IV
Mon second séjour à Cornivall.
Je me faisais une fête de rentrer chez M. Sigouin. Je le trouvai mort, exposé sur les planches ; son service et enterrement devaient avoir lieu le lendemain. A mon arrivée dans la famille, les pleurs et les gémissements redoublèrent. Cette mort inattendue fut pour moi comme un coup de foudre, j'en restai abasourdi pendant des mois. J'avais trouvé un père, je le perdais! je redevenais orphelin pour la deuxième fois.
Madame Sigouin se trouva embarrassée dans ses affaires. Elle dut vendre sa maison, et avec ses filles elle loua un apartement ailleurs. Je me mis en pension chez un M. Robidoux, brave homme que je connaissais depuis les premiers jours de mon arrivée à Cornwall. De temps en temps, j'allais rendre visite à celle que je regardais comme ma mère, aux jeunes
filles que j'appelais mes sœurs ; c'était toujours pour nous un plaisir réciproque de nous revoir; mais la bonne joie, mais la franche gaieté d'autrefois ne rentra plus dans cette famille en deuil, privée de son chef. #
Je demeurai deux ans et trois mois chez M. Robidoux, continuant de travailler à la manufacture. On m'y traitait fort bien, mais j'étais devenu triste et rêveur; je maigrissais, je dépérissais à vue d'ceil. Souvent, retiré dans ma petite chambre, je passais des nuits sans sommeil. Je ne me sentais aucun désir de partir pour aller de nouveau à la recherche de mes parents, j'étais dégoûté du métier ; mais je me trouvais comme affaissé sous un poids de découragement et de dégoût. J'avais nourri tant de belles espérances, et elles s'étaient toutes évanouies en fumée ! Je passais comme un étranger dans le monde ; dans tout le cours de ma vie, je n'avais eu qu^ deux années douces et heureuses ; puis la main de la mort était venu étendre sur mon existence son voile
de tristesse et d'isolement. Jamais, me disais-je avec larmes, jamais il me sera donné de revoir les auteurs de mes jours !" Hélas ! j'étais sur le point de les retrouver, et je ne m'en doutais point ! Ce malaise indéfinissable était-il un vague pressentiment du bonheur qui m'attendait ? Toujours est-il que la vie m'était devenu à charge, et j'appelais comme un soulagement le repos de la tombe.