IV
A Montréal.
Je traversai de Longueil à Montréal sur un steamboat, il faisait froid, les bordâmes (i) étaient pris, j'entendis répéter à bord que le bateau en était à ses derniers voyages.
Pendant sept ou huit jours, je parcourus Montréal en tous sens, logeant tantôt dans une extrémité de la ville, tantôt dans l'autre, dînant ici, soupant là : mon argent passait comme le beurre dans la poêle. Je consultai la police, les gros marchands, les petits marchands, les au-
(1) On appelle bordage, le cordon de glace qui se forme sur h grève, avant que la rivière ne se couvre toute entière d« son pont solide.
bergistes, les passants, les curés de la grand'paroisse (i). Après avoir regardé dans le directoire (2), on m'adressait chez nombre de Marin qui restaient l'un dans telle rue, l'autre dans telle autre : personne ne répondait au signalement que je donnais. Le soir, j'étais las d'avoir couru, découragé de n'avoir abouti à rien. Montréal est une belle ville, je ne vis rien de ses monuments, de ses places publiques, de ses églises ; une seule pensée m'absorbait tout entier: chercher le M. Marin qui avait perdu deux enfants.
Je rencontrai sur la rue un homme bien mis, que je pris pour un avocat ; je lui posai ma question. " Vous devriez annoncer dans les journaux, dit-il, venez avec moi. " Il me conduisit aux bureaux d'une gazette ; un des rédacteurs prit des
(1) N"om populaire de la paroisse de Notre-Dame, parce que pendant plus de deux siècles elle a été l'unique paroisse de la ville de Montréal et de la banlieue.
(2) Nom de l'almanach des rues et des adresses dans une ville, mot que les Canadiens ont traduit de l'anglais directory, et qui, après tout, vaut bien le mot parisien botin. Déjà directoire est français dans un sens presque analogue ; il se dit en liturgie du livre où les offices de chaque jour sont marques avec les ornements et les cérémonies de l'église.
notes sous ma dictée. Quand il eut fini : " C'est bien, vous paraîtrez dans l'édition de demain." Je tirai mon portefeuille pour payer une piastre comme à Québec.
" Serrez votre argent, votre histoire est trop intéressante, ce serait à nous à vous payer."
Montréal ne répondait pas à mon attente et à mes démarches. Un des prê très de la grand'paroisse m'avait dit qu'il habitait beaucoup de Marin dans les environs d'Ottawa ; je me décidai à pous ser une pointe de ce côté-là,
Sur le chemin cC Ottawa*
Je passai par l'abord-à-PloufTe, St- Martin, St-Eustache, St-Benoit, la Pointe-aux-Anglais, Carillon. Il faisait froid, j'étais mal vêtu ; quelquefois le soir, je devais frapper à cinq ou six portes avant de trouver à couvert pour la nuit ; je connus ce que c'est que de se faire appe-
U2 l'enfant perdu
1er paresseux, fainéant, fiandrhi ; il est vrai qu'avec mon habillement à demi usé» avec mon air naturellement timide, baissant la tête sous les reproches, je ne payais pas de mine. En d'autres endroits, pour obéir aux instances des gens qui désiraient avoir le récit de mes aventures, je passais une journée, deux jours dans la même maison. Une bonne table alors me réconfortait l'estomac, un bon lit me remettait les côtes à leur place, et je jouissais, avec délices, de la chaleur d'un bon poêle.
Chemin faisant, je m'informais des Marin. Un soir, quelqu'un me dit : " Il en demeure un, pas loin d'ici, sur le chemin d'Ottawa ; il tient hôtel." Je ne me rappelle pas l'endroit précis où je me trouvais dans le moment, ce doit être dans les environs du Calumet ; il y avait une petite montagne sur ma droite. J'avais encore une lieue à faire, la brunante prenait. Il neigeait à plein temps, il ventait, il poudrait ; je ne voyais pas à deux doigts de mon nez, et j'avançais lente-
ment. Mes souliers étaient percés, je me gelai les pieds.
J' entrai à l'hôtel tout couvert de neige. Le maître était assis, fumant tranquillement sa pipe. " Monsieur, lui dis-je, êtes-vous un M. Marin ? — Oui, je m'appelle Jean- Baptiste Marin, tout court» sans monsieur. — Moi aussi je suis un Marin, et je cherche mes parents." A peine avais-je commencé à lui raconter mon enlèvement, qu'il m'interrompit en disant : " Oui, oui, je connais cela. Vous êtes un homme qui cherchez à vous faire nourrir pour rien. Filez, filez votre chemin, et passez-moi la porte de suite."
Je m'assis sur la galerie en pleurant, mes pieds se refusaient à aller plus loin. Il vint à moi un petit garçon de sept ans qui me dit : " Qu'est-ce que tu as à pleurer ? — Pauvre enfant, lui répondis-je, si tu avais un sort comme le mien, tu pleurerais bien, toi aussi. Je suis un enfant perdu, volé, qui n'a plus sur la terre ni père, ni mère, non plus qu'aucun parent, aucun ami. Voilà que j'ai les pieds gelés
et l'on me jette dehors comme un chien." Le petit garçon courut rapporter ces paroles à sa mère qui, un seau de lait au bras, arrivait de la grange. La femme parla à son mari, et l'enfant vint médire : " Entrez, papa l'a dit." La femme me poussa une chaise près du poêle, elle m'aida à ôter mes chaussons, elle m'apporta un bassin d'eau froide, elle me frotta et m'essuya les pieds en disant à son mari : " Le pauvre homme doit bien souffrir." Oh! pensais-je en moi-même, la brave femme! la brave femme 1 que le bon Dieu lui paie sa charité.
Après souper nous nous assîmes auprès du poêle, l'homme avec sa pipe à la bouche, la femme ayant de chaque côté d'elle ses deux petits garçons, âgés l'un de sept, l'autre de neuf ans. " De quel endroit êtes-vous, me dit l'hôtelier. — Il me serait bien difficile de vous le dire, j'ai été volé à l'âge de cinq ans, et j'ai oublié le nom de ma place natale, si jamais je l'ai su. " Là-dessus, je leur racontai mon histoire de fil en aiguille. De temps an
temps je m'arrêtais en disant : " Laissezmoi un moment de répit, je n'en puis plus, mes pieds me font si mal. " L'homme écoutait en silence ; la femme avait un tablier devant elle, elle ne cessait de s'en essuyer les yeux, elle le remplit tout entier de ses larmes. Elle disait à ses petits garçons : " Si vous étiez, comme ce pauvre homme, sans père ni mère, comme vous seriez malheureux ! qu'estce que vous feriez ? Vous avez une bonne mère, et vous ne lecoutez pas ! " Les petits enfants sanglottaient. Ce soir-là, il s'est versé bien des pleurs dans la maison de M. Jean-Baptiste Marin.
A la fin de la veillée, je m'étendis par terre, fatigué, n'en pouvant plus. Quand son mari fut couché, la femme est venue me pousser de la main, en disant : " Jeune homme, levez-vous et suivez-moi." Je la suivis, mes chaussons et mes bottes à la main, j'avais les pieds si en^és que je pouvais à peine marcher. Elle me conduisit dans le grenier de la cuisine, où elle m'avait préparé un lit moelleux, près du
tuyau. Je me couchai, elle m'abrilla comme on le fait à un bébé. C'était la première fois, depuis mon enlèvement, que je recevais des petits soins, j'étais touché jusqu'au fond du cœur. " Hélas! plut au ciel que ce fut ma mère! pensais-je, j'aurais une bien bonne mère. Mais la mienne est peut-être morte !... peut-être encore pleure-t-elle sur ma perte... Que mon destin est malheureux ! "
Mes pieds me firent souffrir toute la nuit. Le lendemain matin, ils me donnèrent à déjeuner. La femme aurait bien voulu me garder quelques jours ; mais l'homme ne disait rien. Je compris qu'il était mieux pour moi de continuer ma route. Je les remerciai à plusieurs reprises, et partis le cœur gros. La femme avait les yeux dans l'eau, et les deux petits garçons me tenaient par la main.
§VI A Glocester.
D'un trait je me rendis à Ottawa, et je
passai deux jours dans la capitale. Les bâtisses du parlement, la Cathédrale avec ses belles proportions, les Chaudières, les Rideaux, tout cela n'avait pour moi qu'un médiocre intérêt ; j'étais sous l'empire d'une idée fixe qui me dominait, me possédait, m'absorbait. Tous ceux à qui je m'adressais, ne pouvaient me donner d'informations, c'était décourageant. Enfin je fis rencontre d'un monsieur qui médit : " Il y a un nommé Marin, dans Glocester, certainement ; il me semble avoir entendu dire qu'il avait perdu un enfant d'une manière tragique ; pourtant je ne suis pas tout-à-fait positif à l'affirmer. " — Combien y a-t-il d'ici à Glocester ? — Quatre lieues environ. — Merci, monsieur; il est midi, ce soir je coucherai à Glocester.
Je partis vite, sans diner. A peine avais-je parcouru la moitié du chemin, me trouvant dans une montée (i), loin de
(1) Ou appelle montée, le chemin de traverse qui va d'une concession à une autre, par conséquent unissant deux côtes, le long duquel généralement il n'y a pas d'habitations.
toutes maisons, je me sentis faible, ou plutôt malade ; je crus que j'allais mourir. Les jambes me faiblissaient, la tête me tournait, et autour de moi je voyais tout jaune. Je m'affaissai sur moi-même, et tombai sans connaissance.
Quand je revins à moi, jetais couché dans une voiture., et un homme charitable me frottait les mains et le visage avec de la neige. Je me sentais mieux, je respirais à l'aise, mais j'avais les jambes froides, et les pieds gelés, plus gelés que la première fois. " Qui êtes-vous, me dit-il ?
— Je m'appelle Louis Marin. — Où allezvous ? — Je vais chez un Monsieur M irin, qu'on me dit rester dans Glocester.
— C'est vrai, il ne demeure pas très loin d'ici, je passe à quinze arpents de sa maison. " Ce bon Samaritain voulut me conduire jusqu'à sa porte. " Non, non, lui dis-je, je ne permettrai pas que vous allongiez votre chemin pour moi. D'ailleurs cette petite marche me réchauffera et me fera du bien. Merci, mon cher monsieursans vous, j'étais un homme mort. "
Je trouvai M. Marin, au pignon de sa maison, le visage tout noir, tout charbonné, bûchant du bois à demi-brûlé, comme il y en a tant dans les terres neuves. C'était un vieillard qui dépassait la soixantaine. "Etes-vous un M. Marin, lui demandai-je?— Oui, dit - il, je m'appelle Louis Marin. — Je tressaillis, Louis, c'est mon nom. "Avez-vous perdu des enfants ? — Oui et non, cela dépend. D'abord je n'ai jamais eu d'enfant ; mais j'ai élevé un petit orphelin que j'aimais comme mon fils. Il a été écrasé misérablement par la chute d'un arbre. — Alors vous n'êtes pas l'homme que je cherche. Je suis un enfant perdu, j'ai été enlevé à l'âge de cinq ans ; et maintenant je cours le pays pour retrouver mon père. — Entrez toujours. Il se fait nuit, vous ne coucherez pas dehors. Nous verrons cela."
Je ne me fis pas prier. Je m'assis contre le poêle, et je grelottais de tous mes membres, les dents me claquaient dans la bouche. La vieille me donna un bassin
d'eau froide pour me faire dégeler les pieds ; je ne pouvais m'empêcher, sous l'effet des souffrances, de faire miile contorsions et grimaces.
La bonne femme me questionna beaucoup pour connaître mon aventure, et pour savoir comment il se faisait que je me trouvais rendu chez elle. Je lui dis : " C'est un homme d'Ottawa qui m'a dit que votre mari était mon père ; et chez votre deuxième voisin, où je suis arrêté pour me chauffer, ils s'accordaient tous à dire que M. Marin devait être de mes parents, parce que je lui ressemblais trop." Elle paraissait inquiète, agacée. " C'est vrai, ajouta-t-elle, vous lui ressemblez. Nous n'avons pas eu de famille, mais il'a b-^en couraillé. Il était guide de cages (i), et il a voyagé toute sa vie. — Madame, lui dis-je, vous avez tort de vouloir faire passer votre mari pour un chétif. " Le bonhomme, assis de l'autre côté du poêle,
(1) La cage est uu radeau de bois rond ou de bois scié que k« hommes de chantier confient au couvant de la rivière pour U- conduire au marché ; et le guide ?at le piiote i^ui dirige le* wmcurs pour suivre ie iii du courant.
garâiit le silence et riait sous cape.
11 C esc bien, l'ami, venez souper avec nous. Vous netes pas en état de continuer votre voyage, vous passerez quelques jours ici ; et nous verrons comment cela tournera. " La vieille était choquée, elle boudait ; puis en lavant sa vaisselle, die grommelait tout bas.
A neuf heures, nous nous couchâmes, /'entendais la vieille qui disputait son vieux. u Tu n'as pas de cœur! qu'as-tu besoin de garder cet inconnu pour rien ? — Tu es bien toujours la même, répondait-il, tu n'aimes pas à faire la charité.— Oui, aux pauvres ; mais non pas aux paresseux. — Qui te dit que cet homme-là est un paresseux. Tu vois bien qu'il ne peut plus marcher. Si tu étais à sa place, aimerais-tu qu'on vint te jeter dehors. — Tiens! je vois bien que c'est ton garçon." Le vieux ne sonnait mot. " Or ça, leur dis-je, ne vous chicanez pas à cause de moi. Je puis aller chez les voisins leur demander l'hospitalité, jusqu'à ce que mes pieds me permettent de continuer ma
route. — Soyez tranquille, l'ami, me répondit le vieillard ; c'est un orage qui passera. Je suis bien accoutumé à ces tempêtes. Voiià quarante ans que je me fais chicaner ; et, comme vous le voyez, je ne m'en porte pas plus mal." La vieille se tut.
Mes pieds guéris, je ne partis pas de suite. J'aidai au père Marin à faire de la terre neuve, à abattre les arbres, à les couper par longueurs de huit à dix pieds, à les entasser, à les brûler ; au retour de la belle saison, je fis les semences avec une herse d'épines, à travers les souches. La vieille était devenue de bonne humeur, et elle me traitait comme l'enfant de la maison.
De ma vie, je n'avais été à l'église aussi souvent. Tous les quinze jours, un prêtre venait passer le dimanche dans une maison voisine qui servait de chapelle pour la circonstance ; comme je savais lire, je récitais dans mon livre les répons de la messe, et je la servais ; cette charge de sacristain m'attirait de la consi-
dération de la part de ces braves gens. Au mois de juin, je décidai de poursuivre mes recherches. Deux jours avant mon départ, M. Marin était assis devant la cheminée, la tête dans ses deux mains, jongleux (i). — "Père, lui dis-je, qu'avezvous donc à tant réfléchir ? — Louis, me répondit-il, en relevant la tête et me regardant dans les yeux, Louis, pourquoi t'en vas-tu ? est-ce que tu n'es pas bien ici ? reste avec nous, je ne suis pas riche, mais tu ne perdras pas tes peines. Je me fais vieux, je n'ai pas d'enfants, je donnerai ma terre à celui qui voudra bien me payer pension. Reste, on ne sait pas ce qui peut arriver." Je trouvais ces propositions belles, généreuses, mais un peu trop vagues. " Merci, M. Marin, il m'est impossible de m'arrêter ici plus longtemps. J'ai voulu passer avec vous le temps des semences, pour vous payer un peu de la charité que vous avez eue de me recueillir cet hiver dans ma maladie ; mais
(l) Jongleux, dans nos campagnes, a le s-ns de pensif. Le» jongleurs, sorciers sauvages, affectaient de prendre des airs philosophiques et sérieux.
une voix intérieure et secrète me pousse, comme malgré moi, à chercher mes parents. — Tu as tort, me répétait le vieillard, tu as tort ; tu perds ton temps, et sacrifies ton avenir. Tu ferais mieux de te placer dans une bonne maison, et de t'amasser quelque chose pour tes vieux jours. "
Quand je partis, la vieille pleurait ; nous nous étions reconciliés tout-à-fait. Elle m'embrassa en disant : " Bon voyage !
bonne chance ! n'oublie pas la sainte Vierge."
§ VII
Chez M. Logan.
Je cheminais en ruminant dans ma tête les paroles du vieillard : " Tu as tort, tu as tort, " ces deux mots résonnaient comme deux cloches à mes oreilles. " Il a peut-être raison, pensais-je ; mes parents peuvent être morts depuis longtemps ; qui songe aux pauvres orphelins ? Notre
enlèvement, sans doute, n'a fait aucun bruit, la nouvelle n'en a pas franchi les limites de la paroisse. Trois petits enfants se sont égarés dans les bois, ils sont morts de faim, les loups les ont dévorés, voilà tout. Notre mère a pleuré sur notre tombe, mais les étrangers nous ont vite oubliés. C'est évident, notre mémoire n'a pas traversé un quart de siècle et n'est pas arrivée jusqu'à la génération actuelle. Me voici rendu à l'ouest du Canada français, mes parents vivaient peut-être à l'est, sur les bords de la mer, c'est même vrai^ semblable. Certes, après un aussi long voyage, après tant d'efforts infructueux, ma conscience n'a le droit de me faire aucun reproche ; je ne manquerai nullement à la piété filiale, si je m'arrête quelque peu pour penser à moi. Je ne puis toujours ainsi vivre en vagabond. "
Un homme me rejoignit en voiture.
" Embarquez, l'ami. " Je ne me le fis pas répéter. C'était un Anglais qui parlait le français assez mal. Chemin faisant, il me dit : " Vous savoir lire ? — Oui. —
Ecrire ? — un peu. — Vous vouloir engager vous pour enseigner école à mes garçonnes.— Oui, moi vouloir?" Je saisis l'occasion aux cheveux, la considérant comme un coup de la Providence.
Cet homme s'appelait James Logan, il demeurait à Bell's Corner. J'eus chez lui la vie douce, n'ayant à mon école que trois petits garçons. Dans l'intervalle de mes classes, j'attelais la voiture, je faisais les commissions, je promenais Madame.
Au bout de mon année, je me trouvais au bout de mon latin. Je n'avais pas la main assez exercée pour faire faire de nouveaux progrès à mes élèves en calligraphie ; ma connaissance de l'orthographe ne me permettait pas de les pousser plus loin en grammaire. Du reste j'avais la conscience qu'ils n'avaient pas perdu leur temps ; en douze mois, je leur avais appris assez bien à parler et à lire en français. Après les vacances, ils partirent tous trois pour aller aux grandes écoles.
M. Logan avait loué un hôtel de première classe à Morrisburg. Il me dit :
" Toi, vouloir venir avec moi pour prendre soin de cour et d'écurie ; moi donner à toi le même prix que pour l'école. " Je le suivis à Morrisburg, où je passai deux ans. Ma besogne consistait à atteler et à dételer les chevaux des passants ; quatre fois par jour aussi, à l'arrivée des trains, j'allais au dépôt chercher les voyageurs, Mon salaire était de dix piastres par mois, mais les présents que je recevais des.
messieurs me rapportaient davantage.
Où tout cet argent allait-il? je n'en sais rien. Pourtant, je ne jouais ni ne buvais ; c'est un grand malheur quand on n'a pas eu un père ou un maître pour nous accoutumer à l'économie dès l'enfance.
M. Logan et sa famille étaient protestants. Quelquefois ils me parlèrent de religion, et ils voulurent m'entraîner à leur mitaine (i). J'y allai deux fois par curiosité, cela m'ennuyait. Je n'étais pas dans le temps ce que l'on peut appeler un ca-
(1) Nom que les Canadiens ont donné aux assemblées protestantes, du mot anglais ineeting.
tholique fervent ; mais jamais, soir et matin, je ne manquai de faire ma prière.
Comme par instinct, j'avais souvent recours à la Sainte Vierge; je n'ai aucun doute que je dois à cette bonne Mère d'avoir échappé à tant de périls et de traverses.
La pensée de mes parents ne m'avait pas abandonné. Pendant ces trois ans de repos, elle me poursuivait toujours comme une ombre, souvent comme un remords. Le soir, quand j'étais retiré dans ma chambre, j'entendais dans la nuit, une voix qui me disait : " As-tu du cœur ? Veux-tu toujours vivre étranger dans le monde ? Où sont tes belles résolutions ? Tu t'es laissé décourager aux premiers obstacles. Essaye encore, le succès est le prix de la persévérance. "
Il ne se passait guère de semaines, sans que je vinsse prendre des informations auprès des voyageurs. Un jour, quelqu'un me dit : " Vous n'aurez pas loin à aller, vous trouverez des Marin au Castor ou dans les environs." Ma troi-
sième année finie, au mois de juin, je pris congé de M. Logan, et je partis p^ur la
gloire.
§ IV Au Castor.
Après une couple de jours de marche , j'étais à l'église du Castor. J'allai voir le curé, comme étant l'homme le mieux renseigné du village. * Mon ami, me dit-il, vous avez été mal informé, il ne réside certainement pas de Marin dans ma paroisse. " Sur ce, entra le marguiller en charge, M. Onésime Langlois. Il me proposa de m'emmener avec lui. à deux lieues plus loin. Je passai huit jours dans sa maison. Chaque soir les habitants du voisinage s'assemblaient pour mentendre conter mon histoire ; ils s'apitoyaient fort sur mes misères ; j'étais devenu un homme célèbre dans tout le
A la fin, un des voisins, qui était venu
veiller tous les soirs sans en manquer un seul, et qui généralement m'écoutait en silence, me dît d'un ton grave : '* Mon pauvre ami, j'ai pitié de vous. Vous perdez votre temps à courir le monde, et vous vous rendez malheureux. Vous m'avez l'air d'un brave garçon, fixez-vous et vous réussirez. Voulez-vous venir rester chez nous ? je vous traiterai comme mon enfant." Ses paroles me paraissaient sages, et sa physionomie douce et franche m'allait. " C'est bien, répondisse, je vous prends au mot. Mais je vous avertis que, à part ateler un cheval et herser entre les souches, je ne sais pas faire grand'chose. — Vous êtes jeune, vous apprendrez. "
Cet homme s'appelait Pierre Sigouin.
Il avait sept filles, dont la plus vieille était âgée de vingt ans, et la plus jeune de six ; mais pas un seul garçon. Je passai dans cette famille l'été, l'automne et l'hiver, presqu'un an. J'appris à faucher, à battre au fléau. C'était du premier monde, honnête, toujours de bonne hu-
meur, gens d'église comme il s'en rencontre rarement. On faisait la prière en commun tous les soirs ; tous les dimanches deux voitures étaient à la disposition de la famille pour se rendre à la messe ; on ne passait guère un mois sans se présenter à confesse et communier. Vagabond comme je l'avais été toute ma vie, j'étais un catholique, plutôt de nom que de fait. Chez M. Sigouin j'ai vu la lumière, j'ai compris la vérité ; j'y ai contracté des habitudes chrétiennes que j'espère garder jusqu'à la mort. Jamais je ne pourrai assez remercier Dieu de m' avoir fait tomber clans une aussi bonne maison. De nulle part ailleurs je n'ai rapporté autant de bons souvenirs. Voici un petit fait que je ne puis m'empêcher de rapporter ici. Le premier d'avril, comme nous étions à déjeuner, M. Langlois entra et me dit : " Louis, veux-tu me rendre un petit service ? j'ai été hier en ville avec M. le curé, et j'ai oublié chez lui un tirepoke et un hallepoke tout neufs, que je venais d'acheter ? — Comment ap-
pelez-vous cela? — Un tirepoke et un hallepoke. " Je le regardai, il ne riait pas; je promenai un œil scrutateur sur mes compagnons cle table, toutes les ligures étaient sereines et sérieuses. Le mot me paraissait drôle. Mais, pensai-je, ce sont encore quelques instruments dont je ne connais pas le nom ; élevé sur mer, sur terre j'ignore tant de choses. "C'est bien, répondis-je, j'irai avec plaisir*"
Il me donna sa petite sleigh (i) d'officier, avec son beau cheval gras, qui se menait à quatre sur les guides. Je me rendis au presbytère en un clind'œil, passant sur le chemin comme une poussière.
" Monsieur le curé, je viens chercher le tirepoke et le hallepoke de M. Langlois." Sans me répondre, il enfila comme un éclair dans la salle voisine, et je l'entendais qui riait à s'en tenir les côtés. Il revint presqu'aussitôt, la figure tout épanouie : " C'est vrai, dit-il, M. Langlois
(1) Sleigh, mot anglais, passé en canadien, comme steamboat est passé en français- Les savants le font du masculin, le p-nnle, lui, le donne nu féminin. Sleigh d'ojfitïer, traîneau haut monté sur ses paiins.
les a laissés ici, c'est un bien mauvais tour. Il a été obligé de renvoyer sa voiture, son cheval... et puis vous, qui perdez un avant-midi. — Ah ! pour moi, remarquai-je, ce n'est rien, mon temps n'est pas précieux." Et le curé riait toujours. Je plaignais ce pauvre M. Langlois qui avait dû faire une bien grosse bévue.
Le prêtre appela sa ménagère. A mon insu, ils enveloppèrent dans des gazettes trois éclats de forêt (i), les ficelèrent fortement avec des cordes, et les mirent dans une poche que j'avais apportée.
" Portez cela avec précaution, dit-il, car c'est un peu fragile. " Je partis, le tirepoke debout entre mes deux jambes. Je les entendais rire par derrière moi à gorge déployée. Innocent comme l'enfant qui vient de naître, je ne me doutais de rien. Dire la misère que j'ai eue, est incroyable. Le chemin était plein de cahots ; le cheval, agacé, ahuri, les sautait à pieds joints ; il avait presque le mord aux dents, à force de le rete-
'}) Pièces de bois fendues en éclats pour chauffer le.s fours.
nir je ne me sentais plus les bras, sans compter que, à chaque secousse, j'avais toujours peur de mettre le hallepoke en morceaux. J'arrivai tout en sueur, hors d'état. Jugez de ma surprise lorsque je les vis tous sortir la porte, hommes, femmes, enfants, ayant à la main une poëie, des couteaux, des fourchettes, pour faire rôtir le poisson d'avril.
Je faisais semblant d'être en colère; mais, au fond du cœur, j'étais content. " On ne joue, me disais-je, de nareils tours qu'à des amis."
Je rencontrai un jeune homme qui me débaucha pour aller à la Blanche (i), travaillez dans les mines de phosphate. Je fis la folie de quitter une maison où j'étais si bien. Mais dans la vie, dit-on, on a une heure malheureuse, ce fut la mienne.
" Tu as tort, me disait madame Sigouin. Ici tu manges bien, tu dors bien, tu es tranquille, tu gagnes de bons gages. Pourquoi t'en aller courir au-devant de la
(1) La rivière Blanche, qui se jette dans l'Ottawa, près de Thuiso,
misère ? — Vous avez raison, lui répondisse, mais que voulez-vous ? l'idée de nos parents, après avoir sommeillé quelque temps, se réveille plus forte que jamais ; elle me poursuit partout. Peut-être qu'en parcourant le pays pour travailler, auraisje la chance d'en apprendre des nou-^ velles ! "
Quand je partis, j'allai les embrasser, M. Sigouin me serra la main sans rien dire ; les petits enfants me retenaient par mon habit ; la femme et les grandes filles pleuraient à chaudes larmes ; et de tous celui qui pleurait le moins fort, ce n'était pas moi.
A la Blanche,
Nous nous engageâmes à un monsieui Miller, il nous donnait une piastre et demie par jour. Le bourgeois me demanda : u Sais-tu faire la cuisine ? — Oui, lui dis-je, j'ai appris ce métier dès ma
première jeunesse, lorsque je voyageais sur la mer." Il me donna un grand tablier qui jadis avait été blanc, et me voilà installé maître marmiton. Ayant à préparer les repas pour une vingtaine d'hommes, je n'avais pas grand bon temps ; tout de même je forçais moins qu'à broyer et à charger le minerai. Je me réjouissais de ma bonne fortune, lorsque, quinze jours après, le chantier cassa. Les travailleurs se trouvèrent sur le pavé, tous sans ouvrage ; plusieurs sans paye ; j'étais du nombre de ces derniers.
Je passai le reste de l'été, quelque part dans les environs, sur les bords du lac Maskinongé, chez une veuve Montreuil, qui n'avait pour cultiver sa terre qu'un petit garçon et une petite fille. J'y fis les récoltes et les guérets. Aux premières neiges, je voulus tirer mes comptes avec elle ; elle me répondit qu'elle me devait rien. Je l'actionnai, je perdis : il paraît que notre marché avait été mal fait. Heureusement que mon avocat avait pris ma cause à moitié, je n'avais pas un sou à lui
donner. Mon gousset était vide depuis que j'étais parti de chez M. Sigouin, il n'y était pas entré grand'chose.
Après la perte de mon procès, triste comme un chien battu, je me promenais dans le village, la tête basse, les mains derrière le dos, à l'aventure, lorsque je fis rencontre d'un homme qui me demanda :
" Cherchez-vous encore vos parents ? — Oui. Avez-vous été voir un M. Marin qui reste dans le haut de la Gatineau ? — Non. Y a-t-il loin pour se rendre là ? — Trente lieues. — Merci, monsieur, je pars demain." Quand je songeais que j'avais à parcourir quatre-vingt-dix milles, à pied, dans des chemins de neige, à travers les montagnes, le cœur me faisait mal. " Bah ! après tout, me dis-je, je gagnerai toujours autant que cet été. Allons."
§ IV Dans la Gatineau.
Je pris trois semaines à faire ces trente
lieues. Les chemins étaient horriblement mauvais, les bancs de neige s'élevaient à la hauteur des maisons, la tempête m'arrêtait à tout bout de champ, j'arrivai vers midi chez M. Marin. Je frappai à la porte. " Ouvrez. — Suis-je ici chez un M. Marin. — Oui, Marin est mon nom. — ■ Avez- vous perdu des enfants ! ! ! En disant ces mots, je tombai assis sur une chaise, presqu'en faiblesse, il me semblait que la maison tournait. " Vous êtes pâle, étranger, êtes-vous malade ? — Non, mais je suis très fatigué. C'est bien pénible, je vous assure, d'avoir à marcher dans les chemins, par cette partie du pays. Plus on avance dans le nord, plus le monde est pauvre, ou plus il est dur. Hier soir, j'ai frappé à huit maisons, sans pouvoir trouver à manger, et la neuvième, j'ai été loger à la grange. — Alors, vous vous êtes couché sans souper? — Non. La femme m'avait dit : il n'y a pas de pain dans la huche, nous sommes après boulanger.
l 'attendis que la fournée fut cuite à peu près ; et me glissant dans l'ombre par
derrière le four, j'enlevai une galette que je dévorai, caché sous mon lit de paille, succulente, fraîche et chaude, je n'avais pas fait un semblable repas depuis trois semaines. — Où allez-vous de ce pas-là ? ■ — Je cherche mes parents. Je suis un petit Marin, j'ai été volé à l'âge de cinq ans. Si voue êtes mon père, dites-le moi, il y a si longtemps que je marche pour vous trouver. — Je ne suis certainement pas votre père. Je connais un Marin qui reste au grand portage de la Lièvre, où il tient une espèce d'hôtel pour les voyageurs qui montent en chantier, à six lieues au nord de Buckingham ; il est peut-être de vos parents. — Hélas ! m'écriai-je, que je suis malheureux! Je n'aurai donc jamais un pied-à-terre dans ce bas-monde. — Mon ami, reprit M. Marin, restez ici aussi longtemps que vous le voudrez. La table est mise, venez dîner ; vous souperez avec nous, vous passerez la nuit sous mon toit. Enfin, remettez-vous complètement de vos fatigues." Je restai chez ce br"ve homme jusqu'au surlendemain midi.
§ xii
Au grand portage de la Lièvre.
Trois semaines plus tard, dans le temps le plus rigoureux de l'hiver, vers la lin de janvier, j'arrivais au grand portage de la Lièvre, après bien des pas et des fatigues. La nuit enveloppait la forêt de ses ombres ; j'apercevais, par intervalles, à travers les flocons de neige tombante, les lumières de l'hôtel ; puis une rafale de poudreries me replongeait dans l'obscurité. J'entendais partir de la maison, comme des cris d'hommes qui se querellent et se disputent. J'entrai, sept ou huit voyageurs, qui trainquaient à la barre, se turent soudain, et fixèrent sur moi leurs regards effrontés, Je tremblais comme une feuille. Lin grand gaillard de six pieds, les épaules carrées et larges, s'avance et me dit d'un ton hautain :
" Qu'est-ce que vous voulez ? — Y a-t-il ici un nommé M. Marin. —Oui, c'est moi,
et je n'ai jamais eu peur d'un homme." Je compris qu'ils avaient tous la tête chaude. " Moi aussi, continuai-je, je m'appelle Marin, jai été volé à l'âge de cinq ans, et je cherche mes parents. — Vous ne les trouverez pas ici. Ah ! c'est que, voyezvous, vous n'êtes pas le premier qui essayez à me conter des histoires comme ça, pour se faire coucher et nourrir. Quand un homme me demande la chanté pour l'amour de Dieu, je la lui donne ; quand il use de détours pour me tromper, sans cérémonies, je le mets à la porte. Mon ami, vous savez par où vous êtes entré, sortez par là. — Monsieur, veuillez considérer que personne ne peut résister dehors par un pareil temps. — Sortez, vous dis -je, sortez." Je ne bougeais pas. Il s'élance sur moi, me met une main sur le chignon du cou et l'autre dans le bas des reins, et, assaisonnant son geste d'un bon coup de pied, il m'envoya voler au bas de la galerie, comme une mitaine. Je restai quelques minutes sur le flanc, tout abasourdi, sans pouvoir me
relever. Je les entendais, en dedans, rire, crier, jurer et se chamailler. Grand Dieu, quel destin que le mien !
Je repris, harassé, le chemin du bois.
Trois lieues me séparaient de la plus proche habitation. J'avais peur des loups ; il me semblait à tout moment voir briller au fond des taillis des yeux de feu.
J'écoutais tremblant ; je n'entendais que le sifflement du vent dans la tête des grands arbres, et, de temps en temps, l'échos affaibli des cris et des blasphèmes qui s'échappaient de l'hôtel. Découragé, effrayé, les cheveux droits sur la tête, je tombai à genoux dans la neige, et je fis ma prière. " Mon Dieu, mon Dieu, disaisje, ne m'abandonnez pas, car je vais mourir seul dans cette forêt ; et même les passants ne trouveront pas mon corps enseveli sous des monceaux de neige."
A peine m'étais-je traîné la distance de trois milles, que j'entendis approcher du bruit par derrière moi. Je tressaillis, et, les oreilles au guet, m'arrêtai tout court. Bientôt je distinguai le son clair et
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argentin des clochettes ; un homme en voiture me rejoignit. Je lui demandai s'il voulait m'emmener un petit bout. " C'est bien, dit-il, embarquez." Environ six arpents plus loin, le chemin descendait sur la rivière. Sans nous en douter, allant au grand trot, nous nous jetâmes tête baissée dans un trou d'eau ; le courant avait mangé !a glace par en dessous ; il ne restait plus à la surface que la couche de neige. Cheval et voiture enfilèrent dans l'abîme, pour ne plus reparaître ; l'homme et moi nous nous débattions au milieu des glaçons brisés. L'eau était froide, cependant pas autant qu'on pouvait se l'imaginer; mais les doigts me gelaient, en se cramponnant aux épaves flottantes. Enfin, après maints efforts, je parvins à me hisser sur le pont solide ; et saisissant mon compagnon par la chevelure, je le halai après moi ; il était temps, les forces lui manquaient et il allait sombrer.
Sur ces entrefaites, nous entendîmes venir une autre voiture. Je courus à sa rencontre, en criant ; " ne passez pas ici,
nous venons de noyer notre bête." Le nouvel arrivé avait un attelage double.
Nous dételâmes les deux chevaux ; et, par un long circuit, nous les passâmes l'endroit dangereux, un par un, les tenant par la bride ; puis nous traînâmes la voiture à bras. Pendant ce temps-là, l'homme qui avait perdu son cheval, se lamentait, courait ça et là, se prenait aux cheveux, voulait se jeter à l'eau. "Venez-vous-en avec nous, lui dit l'homme aux deux chevaux, c'est inutile de chercher plus longtemps ; le courant a tout emporté, et ne rendra rien. Sans doute le malheur est grand, mais après tout, vous devez vous estimer heureux d'avoir sauvé votre vie "
Nous marchâmes le reste de la nuit.
J'étais gelé. De temps en temps nous courrions derrière la voiture pour nous réchauffer ; mais nos habits glacés, raides comme des bardeaux, nous étaient, pour trottiner, d'un grand embarras. A six heures du matin, nous entrions dans le village de Buckingham. Je remerciai
notre cocher de m' avoir emmené ; l'autre me remercia de l'avoir tiré de la rivière ; tous deux me souhaitèrent bonne chance dans mes recherches. " Merci, merci! * Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Un danger commun et des services mutuels avaient fait de nous, en quelques heures, des amis.