VI
Mort de mon frère.
Deux heures après que nous nous fûmes étendus sur notre lit de mousse, ayant dormi un léger somme, je me réveillai ; je m'assis sur mon séant, et regardai mon frère. Il était pâle, blanc comme un drap, râlant, les lèvres tou-
tes retiiées. " Es-tu malade, lui disje. — Oui, répondit-il, et bien malade." Bientôt, il se mit à trembler de tous ses membres, et si fort, que les dents lui claquaient dans la bouche. Il se tordait sous les coliques, les crampes l'étoufTaient, il vomissait avec efforts, il poussait des gémissements à fendre l'air. " J'endure, disait-il, tout ce que l'on peut endurer de souffrances. Si cela continu, je vais mourir ! " J étais là, assis, les bras croisés, attéré, muet ; je ne trouvais pas un mot à dire ; ce pauvre frère se roulait au milieu de tortures intérieures, je ne pouvais lui apporter aucun soulagement ; et lui, se plaignait toujours.
Il souffrait aussi de la soif. " Louis, Louis, disait-il d'une voix à me transpercer le cœur, mon cher Louis, va donc me chercher de l'eau, rien qu'une goutte d'eau ; j'ai la gorge desséchée, le feu me brûle les entrailles !" Il y avait une bonne lieue pour descendre au lac, la nuit était très noire, et j'entendais les loups hurler autour de notre cabane. " Mon pauvre
frère, lui répondis-je, cela me fait bien de la peine de te voir ainsi souffrir, de t'entendre lamenter, et de ne pouvoir te secourir. Tu comprends que je ne puis sortir la porte à cette heure ; le lac est trop loin, je ne pourrais reconnaître mon chemin à travers l'obscurité, et je n'aurais point fait cinquante pas, que les loups m'auraient dévoré. Si tu pouvais attendre jusqu'au jour, comme j'irais te chercher à boire de grand cœur ! — Y a-t-il encore long d'ici au jour? — Une heure et demie, deux heures tout au plus. — Que le temps passe lentement ! Je souffre, Louis, oh! que je souffre ! Je demande à Dieu de me faire mourir, j'ai peur de perdre patience. Oui, que la mort me serait, douce ! " Devant de si grandes douleurs, je me sentais le cœur oppressé ; je me tenais silencieux, ne trouvant aucunes paroles de consolation qui auraient pu être à la hauteur de la souffrance.
Le jour commençait à poindre. Je dis à Toussaint : " As-tu encore soif? — Oui, oui, bien soif. — Eh bien ! je vais aller te
chercher de l'eau. Si je suis un peu long temps, ne te décourage pas ; tu le sais: le lac est loin d'ici. " Je pars la carabine sur 1 épaule, je n'avais d'autre vase pour apporter de l'eau que le canon de mon fusil. J'avais les jambes bien faibles, je trébuchais presque à chaque pas ; j'avais le cerveau vide, les arbres autour de moi me paraissaient danser. A cinq arpents du lac, je m'assis sur une grande roche platte, je n'en pouvais plus : " Bonne Sainte Vierge, m'écriai-je, venez à mon secours, donnez-moi à manger ; si non, il m'est impossible de remonter la colline : je meurs ici, pendant que mon frère meurt là-bas. "
Tout de même, avec peine et misère, je me rends au lac. Comme je me penche pour emplir ma carabine, j'entends un bouillonnement au milieu des herbes, le frisson me court dans les veines. Je regarde, et qu'est-ce que j'aperçois ? une grosse truite échouée dans la vase. Sans dire ni un, ni deux, je saute dessus et la jette sur le rivage. Puis, le fusil d'une
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main et le poisson de l'autre, je reprend.; le chemin de la montagne. Arrivé à L grosse roche, je m'y assieds de nouveau et fais un bon repas de la moitié de la truite. Les forces me revenaient, et aussi le courage. Je me mets à genoux sur la pierre qui m'avait servi de siège et de table, et, la tête découverte, en face du lac, je remercie la Sainte Vierore du beau présent qu'elle m'avait fait.
Je marchais d'un pas plus assuré, mais je frisspnnais de souleur. Je regardais tout autour de moi avec inquiétude, et j'ouvrais les yeux bien grands. Il me semblait voir l'ombre de mon pauvre frère sortir de tous les buissons, à travers cette forêt d'arbres nains. Quand j'arrivai à la cabane, je tremblais de tous mes membres, une sueur froide m'aveuglait. Je me demandais avec angoisse: ''Est-il mort ? Estil encore en vie ? " Avant d'entrer, je regardai par une ouverture de la grossière muraille, Toussaint se roulait machinalement sur sa couche.
J'entrai. " Mon frère, lui dis -je,
Je lui présentai le bout de ma carabine : il but quelques gouttes, page 69.
comment te trouves-tu maintenant ?
— Je suis bien faible. — As-tu soif? — Oui." Je lui présentai le bout de ma carabine, 'A ne pouvait plus se lever ; il but quelques gouttes seulement, et il me dit : " C'est bon, c'est assez, merci. " Il ajouta, d'une voix tremblante:
"J'ai bien faim." — Si tu avais de la nourriture, lui dis-je, te sentirais-tu la force de manger ? — Oui, avec grand cœur.' Je coupai un morceau d^ poisson, et le lui présentai ; il me prit la main et me la serra. Il voulut me sourire, mais ses traits contractés ne purent rendre qu'une grimace. Je compris que la fin approchait. ' Quand il eut mangé, il me dit : " Je suis mieux. Tiens, c'est drôle ; ce n'est pas la soif qui me faisait souffrir, apparemment, mais plutôt la faim. Si je n'avais pas mangé, je ne passai? pas la journée. Je ne ressens plus aucunes douleurs dans le corps, je m'endors. les yeux me ferment malgré moi. " Son œil était vitreux, terne ; il me regardait fixement. Je lui dis : " Avant de t'en-
dormir, je t'en prie, mon frère, recommande ton âme au bon Dieu. — Pourquoi cette recommandation ? me trouvestu plus mal ? — Hélas ! pauvre frère, je le crains. — Non, non, je me sens bien mieux." Il s'endormit. J étais à genoux, à ses côtés, priant, triste. Je pensais à Jésus qui disait, au moment de son agonie : mon âme est triste jusqu'à la mort. Une demi-heure après, il se réveille avec des points dans le côté gauche, et des crampes dans tous les membres. Je le frictionnais par tout le corps, pour le soulager ; il poussait des cris déchirants, il se tordait de douleurs. Il me répétait souvent : " Je vais mourir, je demande à mourir, je ne puis supporter ces souffrances. Une seule chose me fait de la peine, c'est de te laisser seul dans ce désert ; que vas-tu devenir ? Si tu tombes malade, qui aura soin de toi ? Si tu meurs, qui t'enterreras ? tu deviendras la proie des bêtes féroces. V u moi, du moins, j'ai un frère qui confiera mon coips à la terre." Je lui répondis : " Bannis, mon
cher frère, ces sombres pensées. A la grâce de Dieu ! Confie-toi en sa miséricorde ; et récite encore une fois, avec moi, cette prière que nous n'oublions jamais de dire chaque soir: « O Marie, ma mère et ma souveraine, je viens me jeter dans le sein de votre miséricorde, et mettre, dès ce moment, pour tous les jours de ma vie et pour l'heure de ma mort, mon âme et mon corps sous votre spéciale protection. Je vous confie et remets entre vos mains toutes mes espérances et mes consolations, toutes mes peines et mes misères, le cours et la fin de ma vie, afin que, par votre très sainte intercession, mes œuvres et mes intentions soien: réglées selon les désirs de votre divin fils. "
Vers onze heures et demie, Toussaint éprouva un peu plus de calme ; ses forces s'affaissèrent, sa figure devint pâle et livide, son regard inquiet et égaré. Je lui tâtai le pouls, il battait faible et dru. " Mon cher Louis, dit-il dune voix éteinte, adieu! Je meurs. ? Si tu retrouves nos
parents, dis-leur comme nous avons souffert loin d'eux, comme j'aurais aimé à les revoir. Dieu ne le veut pas, nous nous rencontrerons au ciel. Viens ici, que je t'embrasse encore une fois. Que le bon Dieu t'aide dans tes misères ! Adieu, mon frère. Ces paroles sont les dernières que je te dis, je sens mon cœur faiblir. Adieu."
Il tomba en agonie pour vingt-cinq minutes environ. Il était tranquille sur son lit, seulement sa poitrine se soulevait avec effort. Je le regardais et pleurais. Vers midi, il passa, doucement, en faiblesse ; à peine pus-je saisir le moment de son dernier soupir. Je restai assis, près de lui, affaissé dans ma douleur, le cœur oppressé, étouffant d'émotion, les yeux secs, je n'avais plus de larmes.
Tout était sombre au dedans comme au dehors de moi. Le temps était couvert, et de gros nuages noirs enveloppaient le sommet de la montagne ; il grésillait, le vent sifflait dans la tête des arbres, et je tremblotais sous le froid et les
sanglots. La fontaine de mes pleurs se
rouvrit, et j'arrosai de larmes le corps de mon frère. "Je veux mourir ici, m'écriaije. Il est inutile d'aller porter mes os plus loin, jamais je ne pourrai sortir de cette forêt. Nous avons toujours été unis dans la vie, mon cher frère, nous le serons dans la mort. " Et je passai l'après-midi» couché à côté du cadavre, bien résolu de ne plus sortir pour aller à la cueillette des fruits, et de laisser s'éteindre insensiblement, dans cette cabane, le peu de vie qui me restait.
Sur le soir, je me mis à genoux, et, avec mes mains, je creusai dans la mousse, à environ deux pieds d'avant, une espèce de fosse, et j'y déposai le défunt; je charroyai aussi des pierres que j'entassai à ses côtés, dans le dessein de l'en couvrir, lorsque je commencerais à sentir les forces m'abandonner pour toujours. Puis je fermai la porte avec une grande roche platte, en pensant : " Adieu, lumière du jour, cette cabane sera mon tombeau. "
La neige avait cessé, mais le vent con-
tinuait ses sifflements lugubres. Les loups, attirés sans doute par l'odeur du cadavre, hurlaient en chœur, et labouraient le sol autour de ma chetive habitation. Je pris ma carabine, et je tirai trois ou quatre coups; le bruit des détonations, se répétant d'échos en échos dans la montagne, me faisait dresser les cheveux sur la tête. Je passai la nuit sans clore l'œil. J'étais seul pour prier le bon Dieu au corps (i), et je ne décessais (2) de m'adresser tantôt au doux Jésus, tantôt à sa sainte Mère.
" Ouvrez-moi votre cœur, ô Jésus, car c'est le lieu de mon repos ; je veux y être toute ma vie et y rendre mon dernier soupir. — Ne m'abandonnez pas, ô Mère des miséricordes ; aidez-moi pendant les jours de mon pèlerinage, et gar-
(1) Dans nos campagnes, quand une personne est décédée, on l'expose dans uuc chambre mortuaire ; et, pendant les deux ou trois nuits qui séparent sa mort de son enterrement, U'S parents et les amis se réunissent en grand nombre auprès de sou cadavre, et passent le temps soit en pieuses lectures, soit en méditations silencieuses, soit dans la récitation du chapelet : c'est ce qu'on appelle prier le bon Dieu au corps,
(2) Dècesser, d'après Littré, barbarisme populaire qui se dit au lieu de cesser. MaU nos geus lui donnent, daus leur acceptation, beaucoup plus de force qu'à ce dernier mot.
dez mon âme à l'heure de ma mort." — Puis revenant à la pensée de mon frère, je m écriais du fond de ma douleur : " De profundis clamaviad te, Domine ; Domine \ exmidi vocem meam!'
Je restai là trois jours, à veiller et à prier sur celui qui n'était plus. L'amour de la vie est enraciné profondément dans le cœur de l'homme, et je le sentis se réveiller en moi, faible d'abord, puis s'accentuant davantage, et je résolus d'essayer à prolonger ma pénible existence.
De plus, je fis réflexion qu'il ne m'était pas permis de me laisser mourir volontairement d'inanition; et je ne voulais pas arriver, au tribunal du Souverain Juge, la conscience chargée d'un suicide. Trois ou quatre fois par jours j'allais, dans les environs, faire un repas d'atacas et de racinages. La douleur et la faiblesse m'avaient, du reste, diminué de beaucoup l'appétit.
Le quatrième jour au matin, j'entassai les pierres que j'avais ramassées, sur le corps démon frère, puis par-dessus j'écra-
sai la cabane, en sorte que ses dépouilles mortelles se trouvaient à l'abri de toute atteinte et profanation de la part des bêtes féroces. Avec mon couteau j'avais fait une croix en bois, je la fixai sur le sommet de ce tumulus rustique, pour dire, si jamais il passait homme vivant dans ces tristes lieux, que là dormait un chrétien de son dernier sommeil. A genoux, la tête découverte, je priai longtemps pour celui que j'allais quitter. " Seigneur, donnez-lui le repos éternel. Il a tant souffert dans son court et rude pèlerinage, ses joies ont été si rares, ses peines si nombreuses, il a dû faire ici-bas la plus grande partie de sa pénitence.
Requiescat in pace. Pauvre frère, cher ami, compagnon inséparable de ma vie, adieu ! je pars à regret. Si tu es parvenu dans la demeure céleste, écoute-moi, protège-moi, conduis-moi au milieu des difficultés qu'il me reste encore à traverser sur cette terre de boue et de misères." Il m'en coûtait de m'éloigner. Mon âme était déchirée, c'est comme si j'eusse
laissé, sous ce tas de pierres, une partie de mon cœur. Je marchais une couple d'arpents, puis je m'arrêtais pour me retourner vers la montagne, et je versais des torrents de larmes. Toute ma vie se retraçait à ma mémoire ; je me rappelais les bontés de Toussaint, son amitié pour moi, tout ce que nous avions supporté ensemble de bonheur ou de malheur. Je me disais : " Que vais-je devenir, sans mon frère ? personne ne m'a aimé que lui. Je suis seul dans ce bois ; quand bien même je parviendrais à retourner parmi les hommes, je serai encore seul. Ce bon ami ne sera plus à mes côtés, pour partager mon sort. Sans lui, puis-je être heureux ? " J'étais faible, et j'avançais lentement, regardant aussi souvent derrière que devant moi. Quel triste jour que celui-là !
§ VII
Rencontre d'un Métis esquimaux.
Ce soir-là, j'étais trop fatigué, trop découragé pour me bâtir une cabane ; je
couchai à la belle étoile, dans une fissure de rocher que je couvris d'une toiture de sapinage. Je grelottai toute la nuit et ne dormis guère, l'image de mon frère était toujours devant mes yeux, je le voyais partout.
Au petit jour, je me remis en marche ; mon dessein était de gagner la mer, et là de me jeter dans la première hutte de pêcheur venue. Etre fait prisonnier, être livré au vaisseau, recevoir vingt coups de fouet, être passé par les armes, tout cela ne m'inquiétait guère ; au contraire, mourir me paraissait un sort enviable.
Je marchais depuis quelques heures, lorsque tout-à-coup j'aperçus venir dans le lointain, au devant de moi, une forme insolite. Etait-ce une bête sauvage ?... était-ce un homme ?... Etait-ce un des soldats du navire, qui s'était déguisé pour aller à ma recherche?... Je me blottis derrière un gros caillou, tremblant comme une feuille ; je m'aperçus que je tenais plus à la vie que je ne pensais.
Homme ou bête, l'animal avançait ton-
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l'ours, il n'était plus qu'à quelques centaines de pas. Je risquai un œil, il m'aperçut, et il me cria, en assez mauvais fran çais : " Toi, pas peur ; j'étions un ami.' C'était un métis, demi acadien et demi esquimaux, qui chassait le caribou dans ces montagnes. Il était habillé tout en poil, des pieds à la tête, ayant bottes de loup-marin, culottes de loup-marin, gilet de loup marin et capuchon de loup-marin. Il recula de surprise en me voyant si maigre et si décharné, je ressemblais à un squelette. "D'où viens-tu?" — Je contai un mensonge, que Dieu me le pardonne. "• J'étais, lui répondis-je, matelot sur un navire français ; le capitaine fit descendre l'équipage à terre, pour lui donnei une journée de récréation ; le soir, il a levé l'ancre avant que je ne fusse monté à bord, croyant sans ^oute que tous ses hommes étaient de retour ; et depuis lors, j'erre égaré à travers ces rochers. — Depuis combien de jours? — Depuis, certainement, plus de deux mois — De quoi as-tu vécu ? — Hélas, sauf votre respect, de
cinquante saletés immangeables, de racinages, de fruits sauvages, de poissons morts qui grouillaient de vers, de soleils de mer corrompus (i). C'est bien extraordinaire, comme un homme peut vivre de peu ! Mon ami, ayez pitié de moi. et donnez-moi à manger. — C'est bien, suis-moi et viens à mon logis. "
Il s'était bâti en bois une cabane assez confortable ; son ameublement avait le luxe d'un petit poêle de tôle et d'une chaudière en cuivre. Il fît rôtir sur les tisons un bon morceau de caribou, le fumet me chatouillait l'odorat délicieusement. Je ne pouvais m'empêcher de sourire, il y avait près de trois semaines que je n'avais pas goûté une seule bouchée de viande. Ce repas me fit du bien. Je restai trois jours avec ce brave métis, qui me traita comme un frère ; la nuit, je dormais sans inquiétude, d'un sommeil profond ; mes forces se rétablirent. Qu'il fait bon, dans l'affliction, de rencontrer
(1) D'après ce que j'ai pu comprendre, ces soleils de mer seraient des espèces de polypes à corps mou et contractile.
un cœur compatissant! Je prie Celui qui récompense un ver d'eau froide donné en son nom, d'être la récompense de ce sauvage inconnu qui me rendit à la vie, et qui me remit sur la route du monde habité.
" Ai-je loin, lui demandai-je, pour me rendre à la mer? — Six lieues. — De quel côté se trouve-t-elle ? — Par derrière cette montagne. " Il me montrait de la main le sud quart sud-ouest. " Voulez-vous, lui dis-je, avant que nous nous séparions, me faire un plaisir ? — Lequel ? — Changer d'habits avec moi. — Tu n'y penses pas, répondit-il, tes habits sont bien meilleurs que les miens. — Cela n'y fait rien, je n'ai pas d'autre moyen de vous témoigner ma reconnaissance. " J'insistai, c'était pour moi une belle fortune ; qui me reconnaîtrait sous un pareil accoutrement ? A la fin, il consentit. Nous nous quittâmes en nous pressant la main, partant lui pour la chasse et moi pour la mer, habillé lui en matelot français et moi en esquimaux, avec un vêtement en peau fait tout d'une
pièce, souliers, pantalons, gilet et capuchon, enfin hérissé de poil comme un ours ou un loup. Je me mirai dans le cristal d'un lac, je ne pus retenir un éclat de rire, j'étais comique à voir.
J'allais bon train, un morceau de caribou sur l'épaule, muni de courage. u II me serait donc encore donné de vivre parmi les hommes, peut-être de rencontrer mes parents. Dans tous les cas, je me rendrai certainement dans le pays de ma naissance, et je me ferai des amis au milieu de mes compatriotes, c'est un plaisir que je n'ai jamais goûté et qui doit être bien doux. " Cette pensée me rendait facile l'ascension des rochers, et supportable mon habit, trop chaud, qui fourmillait de vermines. Les sueurs m'inondaient, mais l'espérance me soutenait.
Déjà, je respirais l'air de la mer, et le salin m'apportait comme une saveur de liberté. Bref, si le souvenir de mon pauvre frère ne m'eût poursuivi partout et ne fût venu assombrir mes idées, j'aurais été presque heureux. Car, dans un loin-
tain indécis, comme dans un mirage, map paraissait la terre de mes pères.