COMMENT JE CESSAI DE CHERCHER MES PARENTS
Le retour de V enfant prodigue.
Je m'en allais du côté de Clarence, sur la rive sud de l'Ottawa, et je pensais en moi-même : " Comme j'étais bien chez mon bon père, chez M. Pierre Sieouin ! Comme j'ai été fou de partir! Le Castor n'est pas loin d'ici, retournons-y. Je lui dirai : mon cher monsieur, je me suis trompé ; voulez-vous me pardonner ?
voulez-vous me recevoir encore une fois comme l'un de vos enfants. ... J9 S'il me
dit : Ta maladie de courir le monde te reprendra, et tu nous quitteras de nouveau. Je lui répondrai : ne craignez pas, ma résolution ne ressemble pas à celles que j'ai prises jusqu'ici. Il me restait toujours au fond de l'âme comme un grain d'espoir, un désir secret, une pensée vague de continuer mes perquisitions dans des occasions plus favorables. Aujourd'hui, je me sens ahuri, complètement
désenchanté, littérallement dégoûté
Franchement je ne comprends pas comment j'ai pu prendre les paroles du curé de Buckingham comme une prophétie, c'était tout simplement un souhait de bienveillance. Il fallait que mon bain froid de la nuit précédente m'eut dérangé les idées. .. .Non, mes parents sont morts, ou ils restent bien loin d'ici. Dieu ne veut pas que je les retrouve, c'est évident ; que sa sainte volonté soit faite ! Après tout, je lui dois de grandes actions de grâces, il m'a rendu à la liberté, et la liberté est le premier des biens. Que son saint nom soit béni 1 "
Cependant je ne me rendis pas de suite au Castor; j'avais honte. Mes habits étaient tout en lanibaux, etje n'aurais pas voulu reparaître chez les Sigouin plus mal étriqué (i) que j'en étais parti. Je travaillai pour me gagner des habits, cinq mois, qui me parurent bien longs, d'abord à Clarence, dans un moulin à scie, puis à Costelman, chez un homme très riche, où j'avais soin de quatre étalons. Après quoi, je me mis en route, vêtu en neuf des pieds à la tête, faraud.
C'était aux beaux jours de l'été. Je cheminais allègrement ; mon cœur était gai comme la lumière du beau soleil qui m'éclairait, comme les petits oiseaux qui chantaient leurs joyeuses chansons dans les branches des arbres. Tous les souvenirs dorés du passé revenaient à ma mémoire ; j'allais donc vivre encore dans un atmosphère de tranquillité, de paix, de joie douce, et d'affection mutuelle !
Quand j'aperçus de loin la maison, le
(1) En terme de marine, Uriquer veut dire ajuster ; pour un marin, la métaphore actuelle devient tout naturelle,
cœur me battait bien fort, ma poitrine menaçait de s'ouvrir. Je frappe, un étranger se présente. " Est-ce ici que demeure M. Pierre Sigouin ?— C'était ici chez M. Sigouin, mais il est parti. — Depuis quand ? — Depuis le printemps. — Pourquoi a-t-iî vendu ? Il me semble qu'il était bien dans ses affaires. — N'ayant pas de garçon, et sa santé n'étant pas très forte, la culture lui devenait trop pénible. Il a cherché un métier plus facile. — Où est-il allé ? — A Cornwall. Ses grandes filles travaillent dans la manufacture de coton, et lui, avec son cheval, voyage pour celui-ci, pour celui-là." Un remords me perça le cœur; si j'étais resté avec lui, M. Sigouin n'aurait pas vendu sa terre.
Je me retirai tout triste. Il était midi; j'allai chez M. Langlois qui me fit des joies, et voulu me garder, au moins, jusqu'au lendemain. " Merci, lui dis je, dans une autre circonstance j'accepterais votre invitation avec plaisir ; mais, pour aujourd'hui, j'ai trop hâte de revoir mon bienfaiteur. Immédiatement après dînerje partis.
Un soir, j'eus bien de la peine à trouver le couvert. A la première porte, où je frappai, on me répondit : " Impossible de vous recevoir, nous avons de la picote ( i ) dans la maison." J'allai chez le voisin : " Nous avons de la picote." Chez le deuxième voisin, toujours " nous avons de la picote." A la fin, je m"écriai : " Picote ou non, si vous voulez me recevoir, je resterai. — C'est bien, restez." Quand j'eus vu le picoté, le sang me figea dans les veines, je restai froid comme un marbre ; il était si effrayant ! " Grand Dieu! pensais-je, si j'allais attraper cette maladie, moi qui n'ai pas de parents, qui me soignerait." La table se mit, le monsieur m'invita à m'en approcher. "Merci! lui dis-je, je ne me sens pas le cœur bon. J'ai bien plus envie de dormir que de manger." Il dit à sa femme de me faire un lit. '• Pas besoin, repris-je. Je suis bien accoutumé de coucher par terre, avec mon capot sous la tête pour oreiller.
Après avoir fait ma prière, où je fus dévot
(1) Picote, nom populaire de la variole.
plus que d'habitude, demandant à Dieu de me préserver de la petite vérole, je m'étendis sur le plancher, près de la cheminée.
Je m'éveillai vers cinq heures du matin. Sur la pointe des pieds je gagnai la porte, je l'ouvris sans bruit, et, sans dire bonjour à personne, je pris la clef des champs. L'air était frais et pur : Comme je respirais à l'aise ! Arrivé dans un petit bois, au milieu des senteurs matinales, sous la feuillée trempée de rosée, je me jetai à genoux pour faire ma prière du matin.
" Merci, mon Dieu, merci ! que vous avez été bon pour moi. Si j'ai traversé dans ma vie des jours mauvais, vous m'avez donné aussi des moments délicieux." Quand je pensais que j'arriverais ce jourlà chez M. Sigouin, j'avais l'âme ouverte à la reconnaissance, le cœur épanoui et le pied léger.
Mon premier séjour à CornwalL Il était sept heures du soir, quand je
fis, incognito, mon entrée à Cornwall. Je m'adressai à l'hôtel Plamondon, et, partagé entre la crainte et l'espérance, je demandai à l'hôtelier s'il connaissait dans son voisinage un M. Sigouin. "Oui, ditil, j'en connais un qui est à se bâtir une maison dans la partie est de la ville. — Savez-vous d'où il vient ? — Du Castor. — C'est justement l'homme que je cherche." Il dit à son petit garçon de venir me conduire.
Je frappai, une petite fille de 12 ans vint m'ouvrir la porte, elle ne me reconnut pas. Je lui demandai : " Ton papa est-il ici ? " — " Oui, monsieur." M. Sigouin, qui m'avait entendu parler,se présenta ; aussitôt qu'il m'eut aperçu, il poussa un gros cris : " C'est bien Louis Marin ; ma femme, c'est bien Louis qui nous arrive." La femme accourt : " Est-ce bien toi, Louis ? " Toutes les filles surviennent les unes après les autres, elles me sautent au cou; la plus petite s'assied sur mes genoux. Toute la famille était heureuse, comme s'il leur était revenu un enfant, un frère.
" D'où viens-tu ? me demanda madame Sigouin. — Je viens de la Blanche, de la Gatineau, de la Lièvre, de Buckingham* de Clarence, et de vingt autres places dont j'ai oublié les noms. — Tu as bien marché comme le. Juif-Errant. — Oui,. et je n'avais pas toujours cinq sous dans ma poche. — Tu as dû avoir beaucoup de misère? — Madame, plus que je ne le pourrais dire. — Si tu étais resté avec nous autres, tu aurais fait bien mieux. — Mme, j'ai regretté souvent, très souvent, detre parti. — Après ton départ, bien des fois la nuit je me réveillais, je réveillais mon mari et je lui disais : ce pauvre Louis, il est peut-être couché dehors ce soir, lui qui est si gêné pour demander à couvert. — C'est vrai, madame, j'ai couché plus dune nuit à la belle étoile ; plus de vingt fois j'ai passé la grande journée sans manger. Alors je pensais à vous autres, et je me disais : comme j'ai été fou d'avoir quitté une si bonne place et de si bon monde." Madame Sigouin, en attendant cela, se mit à pleurer, puis M. Sigouin,
puis tous les enfants ; nous pleurions et riions tout ensemble. Madame Sigouin continua: "Tout ce que tu nous dis là. nous te l'avions prédit ; non pas que nous te le souhaitions, car tu ne mérite pas qu'on te souhaite du mal, et tu nous avais rendu un trop bon service, l'année que tu as passée avec nous.— Reste avec nous maintenant, dit M. Sigouin. —C'est mon plus grand désir, repris-je. Si je puis me procurer une place à la manufacture, je n'irai pas plus loin que Cornwall, et je me retirerai ici, en payant bien entendu, si vous voulez bien m'accepter comme pensionnaire." Minuit sonna, et nous jasions encore. Jamais je n'aurais cru qu'il était si doux de rentrer au sein d'une famille aimée.
Le lendemain, M. Sigouin revint de la •manufacture, en disant: "Jetai obtenu une place, pour mener un cheval en dehors du moulin ; il s'agit de défaire et de carder les déchets de coton qui restent attachés sur les bobines, afin d'en fabriquer ensuite m tissu grossier qui sert à
faire des poches. Ce n'est pas difficile." La première journée j'étais à l'essai ; j'avais grandement peur de ne pas faire mon ouvrage comme il faut ; mais, à plusieurs reprises, pendant le jour, mon bourgeois, M. Podus, me dit : " Je n'ai jamais eu un garçon aussi habile pour faire de la belle féline" c'était le nom de l'espèce de filasse que j'obtenais comme résultat de mon travail.
Je gardai cette place, qui me plaisait fort, demeurant toujours chez le bon M. Sigouin, pendant quinze mois, jusqu'en novembre 1878. Alors la manufacture diminua de moitié, pour le temps de l'hiver, la somme de ses opérations ; et je fus remercié temporairement, avec l'assurance que je serais repris àgagf^ au printemps suivant.
A Southwood.
Me trouvant sans ouvrage, je résolus d'aller passer l'hiver dans les forêts de l'Etat de New- York, à Southwood, une
quinzaine de lieues au sud d'Ogdensburg. Je quittai encore le bon M. Sigouin, mais la séparation ne fut pas pénible comme la première fois ; car nous ne nous disions pas adieu, mais au revoir. Hélas! comme nous sommes ignorants de l'avenir, même le plus rapproché. Il est mieux qu'il en soit ainsi ; car nous ne pourrions supporter à la fois, et les peines du présent et celles du futur.
Je m'engageai au service de M. Hogware et je menais les chevaux de M.
John Jasmay. Nous passâmes par Prescott et Ogdensburg. En ce dernier endroit nous logeâmes chez un Canadien ; le soir, jasant de choses et d'autres à la clarté du poêle, je lui contai mon histoire, et lui demandai s'il connaissait des Marin.
11 Non, dit-il, mais je vois beaucoup de monde ici, et je pourrai prendre des informations pour vous. Au printemps, ne manquez pas d'arrêter, en passant ; j'aurai peut-être des nouvelles à vous donner." Ces paroles ne me donnaient pas grand espoir ; j'étais bien décidé de ne plus
me mettre sur le chemin pour courir après mes parents ; mais, me disais-je, de parler et de m'informer, cela ne coûte pas cher.
Tout l'hiver, nous fûmes occupés à charroyer de l'écorce de priiche (i). Elle avait été levée, pendant l'été, lorsque la sève monte, sur le sommet des montagnes, dans le fond des vallées, en des lieux impossibles ; et elle devait attendre les neiges de l'hiver, pour pouvoir prendre le chemin des tanneries. Nous l'entassions par muions aussi gros que des granges ; les quatre boutiques en consommaient jusqu'à huit cordes par jour.
Peu s'en fallut que je ne laissasse mes pieds dans ces montagnes, ces pauvres pieds qui se gelèrent pour la troisième fois. Plaise à Dieu que ce soit la dernière I Une de mes voitures s'était accrochée dans une souche, je sautai à terre pour voir ce qu'il y avait, je me trouvai dans quinze pouces d'eau. Je pris du temps
(1) F.^pèee d'épinette à l'écorce rugueuse.
pour revenir au chantier, il faisait un froid intense, bref, je me gelai. Le bourgeois parlait de m'envoyer dans un village voisin pour me faire soigner. " De grâce, dis-je, gardez-moi ici. Où voulez-vous que j'aille ? je n'ai ni parents, ni amis dans ce pays. Je tâcherai d être le moins embarrassant possible. Je vous paierai pour votre trouble." Ils eurent pitié de moi et me gardèrent au chantier ; les trois quarts de mes gages y passèrent. A ce compte, un homme met du temps à devenir riche.
Au commencement de mars, il tomba une grande abondance de pluie, et les hommes furent renvoyés. Je ne manquai pas d'arrêter chez l'hôtelier d'Ogdensburg, il avait pris beaucoup d'informations, mais elles avaient abouti à rien. Pourtant, dans cette ville d'Ogdensburg, je me trouvais à passer à la porte de deux de mes frères et de trois de mes sœurs, dont la plus vieille, Justine, était ma marraine. Mais mon nom de Marin déroutait tous les renseignements.