'artimon, je déployai mes deux voiles, et vogue la galère, du côté que je croyais être située l'île d'Antiçosti. La température était douce ; j'avais l'estomac vide, mais le cœur plein d'espérances ; la barque volait sur la crête des (lots. Lorsque le jour parut, je baissai les voiles, de peur que l'on m'aperçut du rivage et qu'on se mit à ma poursuite. A midi, sans crainte, je fis la voile haute ; j'avais parcouru assez de chemin, pour que la convexité de la mer me dérobât aux regards les plus perçants, et même aux lunettes d'approche les plus puissantes.
Vers deux heures, les côtes de l'Ile d'Antiçosti commencèrent à sortir du sein des eaux, le cœur me battait à me
fendre la poitrine, je n'étais donc pas égaré. Je pointai la proue droit sur le phare de l'extrémité nord-est de l'île ; avec les premières ombres de la nuit, j'arrivais au rivage. La lumière était gardée par un Canadien, qui avait avec lui sa famille. Ils me traitèrent bien, me donnèrent à manger et à coucher, et me firent présent d'un pain pour continuer mon voyage le lendemain. Je pensais par devers moi :
" Que les Canadiens sont de braves gens ! j'ai hâte d'être arrivé au milieu d eux, mes misères alors seront finies. "
U Anticosti à Gaspé.
Je passai toute la journée, toute la nuit, et une partie du jour suivant, à me faire ballotter par la vague. Le Cap Desrosiers était en vue dans le lointain, mais je n'en approchais guère, le vent soufflait de côté. Le temps s'était renfroidi, je me tenais blotti au fond de la barque, une
main sur la barre du gouvernail, transi, engourdi ; je me consolais en mangeant mon pain blanc, je n'étais pas accoutumé à pareille douceur. Au Labrador, j'avais crevé de faim ; sur le vaisseau nous n'avions pour régal que du biscuit noir et dur, qu'il fallait faire tremper, pour l'amollir, avant de le mettre sous la dent.
La nuit me surprit à l'entrée du bassin de Gaspé ; je me couchai sur le plancher de ma barge, et dormis enveloppé dans une voile. Au grand jour, je m'enfonçai dans le bassin et j'allai frappe/ à la porte de M. Georges Bouthillier, le membre de la chambre. Une vieille femme vint m'ouvrir ; elle eut peur de mon costume, elle poussa un grand cri. " Ne craignez rien, madame. Je suis un pauvre malheureux, dénué de tout ; je viens vous demander à déjeuner, pour l'amour du bon Dieu. " M. Bouthillier survint, il dit à la femme de me mettre la table. Il me demanda d'où je venais, où j'allais, ce que je cherchais. Je ne lui donnai que des réponses évasives, j'appré-
hendais d'être reconnu, notre vaisseau était venu si souvent dans le port de Gaspé.
Le repas terminé, je saluai, remerciai, et remis à la voile pour Percé.
§ III 4 Percé.
Le vent était bon. Le soir, à six heures, ma barque se balançait entre le petit village de Percé, assis au pied d'une colline, et le grand rocher coupé à pic, audessus duquel voltigent continuellement les goélands.
Je me présentai chez un nommé Dégrouchie, vieillard jersais, à la barbe blanche. En m'apercevant par les carreaux de la porte, ses trois grandes filles lui dirent : " Papa, ne logez pas ce vilain sauvage. " Il me cria, d'un air bourru : " On ne couche pas ici, filez votre chemin. " Je lui répondis tranquillement,
et en bon français : " Mon ami, vous n'avez pas besoin de vous fâcher; je vous demandais ce service, non pour l'amour de moi, mais pour l'amour de Dieu."
Comme j'arrivais à la grève, il me rappela : "Etranger, arrêtez. Etes- vous Français ou Jersais ? — On dit que je suis Canadien.— De quelle partie du Canada ? — Je serais bien en peine de vous l'apprendre. J'ai été volé encore petit enfant, et maintenant j'essaie de retourner dans mon pays, pour y chercher mes parents. Mais bon soir, monsieur, il se fait tard, et il faut que je me dépêche pour trouver un logis. — Revenez, dit-il, et passez la nuit ici. "'
Quand il eut entendu mon histoire, de grosses larmes coulaient le long de ses joues, et il se reprochait de m'avoir refusé le couvert. " Aussi, disait-il, c'est la faute des créatures (i), qui ont peur de tout. — Je ne puis les blâmer, répondisje; en face d'un passant aussi bizarrement accoutré, sale, noir, couvert d'huile,
(1) Le mot créature, au Canada, ne comporte en soi aucune mauvaise signification, et s'emploie très souvent pour fille ou femme.
peut-être n'aurais-je pas agi autrement. " Enfin, le lendemain après déjeuner, nous nous quittâmes grands amis.
§ IV A Cari et on.
Je longeais la côte des comtés, d'abord de Gaspé, puis de Bonaventure ; mon dessein était de pousser jusqu'au fond de la Baie des Chaleurs, pour de là me rendre à Québec, où j'espérais avoir des nouvelles cfè mes parents. Le vent continuait de m'être favorable, je filais six ou sept nœuds à l'heure.
Je fis étappe à Carleton, chez un tanneur, nommé Cauchon. En mapercevant, la femme est tombée en syncope, sans connaissance aucune. Une petite fille s'est mise à crier à tue-tête : " Papa, papa, venez donc voir cet homme effrayant. " Le tanneur est accouru. Il me jeta par terre, me donna trois ou quatre coups de
pied dans les jambes, et, avec un bâton, il me rossa d'importance. J'avais beau protester et dire que j'étais le plus innocent des hommes, il ne voulait rien entendre; mais jurant, sacrant, tempêtant, il continuait toujours de frapper comme un sourd. Je me relevai comme je pus, et boitant, clopin clopan, je regagnai ma chaloupe, le corps broyé, moulu.
Adieu, Carleton ! Jamais je ne t'oublierai, non plus que ton Cauchon.
§ V A Ristigouche.
Il était minuit quand ma barque, à pleines voiles, entra dans le port désert et silencieux de Ristigouche ; le village est bâti plus haut sur la rivière du même nom. J'attendis l'aurore, couché sous les sièges. A mon réveil, j'aperçus un sauvage micmac, debout sur la grève. " Camarade, dit-il, d'où viens-tu? — Du La-
brador. — Tu parles vrai, parce que tu es habillé comme les gens de ce pays-là. — Veux-tu acheter ma barque, lui demandaije ? — Combien en veux-tu ? — Vingt-cinq piastres. — Ce n'est pas trop cher, je vais revenir, attends un quart d'heure. "
J'attendis tout le jour, toute la nuit, pas de sauvage. Je regrettais d'avoir demandé un aussi haut prix, je croyais l'avoir découragé. Deux fois j'allai aux maisons des habitants, distantes d'un mille environ, où l'hospitalité acadienne me donna de grand cœur à boire et à manger.
Le lendemain, au petit jour, il se présenta un Jersais. Etait-il envoyé par mon sai v ige ? il ne me le fit pas voir. " Cette barque est-elle à vendre ? me demanda - t - il ? — Oui. — Combien ? — Vingt piastres. — Non, c'est trop ; seize piastres. — C'est bien, prenez-la. "
En recevant l'argent, je m'informai du chemin qui mène à Matane. Le Jersais me répondit : " Suivez cette route pendant une lieue ; à la dernière maison,
avant d'entrer dans la forêt, informez- vous de nouveau. " Je partis à pied, le fusil sur lepaule, leste et gaillard ; pour la première fois de ma vie, je me sentais vraiment en liberté ; i étais hors des atteintes de la frégate ; jamais je n'avais eu tant d'argent dans le gousset.
Mon plan était de me rendre sur les bords du fleuve St-Laurent, de le remonter jusqu'à Québec, et là de me mettre sérieusement à la recherche de mes parents. " Pauvre frère, pensais-je en moimême, si tu avais pu me suivre jusqu'ici, comme nous serions heureux ensemble, maintenant que nous toucherions au terme de notre voyage ! Mais Dieu ne l'a pas voulu ! Du reste, peut-être préfèrestu, à cette heure, ton sort au mien "
§ VI Sur le chemin de Matane.
Le portage de Ristigouche à Matane, comme disent les gens du pays, compte
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trente bonnes lieues ; si on excepte deux petites auberges, l'une à une lieue de Ristigouche et l'autre à trois lieues de Matane, on ne voyait alors, sur tout le parcours de la route, aucune maison. Le chemin traverse un pays de coteaux, de vallons, de forêts et de marécages ; il est loin d'être beau, n'étant en réalité qu'un tracé provisoire ; les voitures se perdent dans les ornières (i). De distance en distance, on passe devant des campes (2), bâties, sans doutepar les travailleurs qui ont ouvert le chemin, avec des pièces de bois ronds en queue d'aronde, et couvertes en écorces d'épinette ; dans le fond du rustique bâtiment se dresse une cheminée en pierres brutes : ce sont là les seules hôtelleries que rencontre le voyageur ; elles lui servent en même temps d'écuries pour ses bêtes de
(1) Ceci concorde parfaitement avec un renseignement que m'a donné, sur ma demande, M. N. Levesque, curé de Mata* ue : " H n'y a pas, à vraiment parler, de chemin qui parte de Matane pour aboutir à Ristigouche. Il n'existe qu'un vieux tracé qui n'a presque jamais servi. "
(-) C'est le nom que les voyageurs Canadiens, et les hommes de chantier donnent au logis qu'us se construisent poui camper.
somme. J'y couchai trois nuits, heureux toutefois de les avoir pour m'y mettre à couvert des intempéries de la saison, et à l'abri des incursions des loups. Cette forêt, riche et plantureuse, me paraissait un paradis terrestre à côté des rochers arides du Labrador. Le marcher était bon et solide; j'avais acheté des vivres, et la cruelle faim ne me dévorait pas les entrailles. Trois fois je rencontrai des voitures, ces voyageurs d'occasion me semblaient des amis, je leur demandais si j'étais sur le bon chemin pour arriver à Matane, je m'informais de la distance qui me restait encore à parcourir ; leurs réponses encourageantes soutenaient mon énergie et mes espérances.
Cependant, à force de marcher, le quatrième jour au soir, j'avais les pieds tout en sang. J'arrivai, en boitassant (i), à cet hôtel, qui était bâti seul dans le bois, comme lavant-garde de la civilisation.
Il était huit heures. Je demandai à loger.
(1) Diminutif canadien de boiter, qui s'emploie surtout quand un homme cloche des deux jambes.
" Impossible, me répondit l'hôtelier, il y a de la maladie dans la maison." Sans doute, mon habit et ma mine lui faisaient peur. " Combien y a-t-il pour se rendre chez le plus proche voisin ? — Neuf milles. — Vous voyez bien, lui dis-je, que je ne puis aller plus loin, mes pieds ensanglantés refusent de me porter. De grâce, ayez pitié de moi." Il ne répondait pas, et je restais assis sur un banc, près de la porte. Je pensais en dedans de moi-même : " Cet homme est un Anglais, il est facile de le voir à son parler. Oh ! si jamais je puis me rendre chez les Cana:
diens, mes souffrances seront finies ; là, je serai reçu partout à bras ouverts." Illusion ! plus tard, je découvris, par ma propre expérience, qu'il y avait des cœurs durs parmi les Canadiens, comme parmi les Anglais des cœurs tendres : c'est de la marchandise mêlée.
Sur ces entrefaites, il arrive un étranger en voiture. Le maître de la maison lui parle tout bas à l'oreille. " Voulezvous vous en venir avec moi, me dit le
voyageur; je demeure à cinq lieues d'ici, un peu plus haut que Matane. — Avec plaisir, monsieur ; ce me sera autant de chemin de fait du côté de Québec." La route me fut agréable, nous parlâmes de choses et d'autres, le temps passait rapide, cependant je lui cachai mon histoire. Il passait minuit, quand nous arrivâmes chez lui.
§ VII
Episode du voleur.
Cet homme, dont j'ai oublié le nom, m'invita à coucher dans sa maison. "Monsieur, lui dis-je, merci. Vous avez été trop bon pour moi, je ne voudrais pas vous être une cause de désagrément. Je dois vous avertir que mon habit de peau est grouillant de poux, et Dieu me garde de déposer dans votre maison la graine de cette satanée engeance. Si vous me le permettez, j'irai passer le reste de la nuit sur votre grenier d'écurie." Il vint lui-
même me montrer l'endroit, et il m'apporta une couple de couvertes. Je fis un trou dans le foin, et je m'endormis, mollement et chaudement enveloppé.
Deux heures après, je fus réveillé par le bruit que fit un homme qui entrait dans la grange en tapinois, ayant une dizaine de poches sous le bras, tenant une chandelle dans une main, et un sceau dans l'autre. Je pensai que c'était un engagé (i) de la maison qui venait préparer une charge de grain pour le lendemain. Il dépose sa lumière sur le plancher, et il se met à remplir ses poches à même un gros tas de blé qui était accumulé au fond de la batterie. Déjà cinq étaient pleines, quand il se met à parler tout seul : " Si j'avais su, j'aurais emmené mon petit garçon, il m'aurait aidé. — J'irai bien vous aider, monsieur. " A peine avais-je prononcé ces mots, qu'il regarde autour de lui tout effaré, et, sans dire ni un ni deux, passe la porte comme
(1) Serviteur à gages.
un éclair. Je compris que c'était un voleur.
J'allai éteindre la chandelle, puis îe me recouchai; mais, je ne pouvais dormir, tant mon imagination se trouvait surexcitée. Je me rendis à la maison, et frappai à la porte, personne ne me répondit. Je restai assis sur le perron pendant une heure; le froid me gagnait, je me décidai à frapper de nouveau. Le maître se leva en colère. " Si tu ne t'arrêtes pas, mon sauvage, je vais prendre le fouet, et l'on verra. " — Excusez, monsieur, mais je viens voir si c'est vous qui êtes venu mesurer du blé cette nuit, dans la batterie. — Mesurer du blé ! " Et il resta tout ébahi. Il vint avec moi à la grange ; nous trouvâmes cinq poches de pleines, et cinq autresde vides, et sur les poches était écrit le nom du visiteur. " Merci, dit-il, vous m'avez rendu un grand service. Il y a longtemps que cet homme me vole, je m'en doutais, maintenant j'en ai la preuve. Cette fois, il paiera pour tout. "
Après dejeunerje voulus partir ; " Non
pas, dit le maître, reposez-vous ici, vous partirez quand vos pieds seront guéris.
Tenez, prenez ces habits, et allez à la grange vous changer. " Et il me tendait un habillement complet, en flanelle et en étoffe du pays, pas neuf, mais encore très bon. Je me lavai et m'épouillai comme il faut, je me sentais le corps à l'aise ; les poux que je reçus en échange du métis-esquimaux, m ont tellement mangé, que j'en porte encore les marques. Je restai une dizaine de jours dans cette brave famille, je leur dis qui j étais, ils voulurent m'engager, me proposant les offres les plus généreuses. " Non, leur répondis-je ; maintenant que le ciel m'a ramené dans le pays de mes ancêtres, je veux chercher mes parents ; c'est pour moi une obligation sacrée, un devoir filial. Mon père et ma mère ont dû bien pleurer sur mon enlèvement ; s'ils vivent encore, j'irai les consoler sur leurs vieux jours. Adieu ! je pars, et ne m'arrêterai que quand mes recherches auront été couronnées de succès."